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dimanche 8 septembre 2024

Murasaki Shikibu et Fujiwara no Michinaga : entre littérature et pouvoir

 

Murasaki Shikibu et Fujiwara no Michinaga : entre littérature et pouvoir (5)

Takino Yûsaku

26 / 05 / 2024

Dans les portraits fictifs, Murasaki Shikibu, l’auteure du Dit du Genji, et l’homme d’État Fujiwara no Michinaga sont souvent dépeints comme étant très proches. Un nouvel ouvrage cherche à démêler le vrai du faux sur ces deux personnages majeurs de l’époque Heian au Japon.

vendredi 6 septembre 2024

Murasaki Shikibu / L’auteure inconnue de la plus grande œuvre littéraire japonaise (4)

 

Murasaki Shikibu, l’auteure inconnue de la plus grande œuvre littéraire japonaise (4)

Richard Medhurst

28 / 08 / 2019


Il y a près d’un millier d’années naissait la plus célèbre œuvre littéraire japonaise, Le Dit du Genji (Genji Monogatari). Si ce classique est mondialement connu, son auteure en revanche l’est beaucoup moins. Il s’agit de la dame de cour Murasaki Shikibu, qui compilait ses observations sur l’aristocratie japonaise à travers ses différents écrits.

jeudi 5 septembre 2024

Le Dit du Genji [3] / Les romances à l’époque de Heian, ou le Japon d’il y a 1 000 ans

 

Le Dit du Genji [3] : les romances à l’époque de Heian, ou le Japon d’il y a 1 000 ans

Richard Medhurst

24 / 04 / 2020


Un peu de connaissance sur les romances et les traditions de l'aristocratie de Heian est utile pour les lecteurs qui s'attaquent au plus vieux roman du monde, le classique japonais « Le Dit du Genji », datant de plus de 1 000 ans.

mercredi 4 septembre 2024

« Le Dit du Genji » [2] / Une épopée millénaire

 

« Le Dit du Genji » [2] : une épopée millénaire

Shimauchi Keiji 

30 / 09 / 2019

Né au XIe siècle, Le Dit du Genji a été réinterprété par les plus grands lettrés du Japon, à l’aune de leur temps. C’est ainsi que ce roman, grand classique de la littérature, continue d’être lu encore aujourd’hui.

mardi 3 septembre 2024

« Le Dit du Genji » [1] / Le grand classique aux fondements de la culture japonaise

 

« Le Dit du Genji » [1] : Le grand classique aux fondements de la culture japonaise

Shimauchi Keiji 

12 / 07 / 2019

Le Dit du Genji est l’essence de la culture japonaise. Bien qu’écrit à l’époque de Heian, au XIe siècle, ce roman n’a pas pris une ride jusqu’à nos jours, où il continue d’être lu.


Le Dit du Genji est tout simplement la quintessence de la littérature japonaise, et même de la culture japonaise elle-même. C’était le livre de chevet de Kawabata Yasunari, grand écrivain de l’esthétique nippone couronné par le prix Nobel de littérature en 1968. Son « disciple » Mishima Yukio, lui-même pressenti pour cette récompense prestigieuse, s’est aussi inspiré en partie de ce roman ancien.

vendredi 30 août 2024

L’aura de Mishima Yukio dans le monde


L’aura de Mishima Yukio dans le monde

25 / 11 / 2020

Mishima Yukio s’est donné la mort le 25 novembre 1970, et c’est l’écrivain de l’Archipel le plus connu dans le monde depuis des décennies, grâce aussi à l’aura unique du personnage. En termes de nombre d’ouvrages traduits, il dépasse de loin Kawabata Yasunar et Ôe Kenzaburô, les deux lauréats du prix Nobel de littérature de nationalité japonaise. Une telle notoriété avec autant de lecteurs constitue un véritable exploit dans l’univers ultra trépidant du XXIe siècle, où d’énormes changements sont à l’œuvre dans les médias, et où la littérature de haute volée n’a plus la portée qui était la sienne jadis. Mais que reste-t-il de l’héritage de Mishima Yukio en tant qu’écrivain ? C’est la question que l’on est en droit de se poser.

mercredi 28 août 2024

Le suicide de Mishima, ou l’achèvement de son œuvre

 

Le suicide de Mishima, ou l’achèvement de son œuvre

Inoue Takashi

6 / 11 / 2020


Le 25 novembre 2020 a marqué le cinquantième anniversaire de la mort tragique de Mishima Yukio. L’écrivain a mis fin à ses jours en pratiquant le seppuku, le suicide rituel par éventration. Ce décès a créé une onde de choc qui a ébranlé la société japonaise, mais elle a aussi soulevé un questionnement : pourquoi choisir de mourir à seulement 45 ans ? Nous chercherons à comprendre, au fil des indices parsemés dans son œuvre.

mardi 27 août 2024

Mishima Yukio / Un écrivain imbu de sa propre personne

 

Mishima Yukio : un écrivain imbu de sa propre personne

Damian Flanagan

11 / 12 / 2015


Le 25 novembre 1970, le suicide rituel du célèbre écrivain Mishima Yukio a soulevé une onde de choc au Japon. Damian Flanagan soutient que ce suicide ne peut être réduit à un appel aux armes ou au dernier geste d’un fou, et qu’il apporte en vérité un éclairage intéressant sur l’œuvre littéraire de Mishima et les objectifs ultimes de sa démarche artistique.

lundi 26 août 2024

Mishima Yukio / Martyr de la culture japonaise au-delà des époques

 

Les grandes figures historiques du Japon

Mishima Yukio, martyr de la culture japonaise au-delà des époques

Inoue Takashi

23 / 10 / 2020


Le 25 novembre 1970, Mishima Yukio a choqué le Japon et le reste du monde en se donnant la mort de manière spectaculaire, par seppuku, après avoir appelé les Forces d’autodéfense à se révolter pour obtenir une révision de la Constitution. Les motivations qui ont conduit cet écrivain célèbre, qui avait figuré cinq fois sur la liste des possibles lauréats du prix Nobel de littérature, étaient difficiles à comprendre. Plus d’un demi-siècle plus tard, une partie du mystère demeure, et l’on continue à s’interroger sur son œuvre et sa mort.

samedi 19 novembre 2022

Petits haïkus / Grands poèmes


Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki

Petits haïkus : 

grands poèmes

par Maurice Mourier
20 décembre 2016

De Matsuo Munefusa dit Bashô (1644-1694), le plus illustre poète du haïku, cette forme poétique ultra-brève (un verset de 17 syllabes disposées en trois vers de 5, 7 et 5 syllabes respectivement), nous avons la chance de posséder l’édition complète et bilingue procurée par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot en poche (La Table Ronde, 2014). Avouons cependant que devant ce trésor lu en continuité, si quelques dizaines de textes frappent immédiatement par une harmonie et une sensibilité proches de celles que nous pouvons trouver chez nous (Verlaine, par exemple, ou certaines séquences d’Aloysius Bertrand, ou certaines Contrerimes de Paul-Jean Toulet), la plupart de ces notations ténues nous laissent, à défaut d’un guide avisé, froids ou hébétés comme poule tombée sur un couteau.


Bashô, Journaux de voyage. Trad. du japonais par René Sieffert. Verdier, 124 p., 14, 50 €

Torahiko Terada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki. Philippe Picquier, 80 p., 11,50 €


En somme, pour le haïku, il faut être initié, faute de quoi on passe à côté ou, pire encore, comme tant d’amateurs, dont quelques-uns portent de grands noms – Claudel notamment – , on s’acharne à produire en français du haïku qui n’est que japoniaiserie.

Au Japon, l’émulation a également fleuri et des milliers d’imitateurs, parmi eux nombre d’écrivains en prose, se sont adonnés à la chasse au haïku un peu plus légitimement qu’en Occident de toute évidence puisque ce genre si particulier, si frustrant en un sens du fait de sa maigreur insigne, entre là-bas en résonance beaucoup plus profonde qu’ici avec un je ne sais quoi de spécifique, bien difficile à définir.

Vers la fin du XIXe siècle, Natsume Sôseki, un angliciste japonais qui fut aussi un des romanciers majeurs de la période Meiji, celle de l’ouverture à l’Occident (Le pauvre cœur des hommes, 1885 ; Je suis un chat, 1905), était un de ces praticiens éclairés et aimait concourir en création de haïkus avec ses meilleurs étudiants de littérature anglaise. C’est ce qui a incité le plus doué et le moins conformiste d’entre eux, Torahiko Terada – il tient un rôle de gentil cinglé, sous un nom de fiction, évidemment, dans Je suis un chat –, à s’interroger en 1935 sur la nature même du haïku, qui est d’abord un jeu de lettrés, dans le court essai que les éditions Philippe Picquier ont eu la judicieuse idée de publier aujourd’hui dans une excellente traduction.

Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki

De cette mise au point, l’Occidental aura intérêt d’abord à prendre de la graine, car l’auteur y déclare tout de go que le haïku est à peu près incompréhensible et par conséquent inaccessible aux Longs-Nez. Certes, cette affirmation un peu abrupte ne saurait étonner. Elle est récurrente au Japon pour tout ce qui concerne les aspects les plus autochtones des arts nippons : l’arrangement floral, la cérémonie du thé, le tir à l’arc, le jardin zen, le sumo et les théâtres nô, kabuki et bunraku, témoignant de la permanence du complexe typique de supériorité et d’auto-dénigrement simultané de ce curieux peuple si longtemps isolé.

Mais l’intérêt du livre va très au-delà de ce constat amusé ; et l’auteur de L’esprit du haïku est si intelligent que, revenant avec émotion sur ses années de formation en compagnie d’un maître incomparable qui avait fait de ce qu’on n’appelait pas encore le dialogue interculturel sa raison de vivre, il réussit à mettre le doigt sur les deux éléments indispensables à un Occidental s’il veut goûter la saveur authentique du haïku dans son originalité.

D ‘abord, il y a la place qu’y occupe la connaissance approfondie d’une tradition littéraire remontant à la fois à l’apport de la culture chinoise classique, importée volontairement dès le Ve siècle, et à l’influence du bouddhisme (notamment de son amour pour tout ce qui est vivant) arrivé de l’Inde médiévale via de nouveau la Chine et peut-être surtout la Corée.

Bashô, à cet égard, est particulièrement éclairant, non qu’il soit essentiellement un poète savant aussi sophistiqué que jadis nos Grands Rhétoriqueurs et leurs successeurs de la Pléiade. Les réminiscences de la poésie chinoise sont nombreuses chez lui, et chaque kanji (ou caractère d’origine chinoise) est dans ses haïkus source de connotations que l’édition bilingue de La Table Ronde détaille pertinemment.

Mais c’est l’importance démesurée du rapport à la nature au sens le plus large (vie animale, présence de l’arbre et de la fleur, météorologie, beauté des paysages, harmonie de la terre et du ciel) qui donne à ces textes si succincts leur coloration unique.

L’« esprit du haïku », dans ces conditions, Torahiko Terada le souligne de manière on ne peut plus convaincante, se révèle inséparable d’un sentiment plus japonais en effet qu’universel : celui que l’individu est en totalité, corps et âme, immergé dans un formidable milieu naturel qui le dépasse, le submerge – l’effraie souvent – et le comble. Où l’on rejoint, en partie à travers le bouddhisme et l’attention portée par le Bouddha à toutes les créatures, la croyance plus matérialiste que mystique du moi nippon en l’infinité des puissances naturelles représentées, dans l’animisme foncier de ce peuple, par les millions de kami, démons ou dieux locaux qui émanent de tout ce qui existe. 

Alors oui, aucun Occidental ne peut comprendre cela sans connaître le Japon, sa terre volcanique fantasque, ses ciels changeants, son climat excessif, ses lieux sacrés. Autant dire que, pour lire le haïku, pour être comblé par lui, il faut se faire l’âme japonaise, savoir s’absorber dans le réel infime, et réagir aux allusions à un passé tumultueux de combats fratricides et de contemplations concrètes, grâce à un état d’esprit fait de disponibilité à l’extase et (indissolublement) à la tristesse, à l’exaltation et à l’inquiétude, un esprit que recèle ce mot intraduisible : kimochi, soit « impression », sensation née du pouvoir émotionnel du moindre détail. Tout est mono aware, chose susceptible d’émouvoir, à condition de savoir que l’émotion repose en fin de compte sur une certitude diffuse, celle de l’impermanence de toute chose (le mujô bouddhique) ou plus simplement de la coïncidence poignante entre la splendeur de l’univers reflétée dans la plus minuscule de ses manifestations et son irréversible fugacité. 

Bashô, c’est exactement cela, et cela ne souffre pas une seconde d’être désincarné. Cet homme qui a passé les deux tiers de sa vie à voyager (à pied en général, à cheval parfois, emmenant avec lui l’un ou l’autre de ses nombreux disciples), sans jamais quitter le Japon où sa frénésie de pèlerinage permanent le portait à gagner des sites rendus célèbres par le souvenir d’une antique bataille, un temple fameux, un point de vue d’où contempler la lune, a vécu comme les moines qu’il a fréquentés assidûment, mais sans jamais devenir moine. Soutenu par sa renommée comme poète, il allait de village en village, accueilli, hébergé souvent de façon rudimentaire, parfois reçu par des amis riches qui partageaient avec lui – et il le note –, outre la passion du haïku, des plats raffinés et ne dédaignaient pas une orgie de saké prolongée durant des nuits entières. Partout il composait, laissant à ses hôtes reconnaissants des haïkus inspirés par telle anecdote ou telle vision locale, en guise d’hommage ou bien de simple écot. 

C’est cette existence pérégrine maintenue jusqu’à son dernier souffle que retracent ses admirables Journaux de voyage naguère magnifiquement introduits, traduits, commentés par René Sieffert, introducteur génial au Japon, et aujourd’hui republiés chez Verdier. Lecture indispensable, et qui lève le voile sur le secret du haïku. On y voit Bashô s’enthousiasmer pour un lieu-dit, un insecte, un brin d’herbe, et restituer ce choc éprouvé devant le plus humble spectacle naturel en quelques mots fulgurants, aux résonances infinies comme une phrase de Debussy. 

Vous saurez alors, non de connaissance cérébrale seulement, mais par toutes les fibres de votre corps éprouvant, qu’il est relié à l’ensemble du cosmos, vous saurez pourquoi « le bruit de l’eau » quand une grenouille a sauté dans une mare un certain jour, à une certaine heure de ce jour prise dans la gangue charnelle d’une certaine saison, induit en vous, soudain, une jouissance vertigineuse et insaisissable, un kimochi qui vous rend pensif et heureux. 

Et vous aimerez Bashô parce qu’il est le plus grand dans la plus petite perception qui puisse être, vous l’aimerez non comme un barbare que vous êtes mais, sans trop chercher les tenants et les aboutissants de ce trouble, comme un moine itinérant du lointain passé, un yamabushi kagura sac à l’épaule et bâton à la main, comme un Japonais, sens en alerte et cœur serré parce que rien ne dure, qui chante tout seul une vieille complainte en grimpant un chemin rocailleux de montagne au milieu des bambous nains.

 

Bashô, Journaux de voyage, Verdier et Torahiko Torada, L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki


EN ATTENDANT NADEAU

vendredi 18 novembre 2022

Hada Keisuke / Medoruma Shun / Les Japonais ne sont pas gais

 


Les Japonais 

ne sont pas gais

par Maurice Mourier
21 novembre 2017

Deux romans courts, d’auteurs jeunes (Hada Keisuke a aujourd’hui 32 ans, Medoruma Shun, 57, mais il en avait 37 quand il publia son livre au Japon), deux réussites (absence de pathos, économie des moyens, solidité de structure) marquées, l’une comme l’autre, par une mélancolie indéracinable, bien que les deux invitent apparemment à tirer un trait sur le passé et à aller de l’avant.


Hada Keisuke, La vie du bon côté. Trad. du japonais par Myriam Dartois-Ako. Philippe Picquier, 148 p., 16,50 €

Medoruma Shun, Les pleurs du vent. Trad. du japonais par Corinne Quentin. Zulma, 124 p., 16,50 €



Hada Keisuke, qui connut le succès très tôt, s’inscrit nettement dans la tradition néo-réaliste japonaise qui s’est toujours attachée à décrire de manière précise et honnête l’existence quotidienne, répétitive, dépourvue de grandes espérances, des citoyens ordinaires aspirant à la décence et à la monotonie d’une carrière de salary men peu enclins, surtout depuis la fin des années exaltées d’une après-guerre marquée par le désir de « changer la vie », à bouleverser l’ordre établi, et soucieux avant tout de respecter les ancestrales obligations de famille, de se marier bourgeoisement, de fonder un foyer.

Ici, le héros, qui sort d’une adolescence prolongée et vit encore, comme chez nous, de stages inutiles, d’entretiens ratés et de petits boulots, supporte les récriminations de sa mère, entretient avec son grand-père, commensal importun, toujours malade, jamais mourant (les Japonais sont obsédés par le poids écrasant de leurs retraités), des rapports sournoisement décalés (comment aider – obliger en fait – à mourir ce vieillard qui se perpétue en parasite ?).

Hada Keisuke, La vie du bon côté

Hada Keisuke

Par ailleurs, il vit une relation sexuelle peu gratifiante avec sa petite amie, une fille plutôt moche et qui n’a pas inventé la poudre. Bref, la réalité est glauque et, comme Fukushima n’a à l’évidence rien arrangé en matière de rêves d’avenir, la fameuse résilience japonaise a fort à faire pour aider le garçon (et son entourage) à tenir le coup.

Le titre original, dans sa brutalité américaine (Scrap and Build, soit « mettre au rancart et construire » ou « vieille ferraille et maison neuve »), me semble pince-sans-rire ou franchement sinistre (pour que le jeune homme se fasse un corps d’athlète – il s’y essaye –, il faut que l’ancêtre débarrasse le plancher), ce que le français rend très mal. Il faut tout le talent de l’écrivain, qui est grand, pour que nous acceptions de suivre ses personnages sur le sentier – ascendant, descendant, c’est presque aussi triste – de leur médiocre destinée.

Le Japon d’aujourd’hui n’est donc pas drôle. Celui d’autrefois était pire. Dans l’île ultra méridionale d’Okinawa, où se déroula la seule opération militaire menée par les GI en territoire japonais, une effroyable boucherie que stoppa seulement l’arme atomique en août 1945, un crâne posé sur une éminence peu accessible près d’un village a donné lieu à une sorte de légende locale, car il pleure quand le vent souffle. C’est celui d’un kamikaze, il est percé d’un trou par où la brise de mer s’insinue et chante.

Mais un demi-siècle a passé depuis 1945. Toujours avide de sensationnel, la télé veut consacrer une émission au crâne miraculeux. Ce serait la dernière d’une série consacrée à ce conflit désormais mal connu des contemporains et ne les concernant plus guère, le dernier tournage pour lequel une équipe a été envoyée de Tôkyô, dont le chef se trouve être un ancien natif de l’archipel des Ryûkyû (à la langue et à la culture seulement apparentées à celles du Japon proprement dit).

Hada Keisuke, La vie du bon côté

Medoruma Shun

Peu importent en fait les péripéties d’une histoire qui pourrait avoir fourni aussi bien un scénario d’étude de mœurs locales qu’une trame de conte fantastique ou de film d’horreur. Ce qui frappe, c’est que la leçon du livre de Medoruma Shun, s’il y en a une, demeure incertaine. Convient-il, tout en donnant enfin la paix aux morts d’une guerre qui a sacrifié toute une classe d’adolescents devenus bombes humaines, et d’enfants soldats mobilisés comme chair à canon sous les ordres du répugnant amiral Tojo et de l’empereur Hirohito, qui ne l’était pas moins, de les oublier définitivement ou de s’en souvenir à jamais ? Cette incertitude est bénéfique littérairement. Elle préserve une œuvre faite de nuances et d’infinie délicatesse de touche de la grandiloquence et du ressentiment auxquels de tels sujets échappent rarement.

L’essentiel de la beauté du livre au demeurant, c’est son écriture poétique soutenue et le charme distillé par la révélation progressive du thème central, celui de l’évanescence des choses et des êtres. Un sentiment qui trouve à peine les mots pour se dire, et si japonais que pour le coup Okinawa la lointaine, la victime, l’exotique, rend ainsi perceptible la connivence culturelle la liant à un Japon qui, à son égard, fut longtemps colonialiste et prédateur.

EN ATTENDANT NADEAU

jeudi 17 novembre 2022

Persistance de la mélancolie au Japon

 


Persistance

de la mélancolie 

au Japon

Quel pays pourrait se comparer au Japon, dont la première et peut-être la plus éclatante littérature fut féminine ? Cela fait songer, n’est-ce pas ? Naturellement, il y avait eu la belle Sapho de Lesbos – au fait, était-elle belle, on n’en sait rien. Et puis il reste si peu de débris de ses poèmes écrits à la fin du VIIe siècle avant le Christ ! Naturellement, en notre beau XIIe siècle, presque deux mille ans plus tard, la douce Marie de France – au fait, était-elle douce, on n’en sait rien non plus – écrivit à la cour du roi français d’Angleterre Henri II Plantagenêt, époux d’Aliénor d’Aquitaine, des Lais merveilleux que l’on devrait faire apprendre par cœur dans nos écoles et dans leur langue originelle, l’ancien français, car ce sont, rythmiquement, mélodiquement, de petits bijoux.


Jacqueline Pigeot, L’Âge d’or de la prose féminine au Japon (Xe-XIe siècles). Les Belles Lettres, 170 p., 27 €

Natsume Sôseki, Poèmes. Trad. du chinois (Japon), présentés et annotés par Alain-Louis Colas. Édition trilingue (chinois, japonais, français). Le Bruit du temps, 385 p., 28 €

Tanizaki Jun’Ichiro, Éloge de l’ombre. Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré. Philippe Picquier, 106 p., 13 €

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes. Trad. du japonais par Hélène Morita. Belfond, 294 p., 21 €


Mais enfin rien de comparable à la floraison de la prose japonaise rédigée en syllabaire autochtone et non en idéogrammes empruntés au chinois, réservés aux hommes car plus « nobles », autour de l’an mil, par des dames de la petite aristocratie de la cour impériale du Japon, fixée à Héian. Rien de comparable surtout parce que, si les monceaux de textes laborieusement composés, à une époque où, de son côté, l’Europe pataugeait dans le marais des premiers Capétiens, par des lettrés japonais forcément sinisants ont pour la plupart sombré dans l’oubli sauf aux yeux des érudits chenus, cette littérature « inférieure », celle de femmes qui ne signent que d’un surnom, eh bien ! c’est la vraie révélation du génie japonais le plus exquisément spécifique, et qui a jusqu’à aujourd’hui nourri de fond en comble la totalité des arts nippons.

Étrange miracle, unique destinée de trois chefs-d’œuvre en particulier, Mémoires d’une Éphémère de « la mère de Michitsuna », les fameuses Notes sur l’oreiller de la pétulante Sei Shônagon, et enfin bien sûr Le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, d’où il n’est pas excessif de dire que tout le roman découle, à travers les siècles, au pays du Soleil-Levant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Le dit du Genji. Illustration du XIIe siècle

Ces monuments littéraires, d’un ton extrêmement personnel – qui a dit que les Japonais se perçoivent comme soumis à la morale et aux habitudes du groupe ? il n’existe dans aucune autre contrée artistes plus portés à la dissidence –, il faut bien entendu les lire pour eux-mêmes, pour leur saveur si lointaine et si proche, leur alacrité, leur subtilité psychologique peu conventionnelle. Mais ils demandent une initiation, et il n’en est pas de meilleure que l’étude magistrale à eux consacrée par Jacqueline Pigeot, parce qu’elle est non seulement érudite mais pleinement originale, féministe dans le sens le plus élevé, le moins étriqué du terme, empathique et fervente, absolument libre dans son écriture et ses conclusions, ainsi qu’il sied à une critique authentique.

Jacqueline Pigeot a elle-même traduit en 2006 Mémoires d’une Éphémère (954-974), cette saisissante chronique intime d’une femme mariée à un grand seigneur séduisant et volage, un nommé Kaneie qui accumule les conquêtes, les concubines et les rejetons, bien incapable de laisser le moindre nom dans l’Histoire si l’amoureuse délaissée qui finira par lui fermer sa porte, jalouse, lucide, mordante, touchante, n’avait donné de ce beau don Juan qui la néglige un portrait implacable et inoubliable.

Il est donc normal que Jacqueline Pigeot offre à « la mère de Michitsuna », aux efforts qu’elle accomplit pour retenir l’amant et pour assurer la carrière du fils qu’elle a eu de lui, l’essentiel de son analyse. Disons que la sensibilité si singulière, si portée à la contemplation, à l’examen des signes portés par les phénomènes météorologiques et les saisons, si encline aussi à une tristesse sans dieu rédempteur – malgré l’influence bouddhiste –, en somme tout ce qui fait le charme du peuple le moins impassible de la terre, le plus voué aux passions et aux excès, se trouve déjà dans ce récit plein d’amertume et d’humour, et que les souffrances et le talent poétique d’une seule femme ouvrent puissamment la fenêtre sur la richesse d’un imaginaire qu’on retrouve ailleurs à la même époque, et qui bien entendu vaut aussi bien pour le meilleur de l’élément mâle du Japon. Dans des genres différents, primesautier pour l’un, violent et sombre pour l’autre, et Notes sur l’oreiller et l’ample Dit du Genji ne feront que fixer des traits jumeaux de cette sensibilité première et non pas primitive, tant elle est déjà, chez « l’Éphémère », élaborée et savante.

Tout l’art japonais, en littérature notamment, mais aussi au théâtre, en peinture, au cinéma, est né de cette phase magnifique de civilisation, à Kyôtô, dans l’étroit et étouffant creuset de la vie de cour. L’exemple des écrivaines de ces temps archaïques était « absolument moderne ».

On pourrait donc s’attendre à ce que l’influence pérenne de leur génie s’exerce d’abord sur les artistes ultérieurs qui ont le plus contribué, de siècle en siècle, au renouvellement des lettres japonaises, notamment lors de la révolution pacifique de Meiji, après 1868, quand toute une culture autonome et illustre se met, volontairement, à l’école de l’Occident. Or c’est bien ce qui se passe par exemple avec Natsume Sôseki, né en 1867, spécialiste de littérature anglaise et célèbre auteur de Je suis un chat, ironique peinture de son époque via la fiction d’un félin muet mais clairvoyant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Natsume Soseki

Pourtant, et c’est paradoxal, Sôseki est aussi praticien éminent du kanshi, ou poème de lettré écrit en chinois, ce qui semble témoigner d’une sorte d’hyper-classicisme un tantinet rétrograde. Or il n’en est rien, la splendide édition trilingue (chinois, japonais, français) des 207 quatrains et huitains rimés en chinois que vient de procurer Alain-Louis Colas au Bruit du temps prouvant qu’une sensibilité mélancolique tout à fait personnelle et moderne se fait jour ici malgré la double convention d’une forme « à l’ancienne » et d’un sincère détachement d’essence spiritualiste.

Ainsi de ce poème (6 octobre 1916, page 191) sans titre, qui date de la dernière année de l’écrivain depuis longtemps malade et qui va mourir le 20 novembre : « Sans être ni chrétien, ni bouddhiste, ni confucianiste, / Dans les faubourgs, je vends mes écrits pour mon petit plaisir. // Dans la cendre des livres, le livre indique sa vigueur ; / En un monde sans Loi, la Loi trouve sa reviviscence. // Abattre les divinisés pour en ôter jusqu’aux ombres. / L’espace libre rend patent ce qu’est sagesse ou sottise. » Soit une philosophie de l’extrême libération du moi, que n’aurait pas reniée « l’Éphémère » qui, à la fin de ses Mémoires, brise à la fois le carcan du lien conjugal et des ténèbres de l’existence.

Un autre moderniste qui retrouve comme en se jouant les labyrinthes de la sensibilité ancestrale et, en l’occurrence, féminine, sinon féministe, c’est le plus éclatant des romanciers actuels du Japon, Murakami (Haruki). Philippe Pons, parfait et subtil connaisseur de l’archipel, mentionne à juste titre, dans Le Monde des livres du 24 mars dernier, que Des hommes sans femmes, dernier recueil de nouvelles de l’auteur du bestseller (pour une fois légitime) Kafka sur le rivage et d’autres livres de « haute enfance », selon la formule de Léon-Paul Fargue, y fait un clin d’œil complice à la littérature américaine (Men without women de Hemingway, 1927) que Murakami connaît aussi bien qu’il est expert en jazz.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Kazu Saito

Mais il existe un abîme entre la tristesse organique (née de la vieillesse ou de sa peur, et de l’impuissance sexuelle ou de son fantasme) qui hante le macho yankee alcoolique, et le sentiment presque indéfinissable de déréliction envahissant, chez Murakami, la vie de maris solitaires ou d’amants que l’absence de la femme aimée a rendus à leur désert. C’est que d’un côté le contexte monothéiste assigne à l’Autre un rôle de coupable, au mieux de victime, et qu’une misogynie indécrottable sous-tend le texte de Hemingway. Tandis que l’agnosticisme nippon rend impossibles de telles facilités de lecture du monde. Voyez certaines nouvelles vraiment fulgurantes, par exemple Drive my car, où l’acteur Kafuku, veuf d’une épouse infidèle et privé de sa voiture suite à un retrait de permis, se voit « recadré » dans son absurde ressentiment posthume par son chauffeur occasionnel, une jeune fille bourrue et belle experte en maïeutique ; ou l’admirable Bar de Kino, ténébreuse et fantastique histoire où intervient, comme si souvent chez Murakami, une figure équivoque de la Destinée.

Les héroïnes de ces courts récits sont à l’évidence supérieures aux hommes, non seulement par leur finesse et leur intuition, qualités qu’on concèderait aux femmes aussi bien chez nous, mais surtout par leur courage et la puissance qui émane d’elles, vivantes ou mortes. À plus d’un millénaire de distance, ces prodigieuses créatures, ayant désormais conquis leur pleine autonomie, paraissent avoir été appelées à habiter un grand livre pour venger de ses humiliations « la mère de Michitsuna », qui ne pouvait s’avouer comme écrivaine que sous le masque d’une matrone. Significativement, aucune d’entre elles ne se définit par la maternité que toutes les civilisations machistes portent au pinacle jusqu’à la nausée. Elles ne sont pas par destination les serpillières de mâles couvés au giron de Daech ou du Saint-Office.

Bien plus, « la tristesse traditionnelle des Japonais », jadis théorisée par le grand Kawabata, et qui court tout au long de la littérature de ce curieux pays, depuis l’an mil jusqu’aujourd’hui, cette couleur à nulle autre pareille qui confère à l’art nippon son irremplaçable éclat sourd, pourrait bien être, sinon d’essence féminine – pensée réductrice dont nous préserve le Grand Manitou ! –, au moins liée à certaine répugnance de la part féminine du monde à l’égard de la stupide rutilance et du vacarme émanant des brutes garnies de sabres et de satisfaction béate qui sont aussi un des aspects et non des moindres du Japon féodal puis nationaliste.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Yasunari Kawabata

Depuis le Xe siècle, l’art japonais, né en territoire féminin, se marie au clair-obscur, non à la lumière violente. Il correspond à un goût du fondu enchaîné des couleurs et des formes (si éloigné de celui des contrastes, propre à l’art chinois). Un art tissu de nuances infimes, de lumières tamisées, d’une sensibilité exquise plutôt qu’aiguë, fait pour émouvoir le kimochi, terme intraduisible connotant l’idée d’une perception sensible seulement à l’univers intérieur de chacun. On le retrouverait partout, ce sentiment, à condition qu’il s’agisse d’art japonais authentique (nô, bunraku, poterie mingei, tentures et laques où, sur un fond uniformément noir, s’inscrit une unique tige de bambou), plus éloigné du clinquant chinois (étoffes, vases décorés, pétards) que de toute l’arrogante suffisance des Longs Nez.

On lira avec délectation Éloge de l’ombre, que Tanizaki, l’un des géants littéraires du XXe siècle, composa pour un magazine (tous les écrivains japonais, on le sait, sont polygraphes par nécessité commerciale) en l’année 1933, en plein délire totalitariste. C’est un traité d’une ravissante frivolité, où il est question de la texture beige ou grise des murs du logis traditionnel, de la teinte passée des plus beaux kimonos et, par contraste, de l’agressivité, pénible pour l’œil, des environnements trop lumineux de l’Occident, qu’il convient de bannir si l’on veut comprendre et les extases de Sei Shônagon à l’arrivée nocturne d’un amant vêtu d’un manteau sombre moucheté de neige, et les pudeurs hautaines de Sôseki,  et la mélancolie spécifique de Murakami, qu’il a héritée de « l’Éphémère ».

On peut se demander si le Tôkyô survolté et criard d’aujourd’hui a définitivement remisé ces minuties précieuses au magasin des accessoires, s’il s’est réellement « américanisé » autant que nous, gens d’Europe et d’oubli. Je ne le crois pas : une littérature contemporaine vivace tend à démontrer le contraire.

EN ATTENDANT NADEAU