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mardi 20 mai 2025

Kate Atkinson / Margaret Atwood / Dames de crime

 Rijula Das, Petites morts à Sonagachi, Margaret Atwood, Le club des vieilles contrattaqu, Kate Atkinson, Le règne de la nuit

Taxi dans une rue de Calcutta (Inde) © CC-BY-4.0/Vishwas Krishna/Flickr

Dames de crime

par Claude Grimal
20 mai 2025
Numéro 221

Longs, courts, situés aujourd’hui ou il y a un siècle, ici et ailleurs, les trois livres de trois auteures féminines, Kate Atkinson, Margaret Atwood et Rijula Das, ont chacun de noirs ou moins noirs atouts.

Kate Atkinson | Le règne de la nuit. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Colin Reingewirtz. Bourgois, 522 p., 25 €

Le règne de la nuit est un roman historique (très bien documenté) et un polar. Nous sommes en 1926 : Nellie Coker, patronne de night-clubs londoniens, sort de prison où elle a purgé une peine de six mois pour non-respect du règlement à l’intérieur de ses établissements. Quelle barbe ! Ses soutiens dans la police seraient-ils devenus insuffisants ? Pire, un nouveau flic consciencieux la surveille de près et, non content d’avoir l’œil sur elle et sa famille, s’intéresse à la disparition de très jeunes filles attirées par les promesses du monde de la nuit et happées par lui. Mauvais pour les affaires.

À côté de l’intègre et persévérant inspecteur Frosbisher, une certaine Gwendolen, ancienne infirmière militaire, vient se mêler de l’enquête. L’intrigue va et vient autour de ses nombreux personnages tandis que se dessine un tableau de la vie de plaisirs des années 1920 ( jazz, alcool, flappers…) et de la vie de ceux qui n’y participent pas. 

Tout cela est écrit avec le punch et l’aisance humoristique ou un peu sinistre habituels à Atkinson, romancière très populaire en Grande-Bretagne. 

Margaret Atwood | Le club des vieilles contre-attaque. Trad. de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 50 p., 7,50 €

Le club des vieilles contre-attaque, brève histoire humoristique de Margaret Atwood, célèbre écrivaine canadienne connue pour sa peu humoristique dystopie La servante écarlate, raconte la vengeance de trois universitaires à la retraite. Celles-ci, qui se rencontrent régulièrement pour un drink et une petite conversation, décident de rendre justice à l’une de leurs amies et anciennes collègues dont la carrière littéraire a été autrefois ruinée par le complot de collègues masculins jaloux de son succès. Le châtiment prendra une forme tout autre que celle qu’elles avaient prévue. Petites morts à Sonagachi, premier ouvrage d’une écrivaine bengalie, est plus un roman avec crime qu’un polar. Mélangeant les genres – celui du roman d’aventures et de l’étude de mœurs – et les tonalités sérieuse et comique, il s’intéresse  au milieu de la prostitution à Calcutta, principalement dans le quartier de Sonagachi. Sans voyeurisme ni moralisme, il présente un monde de patronnes de bordels, d’entremetteurs, de prostituées (et de leurs enfants), de clients, de policiers… et même de « coopératives de travailleuses du sexe », organisations qui se sont créées dans les années 1970 pour apporter une petite aide financière et sanitaire aux prostitué(e)s.  

Lalee, qui travaille au Lotus Bleu, une « maison » de Calcutta, se voit proposer une « promotion » par sa patronne qui lui offre de prendre la chambre et la place d’une collègue de « catégorie A », c’est-à-dire plus jolie, plus chère, et donc demandée par des clients plus riches ; un « remplacement » financièrement intéressant, mais un brin inquiétant car la remplacée vient d’être assassinée. Cependant, comme dans ce milieu nul ne pose de questions, que le danger fait partie du métier et que l’occasion semble belle, Lalee accepte.  

La vision du quartier rouge de Sonagachi avec ses différents rouages et acteurs, la psychologie un peu complexe de Lalee, éloignée du cliché habituel de la prostituée, font de 

Petites morts à Sonagachi une intéressante lecture. 

EN ATTENDANT NADEAU



samedi 1 janvier 2022

Margaret Atwood / "Il y a trente ans, certains ne considéraient pas qu’un tel futur puisse être possible"

 

Margaret Atwood

Margaret Atwood : "Il y a trente ans, certains ne considéraient pas qu’un tel futur puisse être possible"

Par Minh Tran Huy
  •  Le 15 octobre 2019

Interview.- La nouvelle icône de l’Amérique, c’est elle. Auteure de La Servante écarlate, dystopie culte adaptée en série, la grande romancière canadienne est devenue le symbole de la résistance depuis l’élection de Trump. Elle a également reçu le Booker Prize, lundi 14 octobre.


Entre la parution de ses romans, C’est le cœur qui lâche en dernier (1), et Les Testaments (2) - ce dernier lui a valu de remporter le Booker Prize, lundi 14 octobre, au côté de Bernardine Evaristo - sans oublier le succès exceptionnel de la série télévisée La Servante écarlate (3), tirée du roman du même titre, Margaret Atwood est sous les feux des projecteurs depuis 2017. C’est le cœur qui lâche en dernier et La Servante écarlate relèvent de ce que l’auteur d’Alias Grace appelle la «fiction spéculative», soit une contre-utopie inspirée du réel. Et du réel uniquement. C’est le cœur qui lâche en dernier met en scène un couple évoluant au sein d’un monde post-apocalyptique et qui accepte de rejoindre une ville où ils occuperont alternativement un pavillon typique de l’American way of life et… une cellule de prison !


Publiée en 1985 et devenue un classique, La Servante écarlate, admirée d’Emma Watson comme de Hillary Clinton, décrit pour sa part le quotidien d’une jeune femme, Defred, qui tâche de survivre au sein d’une théocratie patriarcale : une secte politico-religieuse prônant une interprétation littérale de la Bible a pris le pouvoir aux États-Unis, et les femmes ne disposent plus d’aucun droit. Une catastrophe écologique a rendu la majeure partie de la population stérile, et les «servantes écarlates» n’échappent aux camps que parce qu’elles peuvent donner naissance à des enfants - après avoir été violées, lors de cérémonies ritualisées… Prenant un relief inédit du fait de son adaptation, mais aussi et surtout des orientations imprimées par Donald Trump outre-Atlantique, le livre, propulsé au premier rang des ventes - tout comme 1984, d’Orwell - n’en finit pas d’alimenter les conversations. L’occasion de rencontrer une grande dame des lettres doublée d’une visionnaire.

Madame Figaro. - Avec C’est le cœur qui lâche en dernier, comme dans la Servante écarlate ou dans la trilogie MaddAddam, vous revenez, à la «fiction spéculative», terme que vous préférez à celui de «science-fiction»…


Margaret Atwood
. - J’ai grandi en lisant de la science-fiction et des romans d’anticipation, dans les années 1940-1950. Mais j’ai peu de talent pour écrire sur les autres planètes : mes «romans d’anticipation» sont fermement enracinés sur Terre et ne contiennent aucun élément qui soit purement inventé. Dans La Servante écarlate, il n’existe rien qui n’ait de précédent dans l’Histoire, et les robots sexuels de C’est le cœur qui lâche en dernier sont en voie d’être créés. Même l’annonce que le sang des bébés est régénérant repose sur une réalité. Une mauvaise nouvelle pour les bébés.

Qu’aviez-vous en tête, exactement, en écrivant C’est le cœur qui lâche en dernier ?


Le livre est né de mon inquiétude vis-à-vis des systèmes pénitentiaires à but lucratif, dont le succès financier dépend d’un apport régulier de prisonniers condamnés. Ajoutez à cela le chômage dans la Rust Belt, région du nord-est américain... Les prisons constituent d’ores et déjà les seules entreprises dans certains endroits. On voit où tout cela mène.


Le roman interroge : pourquoi ne pas officialiser ce système ? Le plein emploi pour tous, simplement en échangeant à tour de rôle détenus et surveillants, et économies sur les frais de subsistance grâce au partage des maisons ! L’intrigue s’est transformée en une sombre comédie romantique, avec une question en son centre : «Pourriez-vous jamais imaginer exécuter votre propre mari ?»

Margaret Atwood, lanceuse d’alertes

«J’ai grandi en lisant de la science-fiction et des romans d’anticipation.»

Pour beaucoup, vos romans ont des allures prophétiques. Une photo d’une manifestante de la Women’s March de Washington brandissant la pancarte «Make Margaret Atwood Fiction Again» a fait le tour du Net…


La conjonction du roman, de la série et de la politique américaine actuelle - on a beaucoup évoqué la misogynie de la campagne, les attaques contre Hillary Clinton menées à la manière d’une chasse aux sorcières, le choix d’un vice-président connu pour ses positions anti-avortement, le décret interdisant de financer les ONG internationales se consacrant au planning familial et ainsi de suite - a suscité beaucoup de commentaires. Les similarités sont non seulement multiples, mais aussi terrifiantes. Pour autant, est-ce si surprenant ? J’ai écrit le roman en 1984-1985, quand la droite, associée à une étrange interprétation du christianisme, traçait déjà son chemin au sein de la politique américaine (Ronald Reagan venait d’être réélu à une écrasante majorité, NDLR). J’ai seulement mené jusqu’à leur terme, dans le roman, quelques-unes des idées que ces personnes affirmaient vouloir mettre en œuvre à l’époque et qui le sont à présent . C.Q.F.D.

Dans la Servante écarlate, une dictature prônant une application littérale de la Bible s’est établie en jouant sur la peur des terroristes islamistes. On pense encore à Trump, au «muslim ban», mais aussi, de façon symétrique, aux régimes qui appliquent aujourd’hui la charia. Le roman traite cependant moins de la religion que de son instrumentalisation…


Naturellement, le roman ne parle pas de la «religion» en elle-même et pour elle-même, mais des fins politiques au service desquelles elle peut être - et est souvent - mise. Tout étudiant en histoire qui se respecte le sait. Vous pouvez d’ailleurs remplacer la «religion» par n’importe quelle idéologie athée et obtenir le même type de gouvernement autoritaire… Pour la république de Gilead, on a mis en place une version radicale du patriarcat, où les femmes n’ont le droit ni de lire, ni de gérer l’argent, ni de travailler en dehors du foyer, en se servant de symboles chrétiens. C’est ce que ferait toute dictature qui prendrait le pouvoir aux États-Unis, un totalitarisme de type communiste ou islamiste paraissant plus qu’improbable là-bas.

"C’est le cœur qui lâche en dernier", de Margaret Atwood

C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, éditions Robert Laffont, 450 p., 22 €.

Dans vos deux romans, vous évoquez aussi des problèmes environnementaux, thème récurrent dans votre fiction et votre non-fiction…


Ils nous concernent tous. Si nous ne les réglons pas, la race humaine périra. En résumé : si l’on anéantit les océans, c’en sera fait de notre principale source d’oxygène. J’ai par ailleurs grandi avec des biologistes (le frère de Margaret Atwood est biologiste, et son père était un entomologiste, NDLR). J’ai donc appris depuis longtemps qu’il n’existe rien au sein des écosystèmes qui vive isolément des autres entités vivantes. Le changement climatique signifie plus de sécheresses et d’inondations, ce qui signifie moins de nourriture, ce qui signifie davantage de crises et de guerres, ce qui signifie une dégradation de la condition des femmes, et ainsi de suite.

Avez-vous le sentiment qu’il est du devoir de l’écrivain de témoigner des réalités qui l’entourent, surtout des plus atroces, comme le fait Defred ?
Les gens disent sans cesse aux écrivains quel est leur devoir. Je préfère laisser les auteurs déterminer eux-mêmes ce qu’il en est. Il est vrai que la littérature de témoignage constitue un genre et que les temps de désastre et d’horreur en engendrent beaucoup. Nous devrions être reconnaissants envers ceux qui, durant la Peste noire, couchaient simplement sur le papier ce qui se passait, jour après jour. Car sinon nous n’en saurions rien.


«J’ai établi pour règle que je ne mettrais en scène aucun événement dans le livre qui ne s’était déjà produit dans ce que James Joyce a appelé le “cauchemar” de l’Histoire (…)», avez-vous écrit dans un article sur la Servante écarlate pour le New York Times. Pourriez-vous donner quelques exemples des périodes qui vous ont inspirée ?


Beaucoup sont citées à la fin du roman, lorsque nous sommes transportés dans «le monde d’après», situé plusieurs centaines d’années après Gilead, quand le régime a été réduit à un simple sujet d’étude historique. Les lois régissant le port de vêtements remontent au Code d’Hammourabi (code de lois babylonien datant de 1750 avant J.-C., le plus complet de la Mésopotamie antique à ce jour, NDLR). L’enlèvement de femmes ensuite réduites à l’esclavage, très ancien, est aujourd’hui pratiqué dans plusieurs régions du monde, comme vous le savez, tout comme les grossesses forcées chères à Ceauşescu… Lire et écrire était interdit aux esclaves dans le sud de l’Amérique, et l’on ne compte plus les régimes autoritaires qui se sont adonnés au vol d’enfants, de Hitler aux généraux argentins.

"Le sol paraît se dérober sous nos pieds"

La série "The Handmaid's Tale"

L’adaptation du livre The Handmaid's Tale en série télé (diffusée sur OCS) a éveillé les consciences face aux menaces actuelles sur les droits des femmes.

La série télévisée a-t-elle nécessité des changements par rapport au roman ?
Elle a respecté ma règle centrale - rien qui n’ait eu de précédent dans l’Histoire - et s’est développée à partir de là. Elle a fait des mises à jour liées à l’époque - en 1985, il n’y avait pas de téléphones portables, par exemple. Au lieu de décrire un régime qui parque les Noirs, comme dans le roman (et comme sembleraient le vouloir ceux qui ont défilé à Charlottesville), elle les incorpore au régime, dans la mesure où la fertilité est plus importante que la race dans un monde en proie à une chute drastique de la natalité du fait de la pollution. Dans le roman, le Canada est un refuge, comme il l’a été en de multiples occasions, mais la série va plus loin et a créé un «Little USA» de réfugiés, tout comme il y a eu une Petite Norvège à Toronto durant la Seconde Guerre mondiale et une communauté de Français à Londres du temps de Charles de Gaulle (je suis assez vieille pour avoir connu l’un d’entre eux). Dans le roman, nous ignorons ce qui arrive aux personnages qui disparaissent de la vue de Defred, alors que la série nous permet de les suivre…

La réception de «la Servante écarlate» aujourd’hui diffère-t-elle de celle de 1985 ?
Il y a trente ans, certains ne considéraient pas réellement qu’un tel futur puisse être possible aux États-Unis, terre de liberté, de démocratie, etc. «Cela ne peut pas se produire ici» était une phrase que j’entendais. Je ne l’entends plus beaucoup. Nous vivons dans un univers plus incertain, où le sol paraît se dérober sous nos pieds. L’époque ressemble plus aux années 1930 qu’elle n’y a jamais ressemblé depuis… les années 1930 ! Les totalitarismes surgissent dans le sillage des crises sociales. Ils sont toujours utopistes en eux-mêmes au début, mais il y a toujours un prix à payer, et ce prix comprend un gros trou dans lequel on voudra se débarrasser de « ces gens-là ». Plus ça change, plus c’est la même chose !

(1) C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, éditions Robert Laffont, 450 p., 22 €.
(2) Les Testaments, de Margaret Atwood, éditions Robert Laffont, 552p., 15,8 €.
(3) La Servante écarlate, série créée par Bruce Miller, avec Elisabeth Moss et Samira Wiley, d’après le roman du même titre, disponible en « Pavillons Poche ».

LE FIGARO



vendredi 31 décembre 2021

Margaret Atwood / Super loufoque histoire d’amour

 



Super loufoque histoire d’amour

par Sophie Ehrsam
26 septembre 2017

Toujours dans la littérature d’anticipation, mais dans une veine moins « génétique » que la récente trilogie Le dernier homme, Margaret Atwood signe un nouveau roman terrifiant et drôle. Elle y reprend l’univers dystopique de Positron créé en 2012 dans un feuilleton pour livre électronique en quatre épisodes.


Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier. Trad. de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 450 p., 22 €


Quelque part dans une Amérique du Nord largement plausible, un couple tâche de survivre à la crise. Touchés, comme beaucoup, par le chômage, Stan et Charmaine en sont réduits à loger dans leur voiture. Pour payer l’essence et la nourriture, elle travaille quelques heures par jour dans un bar ; il s’interroge sur l’opportunité de renouer avec son frère qui pourrait lui procurer un gagne-pain plus ou moins licite.

Un jour, séduits par un spot publicitaire, ils décident de rejoindre une communauté appelée Consilience, qui leur permettra d’avoir un travail et un logement. Le principe est simple : un mois sur deux, ils sont logés et employés dans le centre pénitentiaire de la communauté, Positron. Stan se partage entre un travail de garagiste et la charge du poulailler qui nourrit les prisonniers ; Charmaine entre un emploi de boulangerie et une responsabilité médicale au sein de la prison.

Stan et Charmaine retrouvent confort et sentiment d’utilité, mais cela n’a qu’un temps. Mis à rude épreuve sur le plan personnel comme sur le plan professionnel dans un monde qui rogne sur la liberté au nom de la sécurité, ils ne tardent pas à trouver leur nouvelle vie infernale. Mais le contrat qu’ils ont signé stipule qu’ils ne peuvent pas quitter la communauté…

Atwood explore comme à son habitude toutes les facettes de la psychologie humaine, les peurs, les désirs, les manipulations… Ce roman est probablement plus « américain » que ses prédécesseurs : la prison et la peine de mort y prennent une grande place, mais aussi la recherche du bonheur (droit fondamental, inscrit dans la Constitution des États-Unis). Les multiples références aux happy days des années 1950 et 1960 entretiennent le mirage d’une vie heureuse dans la communauté de Consilience.

La deuxième partie du roman bascule franchement dans le grand-guignol, escapade à Las Vegas aidant : usine de « possibilibots » (ou « prostibots », robots pour la prostitution), sosies d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe (dont certains sont des « prostibots »), lobotomie capable de vous rendre amoureux d’un ours en peluche, les péripéties sont plus grotesques les unes que les autres. Malgré la satire savoureuse d’une société occidentale vieillissante (entretenue dans une nostalgie lénifiante) et quelques références joyeusement mêlées (le Blue Man Group né dans les années 1990 devient ici une bande de petits hommes verts qui doit plus au folklore païen qu’à l’univers de la science-fiction), cette deuxième moitié bouffonne peine à captiver durablement le lecteur après la plongée glaçante dans l’enfer de Positron.

Par le biais de cette fable absurde, Atwood pose la question de la place occupée par l’amour ; le cœur fait-il le poids face au sexe ou au cerveau ? Le doute est permis jusqu’au bout. Quelques références anglo-saxonnes (Le magicien d’Oz par exemple, évoqué à travers les cliniques Les Souliers Rouges et leur devise : « Rien ne vaut son chez-soi », mais aussi Shakespeare et Milton) passent inévitablement inaperçues dans la traduction malgré le travail de Michèle Albaret-Maatsch. Un roman inégal mais divertissant.

EN ATTENDANT NADEAU


jeudi 30 décembre 2021

Notre coup de coeur littéraire, "C’est le coeur qui lâche en dernier", paraît en format poche


 

Notre coup de coeur littéraire, "C’est le coeur qui lâche en dernier", paraît en format poche


Margaret Atwood frappe très fort en imaginant la vie quotidienne dans un monde bouleversé par la crise… Un futur de science-fiction où chaque instant de bonheur a un prix. Épatant.

le 04/10/2018 à 18h18 
par Faustine Prévot

 

L'histoire

Dans une Amérique ravagée par la crise économique, où règne la loi du plus fort, Stan et Charmaine en sont réduits à vivre dans leur voiture, craignant sans cesse d’être agressés. Alors ils cèdent aux sirènes du projet Positron: une ville baptisée Consilience où ils passeraient, en alternance avec un autre couple, un mois dans un logement tout équipé et un mois en prison, nourris et blanchis. À chaque fois, avec un emploi attribué. Au début, les époux sont ravis de cette routine idyllique, des draps propres et du frigo rempli. Mais un grain de sable se glisse dans les rouages, lorsque Stan tombe sur un message passionné écrit par la femme de l’autre couple...


Margaret Atwood


 

L'auteur

Margaret Atwood, ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, l’adaptation de "La Servante écarlate", l’un de ses romans de science-fiction, a fait un carton en série télé. Publié en 1987, cette dystopie - un courant de science-fiction qui dépeint un monde imaginaire où tout bonheur est impossible - met en scène une société où les femmes sont asservies et assignées à des fonctions précises, comme la reproduction de l’espèce. Quarante ans plus tard, l’aiguisée septuagénaire propose une nouvelle contre-utopie, burlesque cette fois, "C’est le coeur qui lâche en dernier", qui vient de sortir en poche.

 

Margaret Atwood

Pourquoi ça nous plaît



Dans la lignée du "Meilleur des mondes" d’Aldous Huxley, Margaret Atwood pose une question fondamentale: que vaut le confort et, surtout, l’amour sans la liberté? À l’heure où certains dénoncent le diktat de la psychologie positive et de la quête du bonheur comme seul horizon, l'écrivaine met en garde le lecteur contre un modèle de société qui exigerait de ses citoyens qu’ils soient heureux.

"C’est le coeur qui lâche en dernier", de Margaret Atwood, éd. 10/18, 9 euros.


NOTRE TEMPS




samedi 30 novembre 2019

«La Servante écarlate» / Sous les bonnets blancs, la révolte



«La Servante écarlate»: sous les bonnets blancs, la révolte

La troisième saison de la célèbre dystopie, diffusée dès maintenant sur OCS, délaisse un peu la violence pour planter les graines d'une future rébellion. Un tournant bienvenu


Publié jeudi 6 juin 2019 à 21:34, 
modifié jeudi 6 juin 2019 à 21:36.

Une longue robe rouge sang et une cornette blanche. On peut ne jamais avoir regardé The Handmaid's Tale (La servante écarlate), ce costume nous est familier, régulièrement arboré lors de manifestations autour du monde - contre la venue de Trump à Varsovie, contre la loi anti-avortement à Buenos Aires...

En deux ans, la série produite par la plateforme Hulu est devenue symbole de la lutte pour les droits des femmes. Basée sur le roman éponyme de l'écrivaine Margaret Atwood, La Servante écarlate imagine un futur proche où les États-Unis, renversés par une dictature chrétienne fondamentaliste nommée Gilead, aurait réduit les femmes au silence et à des rôles prédéfinis. Au choix: servir, enfanter...ou mourir.
Margaret Atwood et Elisabeth Moss

Révolution écarlate

C'est justement au moment où la vague anti-avortement déferle aux Etats-Unis, violente et menaçante, que la saison 3 débarque sur nos écrans. Troublant timing. La fin d'une longue attente, aussi. Parce qu'il y a près d'un an, la fin de la deuxième saison avait laissé les téléspectateurs abasourdis, interloqués. On y voyait June (l'effarante Elizabeth Moss), enfin parvenue à la frontière de Gilead, refuser de monter dans la camionnette qui l'emmènerait loin de cet enfer, préférant confier son nouveau-né à une autre «handmaid», Emily. Mais pourquoi?!
On n'attendra pas longtemps pour la réponse, puisque la saison 3 reprend à peine quelques minutes après. On voit le van s'éloigner, ses phares comme des lucioles dans la nuit noire, et June qui court à perdre haleine sous le halo des lampadaires, priant pour que sa fille s'en sorte. Mais June en a une deuxième, Hannah, arrachée à ses bras et désormais élevée par la famille d'un commandant. Elle ne partira pas sans elle.
C'est donc l'amour maternel qui pousse June à retourner tête baissée dans la gueule du loup. Elle ne tarde d'ailleurs pas à s'introduire dans le nouveau foyer d'Hannah pour la récupérer, une tentative avortée et franchement mal préparée. Mais si June décide de se sacrifier, c'est aussi parce qu'elle a un plan: faire naître une révolution.

Marthas dans le coup

La servante repasse donc sa robe écarlate, après une punition inévitable - mais plutôt légère considérant sa fuite doublée d'un kidnapping. Les Waterford ne la reprendront pas, leur couple est désormais rongé par la rage et le chagrin de Serena, qui a laissé son bébé lui échapper. Et rappelons que son mari lui a quand même fait couper un doigt la saison précédente...
June atterrit ainsi chez le commandant Joseph Lawrence (Bradley Whitford, A la maison blanche), ce barbu qui avait aidé Emily à quitter le pays. Désormais, elle s'appelle «Ofjoseph» (les noms des servantes sont directement dérivés de celui de leurs maîtres) et on se dit qu'elle est plutôt bien tombée. D'autant que Lawrence se montre plus intéressé par ses bouquins que par les cérémonies de procréation. Mais le commandant n'est autre que la tête pensante de Gilead, qui a créé les colonies de travail où meurent des milliers de femmes, et qui se plaît à humilier ses servantes. Un personnage difficile à cerner, fascinant dans sa complexité.
Il n'empêche, June commence à planter les graines d'une rébellion. En s'associant aux Marthas - dédiées aux tâches domestiques - également dans le coup, ou en se mettant en quête d'alliés plus puissants. Dont certains de ses ennemis, ce qui peut laisser le téléspectateur un peu dubitatif. 

Explorer «l'après»

Dans les trois premiers épisodes, on retrouve l'atmosphère à la fois suspendue et angoissante, les monologues raillants de June et les clairs-obscurs de La Servante écarlate. Mais la série a pris un tournant. Après une deuxième saison insoutenable de violences, saturée de gros plans sur le visage terrifié d'Elizabeth Moss, ce troisième volet laisse la torture hors champ pour mettre l'accent sur la psychologie des personnages. En particulier celle des leaders de Gilead, tyrans glacés qui ont forcément des failles. Et qui dit failles, dit espoir. «C'est tellement important dans le monde actuel, et pour notre public, de montrer qu'il y a de l'espoir et une échappatoire», confiait récemment Elizabeth Moss au Guardian
De l'espoir, il y en a aussi au Canada voisin, où sont accueillis les réfugiés de Gilead. Parmi eux Emily, projetée dans ce monde où l'attendent sa famille et une batterie de tests médicaux - taux de cholestérol inclus. Avec intelligence, la série explore «l'après», tout aussi violent, et donne d'avantage de place à Luke, le mari de June. Une bouffée d'air bienvenue après la banlieue suffocante de Boston.
«Bénie soit la lutte» est la devise de cette troisième saison, et on ne peut que se réjouir de voir les femmes s'allier plutôt que subir. En novembre, Margaret Atwood publiera la suite de son roman, qui se déroule 15 ans après. On saura peut-être ce que la révolte a donné...

lundi 22 janvier 2018

Margaret Atwood vilipendée après sa tribune "Suis-je une mauvaise féministe ?"

Margaret Atwood vilipendée après sa tribune "Suis-je une mauvaise féministe ?"

Par Julia Avellaneda | Le 15 janvier 2018

L’auteure du livre La Servante écarlate, dont l’adaptation télévisée a été saluée pour sa dimension féministe, a créé la polémique en critiquant le mouvement #MeToo.


Catherine Deneuve n’est pas la seule à créer la polémique en dénonçant les dérives du mouvement #MeToo. La romancière canadienne Margaret Atwood a été malmenée tout le week-end outre-Atlantique pour avoir rédigé une tribune intitulée «Suis-je une mauvaise féministe ?».
Cette chronique, parue le samedi 13 janvier dans le quotidien canadien Globe and Mail, a engendré de nombreuses critiques concernant, notamment, son prétendu manque d'empathie avec les femmes victimes d'inconduites sexuelles.

#MeToo dans le collimateur

«Il semblerait que je suis une "mauvaise féministe". Je peux ajouter cette accusation à toutes les autres qu’on m’a portées (...). Désormais, il semblerait que je suis en train de conduire une guerre contre les femmes, comme la mauvaise féministe misogyne et pro-viol que je suis», débute l'auteure du best-seller La Servante écarlate dans son long texte.


«Ma position fondamentale, poursuit-elle, est que les femmes sont des êtres humains, avec un éventail complet de comportements angéliques et démoniaques, actes criminels inclus. Elles ne sont pas des anges incapables d’actes répréhensibles. Si c’était le cas, nous n’aurions pas besoin d’un système judiciaire.» Et de poursuivre : «Je ne pense pas non plus que les femmes sont comme des enfants, incapables d’agir par elles-mêmes ou de prendre leurs propres décisions morales.»
D'après elle, les «bonnes féministes», dont elle ne fait manifestement pas partie, nourrissent à tort la «vieille idée qui voudrait que les femmes sont incapables d’être justes ou d’émettre un jugement réfléchi, et elles donnent une nouvelle raison aux opposants des femmes de leur nier des postes à responsabilités dans le monde».
«Le mouvement #MeToo est un symptôme d’un système de justice brisé. Trop souvent, les femmes et les autres victimes d'abus sexuels, faute d'obtenir une écoute juste des institutions, y compris les entreprises, utilisent un nouvel outil : Internet (...), développe-t-elle encore. Le mouvement a été très efficace et a été vu comme une énorme prise de conscience. Mais qu’est-ce qui nous attend ? Le système judiciaire peut-il être réparé, ou notre société peut-elle en disposer à sa guise ?» «Si le système judiciaire est court-circuité car vu comme ineffectif, par quoi sera-t-il remplacé ? Qui seront les nouveaux puissants ?» s'inquiète-t-elle.

"Tract idéologique"

À la suite de la parution de cette tribune, et après avoir relayé des articles d'auteurs partageant cet avis, Margaret Atwood a été prise à partie sur les réseaux sociaux. Certains ont exprimé leur confusion sur Twitter : «Attendez, je ne comprends pas. Vous avez écrit à propos des horreurs qui arrivent quand les hommes s'estiment en droit d’utiliser les corps des femmes comme ils le souhaitent, et maintenant vous arguez que… les hommes devraient se sentir en droit d’utiliser les corps des femmes comme ils le souhaitent ? Je ne m’attendais pas à ça.»


Une autre internaute a réagi : «Si Margaret Atwood veut vraiment mettre fin à la guerre entre les femmes, elle devrait arrêter de déclarer la guerre à celles qui sont plus jeunes et moins fortes qu'elle, et commencer à écouter #metoo.»


En réponse, elle a passé son dimanche à expliquer les raisons de sa prise de position sur son compte Twitter.


"La Servante écarlate", roman féministe ?

Sa vision du féminisme avait déjà créé des remous au moment du sacre de la série adaptée de son ouvrage le plus connu, La Servante écarlate (titre original : The Handmaid's Tale), qualifié de féministe.
Dans une autre tribune publiée en mars dans les colonnes du New York Times, elle avait écrit : «La Servante écarlate est-il un roman "féministe" ? Si vous voulez dire un tract idéologique dans lequel toutes les femmes sont des anges et/ou si elles sont victimisées, demeurent incapables de faire un choix moral, alors non. Si vous parlez d'un roman dans lequel les femmes sont des êtres humains - avec toute la variété de caractères et de comportements que cela implique - et sont aussi intéressantes et importantes, et ce qui leur arrive est crucial pour le thème, la stucture et l'intrigue du livre, alors, en ce sens, de nombreux livres sont féministes.»