
À propos du travail
de John Tenniel
sur Alice
par Sergio Aquindo25 novembre 2025
Il envoie au dessinateur une photographie d’une de ses « child-friends », Mary Hilton Badcock. Mais le dessinateur, de douze ans son aîné, ne semble pas partager sa fascination pour les fillettes : l’Alice de Tenniel est très éloignée des archétypes virginaux qui enivraient le révérend Dodgson. C’est une silhouette, une jeune fille de contes pour enfants, dont le profil tient plus à sa tenue ou sa coiffure qu’aux traits de son visage. Certains regrettent encore le « manque de grâce » de cette première Alice, son visage « sec », « inexpressif », son « absence de malice », voire ses airs « dépressifs ». En dépit des modes et des nombreux artistes, les Alice qui lui succéderont seront tout aussi « ordinaires » et « ennuyeusement sages », que la première.
John Tenniel est avant tout un dessinateur satirique. Il a l’habitude du grotesque et du mordant, mais semble quelque peu étranger à la poésie du nonsense. Il n’a pas l’air chez lui dans l’univers de Carroll : il le traduit en images rassurantes. Mais il ne faut pas oublier la mission dont Lewis Carroll et les éditeurs l’ont investi : se faire le représentant du lecteur, rendre le monde d’Alice compréhensible aux enfants.
Lewis Carroll avait minutieusement conçu la place des dessins dans la première édition des Aventures d’Alice… La présente édition ne s’intéresse guère à cet aspect fondamental. « Le travail de mise en page d’Alice n’a pas d’équivalent à l’époque », soulignait Lawrence Gasquet en 2019 dans « La compagnie des auteurs » sur France Culture. Elle donnait un exemple : l’Alice dite « télescopique », au début du chapitre II. Le dessin montre Alice dont le corps et le cou s’allongent. Dans l’édition originale, le dessin de sa bouche apparaît à côté des mots prononcés par Alice, le célèbre « curiouser and curiouser », et en face du dessin de ses pieds le mot « feet ». Dans De l’autre côté du miroir, les dessins d’Alice d’un côté puis de l’autre côté du miroir au chapitre I sont imprimés sur une page en recto verso, donnant l’impression au lecteur qu’en tournant une page il passe lui aussi de l’autre côté. Le dialogue entre texte et image s’est rapidement perdu lors des éditions successives. Le livre est devenu un succès dans le marché standardisé des livres jeunesse, et les illustrations de simples images décoratives.

Carroll accorde-t-il davantage de liberté à Tenniel pour la seconde Alice ? On remarque en tout cas une différence sensible. Les illustrations du Miroir sont bien plus élaborées (voir par exemple la scène avec la Reine rouge, celle du Jabberwock, ou de Queen Alice), et on a l’impression que Tenniel est plus à l’aise (ou moins pressé). L’arrière-plan des scènes est plus fouillé, l’ambiance des scènes plus suggestive et mystérieuse, le trait s’humidifie, s’affine, tout comme les gravures sur bois des frères Dalziel. Alice persiste cependant dans son inexpressivité caractéristique. Elle apparaît toujours aussi « absente » dans les dessins.
À travers les différentes versions illustrées d’Alice, on voit passer les modes, de l’Art nouveau au réalisme publicitaire américain, et une myriade d’illustrateurs et illustratrices s’emploient à assagir, voire à rendre niais l’univers subversif du livre. On le scinde en deux : au texte le jeu et le nonsense, aux images la douceur et la gentillesse. De manière générale (les éditeurs y sont sûrement pour quelque chose), on a l’impression qu’ils s’emploient constamment à réduire l’imaginaire d’Alice aux standards du livre jeunesse : le lapin blanc se fait de plus en plus mignon, la Duchesse moins repoussante, le Jabberwock subit l’influence de Disney, ou disparaît… Rares sont les artistes qui vont puiser dans le texte original une inspiration nouvelle ; rares sont ceux qui, cent cinquante ans plus tard, osent sortir du cadre posé par Tenniel et Carroll dans la première édition.
L’extraordinaire finesse des aquarelles de l’illustrateur anglais Arthur Rackham (1867-1939), par exemple, n’efface pas totalement la sensation de se trouver dans un Pays des merveilles bien terne et mélancolique, comme figé dans une sorte d’ennui automnal so british. Son Alice est plus élancée et gracieuse que celle de Tenniel, mais toujours aussi sage. Le dessinateur anglais Ralph Steadman (né en 1936) refuse, lui, d’illustrer sagement le texte et revient à la tradition satirique anglaise, glissant peut-être quelque chose des bouleversements des années 1970. Son Pays des merveilles est bien plus acide et chaotique que les précédents. Si le portrait d’Alice était souvent adouci par rapport aux autres personnages, plus grotesques ou effrayants, chez Ralph Steadman le difforme est partout. La jeune Alice semble tout aussi dérangée que les personnages de l’autre côté du miroir. Le mordant du magazine Punch hante de nouveau l’imaginaire d’Alice.

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