mercredi 25 février 2015

Le bleu est une couleur chaude / Retour sur les planches qui ont inspiré une Palme


Le “Bleu” d'avant “Adèle” : retour sur les planches qui ont inspiré une Palme

  • Propos recueillis par Caroline Besse
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  •  Mis à jour le 29/05/2013 à 18h13.
Aux origines de “La Vie d'Adèle”, dernière Palme d'or cannoise, il y a une BD, “Le bleu est une couleur chaude”, signée Julie Maroh. Pour “Télérama”, l'auteur revient sur sa genèse.
Julie Maroh
par elle-même. DR

D'une histoire, imaginée l'été de ses dix-neuf ans, Julie Maroh a créé une BD, prix du public au festival d'Angoulême en 2011. Depuis, elle est devenue un film réalisé par Abdellatif Kechiche, La vie d'Adèle, chapitre 1&2, qui vient d'obtenir la Palme d'or à Cannes. L'histoire d'une jeune lycéenne, Clémentine, qui découvre son homosexualité en tombant amoureuse d'Emma, une étudiante aux cheveux bleus. 
Au lendemain du sacre, Julie Maroh a publié sur son blog un article intitué Le bleu d'Adèle – largement partagé depuis – dans lequel elle revient sur ce « processus immense et intense », le « coup de maître de Kechiche » mais déplore aussi la représentation des scènes d'amour dans le film.
Nous lui avons donné la parole pour qu'elle commente trois des planches du Bleu est une couleur chaude.
« Le coup de foudre »
« Ce que j'aime dans la bande dessinée c'est, entre autres, le travail de la temporalité et de l'ellipse. Je crois que l'enjeu de cette planche touchait clairement à cela. En une planche on peut raconter plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs années (ce que j'ai fait ailleurs dans le livre), et j'ai l'impression que c'est encore moins évident de réussir à étirer quelques secondes sur autant d'espace. 
Ce que j'aime également dessiner de plus en plus, et qu'on retrouve dans cette page, c'est d'essayer de retranscrire tout le bruit alentour, tout un séisme intérieur, en gardant les images muettes, sans texte.
Représenter un coup de foudre tenait ici de ces deux problématiques graphiques réunies. C'est un bruit assourdissant que l'ont ressent en soi, un basculement de deux secondes. Et évidemment ça se produit par le regard, par ce que l'autre en face dégage, et son attitude. Mais je vois aussi la relation amoureuse comme une danse, où les notions de rythmes et de synchronisations sont importantes. Si je peux réussir à introduire cela dans la rencontre entre Emma et Clémentine c'est tant mieux ! Ici on tourne avec elles, et elles se retournent en même temps... D'abord il n'y a qu'elles deux, en plan vertical et serré, mais très vite l'espace est prêt à les séparer de nouveau et s'étire en largeur. 
On me demande souvent pourquoi dans la troisième case le visage d'Emma est coupé en deux. C'est très simple : on la voit à travers les yeux de Clémentine, qui d'abord tombe sur le visage de cette fille qui lui arrive depuis le trottoir d'en face, puis elle est aspirée par son regard et dans un troisième temps c'est son sourire, ou tout simplement sa bouche, qui la happe. »
« Le monde qui s'écroule »
« Cette page est un moment essentiel dans le récit. Et dans la vie de l'héroïne. On a certainement tous connu cet instant où un lourd secret que l'on porte vient d'échapper à notre contrôle… quand on apprend que les autres savent... DÉJÀ...! Je crois que c'est quelque chose qui est assez caractéristique de l'adolescence... qui, en tous cas, y émerge, parce que c'est une période intense quant à sa propre construction d'identité. Et la légèreté de l'enfance nous quitte. Cette craquelure dessinée ici c'est le monde de Clémentine qui s'écroule. Ou plutôt... la sûreté qu'il offrait. C'est la prise de conscience de sa propre vulnérabilité, de sa mortalité. Du pouvoir que peuvent avoir les autres sur nous. Avec les cases où on la voit sombrer, j'essayais de retranscrire cet appel d'air violent qu'il y a soudain dans notre tête lorsqu'on a ce type de choc émotionnel. Le coup de marteau qui résonne... On perd l'équilibre, notre sang change de sens soudainement. Mais en plus de cela, ici Clémentine a l'impression de sombrer dans un cauchemar, d'où ce traitement graphique au crayon. »
« La scène d'amour »
« Je me revois dessiner cette page. Tout le monde se rendra compte dans l'album d'une certaine irrégularité graphique de séquence en séquence. Cela tient à plusieurs choses... D'abord le stress de me lancer dans mon premier album, car au début, au moindre coup de crayon, je pensais au fait que ça allait être vu, et lu. Le stress d'une part, donc. Puis l'évolution, évidemment. J'ai pris plus d'assurance et d'expérience, à force d'y passer mes semaines. Mais surtout... et c'est là mon gros défaut... j'ai tendance à m'investir davantage dans les scènes que je trouve « fortes » d'un point de vue scénaristique, celles qui sont un moment charnière de l'histoire, celles où l'on va s'attarder, où ça vibre. J'ai tendance à vouloir passer très vite sur les scènes intermédiaires, elles m'ennuient, je ne suis pas concentrée...
Cette page-ci est une de celles que je considère comme vraiment abouties, et j'arrive rarement à cette satisfaction... La satisfaction de retrouver sur le papier ce que j'avais précisément à l'esprit.
J'ai déjà parlé de danse, il en est de nouveau question ici. On a le tournis avec les personnages, la gravité se renverse. C'est la première fois que Clémentine et Emma font l'amour, et c'est la seule séquence du livre où cela est montré. Ce que j'avais envie de mettre en scène c'est la communion. Avant l'acte en lui-même. Ma démarche c'est donc plutôt d'être dans la suggestion et de marquer les regards. En bande dessinée on doit tenir compte du fait que le lecteur fait lui-même les raccords, c'est un langage de l'ellipse, où les blancs entre les cases ont autant de poids que ce qui se passe à l'intérieur. Et comme je destinais ce livre au grand public... une chance que j'avais l'intention d'être plutôt dans la suggestion! Même si je ne me suis absolument pas censurée. Car on fout tout en l'air si on pense au lecteur lorsqu'on écrit une histoire. 
Concernant la communion évoquée entre Clémentine et Emma, l'avantage du dessin sur papier, c'est que ça garde toujours quelque chose de chaud à la lecture. C'est un médium avec lequel je trouve plus difficile de transmettre une sensation froide. »

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