lundi 29 mai 2017

Herny Miller / Je suis un homme libre

Henry Miller
 Henry Miller
 Je suis un homme libre
Tropique du Cancer
(extrait)

     Grands Dieux !    Que suis-je devenu ?   Quel droit avez-vous, vous tous, d'encombrer ma vie, de me voler mon temps, de sonder mon âme, de sucer mes pensées, de m'avoir pour compagnon, pour confident, pour bureau d'information ?   Pour quoi me prenez-vous ?    Suis-je un amuseur stipendié, dont on exige tous les soirs qu'il joue une farce intellectuelle sous vos nez imbéciles ?   Suis-je un esclave, acheté et dûment payé, pour ramper sur le ventre devant ces fainéants que vous êtes, et étendre à vos pieds tout ce que je fais et tout ce que je sais ?   Suis-je une fille dans un bordel que l'on somme de rtrousser ses jupes ou d'ôter sa chemise devant le premier homme en veston qui se présente ?
     Je suis un homme qui voudrait vivre une vie héroïque et rendre le monde plus supportable à ses propres yeux.   Si, dans quelque moment de faiblesse, de détente, de besoin, je lâche de la vapeur - un peu de colère brûlante dont la chaleur tombe avec les mots - rêve passionné, enveloppé des langes de l'image - eh! bien, prenez ou laissez... mais ne m'embêtez pas !

    Je suis un homme libre - et j'ai besoin de ma liberté.   J'ai besoin d'être seul.   J'ai besoin de méditer ma honte et mon désespoir dans la retraite; j'ai besoin du soleil et du pavé des rues, sans compagnons, sans conversation, face à face avec moi-même, avec la musique de mon coeur pour toute compagnie...   Que voulez-vous de moi ?   Quand j'ai quelque chose à dire, je l'imprime.   Quand j'ai quelque chose à donner, je le donne.   Votre curiosité qui fourre son nez partout me fait lever le coeur.   Vos compliments m'humilient.   Votre thé m'empoisonne.   Je ne dois rien à personne.   Je veux être responsable devant Dieu seul...   s'il existe !


Henry Miller 
Tropique du Cancer, 1934


dimanche 28 mai 2017

Yves Montand et Simone Signoret / Leur vie intime aux enchères


Les objets de la demeure de Simone Signoret et Yves Montand vendus à Drouot l'affiche de «La Menace» (1977) d'Alain Corneau.
Yves Montand et Simone Signoret : leur vie intime aux enchères


Par Titouan Gourlin
Publié le 24/05/2017 à 06:00

Leur piano, leur machine à écrire, leur correspondance, mais aussi les droits du film La Menace d'Alain Corneau... Les souvenirs personnels et professionnels du couple mythique du cinéma français vont être mis en vente par Digard Auction, le 26 juin, à Drouot.
L'annonce a été faite en plein Festival de Cannes. Ce n'est pas un hasard: Yves Montand et Simone Signoret ont constitué un couple mythique du cinéma français. Vingt-six ans après la mort de l'interprète de Mario dans Le Salaire de la peur, et trente-deux ans après la disparition de Casque d'or, la maison de vente Digard Auction va disperser la collection personnelle du couple provenant de sa demeure d'Autheuil (Normandie) le 26 juin à 14 heures à Drouot.
Le piano d'Yves Montand est proposé pour 2.000 à 4.000 euros. Crédit photo: Digard Auction
De Montand, qui entonnait Les Feuilles Mortes, les amateurs seront séduits par le piano sur lequel il composait ses chansons avec son accompagnateur Bob Castella. Il s'agit d'un modèle Pleyel estimé entre 2.000 et 4.000 euros. Il y aura également son disque d'or reçu pour Olympia 81, évalué de 3.000 à 5;000 euros.
Pour Signoret, plusieurs versions tapuscrites d'Adieu Volodia, son roman, annotées et corrigées par elle seront proposées, soit en un seul lot estimé 3.000 à 5.000 euro , soit en plusieurs, proposés à partir de 500 euros. La machine à écrire de l'interprète de Mathilde dans L'armée des ombres est aussi à saisir, pour 300 euros.
Autres pièces phares du catalogue: les principaux scénarios reliés, brochés ou tapuscrits avec des annotations manuscrites de Simone Signoret ou d'Yves Montand, d'un grand nombre de films à succès comme Les Héros sont fatigués, Le Salaire de la peur, Les sorcières de Salem, Vincent, François, Paul et les autres, ou encore César et Rosalie... Certains seront vendus accompagnés de leurs bobines et débuteront entre 300 et 500 euros.
Certains scénarios de films comme Les Héros sont fatigués, Le Salaire de la peur, ou Vincent, François, Paul et les autres, sont vendus avec leur bobine. Crédit photo: Digard Auction
Rare initiative: Digard Auction profite de cette session de vente cinéphile pour proposer les droits du film La Menace, d'Alain Corneau sorti en 1977. Le long-métrage est estimé entre 150. 000 et 200. 000 euros.

Une correspondance inédite entre Édith Piaf et Yves Montand

Aux côtés de ces trésors d'une vie professionnelle hors du commun, la vente regorge d'objets intimes. Ainsi, des vêtements de scène, des photos personnelles, ou encore une montre-bracelet de dame art déco ornée de diamants, ayant appartenu à Simone Signoret et estimée entre 8.000 et 12.000 euros. Ou encore le premier texte manuscrit signé de la main de Jacques Prevert du poème Un rideau rouge se lève devant un rideau noir écrit pour Yves Montand.
«Nous avions envie de faire un hommage à cette belle histoire d'amour et à ce lieu de rencontre extraordinaire de toutes les personnalités de la musique, du cinéma et du music-hall de l'époque», explique la commissaire-priseur Marielle Digard.
Les photos du couple mythique du cinéma français au catalogue de Digard Auction.
Tout au long de leur vie, les deux monstres sacrés entretinrent des relations épistolaires étonnantes. C'est pourquoi une sélection de lettres adressées à l'un ou à l'autre, signées entre autres par le président John Fitzgerald Kennedy, le Maréchal Tito, ou le pasteur Martin Luther King, seront proposées à la vente.
Une correspondance inédite entre Édith Piaf et Yves Montand comprenant lettres, télégrammes et la lettre de rupture d'Édith Piaf, est à emporter pour 3.000 à 5.000 euros. Tous ces objets seront exposés à l'hôtel des ventes parisien les 24 et 25 juin.

samedi 27 mai 2017

Cannes 2017 : Joaquin Phoenix, l’aimant américain


Joaquin Phoenix



Cannes 2017 
Joaquin Phoenix, l’aimant américain

L’acteur campe un nouveau rôle de fêlé pour Lynne Ramsay, dans « You Were Never Really Here », en compétition.

LE MONDE | 27.05.2017 à 10h04 • Mis à jour le 28.05.2017 à 11h21 

Par Isabelle Regnier

Il est des propositions qu’on ne peut pas refuser. Rencontrer Joaquin Phoenix, acteur rare qui nous aimante depuis vingt ans de son ambiguïté ombrageuse tellement sexy, en est une. Il y a du Marlon Brando chez lui. Dans cette fragilité si intense qu’il fait sourdre à fleur de peau, que semble condenser cette drôle de cicatrice qui remonte en virgule du haut de sa lèvre jusqu’à son nez, et qui nous fait immanquablement défaillir. Dans sa filmographie sublime aussi, qui l’a vu évoluer dans des rôles plus fascinants les uns que les autres chez Gus Van Sant, James Gray, M. Night Shyamalan, Spike Jonze, James Mangold, pour ne citer que les plus importants.

La vision de You Were Never Really Here, de Lynne Ramsay, le film de la compétition qui lui vaut d’être à Cannes cette année, à l’opposé de la subtilité qu’il déploie chez d’autres en explorant les zones les plus secrètes, les plus sensibles de la psyché humaine, nous a un instant retenus. Un instant seulement.

Deux heures plus tard, nous le voyons arriver, tout de noir vêtu, les bretelles qui tombent de part et d’autre du pantalon, sur la terrasse où on nous avait donné rendez-vous. A l’hypothèse qu’on lui soumet, que le rôle de fêlé qu’il joue dans le film – un justicier du dimanche qui bascule dans une fuite en avant sanguinaire – puisse être une sorte de caricature de tout ce qu’il a pu faire avant, il répond en riant que le scénario l’avait d’abord rebuté.

Le film qui a compté pour lui

« J’étais super blasé de ce genre de personnage, qui était dépeint, sur le papier, comme un loup solitaire. Pitié ! Alors j’ai essayé d’injecter un peu d’humour, autour de la relation avec la mère, en faisant des petits gags, quand je mime le meurtre de Psychose par exemple… Mais bon, la marge de manœuvre est ce qu’elle est. Si vous avez eu l’impression de retrouver quelque chose de déjà vu, c’est peut-être que ce que j’ai fait n’était pas si bon… »






dimanche 21 mai 2017

Salman Rushdie alias Joseph Anton




Salman Rushdie alias Joseph Anton

Christine Marcandier 
6 décembre 2016


Salman Rushdie
Salman Rushdie

« Le monde explosait autour de lui » : on est en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, de la libération de Nelson Mandela, des émeutes de la place Tien’anmen, et, le 14 février, de la fatwa que l’ayatollah Khomeini lança contre un écrivain, Salman Rushdie, et un livre, Les Versets sataniques« Le fond de sa pensée était : je suis un homme mort. » Toute la vie de Salman Rushdie se recompose à partir de cette date qui ouvre Joseph Anton, lui imposant une relecture de sa propre vie.
Joseph Anton tient des Mémoires d’outre-tombe comme des Confessions : parler depuis la mort dont on l’a menacé, avec un paradoxe qu’il souligne lui-même : on passe normalement sa vie à attendre que quelque chose advienne ; lui espérait que quelque chose ne se produise pas. Parler pour dire la vérité, toute sa vérité sur ces années de combat mais aussi de honte. Dire comment tout a commencé pour lui mais aussi pour le monde, en 1989, « comment le petit nuage de cette attaque sur un livre précis a grossi au point de devenir, peut-être, le récit central de notre époque, cette montée de l’islamisme radical ».
Près de 25 ans plus tard, avec le souvenir pour « seule arme », Salman Rushdie publiait Joseph Anton, mémoires d’une vie de clandestinité, souvenirs d’une existence soumise à la dictature du présent. Son ami l’écrivain Martin Amis en souligna le paradoxe d’une formule saisissante, « disant qu’il « avait disparu à la une » ». Une vie qui lui a échappé, tant elle fut prise entre des prisons multiples : celle, évidente, que faisait planer la fatwa, cette mise à mort à laquelle Rushdie refuse la qualification de « condamnation », puisqu’il n’y eut jamais de procès, aucune justice. Mais aussi celle de la presse, puisque soudain sa moindre parole publique fut scrutée, décortiquée. Les tabloïds le condamnent à leur tour : sa protection policière coûterait si cher aux contribuables anglais, la menace est-elle même réelle ou le délire d’un écrivain mythomane ? Salman Rushdie insiste sur ce « double combat » pour recouvrer sa liberté et « l’un ne fut pas plus facile que l’autre »
Peu à peu tout lui échappe : Les Versets sataniques, brûlé et interdit par les uns, édité et diffusé par les autres au péril de leur vie, n’est plus un roman mais, au mieux, un symbole, et un texte commenté, condamné sans savoir été lu, au pire. Lui-même voit son identité se fracturer. Rushdie, « petit garçon de Bombay qui a beaucoup voyagé » comme il aime à se définir, au nom déjà forgé de toutes pièces par son père comme il le raconte dans le livre, a quitté l’Inde pour l’Angleterre quand il avait 13 ans. Il a su se construire une carapace, devenir un écrivain célèbre, bien avant la fatwa qui jette son nom en pâture au monde. Il comprend soudain que quelque chose lui a échappé, qu’il est un « immigré » souffrant d’un « excès d’enracinement », que « l’identité était à la fois son origine et son voyage ».
Joseph Anton, dans sa forme-même, fait état de ces fractures. Le livre, pourtant sous-titré « une autobiographie », est écrit à la troisième personne, manière de dépasser l’événement, d’en revenir à la toute-puissance de la fiction — comme dans ces Mille et Une Nuits que lui racontait son père, « des histoires racontées pour contrer la mort, pour démontrer le pouvoir des histoires de civiliser et de vaincre même les plus meurtriers des tyrans — pour unifier cette identité brisée.
51fbfn4cebl-_sx293_bo1204203200_Salman Rushdie est contraint de prendre une identité d’emprunt : il sera Joseph Anton, alias créé à partir du prénom de deux écrivains admirés (Conrad et Tchekhov), un homme qui note avec ironie combien sa vie clandestine recoupe nombre de thèmes de ses romans antérieurs à la fatwa.
Et Rushdie raconte, « de l’extérieur », avec  sérénité, ce que fut le quotidien de Joseph Anton : une vie bouleversée de fond en comble, d’adresse secrète en planque, la difficulté à voir sa famille, son fils, ses amis. Le quotidien n’existe plus, soumis à la « menace » permanente d’une exécution froide, d’un tireur isolé, d’un attentat.
L’écrivain ne peut plus signer ses livres, croiser ses lecteurs, faire des conférences, prendre un avion ou tout transport collectif. Son mariage s’étiole, il hésite à se séparer de sa femme, pourra-t-il supporter seul cet enfer ?
Aucune complaisance dans ce livre : Rushdie dit ses moments de dépression, ses bassesses aussi, il est un homme, pas une icône. Mais il raconte aussi la comédie grinçante que devient sa vie. Quand il explique combien il est compliqué de s’extraire d’une voiture blindée (les portes sont si lourdes qu’elles coupent facilement une jambe ou un bras), quand il raconte son arrivée à New York supposée discrète : « une longue limousine blanche blindée au milieu de l’escorte des neuf voitures encadrées par des motards, toutes sirènes hurlantes et gyrophares à fond » dévalant « la 125e rue en direction du campus de Columbia à cent à l’heure avec tout Harlem sur les trottoirs qui regardait cette anodine caravane passer discrètement ». L’humour est une manière de survivre dans cette « comédie noire ». Son mariage qui part à vau-l’eau, « le contenu habituel des disputes conjugales porté à un degré de mélodrame grotesque par l’existence de cape et d’épée qu’ils menaient ». Salman Rushdie élit « meilleure blague de la semaine » la protestation de l’ambassade d’Iran à Ottawa « parce qu’elle n’avait pas été prévenue de sa visite », rit jaune quand Bill Clinton n’a finalement pas le temps de le rencontrer, « ce serait la veille de Thanksgiving et le Président aurait beaucoup à faire. Il devait absoudre une dinde. Cela ne lui laisserait peut-être pas le temps d’aider en plus un romancier ».
Mais il y a aussi les miracles de certaines rencontres – amicales, amoureuses –, la naissance du second fils, Milan. Joseph Anton est la chronique d’une vie « malheureusement extrêmement excitante » qui mêle tous les genres romanesques, de la franche comédie de boulevard aux drames les plus noirs. Il concentre l’histoire du monde et histoire personnelle, jusqu’au plus intime. Joseph Anton est d’abord le journal d’un écrivain au travail, qui lutte pour retrouver l’inspiration malgré ce quotidien qui l’étouffe. Il est le récit d’une vérité à rétablir alors que « le langage de la littérature » est « submergé par la cacophonie d’autres discours, politiques, religieux, sociologiques, postcoloniaux ». Pour ne plus être l’auteur invisible des Versets sataniques auquel on finit par réduire son œuvre, « ce roman imaginaire qui concentrait sur lui toute la rage de l’Islam ». Pour cela il doit lutter contre les campagnes haineuses des tabloïds anglais – qui lui reprochent son caractère, son orgueil, le coût de sa protection et même d’avoir épousé un mannequin indien –, contre la peur que les fanatiques imposent à l’Occident, contre les forces de police qui le protègent. Il recommence à sortir, à parler. Il recompose, lit, écrit, monte sur scène à Wembley avec son ami et soutien de toujours, Bono, leader du groupe U2. Salman Rushdie entreprend une véritable croisade pour reconquérir sa liberté. Ni lui ni Les Versets sataniques ne doivent plus être « un alibi dans un jeu politique où ils n’avaient rien ou si peu à voir ». Il rencontre des hommes politiques pour faire grandir une campagne internationale de soutien. Et surtout il reprend une vie « ordinaire » d’écrivain, faisant des conférences, rencontrant ses lecteurs.
joseph-anton-salman-rushdie-poche-t-phjbzp
Il n’y a pas de doute, Salman Rushdie, avec Joseph Anton, est redevenu ce qu’il a toujours été, un écrivain, réaffirmant la leçon qu’il avait apprise dans les Mille et Une Nuits : « L’homme était l’animal fabulateur, la seule créature sur Terre qui se raconte des histoires afin de comprendre quelle sorte de créature il est. L’histoire était un bien qui lui appartenait de naissance et personne ne pouvait le lui retirer. »
Salman Rushdie, Joseph Anton, une autobiographie, trad. de l’anglais par Gérard Meudal, Folio, 928 p., 11 €

vendredi 19 mai 2017

Ian McEwan : le choix de Fiona (L’Intérêt de l’enfant)

Ian McEwan




Ian McEwan : le choix de Fiona (L’Intérêt de l’enfant)


Ian McEwan est le romancier de l’ambiguïté, maître de la mise en récit de la confusion des sentiments. L’Intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle : à travers un remarquable portrait de femme tiraillée entre sa déontologie et ses aspirations, il rend compte de la société tout entière, de nos vies contemporaines confrontées aux notions de religion, de justice, de libre-arbitre et de droit.

« D’abord les faits »

L'Intérêt de l'enfantDans un précédent roman de Ian McEwan, le remarquable Sur la plage de Chesil, l’un des personnages, Edward, était aux prises avec cette réflexion désabusée, « voilà comment on peut changer radicalement le cours d’une vie : en ne faisant rien ». D’ailleurs, « le résumé de son existence prendrait moins d’une minute, tiendrait en moins d’une demi-page ». Ce pourrait être le cas de la vie de Fiona Maye, 59 ans, juge aux affaires familiales. Elle consacre ses journées à l’étude des dossiers qui lui sont confiés et se voit unanimement reconnue pour « la concision de sa prose mi-ironique mi-compatissante, et pour l’économie de moyens » avec laquelle elle rend ses jugements impartiaux. Son existence semble tout ce qu’il y a de plus rangé : elle demeure dans un quartier chic et tranquille de Londres, n’a pas d’enfant, et vit depuis trois décennies avec son mari, universitaire.
Mais les vies les plus banales basculent toujours autour d’un petit « rien ». Jake annonce à Fiona, un dimanche soir de juin qu’il songe à la tromper. Il veut « vivre une grande aventure passionnée », s’offrir « une dose d’extase suffisante pour tenir jusqu’à la tombe ». Et voilà Fiona soudain plongée dans l’univers de la « chambre des affaires familiales », dans ces « demi-vérités intimes » qu’elle regardait jusqu’alors d’œil froid et professionnel. Le travail lui a fait négliger son couple, ce travail pour lequel elle ne trouve plus le détachement nécessaire, obsédée par cette Mélanie que convoite son mari, Mélanie au prénom « pas si loin de celui d’un cancer de la peau incurable ».

« S’il restait, l’humiliation ; s’il partait, l’abîme »

Fiona perd pied, elle n’est plus qu’un vaste de champ de sentiments contradictoires, elle est déchirée entre la jalousie et le soulagement de voir son mari quitter les lieux, désespoir et incompréhension, colère et indifférence. Le droit sera sa planche de salut. On lui demande justement de statuer sur une affaire complexe : un hôpital réclame le droit de transfuser un adolescent atteint de leucémie, en danger de mort sans cette intervention, qu’il refuse, tout comme ses parents, au nom de leurs convictions religieuses ; ils sont témoins de Jéhovah, les transfusions sanguines leur sont interdites. Le jugement est difficile : faut-il privilégier le droit de l’enfant ou le libre arbitre de la famille ? Fiona se rend au chevet d’Adam pour tenter de juger sereinement et évaluer dans quelle mesure l’adolescent est influencé par la foi de ses parents.
La rencontre d’Adam bouleverse Fiona. Pas seulement en tant que juge mais en tant que femme qui prend soudain conscience que ce qu’elle pensait être un choix (ne pas avoir d’enfant) fut « une fuite pour échapper à son destin normal. L’échec à devenir une femme, au sens où sa mère entendait ce terme. Comment en était-elle arrivée là ? ». C’est donc bien l’ensemble de l’existence de Fiona qui est bouleversée par l’affaire Adam Henry. Quel jugement rendre ? Comment penser la faille que cet adolescent vient de révéler en elle ? Comment, une fois la décision de justice entérinée, supporter le poids moral de sa décision, les conséquences sur le destin d’Adam ?
L’auteur d’Expiation excelle à rendre la violence de drames intimes et intérieurs sous une surface feutrée, dans des existences qu’un détail dérègle soudain. Tout est couple dans le roman : celui de Fiona et Jake qui part à vau-l’eau, celui que Fiona, femme et épouse, forme avec Fiona en tant que juge, celui qui la lie désormais à l’existence d’Adam, l’adolescent suspendu à sa décision. Auxquels s’ajoutent tous les couples au centre des affaires sur lesquelles Fiona statue, des divorces, l’un des jumeaux siamois qu’il faudra sacrifier pour que l’autre survive ou les deux sœurs dont les parents se disputent la garde. Mais rien n’est jamais fait divers chez Ian McEwan, quand bien même ces affaires, authentiques, lui ont été confiées par Alan Ward, ami et juge, remercié à la fin du roman. Nul sensationnalisme chez le romancier anglais mais la volonté de traiter de ces « cas » dans leur dimension humaine et intime, d’en faire des moments, l’espace même du dilemme, entre la loi laïque et la foi religieuse, la conviction subjective et le droit. La raison peut-elle demeurer froide, abstraite et objective ? Comment, pour Fiona, vivre avec le poids de décisions qu’elle prend et qui engagent des vies ? Comment se protéger de la culpabilité, de décisions qui, parfois, se révèlent tragiques ?

« Toute l’horreur et la désolation, et le dilemme en lui-même, étaient présents sur la photo »

Plus largement le dilemme est au cœur du récit dans sa structure et son avancée : tous les personnages sont confrontés à la question du choix (ou de l’illusion du choix) et Ian McEwan fait de ces entraves les moteurs d’un roman qui a des accents de tragédie. Les personnages ont conscience de jouer des rôles, d’être les marionnettes de leur destin. S’il n’y a pas à proprement parler d’unité de lieu dans L’intérêt de l’enfant, tous les espaces qui le structurent sont clos et oppressants, ce sont des chambres, la chambre d’hôpital, la cour de justice, la chambre dans laquelle Fiona tente de trouver le sommeil à coups de somnifères, la chambre de Mélanie. Tous les lieux semblent se resserrer autour des personnages, jusqu’au quartier huppé dans lequel les Maye résident, Gray’s Inn, « une sorte de quartier fermé historique, de forteresse » qui ne se révélera pas longtemps protecteur. Le temps du récit est extrêmement resserré, toutes les actions tournent autour de la notion de choix. Et le dilemme, nœud tragique, devient l’essence du roman comme la question centrale qui traverse des personnages qu’un événement rend soudain étrangers à eux-mêmes, à ce qu’ils pensaient être le sens de leur vie. « Le virus du soupçon infectait le passé », tel « un trou noir en expansion » qui menace d’anéantir toute certitude et de fermer tout avenir.

« C’est pathétique, c’est banal »

L’Intérêt de l’enfant est de ces romans, rares, qui jouent d’une apparente simplicité pour mieux soulever et analyser des questions complexes. Le démon de midi qui s’empare du mari de Fiona est sans doute d’une banalité affligeante, à la limite du pathétique. Mais il est l’événement qui fait basculer le quotidien dans le drame, les certitudes dans l’ambiguïté. La crise que traverse Fiona est tout autant celle d’une femme en plein conflit conjugal que d’une magistrate confrontée aux enjeux éthiques et déontologique de son métier, soudain incapable d’élever une barrière entre une affaire et les conséquences de sa décision de justice sur sa propre existence.
Exposées par le versant de l’intime, des zones d’ombre et du vertige intérieur, ces crises sont celles de nos sociétés contemporaines, placées face à des choix impossibles et menacées, comme Fiona face à Adam, « d’avoir la tête vide, de ne plus trouver de sens à rien », ou comme Jack face à Fiona, d’être placées face à « une question impossible ».
Ian McEwan, L’Intérêt de l’enfant (The Children Act), traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Gallimard, « Du monde entier », 2015, 232 p., 18 € — Lire un extrait

mardi 9 mai 2017

John Lennon / Une île, un œuf



Kevin Barry : John Lennon, une île, un œuf

Christine Marcandier 

13 janvier 2017 

Nul besoin d’être un beatlemaniaque ou un féru de cette vague de fond des vies imaginaires qui s’est (ré)emparé de la littérature pour plonger dans L’Œuf de Lennon, second roman de l’écrivain irlandais Kevin Barry, tout juste traduit aux éditions Buchet Chastel par Carine Chichereau. Si John Lennon est bien la figure centrale du livre, c’est moins en tant que célèbre membre du groupe qu’homme en pleine crise, voulant échapper au monde et à ses propres démons. 3 dayin a live : « Il va passer trois jours sur son île. Voilà tout ce qu’il demande. Pouvoir hurler de tout ses poumons, bordel, hurler les jours en nuits, hurler aux étoiles la nuit — s’il y a des étoiles, qu’elles se manifestent ».
En 1978, John Lennon désire donc se rendre, incognito, sur une île qu’il a achetée au large des côtes irlandaises dix ans plus tôt, « à vingt sept ans, comme dans un rêve », Dorinish. Il va mal, « un peu bizarre, un peu dingue à nouveau — les portes de l’autre monde s’ouvrent » ; « et puis il est hanté par son propre moi depuis trop longtemps, incessamment fasciné par ce moi sombre — il est dans la douleur, il est la divinité, il est un foutu monstre », monstre par ses démons intérieurs, ses origines étranges (« petit Blanc du nord de l’Angleterre avec du sang de patate irlandais dans les veines » ; « un gosse des années 1940, si bien que ses inquiétudes tentaculaires remontent beaucoup plus loin en arrière »), un monstre parce qu’il est sans cesse montré du doigt, scruté, par le public, par la presse.
Kevin Barry Beatlebone
Cette île, c’est aussi une identité perdue, comme le suggère la citation de John McGahern en exergue du roman, « la plus insaisissable de toutes les îles, la première personne du singulier ». Qui est encore John Lennon sous ce nom qui fait de lui une célébrité traquée par les paparazzi ? Alors Lennon part, « il se met en route vers cette destination comme le ferait un animal, suivant une sorte de migration fatale. Il n’y a là rien de rationnel, et ce n’est pas non plus très normal, mais c’est là justement tout l’intérêt ». C’est sur cette trame ténue, énoncée dès les premières lignes du récit, que brode Kevin Barry, au sens premier du terme, son récit ayant tout à voir avec l’étymon même du mot texte, un tissu ; certaines pages rappellent le grand aîné irlandais et son Ulysse, entre flux intérieur et focalisation externe, comme un tissu effrangé d’ailleurs, puisque le texte n’est pas justifié à droite, entre vers et prose, dans un abandon à ce qui échappe.
Kevin Barry l'oeuf de Lennon
Partir, donc, pour se retrouver, peut-être, avec pour seul compagnon son chauffeur, Cornelius O’Grady, avec lequel Lennon dialogue comme s’il était à la fois un interlocuteur et une part de lui-même, un daïmon, une voix par laquelle extérioriser la sienne et tenter de l’apprivoiser, pousser ce cri primal comme le lui a conseillé son gourou californien, Arthur Janov, « une technique pour atteindre les douleurs enfouies et les traumatismes de l’enfance ». Le récit est majoritairement ce dialogue, lors du voyage longtemps entravé vers l’île, vers ce centre impossible de l’être, un double itinéraire spirituel et géographique qui est à la fois balade et ballade, avec ses refrains et rengaines — « les histoires d’amours mortes, voilà de quoi nous sommes faits » — ses embardées et accalmies, ses fulgurances et pertes. Tout peut se dire, dans l’épaisseur de la nuit, l’opacité des embruns et des échanges avec un autre soi-même : la peur de ne plus pouvoir écrire et composer de chansons, la hantise de la mort (deux ans plus tard…), la perte de soi sous ce costume mal ajusté de pop star internationalement adulée (donc méconnue).
Beatles Sergent PepperDans La Part inventée (Seuil, 2017), Rodrigo Fresán voit dans la couverture de l’album Sergent Pepper l’un des germes de sa vocation d’écrivain : enfant, fasciné, il aurait voulu connaître la vie de chacun des personnages représentés. Pourquoi ne pas commencer par le lonely heart de John Lennon  ?
Comme le note Kevin Barry dans les dernières pages du livre — réflexion sur la création, l’auteur en miroir de son personnage —, il s’agit d’écrire « à partir des lieux », au creux de cette géographie mentale ; aucune hagiographie ici, aucune volonté de retrouver une « vérité » qui s’est de toute façon « fondue dans l’apocryphe ».
L’Œuf de Lennon ressort, lui, du vrai de la fiction, celui des sensations, des lieux et moments, d’une identité perdue, retrouvée dans ces pages somptueuses et magistralement rendues par la traduction de Carine Chichereau.
Kevin Barry, L’Œuf de Lennon (Beatlebone, 2015), traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, Buchet Chastel, 2017, 342 p., 22 €