Ces monuments littéraires, d’un ton extrêmement personnel – qui a dit que les Japonais se perçoivent comme soumis à la morale et aux habitudes du groupe ? il n’existe dans aucune autre contrée artistes plus portés à la dissidence –, il faut bien entendu les lire pour eux-mêmes, pour leur saveur si lointaine et si proche, leur alacrité, leur subtilité psychologique peu conventionnelle. Mais ils demandent une initiation, et il n’en est pas de meilleure que l’étude magistrale à eux consacrée par Jacqueline Pigeot, parce qu’elle est non seulement érudite mais pleinement originale, féministe dans le sens le plus élevé, le moins étriqué du terme, empathique et fervente, absolument libre dans son écriture et ses conclusions, ainsi qu’il sied à une critique authentique.
Jacqueline Pigeot a elle-même traduit en 2006 Mémoires d’une Éphémère (954-974), cette saisissante chronique intime d’une femme mariée à un grand seigneur séduisant et volage, un nommé Kaneie qui accumule les conquêtes, les concubines et les rejetons, bien incapable de laisser le moindre nom dans l’Histoire si l’amoureuse délaissée qui finira par lui fermer sa porte, jalouse, lucide, mordante, touchante, n’avait donné de ce beau don Juan qui la néglige un portrait implacable et inoubliable.
Il est donc normal que Jacqueline Pigeot offre à « la mère de Michitsuna », aux efforts qu’elle accomplit pour retenir l’amant et pour assurer la carrière du fils qu’elle a eu de lui, l’essentiel de son analyse. Disons que la sensibilité si singulière, si portée à la contemplation, à l’examen des signes portés par les phénomènes météorologiques et les saisons, si encline aussi à une tristesse sans dieu rédempteur – malgré l’influence bouddhiste –, en somme tout ce qui fait le charme du peuple le moins impassible de la terre, le plus voué aux passions et aux excès, se trouve déjà dans ce récit plein d’amertume et d’humour, et que les souffrances et le talent poétique d’une seule femme ouvrent puissamment la fenêtre sur la richesse d’un imaginaire qu’on retrouve ailleurs à la même époque, et qui bien entendu vaut aussi bien pour le meilleur de l’élément mâle du Japon. Dans des genres différents, primesautier pour l’un, violent et sombre pour l’autre, et Notes sur l’oreiller et l’ample Dit du Genji ne feront que fixer des traits jumeaux de cette sensibilité première et non pas primitive, tant elle est déjà, chez « l’Éphémère », élaborée et savante.
Tout l’art japonais, en littérature notamment, mais aussi au théâtre, en peinture, au cinéma, est né de cette phase magnifique de civilisation, à Kyôtô, dans l’étroit et étouffant creuset de la vie de cour. L’exemple des écrivaines de ces temps archaïques était « absolument moderne ».
On pourrait donc s’attendre à ce que l’influence pérenne de leur génie s’exerce d’abord sur les artistes ultérieurs qui ont le plus contribué, de siècle en siècle, au renouvellement des lettres japonaises, notamment lors de la révolution pacifique de Meiji, après 1868, quand toute une culture autonome et illustre se met, volontairement, à l’école de l’Occident. Or c’est bien ce qui se passe par exemple avec Natsume Sôseki, né en 1867, spécialiste de littérature anglaise et célèbre auteur de Je suis un chat, ironique peinture de son époque via la fiction d’un félin muet mais clairvoyant.