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dimanche 23 juin 2019

Les sept livres les plus importants de la littérature russe

Leon Tolstöi
Pablo García


Les sept livres les plus importants de la littérature russe

La littérature russe est acclamée dans le monde entier, à juste titre. Riche d'une multitude de monuments, elle a su saisir les profondeurs de l'âme nationale et en retranscrire les traits pour la rendre perceptible par le reste du monde. Voici donc la sélection des classiques les plus cultes des Belles-lettres du pays.

Guerre et paix, Léon Tolstoï (1869)

Oui, pas moyen d’échapper à cet ouvrage épique en quatre volumes que tous les enfants russes doivent lire à l’école. Et vous devrez le faire aussi, si vous voulez comprendre ce qu’est vraiment la Russie.
L’amour, la mort, la foi et son absence - il n’y a rien que Tolstoï ne laisse de côté dans son roman. Ses héros emblématiques - le prince mélancolique Andreï Bolkonski, l'impétueux Pierre Bezoukhov, la sincère et aimante Natacha Rostova (et une trentaine d'autres personnages importants) - donnent une représentation maximale à la société russe, avec tous ses vices et ses vertus.

Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (1879)

Dans son dernier roman, Dostoïevski plonge dans les tréfonds de l'âme humaine. Racontant l'histoire de l'hideux Fiodor Karamazov, assassiné par l'un de ses enfants, l'auteur parle métaphoriquement de la Russie, du christianisme et des problèmes existentiels auxquels tout le monde est confronté.
Devrions-nous vivre en nous fiant à nos émotions, à notre logique et à notre sagesse ? Dieu peut-il exister dans un monde aussi imparfait ? Y a-t-il quelque chose de vrai dans l'univers ? En lisant Les Frères Karamazov, vous ne trouverez peut-être pas de réponse, mais vous aurez une meilleure idée de ces questions.

Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine (1833)

Un roman en vers raconte l’histoire d’un dandy bon à rien du XIXe siècle - cela semble ennuyeux, n’est-ce pas ? En fait, c’est l’un des livres les plus spirituels de tous les temps, dans lequel le poète russe Alexandre Pouckine montre toute l’étendue de sa virtuosité.
Le protagoniste Onéguine, un être sans cœur et vide, détruit accidentellement la vie des autres et finit par se retrouver sans rien. Aussi sombre que cela puisse paraître, ses aventures sont non seulement amusantes, mais aussi enrichissantes. L’auteur présente tout cela avec tellement d’humour et d’ironie que vous ne pourrez pas vous empêcher de rire en le lisant.

La Cerisaie, Anton Tchekhov (1904)

Tchekhov était l'un des écrivains les plus mélancoliques et les plus drôles (en Russie, ce n’est pas aussi contradictoire que cela puisse paraître). Ses héros sont généralement mesquins et parfois pathétiques, mais c’est ce qui les rend attrayants ; l’auteur ne les méprise pas, mais les comble de sympathie et de gentillesse. Dans sa dernière pièce, La Cerisaie, Tchekhov atteint son apogée en montrant la tragédie quotidienne de vies humaines.
Une famille de nobles appauvris ne parvient pas à joindre les deux bouts et doit donc vendre son verger ou perdre tout le domaine. Mais les vieux aristocrates hésitent, incapables de dire adieu à leur beau passé, symbolisé par la cerisaie éponyme.
Métaphoriquement, Tchekhov nous montre la faiblesse des générations précédentes emportées par un nouveau siècle. Une magistrale pièce sur la nostalgie et le « paradis perdu », mise en scène à ce jour dans le monde entier.

Les bas-fonds, Maxime Gorki (1903)

Une autre pièce du début du XXe siècle aborde des problèmes totalement différents : Gorki montre la vie des sans-abri dans un refuge. Ivrognes, prostituées et criminels, ils ne peuvent pas tomber plus bas.
Mais même dans de telles conditions, les personnages des Bas-fonds, en bons Russes qui se respectent, parviennent à tenir des débats philosophiques, tels que le dilemme central de la pièce - qu’est-ce qui est plus important, la vérité ou l’espoir ? Le livre est sombre - mais mérite d’être lu pour comprendre la genèse de la révolution russe (dans laquelle Gorki est devenu l’écrivain le plus en vue des bolcheviks).

Le docteur Jivago, Boris Pasternak (1957)

Le poète et romancier Boris Pasternak raconte la vie d'un homme juste et raisonnable qui lutte pour vivre et survivre dans l'enfer des guerres et des révolutions du début du XXe siècle. Le protagoniste, le docteur Iouri Jivago, perd tout sauf sa dignité et sa gentillesse chrétienne. Ajoutez à cela les poèmes de Jivago écrits par Pasternak lui-même, et vous avez probablement le roman le plus romantique narrant un épisode loin d’être romantique de l’histoire de la Russie.
Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov (achevé en 1940, publié en 1967)
L’URSS de Joseph Staline était à certains égards un lieu assez mystique, avec des disparitions fréquentes et des versions officielles des événements aux antipodes de la réalité. Mikhaïl Boulgakov a saisi l'essence de cette époque et a écrit un roman fantasmagorique dans lequel le diable vient en personne visiter Moscou.
Le roman enveloppe la satire dans un récit à la fois épique et ordinaire qui inclut des scènes de la vie quotidienne des années 1930 à Moscou avec la version de Boulgakov du Nouveau Testament. Cependant, pour Boulgakov, il s’agit avant tout d’une histoire très personnelle sur l’art et l’amour, dont il était destiné à ne jamais voir l’énorme succès : elle a été publiée 27 ans après sa mort. Amusant et emblématique, Le Maître et Marguerite est un incontournable pour tous ceux qui apprécient la littérature russe.



jeudi 25 janvier 2018

Saint-Pétersbourg / Octobre 1878, la nuit blanche de Dostoïevski



Saint-Pétersbourg: octobre 1878, la nuit blanche de Dostoïevski

WEBSÉRIE 4/9 - Aliocha… L'auteur de Crime et Châtiment pleure la mort de son enfant, emporté par une crise d'épilepsie. Face aux ténèbres, Dieu est son seul secours.
Octobre 1878. Debout devant la fenêtre de son cabinet de travail, Fiodor Mikhaïlovitch regarde les coupoles de l'église Notre-Dame-de-Vladimir où fut célébré en 1828 l'office des morts pour la nourrice de Pouchkine. Alexandre pleurait sa niania. Elle l'avait aimé bien plus que sa propre mère qui le trouvait laid avec ses cheveux trop frisés et son teint mat. Pourquoi penser à Pouchkine? Quelle consolation Dostoïevski cherche-t-il dans cette évocation? Alexandre Sergueïevitch fut un être solaire, implanté par miracle sur le sol russe. Alexis, le fils de Dostoïevski, ressemblait à un ange. Il est mort il y a cinq mois d'une crise d'épilepsie. Aliocha n'avait que trois ans, mais il avait hérité du mal de son père. L'écrivain se sent toujours coupable.
Dostoïevski allume une cigarette, passe sa veste défraîchie et sort. Il veut aller prier devant l'iconostase de Notre-Dame-de-Vladimir, puis parcourir la ville que Pouchkine aimait tant mais que lui-même n'est jamais parvenu à chérir. Fiodor n'avait que quinze ans lorsqu'il est arrivé à Saint-Pétersbourg pour intégrer l'école supérieure d'élèves officiers du génie. Elle était installée dans le château Saint-Michel que le tsar Paul Ier avait fait construire et où il avait été assassiné. Son fils Alexandre faisait partie du complot, mais nul ne sait s'il avait consenti à la mort de son père ou bien s'il avait eu la légèreté de croire que le souverain accepterait de signer son abdication.
Fiodor s'est agenouillé devant les icônes. Il se signe tandis que des larmes inondent son visage parcheminé. Il se souvient de son arrestation pour avoir fréquenté le cercle de Petrachevski, qui réunissait tous les vendredis libéraux et fouriéristes. Condamné à mort puis gracié quelques minutes seulement avant l'exécution, Dostoïevski a trouvé la foi au bagne. Elle est depuis chevillée à son âme. La mort d'Aliocha l'a fait vaciller et Fiodor demande au Seigneur de ne pas l'abandonner aux ténèbres.

Dostoïevski reprend le même chemin pour regagner son appartement, son bureau, ses feuillets... Il écrit l'histoire des frères Karamazov. Le plus jeune s'appelle Aliocha. Comme son fils.
Irina de Chikoff

Plus d'une fois, il en a senti l'emprise. Quand il partait jouer comme un fou à la roulette et rentrait chez lui, les yeux ivres. Quand il ne parvenait pas à échapper à ses créditeurs et méditait un crime. Quand son frère aîné et sa première épouse sont morts en 1864. Quand en 1869 Serge Netchaïev, membre de l'organisation terroriste Narodnaïa Volia, a assassiné un étudiant pour insubordination. Dostoïevski, qui se trouvait à Dresde, a compris la portée tragique de ce meurtre. Le temps des Démons - il travaillait déjà à ce roman - s'ouvrait, tel un abîme, devant la Russie. Un jour, le pays tout entier s'y engloutirait. Les deux premières parties des Démons ont paru en feuilleton dans Le Messager russe avant son retour à Saint-Pétersbourg au mois de juillet 1871. Le succès a été foudroyant et Dostoïevski passe depuis pour un voyant, un prophète.
En sortant de Notre-Dame-de-Vladimir, Fiodor longe la Fontanka puis rejoint la perspective Nevski. Il hait les somptueux hôtels particuliers, les restaurants, les magasins de luxe qui la bordent et qui sont une offense à tous les humiliés des faubourgs populeux. Comme toujours, une force inconnue l'attire vers la place du Sénat où les nouveaux temps des troubles ont commencé par le soulèvement des décembristes. Le sang a coulé. Les mutins ont été arrêtés, déportés ou exécutés. Leurs idées ont cependant continué à cheminer. Malgré les réformes engagées sous le règne d'Alexandre II, elles se sont radicalisées jusqu'au nihilisme.
Dostoïevski s'est arrêté devant Le Cavalier de bronze. La statue équestre de Pierre est nimbée d'une légère brume qui monte de la Neva. Pour Fiodor, le créateur de Saint-Pétersbourg est le premier des nihilistes. Car il a rabaissé l'Église orthodoxe qui était le principal rempart de l'esprit national russe. Il a également creusé un fossé entre le peuple et les gens de culture qui se sont tournés vers l'Occident. Pour l'imiter. Et courir à leur propre perte.
Dostoïevski reprend le même chemin pour regagner son appartement, son bureau, ses feuillets épars sur sa table. Il écrit l'histoire des quatre frères Karamazov. Le plus jeune s'appelle Aliocha. Comme son fils. Mais avant de se remettre au travail, Fiodor a décidé de se rendre au monastère d'Optina. Pour y rencontrer le père Ambroise qui passe pour un saint homme. Lui confier sa peine. Lui demander son aide. Ses prières. Non seulement pour lui. Mais pour toute la Russie. Elle lui paraît promise au martyre.


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samedi 30 mai 2015

Dostoievski / Souvenirs de Madame A. G. Dostoïevski


DOSTOIEVSKI

Souvenirs de Madame A. G. Dostoïevski


I


Le retour en Russie, en 1871 [12]


Notre retour à Pétersbourg, après un séjour de plus de quatre ans à l’étranger, eut lieu par une chaude journée d’été, le 8 juillet 1871, jour de la fête de la Sainte Vierge de Kazan.
De la gare de Varsovie, par la perspective Ismaïlovki, nous passâmes devant l’église de la Sainte-Trinité, où nous nous étions mariés[13]. Tous deux, moi et mon mari, en regardant l’église nous nous mîmes à prier, et notre petite fille voyant cela[14] fit, elle aussi, un signe de croix. Je me rappelle que Fiodor Mikhaïlovitch me dit alors : « Eh bien, Annette, on ne peut pas se plaindre. Nous avons vécu heureux ces quatre années à l’étranger, malgré les moments difficiles. Qu’est-ce que nous donnera la vie à Pétersbourg ? Tout l’avenir est enveloppé de brouillard. Je prévois beaucoup de choses pénibles, des difficultés, des obstacles, avant que nous ne soyons d’aplomb sur nos pieds. Je n’espère qu’en l’aide de Dieu. » Je lui répondis : « Pourquoi s’attrister d’avance ? Espérons en la grâce de Dieu. Le principal, c’est que maintenant notre vieux rêve s’est réalisé et que, de nouveau, nous sommes ensemble dans notre patrie. »

vendredi 29 mai 2015

Dostoievski / Un printemps à Pétersbourg


Fiodor Dostoïevski
Un printemps à Pétersbourg

  

13 avril 1847
On dit que c’est le printemps à Pétersbourg[1]. Est-ce vrai ? C’est possible. Nous avons, en effet, tous les indices du printemps : une moitié de la ville a la grippe, l’autre au moins un rhume. De pareils cadeaux de la nature nous convainquent complètement de sa renaissance. Ainsi c’est le printemps. L’époque classique de l’amour ! Mais l’époque de l’amour et celle de la poésie ne viennent pas en même temps, dit le poète : et Dieu soit loué ! Adieu les poèmes, adieu la prose, adieu les grands périodiques avec ou sans programmes, adieu les journaux. Adieu Littérature et pardonne-nous. Pardonne-nous si nous avons péché contre toi, comme nous te pardonnons tes péchés. Mais comment sommes-nous arrivés à parler de littérature avant toute autre chose ? Je ne vous réponds pas, messieurs. Il faut, avant tout, se débarrasser des choses lourdes. À peine, à peine avons-nous traîné jusqu’au bout la saison des livres, et nous avons raison, bien qu’on dise que c’est un fardeau très naturel. Bientôt, peut-être dans un mois, nous ficellerons en tas nos revues et nos livres et ne les regarderons plus avant septembre.

jeudi 28 mai 2015

Dostovieski / Le joueur




Fiodor Dostoïevski
Le joueur

Traduit du russe par Ely Halpérine-Kaminsky





  

I


Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. Je pensais qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me trompais. Le général me regarda d’un air très indépendant, me parla avec hauteur et me renvoya à sa soeur. Il était clair qu’ils avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait même que le général avait un peu honte de me regarder.
Maria Felipovna était très affairée et me parla à la hâte. Elle prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais. Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi à dessein. Il faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses à lui dire.
On m’assigna une petite chambre au quatrième étage de l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens à la suite du général. – Le général passe pour un très riche seigneur. Avant le dîner, il me donna entre autres commissions celle de changer des billets de mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous voilà, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une semaine.
Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait savoir où je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un discours très pompeux, par phrases étagées solennellement, il m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le parc. Enfin, il se fâcha tout à coup, et ajouta avec roideur :
– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener à la gare, à la roulette. Vous en êtes bien capable, vous avez la tête légère. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que... en un mot... que vous ne me compromettiez pas...
– Mais pour perdre de l’argent il faut en avoir, répondis-je tranquillement, et je n’en ai point.
– Vous allez en avoir, dit-il un peu confus.
Il ouvrit son bureau, chercha dans son livre de comptes et constata qu’il me devait encore cent vingt roubles.
– Comment faire ce compte ? Il faut l’établir en thalers... Eh bien, voici cent thalers en somme ronde ; le reste ne sera pas perdu.
Je pris l’argent en silence.
– Ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit. Vous êtes si susceptible !... Si je vous ai fait cette observation, c’est... pour ainsi dire... pour vous prévenir, et j’en ai bien le droit...
En rentrant, avant le dîner, je rencontrai toute une cavalcade.
Les nôtres allaient visiter quelques ruines célèbres dans les environs : mademoiselle Blanche dans une belle voiture avec Maria Felipovna et Paulina ; le petit Français, l’Anglais et notre général à cheval. Les passants s’arrêtaient et regardaient : l’effet était obtenu. Seulement, le général n’a qu’à se bien tenir. J’ai calculé que, des cinquante-quatre mille francs que j’ai apportés, – en y ajoutant même ce qu’il a pu se procurer ici, – il ne doit plus avoir que sept ou huit mille francs ; c’est très peu pour mademoiselle Blanche.
Elle habite aussi dans notre hôtel, avec sa mère. Quelque part encore, dans la même maison, loge le petit Français, que les domestiques appellent « Monsieur le comte ». La mère de mademoiselle Blanche est une « Madame la comtesse ». Et pourquoi ne seraient-ils pas comte et comtesse ?
À table, M. le comte ne me reconnut pas. Certes, le général ne songeait pas à nous présenter l’un à l’autre ; et quant à M. le comte, il a vécu en Russie et sait bien qu’un outchitel[1] n’est pas un oiseau de haut vol. – Il va sans dire qu’il m’a réellement très bien reconnu. – Je crois d’ailleurs qu’on ne s’attendait même pas à me voir au dîner. Le général a sans doute oublié de donner des ordres à cet effet, mais son intention était certainement de m’envoyer dîner à la table d’hôte. Je compris cela au regard mécontent dont il m’honora. La bonne Maria Felipovna m’indiqua aussitôt ma place. Mais M. Astley m’aida à sortir de cette situation désagréable, et, malgré le général, M. le comte et madame la comtesse, je parvins à être de leur société. J’avais fait la connaissance de cet Anglais en Prusse, dans un wagon où nous étions assis l’un près de l’autre. Je l’avais revu depuis en France et en Suisse. Je ne vis jamais d’homme aussi timide ; timide jusqu’à la bêtise, mais seulement apparente, car il s’en faut de beaucoup qu’il soit sot. Il est d’un commerce doux et agréable. Il était allé durant l’été au cap Nord et désirait assister à la foire de Nijni-Novgorod. Je ne sais comment il a fait la connaissance du général. Il me semble éperdument amoureux de Paulina. Il était très content que je fusse à table auprès de lui et me traitait comme son meilleur ami.
Le petit Français dirigeait la conversation. Hautain avec tout le monde, il parlait finances et politique russes et ne se laissait contredire que par le général, qui le faisait d’ailleurs avec une sorte de déférence.
J’étais dans une très étrange disposition d’esprit. Dès avant le milieu du dîner, je me posai ma question ordinaire : « Pourquoi me traîner encore à la suite de ce général et ne l’avoir pas depuis longtemps quitté ? » Je regardai Paulina Alexandrovna ; mais elle ne faisait pas la moindre attention à moi. Je finis par me fâcher et me décidai à être grossier.
De but en blanc je me mêlai à la conversation ; j’avais la démangeaison de chercher querelle au petit Français. Je m’adressai au général et, tout à coup, lui coupant la parole, je lui fis observer que les Russes ne savent pas dîner à une table d’hôte. Le général me regarda avec étonnement.
– Par exemple, dis-je, un homme considérable ne manque pas dans ces occasions de s’attirer une affaire. À Paris, sur le Rhin, en Suisse, les tables d’hôte sont pleines de petits Polonais et de petits Français qui ne cessent de parler et ne tolèrent pas qu’un Russe place un seul mot.
Je dis cela en français.
Le général me regardait toujours avec étonnement, ne sachant s’il devait se fâcher.
– Cela signifie qu’on vous aura donné une leçon quelque part, dit le petit Français avec un nonchalant mépris.
– À Paris, je me suis querellé avec un Polonais, répondis-je, puis avec un officier français qui soutenait le Polonais ; une partie des Français passa de mon côté quand je leur racontai que j’avais voulu cracher dans le café d’un « Monseigneur ».
– Cracher ! s’exclama le général avec un étonnement plein d’importance.
Le petit Français me jeta un regard méfiant.
– Précisément, répondis-je. Comme j’étais convaincu que, deux jours après, je serais obligé d’aller à Rome pour nos affaires, je m’étais rendu à l’ambassade du Saint-Père pour faire viser mon passeport. Là, je rencontrai un petit abbé d’une cinquantaine d’années, sec, à la figure compassée. Il m’écouta avec politesse, mais me pria très sèchement d’attendre. J’étais pressé ; je m’assis pourtant et me mis à lire L’Opinion nationale. Je tombai sur une terrible attaque contre la Russie. Pourtant j’entendis de la chambre voisine quelqu’un entrer chez le Monsignore. J’avise mon abbé et je lui demande si ce ne sera pas bientôt mon tour. Encore plus sèchement il me prie d’attendre. Survient un Autrichien, on l’écoute et on l’introduit aussitôt. Alors je me mets en colère, je me lève, et, m’approchant de l’abbé, je lui dis avec fermeté : « Puisque Monseigneur reçoit, introduisez-moi ! » L’abbé fait un geste d’extraordinaire étonnement. Qu’un simple Russe prétendît être traité comme les autres, cela dépassait la jugeote du frocard. Il me regarda des pieds à la tête et me dit d’un ton provocant, comme s’il se réjouissait de m’offenser : « C’est cela ! Monseigneur va laisser refroidir son café pour vous ! » C’est alors que je me mis à crier d’une voix de tonnerre : « Je crache dans le café de Monseigneur, et si vous n’en finissez pas tout de suite avec mon passeport, j’entrerai malgré vous ! – Comment ! mais il y a un cardinal chez Monseigneur ! » s’écria le petit abbé en frémissant d’horreur, et, se jetant sur la porte, il se tourna le dos contre elle, les bras en croix, me montrant ainsi qu’il mourrait plutôt que de me laisser passer. Alors je répondis que j’étais hérétique et barbare, et que je me moquais des archevêques et des cardinaux. L’abbé me regarda avec le plus singulier des sourires, un sourire qui exprimait une rancune et une colère infinies, puis arracha de mes mains le passeport. Un instant après il était visé.
– Pourtant vous... commença le général.
– Ce qui vous a sauvé, remarqua le petit Français en souriant, c’est le mot « hérétique ». Hé, hé ! ce n’était pas si bête.
– Vaut-il mieux imiter nos Russes ? Ils ne se remuent jamais, n’osent proférer un mot et sont tout prêts à renier leur nationalité. On me traita avec plus d’égards quand on connut ma prouesse avec l’abbé. Un gros pane[2], mon plus grand ennemi à la table d’hôte, me marqua dès lors de la considération. Les Français mêmes ne m’interrompirent pas quand je racontai que deux ans auparavant, en 1812, j’avais vu un homme contre lequel un soldat français avait tiré, uniquement pour décharger son fusil. Cet homme n’était alors qu’un enfant de dix ans.
– Cela ne se peut ! s’écria le petit Français. Un soldat français ne tire pas sur un enfant.
– Pourtant cela est, répondis-je froidement.
Le Français se mit à parler beaucoup et vivement. Le général essaya d’abord de le soutenir, mais je lui recommandai de lire les notes du général Perovsky, qui était en 1812 prisonnier des Français. Enfin, Maria Felipovna se mit à parler d’autre chose pour interrompre cette conversation. Le général était très mécontent de moi, et, de fait, le Français et moi, nous ne parlions plus, nous criions, je crois. Cette querelle avec le Français parut plaire beaucoup à M. Astley.
Le soir, j’eus un quart d’heure pour parler à Paulina, pendant la promenade. Tous les nôtres étaient à la gare. Paulina s’assit sur un banc en face de la fontaine. Les enfants jouaient à quelques pas, nous étions seuls. Nous parlâmes d’abord d’affaires. Paulina se fâcha net, quand je lui remis sept cents gulden[3]. Elle comptait qu’on m’en eût donné deux mille comme prêt sur ses diamants..
– Il me faut de l’argent coûte que coûte ou je suis perdue.
Je lui demandai ce qui s’était passé durant mon absence.
– Rien, sauf qu’on a reçu de Pétersbourg deux nouvelles ; d’abord que la grand’mère était au plus mal, puis, deux jours après, qu’elle était morte. Cette dernière nouvelle émanait de Timothée Petrovitch, un homme très sûr.
– Ainsi tout le monde est dans l’attente.
– Depuis six mois on n’attendait que cela.
– Avez-vous des espérances personnelles ?
– Je ne suis pas parente, je ne suis que la belle-fille du général. Pourtant, je suis sûre qu’elle ne m’a pas oubliée dans son testament.
– Je crois même qu’elle vous aura beaucoup avantagée, répondis-je affirmativement.
– Oui, elle m’aimait. Mais pourquoi avez-vous cette idée ?
Je lui répondis par une question :
– Notre marquis n’est-il pas dans ce secret de famille ?
– En quoi cela vous intéresse-t-il ?
– Mais, si je ne me trompe, dans le temps, le général a dû lui emprunter de l’argent.
– En effet.
– Eh bien ! aurait-il donné de l’argent s’il n’avait pu compter sur la babouschka ? Avez-vous remarqué qu’à table, à trois reprises, en parlant de la grand’mère il l’a appelée la babouschka ? Quelles relations intimes et familières !
– Oui, vous avez raison. Mais dès qu’il apprendra que j’ai une part dans le testament, il me demandera en mariage. C’est cela, n’est-ce pas, que vous voulez savoir ?
– Seulement alors ? Je croyais que c’était déjà fait.
– Vous savez bien que non ! dit avec impatience Paulina... Où avez-vous rencontré cet Anglais ? reprit-elle après un silence.
– Je me doutais bien que vous m’interrogeriez à son sujet.
Je lui racontai ma rencontre avec M. Astley.
– Il est amoureux de vous, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et il est dix fois plus riche que le Français ? Qui sait même si le Français a de la fortune !
– Pas sûr. Un château quelque part.
– À votre place, j’épouserais l’Anglais.
– Pourquoi ?
– Le Français est mieux, mais plus vil ; l’Anglais est honnête et dix fois plus riche ! dis-je d’un ton tranchant.
– Le Français est marquis et plus intelligent.
– Qu’en savez-vous ?
Mes questions déplaisaient à Paulina. Je voyais qu’elle voulait m’irriter par l’impertinence de ses réponses. Je lui exprimai aussitôt cette pensée.
– Je m’amuse en effet de vos colères, répliqua-t-elle. Il faut que vous me payiez l’impertinence de vos questions.
– J’estime, en effet, que j’ai le droit de vous poser toute sorte de questions, répondis-je très tranquillement, puisque je suis prêt à payer mes impertinences et à vous donner ma vie pour rien.
Paulina se mit à rire à gorge déployée.
– Dernièrement, à Schlagenberg, vous étiez prêt, sur une parole de moi, à vous jeter, tête baissée, dans le précipice ; et il avait, je crois, mille coudées. Je la dirai quelque jour, cette parole que vous attendiez, et nous verrons comment vous vous exécuterez. Je vous hais pour toutes les libertés de langage que je vous ai laissé prendre avec moi, et davantage encore parce que j’ai besoin de vous. D’ailleurs, soyez tranquille, je vous ménagerai tant que vous me serez nécessaire.
Elle se leva ; elle parlait avec irritation ; depuis quelque temps, nos conversations finissaient toujours ainsi.
– Permettez-moi de vous demander quelle personne est mademoiselle Blanche ?
– Vous le savez bien. Rien n’est survenu depuis votre départ. Mademoiselle Blanche sera certainement « madame la générale », si le bruit de la mort de la babouschka se confirme ; car mademoiselle Blanche, sa mère et le marquis (son cousin au troisième degré) savent très bien que nous sommes ruinés.
– Et le général est amoureux fou ?
– Il ne s’agit pas de cela. Tenez, voici sept cents florins, allez à la roulette et gagnez pour moi le plus possible. Il me faut de l’argent.
Elle me quitta et rejoignit à la gare toute notre société. Moi, je pris un sentier et me promenai en réfléchissant. L’ordre d’aller jouer à la roulette me laissait abasourdi. J’avais bien des choses en tête, et pourtant je perdais mon temps à analyser mes sentiments pour Paulina. Parole, je regrettais mes quinze jours d’absence. Je m’ennuyais alors, j’étais agité comme quelqu’un qui manque d’air, mais j’avais des souvenirs et une espérance.
Un jour, cela se passait en Suisse, dormant dans un wagon, je me surpris à parler haut à Paulina. Ce furent, je crois, les rires de mes voisins qui m’éveillèrent.
Et une fois de plus, je me demandai : « L’aimé-je ? » et, pour la centième fois, je me répondis : « Je la hais. » Parfois, surtout à la fin de nos conversations, j’aurais donné, pour pouvoir l’étrangler, toutes les années qu’il me reste à vivre. Oh ! si j’avais pu enfoncer lentement dans sa poitrine mon couteau bien aiguisé ! Il me semble que je l’aurais fait avec plaisir. Et pourtant, je puis jurer aussi que si, là-haut, sur le Schlagenberg, la montagne à la mode, elle m’avait dit : « Jetez-vous en bas ! », je l’aurais fait avec bonheur. D’une ou d’autre façon, il faut que cela finisse. Elle se rend très bien compte de tout ce qui se passe en moi. Elle sait que j’ai conscience de l’absolue impossibilité de réaliser le rêve dont elle est le terme, et je suis sûr que cette pensée lui procure une joie extrême. Et c’est pourquoi elle est avec moi si franche, si familière. C’est un peu l’impératrice antique qui se déshabillait devant un esclave. Un outchitel n’est pas un homme...
Pourtant, j’avais mission de gagner à la roulette. Dans quel but ? Il était évident que durant les quinze jours de mon absence, une foule d’événements étaient survenus dont je n’avais pas connaissance. Il fallait tout deviner, et je n’avais pas seulement le temps de réfléchir. Je devais aller à la roulette.