lundi 20 juillet 2026
vendredi 17 juillet 2026
Colum McCann / Lettres à un jeune auteur / Ce qui importe : langue et intrigue
Ce qui importe : langue et intrigue
par Liliane Kerjan19 juin 2018
Les succès littéraires de Colum McCann l’autorisent pleinement à jouer les moniteurs d’écriture. Une quarantaine de textes libres, incisifs et pertinents, au fil d’une déclinaison suivie sur une année, offre ici un objet insolite. Si les Lettres à un jeune auteur s’inscrivent dans la dynamique du respect de l’apprenti et du partage professionnel, elles témoignent de la foi de l’écrivain McCann et brossent un portrait de l’artiste.
mercredi 15 juillet 2026
Liliane Kerjan / Entretien avec Michael Cunningham
Entretien avec Michael Cunningham
En attendant Nadeau a interrogé Michael Cunningham, l’auteur des Heures et de La Maison du bout du monde, sur sa relation au conte, dont les éditions Belfond publient un recueil.
vendredi 10 juillet 2026
Liliana Kerjan / Entretien avec Sam Lipsyte
| Sam Lipsyte |
Entretien avec Sam Lipsyte
par Liliane Kerjan
Après Virginia Reeves qui évoquait, entre autre, les cours d’écriture, omniprésents aux États-Unis, EaN s’entretient avec Sam Lipsyte, un écrivain qui y enseigne et affirme qu’il faut travailler sérieusement, mais sans se prendre au sérieux.
jeudi 10 février 2022
Thornton Wilder /Mr North / 1926, Aquidneck, Rhode Island
1926, Aquidneck, Rhode Island
par Liliane Kerjan31 janvier 2017
Dernière œuvre de l’auteur de théâtre et romancier Thornton Wilder, Mr North fait vivre non sans humour et perspicacité les riches heures d’une île fortunée pendant une saison estivale, avec pour cicérone un jeune précepteur polyglotte. Une comédie sociale à la fois exacte et imaginative, qui ménage des perspectives.
Dernière œuvre de l’auteur de théâtre et romancier Thornton Wilder, Mr North fait vivre non sans humour et perspicacité les riches heures d’une île fortunée pendant une saison estivale, avec pour cicérone un jeune précepteur polyglotte. Une comédie sociale à la fois exacte et imaginative, qui ménage des perspectives.
Thornton Wilder, Mr North. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Éric Chédaille. Belfond, 508 p., 18 €
Thornton Wilder, Mr North. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Éric Chédaille. Belfond, 508 p., 18 €
Tout commence par une petite annonce : Theophilus North, trente ans à peine, qui vient de démissionner d’un poste d’enseignant, propose ses services pour se libérer l’esprit et réapprendre à vivre. « Lentement et non sans émerveillement, on relève la tête. » Au gré des réponses et sollicitations, voilà ce diplômé de Yale à la fois professeur de langues, répétiteur, entraîneur de tennis et lecteur à domicile. Il circule à vélo, habite l’auberge de jeunesse, libre et indépendant, travaillant sur les courts et au creux d’élégantes demeures patriciennes, côtoyant toutes les générations – enfants des clubs, héritières corsetées, valeureux anciens de l’armée ou de la vieille noblesse européenne : gens d’en haut et gens d’en bas, bambocheurs, yachtmen, médecins et patients, veuves et immigrés, nul n’échappe à son œil curieux ou à son oreille attentive aux confidences. Un temps resserré sur quatre mois, un territoire restreint, le roman bien circonscrit va se déployer en éventail pour brosser le tableau d’une époque qui vit l’après-guerre et l’avant-crack du jeudi noir, dansant le one step, découvrant les travaux de Freud et les plaisirs de l’automobile.
La marque de Thornton Wilder se reconnait dans le mélange d’audace narrative et de théâtralité, chaque chapitre visite une maison de famille où se joue une scène d’antichambre, d’emblée affleure le conflit entre les figures de tradition et d’émancipation. À partir de la dynamique d’un couple de forces antagonistes – un père tyrannique et sa fille fugueuse, un vieil homme sous tutelle et sa fille autoritaire, une rumeur et la contre-vérité, un mari tenu en laisse par sa riche épouse –, North échafaude d’autres scénarios et de témoin devient homme d’action. C’est un roué qui a du flair, des indics, qui fréquente la maison des femmes et les échotières, ensuite ses bonnes manières, sa culture littéraire font le reste de ses succès de médiateur, tant et si bien que sans coup férir il devient redresseur de torts, marieur ou thérapeute, car rien ne semble arrêter son audace policée, surtout pas une maison hantée ou un gang de faussaires. Sa patientèle, dépressive et enfermée dans des carcans qui ont vécu, lui fait confiance pour dénouer une crise personnelle mais l’enjeu, sous des apparences intimistes et feutrées, est d’une tout autre ampleur : il s’agit au demeurant de faire évoluer des mœurs, d’aérer des non-dits, de rapprocher des classes et des microcosmes cloisonnés. Theophilus North fréquente assidûment les riches qui l’emploient, mais aussi les Italiens, les « veuves du bord de l’eau », il sympathise avec un colonel, croise les bootleggers et écoute les débuts de la radio. Toute la société du milieu des années vingt défile, décrite avec humanité.

Thornton Wilder © AP/Wilder Family
Thornton Wilder est très à l’aise dans ce vagabondage social sur l’île. Lui-même, né dans le Midwest en 1897 – tout comme Fitzgerald l’année précédente –, accompagne son père diplomate à Hong Kong en 1906, passe par la Californie, devient traducteur, scénariste, professeur d’université, conférencier, toujours mobile et à l’aise partout. Grâce au roman Cabala, le public l’a remarqué dès 1926, année faste où il situe Mr North. Le succès international a salué Le pont de San Luis Rey, couronné par le prix Pulitzer en 1928, de même qu’au théâtre deux de ses pièces étonnantes, Notre petite ville (1938) et La peau de nos dents (1942). Bref, c’est une figure de proue du monde littéraire, il est féru de Joyce et de Gertrude Stein, l’ami d’Hemingway, et Freud, qui le considère comme un poète, envisage de lui donner sa fille Anna en mariage. La consécration est là et, en fin de parcours, Mr North s’installe comme best-seller durant des semaines lors de sa sortie en France en 1973.
Comme dans son théâtre, Wilder, bon dialoguiste, se pose en témoin du temps de sa jeunesse, cynique mais confiant. Son héros, Theophilus, ressemble à son créateur, plein d’une disponibilité aventureuse, prêt à décliner ses neuf vocations : missionnaire, anthropologue, archéologue, détective, comédien, magicien, aventurier, tout cela pour être picaro et libre. À Newport, il trompe son monde et d’aucuns l’appellent « béjaune » sans savoir qu’il a déjà beaucoup voyagé, notamment à Rome, Shanghai et Vienne. Le double jeu s’installe entre vraie et fausse naïveté, candeur et manipulation, toujours à des fins généreuses. Arrivé épuisé, cynique et sans projets, le jeune North repart discrètement, plus apaisé, après inventaire et raccommodages en tout genre. Il y a en littérature des précepteurs bien différents et n’est pas Julien Sorel qui veut. Theophilus North se pose en observateur critique, et comme un feuilletoniste il fait patiemment le tour des secrets et des blocages de l’île repliée sur elle-même pour faire souffler un vent d’ouverture sur ce monde clos : Newport, sous la plume de Wilder, est devenu un laboratoire des mutations. Chaque maison devient le théâtre d’une pièce courte avec son décor sobre, son personnage principal, le plus souvent une femme, et son dénouement particulier. Le roman paru en 1973 témoigne du recul nécessaire sur les faits de société et de la faconde réjouissante d’un auteur chevronné qui ne craint ni le rocambolesque ni les rebondissements, un écrivain doublé d’un citoyen qui s’est vu remettre la médaille présidentielle de la Liberté. On peut le dire à double titre pour sa défense armée lors des deux guerres et la défense des idées.
EN ATTENDANT NADEAUL’époque de Mr North se situe un an après The Great Gatsby de Fitzgerald et An American Tragedy de Dreiser ; cette année 1926 qu’il célèbre est celle où Hemingway publie Le soleil se lève aussi. C’est dire assez la fécondité de cette période littéraire américaine ressuscitée par Thornton Wilder qui met en scène les prémisses de la fin d’un monde, une transition où se configurent de nouvelles alliances, où, de manière très symbolique, l’été 1926 se clôt par « Le bal des gens de maison » avec un programme inédit de mélange des classes et de musiques polonaise et varsovienne.
mercredi 2 février 2022
Truman Capote / Mademoiselle Belle / Anticipations
Anticipations
par Liliane Kerjan3 décembre 2016
Les premiers textes d’un grand styliste portent en germe à la fois sa manière, ses hantises et son monde originel. Les nouvelles de Truman Capote réunies dans Mademoiselle Belle n’y font pas exception : elles portent l’empreinte du Sud, témoignent déjà d’une maîtrise de l’atmosphère, d’un penchant pour la fragilité des êtres – des solitaires ou des rêveurs – et de cette détermination à écrire « des phrases aussi claires qu’un ruisseau de montagne ».
Truman Capote, Mademoiselle Belle. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Grasset, 177 p.,16 €
Lorsque Truman Capote prend un aller simple pour Los Angeles le 23 février 1984, il a choisi de s’arrêter, à bout de souffle, chez sa vieille amie Joanne Carson. Dans la maison sur la colline qui surplombe Sunset Boulevard, il a sa chambre personnelle, un lit à baldaquin, des boules de sulfures, un petit ours en peluche offert par Marilyn, des coupelles de coquillages ramassés sur les plages qu’il a tant aimées. Il meurt à cinquante-neuf ans et laisse derrière lui la maison de pêcheur de Sagaponack sur Long Island, bourrée de coupures de presse et de notes, son bel appartement new-yorkais du 870 United Nations Plaza, plein de livres et de tapuscrits. Aussitôt, l’éditeur et l’exécuteur testamentaire y recherchent fébrilement les chapitres manquants du roman inachevé Prières exaucées, en vain, puis ils rassemblent et classent papiers et carnets mouchetés : trente-neuf cartons partiront à la New York Public Library et, de la boite étiquetée « School Writings 1935-1943 », vont sortir en 2015 des nouvelles jusqu’ici inédites pour le grand public, aujourd’hui traduites et présentées sous le titre de Mademoiselle Belle.
Débutant certes, novice si l’on veut, car dans l’Alabama, dès l’âge de huit ans, Truman a décidé qu’il serait écrivain et, à raison de trois heures par jour, il a rédigé des pages comme d’autres enfants font des gammes au piano. Lorsqu’il quitte le Sud rural pour rejoindre sa mère à New York, c’est déjà un petit virtuose en patinage et en écriture, et il ne faut pas s’étonner que la revue The Green Witch, magazine littéraire du lycée de Greenwich dans le Connecticut, publie, entre 1940 et 1942, sept de ses nouvelles, soit la moitié du recueil, et lui décerne un prix littéraire. Le jury et ses condisciples y accèdent de plain-pied, reconnaissant Sally qui s’ennuie ferme en cours de maths et rêve de bals et de paillettes, Hilda lycéenne irréprochable mais kleptomane, ou Grace Lee qui vit son premier amour et craint d’être oubliée dès lors que son galant quitte leur petite ville pour entrer à l’université de La Nouvelle-Orléans. Reconnaissant aussi l’ambiance des académies de jeunes filles où Ethel Pendleton complote afin de faire renvoyer Louise pour sa goutte de sang noir, sur fond de jalousie, de détestation et de racisme. Une trame simple, une situation bien observée, un cadre circonscrit, un suspense qui se tend jusqu’à la chute, et le tour est joué en une douzaine de pages. Mais Truman sait déjà dépasser son environnement scolaire immédiat et puiser dans son enfance du Sud pour élargir le spectre des lieux et des personnages.

Truman Capote
Le recueil s’ouvre sur « La croisée des chemins » de deux vagabonds près de leur feu de camp, se poursuit avec des traques dans les bois, « La terreur des marais » – soit une chasse à l’homme à la poursuite d’un bagnard violent ou d’une échappée de l’asile, et à chaque fois la mort survient. La violence, la peur tout en degrés, l’insécurité et le cauchemar sont les ressorts des nouvelles rurales en lisière du gothique. Loin des Lolita, ce sont les vieilles qui tout particulièrement fascinent le jeune Truman, élevé au départ par ses tantes de l’Alabama, qu’il s’agisse de Mademoiselle Nannie, vestige de l’aristocratie du Sud, assistée par sa servante noire, ou de Belle Rankin, suivie de son vieux chien sur son domaine jadis majestueux de Rose Lawn. Fourbue au retour de la ville, elle cueille ses fleurs rouges un soir de février glacé avant de s’affaisser. « Elle était allongée dans le jardin parmi les cognassiers du Japon. Toutes ses rides étaient lissées sur son visage et les fleurs aux couleurs vives étaient disséminées partout. Elle semblait toute petite et vraiment jeune. De petits flocons de neige étaient éparpillés dans ses cheveux, une des fleurs était posée sur sa joue. Je n’avais encore rien vu d’aussi beau. » Dernière vision immobile et silencieuse dans un petit tableau naïf.
Le balancement entre le Sud et New York, qui anticipe la suite de l’histoire personnelle de Capote, est déjà présent grâce à Lucy, une cuisinière aux traits fins et à la peau olive qui arrive à Pennsylvania Station, heureuse d’être engagée dans le Nord par une famille blanche. Sa voix chante le blues, berçant la solitude, mais peu à peu elle a le mal du pays. « La Hudson River ne cessait de murmurer ‟Alabama River”. Oui, Alabama River, avec toute son eau rouge boueuse qui remontait haut sur les berges avec tous ces multiples petits affluents marécageux. Toutes les lumières de la grande ville – quelques lampions dans le noir, le chant solitaire d’un engoulevent bois-pourri, un train qui hante la nuit de son cri […] Bruit de ferraille, ferraille – herbe douce et verte – et oui soleil, chaud, si chaud, mais si apaisant […] La grande ville, pas un endroit pour quelqu’un de la terre » En vis-à-vis, il a aussi les « âmes sœurs » de l’Upper East Side de Manhattan qui organisent leurs petits assassinats de presque veuves joyeuses.

Truman Capote
L’excès ne fait jamais peur aux filles et aux vieilles de Capote, il leur donne sensibilité et vigueur, elles ne se soumettent pas, rappelons tout de même qu’il écrit ces textes dans les années 1940. Bref, ses vierges qui rêvent en grand sont prêtes à tout : « Elle était parfaitement heureuse ici avec le vent qui soufflait dans ses cheveux et la Mort qui l’attendait au tournant », dernière phrase du recueil qui fait passerelle avec la scène finale de La traversée de l’été, premier roman de Truman Capote dont le texte manuscrit a été retrouvé en 2005 sur quatre cahiers d’écolier et des pages de notes archivées à la New York Public Library. Le livre n’a jamais quitté les rayons des librairies mais ressort chez Grasset dans une nouvelle édition. La jeune Grady Mc Neill, pendant que ses parents sont partis en Europe, passe un été brûlant jusqu’au jour où elle ne desserre pas les mains du volant qu’elle saisit et que, dans la panique des passagers, la voiture s’envole sur ce constat laconique : « Tu vas nous tuer ! […] Je sais, dit-elle ».
EN ATTENDANT NADEAUIl y a chez le débutant Capote non seulement une affinité avec les adolescentes, une compassion pour les petites gens, mais aussi une fine observation des détails de la vie ordinaire, un œil pour les silhouettes, une oreille pour « le rire sombre et trainant des Noirs ». Cette générosité se cristallise dans la nouvelle « Un cadeau pour Jamie », qui met en scène son double à huit ans, le jeune Teddy souvent délaissé par ses parents, au moment des préparatifs de son don, une démarche spontanée, pragmatique, gommant toute effusion superflue dans sa fraternité. À bien y regarder, quasiment tout Capote est déjà dans Mademoiselle Belle, sensible et pudique, prêt à éclore : il campe l’invalide et les bois inquiétants des Domaines hantés (1948), les nymphettes ambitieuses qui deviendront Holly Golightly dans Petit déjeuner chez Tiffany (1958), les désirs de meurtres développés dans De sang-froid (1966). Frissonnent aussi, à bas bruit, les mille tendresses de la correspondance en voix off, le bestiaire de Truman – du chien au serpent à sonnettes et au mocassin d’eau –, l’intuition très sûre dans les portraits de femmes et son égal respect pour Blancs, Noirs, créoles et quarteronnes dans une terre de forte ségrégation raciale. En somme, Mademoiselle Belle, ce préambule de l’œuvre, écrit avec la grâce inquiète de l’adolescence qui capte intensément les émotions, nous ouvre les battants de l’antichambre des nouvelles et des romans de la maturité à grand succès de Truman Capote.