samedi 22 avril 2017

Roland Barthes par Tiphaine Samoyault




Roland Barthes par Tiphaine Samoyault

Jacques Dubois  7 octobre 2016  Les mains dans les pochesRoland Barthes

Tout semble se trouver dans la biographie de Thiphaine Samoyault qui vient de paraître en poche, chez Points : Le Barthes orphelin de père et épris de mère. Le Barthes atteint par la tuberculose et passant quatre ans dans des sanas. Le Barthes qui connaît une carrière disloquée dans les marges des champs universitaire et littéraire pour terminer par une chaire de Poétique au Collège de France. Le Barthes créant une version bien à lui de la savante sémiologie mais l’appliquant à des sujets à la portée de tous comme en ces Mythologies qui démontent les fantasmes des Français au temps du gaullisme. Le Barthes engagé qui défend le théâtre de Brecht et celui de Vilar, mais évite manifestes et manifestations, se disant marxiste non communiste tout en accompagnant Sollers en Chine au temps de la Révolution culturelle. Le Barthes à demi zen et ne redoutant rien tant que l’hystérie. Le Barthes plus attentif aux signes qu’aux choses et se donnant pour cible cette doxa qui régit toutes les conventions et toutes les régressions. Et tant d’autres Barthes encore qui ont assuré le rayonnement d’une figure intellectuelle majeure auprès des meilleurs spécialistes comme d’un public plus large.
Barthes biographieDe ce rayonnement et de l’existence dont il émane, Tiphane Samoyault propose une image souvent éblouissante au gré d’une biographie magnifiquement documentée. C’est que la critique a eu accès à des sources d’information inédites (agendas, fiches, notes personnelles, courrier) qu’elle a dépouillées avec une rare vigilance. Mais l’éblouissement vient surtout de ce que la biographe entrelace de façon continue une pensée, des actes et des façons d’être et de vivre. Et ce qui tient ainsi d’une reconstitution et d’une analyse est passionnant tout au long. De plus, le gros volume est scandé par des carnets de photos qui nous restituent l’homme, son entourage, ses écritures. Occasion de rappeler que Barthes, avec La Chambre claire, nous reste comme un des grands théoriciens de l’acte photographique.
Tiphaine Samoyault n’aurait pas pu connaître Roland Barthes. Elle avait 11 ans quand il est mort. C’est de sa voix qu’elle nous parle pourtant en avant-propos : cette voix, connue via des enregistrements, est une durable trace laissée par quelqu’un qui aima toute sa vie la musique et le chant. Samoyault par ailleurs évoque le Barthes intime avec beaucoup de justesse et de tact. Ainsi elle réussit à dire le Barthes attaché éperdument à sa mère comme à son sud-ouest (la maison d’Urt), le Barthes homosexuel, le Barthes de toutes les amitiés et qui dînait chaque soir en ville, le Barthes sensitif et sensuel, qui aima les objets, les corps, les vêtements, les paysages.
Si ce Barthes-là est également apte à élaborer d’audacieuses théories, son objet de prédilection sera toujours le quotidien saisi dans ce qu’il a d’immédiat. De là, sa dérive progressive depuis la sociologie, objet de ses premiers enseignements à l’EPHE, vers quelque chose de tout proche de la pratique littéraire et qui lui fera projeter d’écrire ce roman qui ne viendra jamais. D’ailleurs, ses Fragments d’un discours amoureux comme son Roland Barthes par Roland Barthes touchent au romanesque et retiennent la pulpe de la vie de tous les jours. Tout ce qu’entreprend Barthes est en porté par le désir. « Sa pulsion, écrit l’auteure, le conduit à toujours associer désir et critique : ainsi les Mythologies ne sont pas purement dénonciatrices. Leur force vient aussi du fait que tout n’est pas sémiologique ou l’objet d’une critique idéologique ; entre aussi en jeu la puissance d’un désir pour les acteurs du catch, pour Garbo, pour les jouets en bois par exemple. »
Mais, à côté du Barthes attaché au sensible, il y a le penseur et théoricien. Et ce Barthes-là s’inscrit dans la lignée des grands intellectuels du XXe siècle.  A-t-on observé que, durant cette période, la France s’est donné un maître penseur tous les dix ans : Sartre né en 1905, Barthes en 1915, Foucault en 1926, Sollers en 1936 (oui, osons ce dernier…). Ce qui incite Tiphaine Samoyault à former quatre duos scandant l’ouvrage : duos d’échange à distance de Barthes avec Gide et avec Sartre, puis duos de collaboration et d’intense fréquentation avec les deux suivants. L’admiration pour Gide ne retient guère. Avec Sartre, que Barthes n’a pratiqué que de loin, les choses sont simples et nettes : au Qu’est-ce que la littérature ?, du premier, Barthes répond par Le Degré zéro de l’écriture défendant l’idée que l’engagement n’est pas là où Sartre le croit mais à même un travail de la forme. Et c’est bien là le moment d’un changement de règne.
Avec Sollers, que Barthes fréquente avant de se lier à Foucault, c’est une affaire d’amitié intense s’exprimant dans des dîners à trois (Kristeva comprise) mais surtout dans l’adhésion de Barthes au groupe Tel quel et à la revue que lance ce groupe. « Facilement sujet à l’ennui, écrit la biographe, surtout dans des circonstances mondaines, Barthes apprécie aussi la conversation brillante de Sollers, l’étendue de ses lectures, sa combativité à toute épreuve. Même son esprit d’intrigue l’amuse. » Quant au duo avec Foucault, la biographe relève que « leur intelligence critique les conduit tous deux à ne pas séparer leur désir de leurs objets d’étude et à faire de l’homosexualité non pas une orientation, mais une façon de questionner le monde. »
Tout le livre nous le confirme,  Barthes a rénové nos façons de penser et de sentir ; il fut créatif à tout moment, sans cependant donner dans le moderne à tout prix et en sachant se ménager des positions de repli vers le « classique ». Il est vrai encore que, combattant toutes les doxas et tous les conformismes, ses luttes ne l’empêchèrent pas d’aller vers un état d’esprit zen qui était sans doute dans sa vraie nature. C’est à ce titre également que Roland Barthes, qui alla si souvent à la rencontre de ce que nous attendions, qui nous ménagea de si belles aventures intellectuelles, fut en permanence notre contemporain : un extrême contemporain.
Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Points, 784 p., 14 € 50 


Chet Baer / Almost blue


Chet Baker 
Almost blue




mercredi 12 avril 2017

Hans Christian Andersen / Le stoïque soldat de plomb


Hans Christian Andersen
Le stoïque soldat de plomb

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés d'une vieille cuillère de plomb. L'arme au bras, la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout.
La première parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le couvercle de la boîte fut : des soldats de plomb ! Et c'est un petit garçon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reçus en cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la table.
Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu différent, il n'avait qu'une jambe, ayant été fondu le dernier quand il ne restait plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi fermement que les autres et c'est à lui, justement, qu'arriva cette singulière histoire.
Sur la table où l'enfant les avait alignés, il y avait beaucoup d'autres jouets, dont un joli château de carton qui frappait tout de suite le regard. A travers les petites fenêtres on pouvait voir jusque dans l'intérieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de cire. Tout l'ensemble était bien joli, mais le plus ravissant était une petite damoiselle debout sous le portail ouvert du château. Elle était également découpée dans du papier, mais portait une large jupe de fine batiste très claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en guise d'écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levés, car c'était une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que notre soldat ne la voyait même pas. Il crut que la petite danseuse n'avait qu'une jambe, comme lui-même.
"Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition, elle habite un château, et moi je n'ai qu'une boîte dans laquelle nous sommes vingt-cinq, ce n'est guère un endroit digne d'elle. Cependant, tâchons de lier connaissance."
Il s'étendit de tout son long derrière une tabatière qui se trouvait sur la table ; de là, il pouvait admirer à son aise l'exquise petite demoiselle qui continuait à se tenir debout sur une jambe sans perdre l'équilibre.
Lorsque la soirée s'avança, tous les autres soldats réintégrèrent leur boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Alors les jouets se mirent à jouer à la visite, à la guerre, au bal. Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la boîte, ils voulaient être de la fête, mais n'arrivaient pas à soulever le couvercle. Le casse- noisettes faisait des culbutes et la craie batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'éveilla et se mit à gazouiller et cela en vers, s'il vous plaît. Les deux seuls à ne pas bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la petite danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras levés ; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la quittait des yeux.
L'horloge sonna minuit. Alors, clac ! le couvercle de la tabatière sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans (c'était une attrape), mais seulement un petit diable noir.
- Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans ta poche ? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre.
- Attends voir seulement jusqu'à demain, dit le diablotin.
Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le soldat fut placé sur la fenêtre. Tout à coup - par le fait du petit diable ou par suite d'un courant d'air -, la fenêtre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua, tête la première, du troisième étage. Quelle équipée ! Il atterrit la jambe en l'air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnette fichée entre les pavés.
La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le chercher. Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sûr ! Si le soldat de plomb avait crié : " Je suis là ", ils l'auraient découvert. Mais lui ne trouvait pas convenable de crier très haut puisqu'il était en uniforme.
La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie trombe ! Quand elle fut passée, deux gamins des rues arrivèrent.
- Dis donc, dit l'un d'eux, voilà un soldat de plomb, on va lui faire faire un voyage.
D'un journal, ils confectionnèrent un bateau, placèrent le soldat au beau milieu, et le voilà descendant le ruisseau, les deux garçons courant à côté et battant des mains. Dieu ! Quelles vagues dans ce ruisseau ! Et quel courant ! Bien sûr, il avait plu à verse ! Le bateau de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-même à faire trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoïque, sans broncher, et regardait droit devant lui, l'arme au bras.

Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il y faisait aussi sombre que s'il avait été dans sa boîte.
" Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable de la boîte. Hélas ! Si la petite demoiselle était seulement assise à côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fit deux fois plus sombre.
" Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable de la boîte. Hélas ! Si la petite demoiselle était seulement assise à côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fit deux fois plus sombre. "

A ce moment surgit un gros rat d'égout qui habitait sous la planche.
- Passeport ! cria-t-il, montre ton passeport, vite !
Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait après en grinçant des dents et il criait aux épingles et aux brins de paille en dérive.
- Arrêtez-le, arrêtez-le, il n'a pas payé de douane, ni montré son passeport !
Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le soldat de plomb apercevait la clarté du jour là où s'arrêtait la planche, mais il entendait aussi un grondement dont même un brave pouvait s'effrayer. Le ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal. C'était pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau une longue chute d'eau.
Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l'arrêter. Le bateau fut projeté en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir seulement cligné des yeux.
L'esquif tournoya deux ou trois fois, s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonçait toujours davantage, le papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientôt par-dessus la tête du navigateur. Alors, il pensa à la ravissante petite danseuse qu'il ne reverrait plus jamais, et à ses oreilles tinta la chanson :

“Tu es en grand danger, guerrier !
Tu vas souffrir la malemort !”
Le papier se déchira, le soldat passa au travers ... mais, au même instant, un gros poisson l'avala.
Non ! Ce qu'il faisait sombre là-dedans ! Encore plus que sous la planche du ruisseau, et il était bien à l'étroit, notre soldat, mais toujours stoïque il resta couché de tout son long, l'arme au bras.

Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il demeura parfaitement tranquille, un éclair sembla le traverser. Puis, la lumière l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria :
" Un soldat de plomb ! "
Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, monté à la cuisine où la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon où tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé dans le ventre d'un poisson, mais lui n'était pas fier. On le posa sur la table ...
Comme le monde est petit ! ... Il se retrouvait dans le même salon où il avait été primitivement, il revoyait les mêmes enfants, les mêmes jouets sur la table, le château avec l'exquise petite danseuse toujours debout sur une jambe et l'autre dressée en l'air ; elle aussi était stoïque.
Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer des larmes de plomb, mais cela ne se faisait pas ... il la regardait et elle le regardait, mais ils ne dirent rien.
Soudain, un des petits garçons prit le soldat et le jeta dans le poêle sans aucun motif, sûrement encore sous l'influence du diable de la tabatière.
Le soldat de plomb tout ébloui sentait en lui une chaleur effroyable. Etait-ce le feu ou son grand amour ? Il n'avait plus ses belles couleurs, était-ce le voyage ou le chagrin?
Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il se sentait fondre, mais stoïque, il restait debout, l'arme au bras. Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une sylphide, elle s'envola directement dans le poêle près du soldat. Elle s'enflamma ... et disparut. Alors, le soldat fondit, se réduisit en un petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle y trouva comme un petit cœur de plomb. De la danseuse, il ne restait rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon.