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vendredi 6 octobre 2023

Comment la ville communiste de Prague a accueilli les intellectuels latino-américains en quête de réconfort durant la Guerre Froide


Quatre hommes souriant et posant dans un jardin public devant une statue. L'un porte un enfant sur ses epaules.

L'auteur brésilien Jorge Amado avec son fils (quatrième de gauche à droite), et Jan Drda, journaliste et dramaturge tchèque (premier de gauche à droite). Photo prise en 1950, au château Dobříš, qui était à l'époque une résidence pour écrivains tchèques et internationaux. Archive photographique de Paloma Amado, reproduite avec autorisation.

Comment la ville communiste de Prague a accueilli les intellectuels latino-américains en quête de réconfort durant la Guerre Froide

Avant la pandémie de Covid-19, des millions de touristes affluaient chaque année à Prague, attirés par la bière bon marché et la magnifique architecture. Dans les années 1950, Prague était la capitale tchécoslovaque et séduisait un tout autre genre de touristes. Les intellectuels gauchistes du monde entier convergeaient à Prague pour découvrir à quoi pouvait ressembler une vie sous un régime socialiste.

Beaucoup de ces touristes politiques provenaient d’Amérique latine ; et parmi eux se trouvaient des géants de la littérature tels que Jorge Amado et Gabriel García Márquez. Aujourd’hui, la République tchèque redécouvre et réévalue progressivement ce volet de l’Histoire longtemps oublié.

Au fur et à mesure du déroulement de la Guerre Froidel‘Occident et l'Union soviétique se sont engagés dans des efforts de propagande intensifs pour démontrer la supériorité de leurs systèmes politiques et socio-économiques, ciblant généralement des publics en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine. L'art a été perçu comme un moyen efficace de transmettre ce message dans les deux camps.

En URSS, la Société pan-soviétique pour les relations culturelles avec l’étranger, ou VOKS selon son acronyme en russe, avait pour mission d'inviter des intellectuels et des écrivains publics du monde entier à rejoindre l'Union soviétique et les pays du Bloc de l'Est. On incitait alors les auteurs à composer sur leurs nouveaux pays de résidence.

Suite au coup d'État du Parti Communiste en 1948, la Tchécoslovaquie a rejoint le Bloc de l’Est ; elle est ainsi devenue une des destinations pour ce tourisme politique. En plus des auteurs de renom comme Jorge Amado et Gabriel García Márquez, le pays a accueilli des auteurs argentins (Raúl González Tuñón), brésiliens (Graciliano Ramos), chiliens (Ricardo Latcham, Pablo Neruda), cubains (Nicolás Guillén), et mexicains (Efraín Huerta, Luis Suárez). Certains voyageaient seuls alors que d’autres choisissaient de se déplacer en délégation.

S’y rejoignaient à la fois les écrivains gauchistes déjà reconnus et des étoiles montantes, à l'instar de Nazım Hikmet, de Turquie et Ilya Ehrenburg de l’Union soviétique.

Une anecdote raconte que Pablo Neruda, né Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto, aurait choisi son nom de plume d’après un auteur, poète et journaliste tchèque du 19e siècle, Jan Neruda. Cette hypothèse, jamais confirmée, se base sur des photos de l’auteur déambulant dans la rue Neruda à Prague et posant devant des enseignes de bars et restaurants « Neruda ».

Photo de l'universitaire Zourek, jeune homme barbu et souriant dans un manteau d'hiver. Il pose devant une forteresse et un pont de briques.

Michal Zourek, photo utilisée avec autorisation

Global Voices a réalisé une interview avec Michal Zourek, un universitaire tchèque qui étudie les liens entre le Bloc de l’Est et l’Amérique latine. Dans son ouvrage intitulé Československo očima latinskoamerických intelektuálů 1947-1959 (également publié en espagnol, traduction libre en français : La Tchécoslovaquie vue par les intellectuels latino-américains, 1945-1989), Zourek explique les raisons pour lesquelles ces intellectuels acceptaient de telles invitations :

À l’époque, l’Amérique latine comptait de nombreux régimes autoritaires qui bafouaient les droits humains au prétexte de supprimer les forces subversives de Gauche. L’Europe de l’Est a alors offert aux artistes latino-américains d’affiliation communiste une forme de soutien matériel et moral. Les récits de voyage témoignent de beaucoup d’enthousiasme de la part des artistes de 1940 à 1950. Certains aspects [des sociétés socialistes] ont laissé une forte impression sur les intellectuels venant des pays en développement, en particulier la scène culturelle en Europe de l'Est. La haute qualité des pièces de théâtre, des infrastructures scolaires et des bibliothèques publiques est mentionnée à plusieurs reprises, ainsi que le haut niveau d'éducation populaire.

Zourek poursuit en expliquant que Prague et Moscou étaient des lieux sûrs pour ces intellectuels, devenus libres de se rencontrer et d’échanger. « Il n’était pas rare que deux intellectuels latino-américains se rencontrent pour la première fois en Europe de l’Est », déclare-t-il. « C’était simplement impossible dans leurs pays d’origine ; les gouvernements autoritaires anti-communistes en place n’autorisaient pas ces contacts. »

L'Europe de l’Est, poursuit Zourek, a joué un rôle crucial dans la littérature latino-américaine. On peut supposer que, sans le mouvement communiste international, la légendaire génération d'écrivains des années 1960 n'aurait pas atteint pas une telle influence, y compris en Occident. « Les œuvres d'auteurs engagés sont sorties dans d'énormes tirages [en tchèque, polonais ou russe], beaucoup plus élevés que ceux dans leur langue maternelle, et tout cela s'est passé derrière le rideau de fer », a-t-il précisé.

Photo citadine d'un buste aux allures de bronze sur socle de granite dans un parterre d'oeillets jaunes. Sous le buste, une plaque explique qu'il s'agit de Pablo Neruda.

Buste de Pablo Neruda dans le centre-ville de Prague. Photo de Kenyh tirée de Wikipedia, sous licence CC BY-SA  3.0.

Terre d’abondance ?

Lors de leurs visites à Prague et ailleurs, les intellectuels gauchistes, essentiellement des hommes, recevaient un traitement VIP : des hôtels de luxe les accueillaient, leurs dépenses étaient prises en charge, des guides bilingues étaient mis à leur disposition ; tout cela en recevant des honoraires d’écriture. De plus, leurs ouvrages étaient traduits en tchèque en en slovaque.

Des résidences d’écriture avaient été offertes à certains d’entre eux, qui y restaient pour de longues périodes. Parmi ces résidences, le château Dobříš [cz], fut le célèbre siège de l’Union des écrivains tchécoslovaques des années 1940 aux années 1990. L’obtention de l’asile politique a permis à certains d’y rester davantage. 

Zourek poursuit :

Leurs frais étaient couverts et leurs séjours soigneusement étudiés les amenaient à découvrir une version idéalisée de la vie locale, dont on leur présentait les meilleurs aspects. En échange, ces invités étrangers publiaient leurs commentaires et renvoyaient une image positive de leur séjour à travers leurs récits de voyage, articles et conférences. Ce « tourisme politique » était un élément essentiel de la propagande soviétique pouvant se définir comme une stratégie bien pensée entamée après la révolution d'Octobre 1917. Ainsi, les intellectuels jouaient un rôle majeur ; l'Union soviétique envisageait de les gagner à sa cause afin de les utiliser plus tard dans sa lutte idéologique contre l'Occident.

Deux hommes emmitouflés dans des manteaux à hauts cols de fourrure posent devant un train.

Jorge Amado (à gauche) et Nicolás Guillén (à droite) lors de leur départ pour la Chine, dans une gare de l’URSS, en janvier 1952. Archive photographique de Paloma Amado, utilisée avec autorisation.

Il existe cependant une exception intéressante à cette vision et à ces descriptions idéalistes : le lauréat du prix Nobel de littérature colombien Gabriel García Márquez, qui a visité L’Allemagne de l’Est, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie et l’URSS en 1955 et en 1957. Seul durant une partie de son voyage, il s’est arrangé pour esquiver les invitations et les programmes officiels afin de se renseigner par lui-même. Dans son livre De viaje por Europa del Este [en] (Voyage en Europe de l’Est), ses descriptions de l’Europe de l’Est sont beaucoup plus nuancées.

Dans le premier chapitre, l’Allemagne de l’Est y est décrite dans des termes peu flatteurs. Une scène de Marquez entrant dans un restaurant lors du petit-déjeuner dépeint l’ambiance : « La taille du petit-déjeuner était telle qu’elle équivaudrait à un repas complet dans le reste de l'Europe [occidentale] mais en beaucoup moins cher. Cependant, les gens avaient l'air dévasté et amer et mangeaient d'énormes portions de viande et d'œufs au plat sans aucune joie. »

Dans un autre chapitre couvrant Moscou, il raconte le tabou associé au « culte de la personnalité » dont Staline faisait l'objet, en citant son guide russe : « Si Staline était encore vivant [il était décédé depuis 1953], nous vivrions une Troisième Guerre mondiale. Staline était le personnage le plus sanguinaire, le plus rancunier et le plus égoïste de l'histoire russe. »

Trois hommes et deux femmes posent devant la basilique de Basile-le-Bienheureux, sur la Place Rouge de Moscou

Gabriel García Márquez (premier de gauche à droite) sur la Place Rouge à Moscou, en août 1957. Archive photographique de Zourek, utilisée avec autorisation.

Un patrimoine tchèque redécouvert

La chute du communisme en 1989 a transformé la Tchécoslovaquie en deux états distincts, la Slovaquie et la République tchèque, dans lesquels le passé socialiste est associé aux heures noires de l’Histoire, aux violations des droits humains, aux restrictions de voyage et à l’obéissance forcée envers Moscou.

Ces différents points de vue donnent une teinte particulière à l’approche des historiens tchèques et slovaques envers les intellectuels de gauche qui ont visité le pays à cette époque. Zourek, qui a étudié à la fois en République tchèque et en Argentine, ajoute :

Durant mes études universitaires, j’avais entendu parler des visites de Pablo Neruda et de Jorge Amado en Tchécoslovaquie, mais je n’avais aucune idée de l’ampleur du phénomène. Je n’avais pas saisi à quel point les deux régions étaient liées, bien avant la révolution cubaine [de 1959]. Cela est peut-être dû au mépris envers ces auteurs [en République tchèque et en Slovaquie] : beaucoup les considèrent comme des idéalistes ou des idiots utiles qui, par leurs visites, ont soutenu des régimes qui se livraient à la violence et aux persécutions. La question est bien sûr beaucoup plus complexe que cela.

Alors que ces écrivains ont longtemps été célébrés dans leurs pays d'origine en Amérique latine, leur héritage émerge à peine aujourd'hui dans le discours historique tchèque. Le carnet de voyage de García Marquez n’a été traduit en tchèque pour la première fois qu’en 2018 (sous le titre Devadesát dnů za železnou oponou [cz]), et les autres restent encore largement inconnus.

Zourek partage son expérience personnelle pour expliquer pourquoi le processus de réévaluation est si difficile :



Peu de temps après le lycée, j'ai visité le Chili, où l'université regorgeait de drapeaux soviétiques, de portraits de Lénine, et où des librairies vendaient des œuvres de Marx et Engels. Je pensais que cette idéologie était morte et je ne pouvais pas comprendre comment quiconque pouvait admirer une idéologie criminelle qui limitait la liberté d'expression, empêchait les gens d'entrer à l'université, et de réaliser leurs rêves. Cette position antagoniste des deux régions [pays de l’Est et Amérique latine] à l'égard du communisme est principalement due à une expérience historique très différente. C’est pourquoi je pense que le jugement du communisme demande une séparation complète de l’individu et de son expérience personnelle et familiale qui pourrait entacher une vision plus globale et internationale du phénomène. Malheureusement, cette dissociation reste encore difficile pour les historiens tchèques. Ce n’est pas une surprise pour moi de voir que les pays de l’Ouest s'intéressent plus à la période communiste de la Tchécoslovaquie que les Tchèques eux-mêmes. Cela a commencé à changer un peu ces dernières années et je pense que c’est dû à la réévaluation progressive de la période communiste par la société tchèque.
Je crois que dans les années à venir, va surgir une série d'ouvrages montrant que la Tchécoslovaquie communiste a réalisé des choses remarquables dans le monde en développement, qui ont été pour la plupart abandonnées après 1989, notamment dans le domaine culturel.

GLOBAL VOICES

mardi 31 juillet 2018

Il y a 50 ans, la mort du printemps de Prague




Il y a 50 ans, la mort du printemps de Prague

Paris Match|
Au royaume du mensonge, les mots ont souvent besoin de traduction. Avril 1968, Alexander Dubcek, premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, annonce la naissance du "socialisme à visage humain". Le paradis du prolétariat promis aux damnés de la Terre serait donc inhumain ? Au drapeau rouge, symbole révolutionnaire à Paris, les Pragois opposent le vieil étendard de leur nation prise dans la nasse soviétique depuis 1945. Douze ans après Budapest s'ouvre une période d'espérance. Elle ne survivra pas à l'été. Pas plus que la liberté d'expression. Les forces militaires du pacte de Varsovie apportent la réponse de Moscou le 20 aout à minuit. Nouvelle démonstration dialectique : une "opération de normalisation" qui fera entre 80 et 100 morts.
La chute du communisme est déjà un vieux sujet, qui revient sans cesse sur le tapis usé des propagandistes de l’Ouest, donc de tous les propagandistes, puisqu’il n’y a plus d’Est. On en recherche les causes pourtant évidentes. Sa nature maléfique, chère à tous les penseurs et gouvernements d’extrême droite pendant le XXe siècle, est devenue une évidence, un dogme, un mythe. Il ne serait plus jamais question d’étudier les aspects positifs d’une idéologie à laquelle plus rien n’est compté sauf les morts. Le retour en force du communisme serait un sujet plus neuf sur lequel sont peut-être en train d’écrire, avec leurs cocktails Molotov et leurs barres de fer, les nouveaux révolutionnaires masqués comme Zorro et casqués comme Athéna. La jeunesse reprendrait-elle des sévices ? Les casseurs ne seront pas les payeurs, étant mal payés. Les objets de consommation nous consomment, il faut les brûler avant qu’ils ne nous cuisent.
L’agacement de la bourgeoisie est grand devant les déprédations des nouveaux révolutionnaires qui gâchent les défilés bon enfant de la gauche désunie, mais sa grande peur, elle l’a eue pendant les deux siècles qui ont précédé le nôtre. A peine est-elle, de la Révolution française à la chute du mur de Berlin (1789-1989), partie en vacances idéologiques. C’était, contre les classes laborieuses, une lutte de tous les instants, dans laquelle elle perdait du terrain chaque année. Les avancées sociales, toutes initiées par les travailleurs et aucune par leurs employeurs, leur faisaient mal à dessein. La médecine remboursée, la retraite, les 40 heures, les indemnités de licenciement, les congés payés : autant de coups et de vexations subis par les dirigeants des petites, moyennes et grandes entreprises. On les mutilait, on les étouffait, on les torturait. Mais, surtout, on les ruinait. Ils appelaient leur mère police et leur père l’Etat au secours.
Les communistes ne se contentèrent pas de forcer les patrons à octroyer aux salariés des droits dont ils n’auraient jamais pu imaginer d’eux-mêmes qu’un jour on les leur réclamerait : ils prirent des pays entiers. Il y eut un monde où la moitié du monde était communiste. Les camarades ont été les derniers à avoir un empire colonial. C’était l’empire « communial ». Le communiste était presque partout chez lui, comme l’Anglais au XIXe siècle et l’Américain au XXIe. Le soleil ne se couchait jamais sur les terres rouges. Les portes de l’usine ne s’ouvraient plus sur la banlieue mais sur les cinq continents. Le coco se baignait en Yougoslavie, skiait en Arménie, randonnait en Slovénie, pique-niquait au Cambodge. Il pouvait se dire qu’il avait des camarades sur tout le globe et de toutes les couleurs. Ce fut le seul moment dans l’histoire humaine où les pauvres ont été aussi cosmopolites que les riches. Barnabooth en bleu de travail. L’homme du peuple pressé. Autrefois, les riches, les aristocrates et les bourgeois étaient partout chez eux. Soudain, une fois sur deux, ils étaient chez leurs ennemis de classe. Donc un peu mal à l’aise. Ravalaient leur colère avec leurs traveller’s cheques.

On veut faire le bonheur des hommes et qu’est-ce qui arrive ? Leur malheur.

Quelle idée saugrenue, quand on y songe : installer au pouvoir des gens qui ne l’avaient jamais pratiqué et priver du pouvoir des gens qui l’avaient toujours exercé. Les incapables aux manettes et les capables aux oubliettes. Cette idée ne pouvait sortir que d’un cerveau tordu et ne pouvait être adoptée que par des millions d’autres esprits tordus. Ce fut une surprise pour tout le monde tordu et pas tordu qu’il y eût autant de tordus sur terre. Dont moi. Toujours je préférerai l’incompétence à la compétence. Je trouve cette première plus comique et, par conséquent, plus proche de la vie atrocement drôle. Jamais je ne songerai à reprocher à quelqu’un de mal faire son travail, même Dieu a sérieusement merdé en faisant le sien. Exemple : la pénicilline. Il a fallu plusieurs siècles avant que les hommes ne l’inventent, alors qu’elle aurait aussi bien pu nous être donnée, comme le pavot et la noix de coco, ça aurait évité des millions de morts de la tuberculose. Mon cœur et mon esprit ont été, dès l’adolescence, attirés, charmés et presque envoûtés par les maladroits, les inconstants, les paresseux, les étourdis, les rejetés, les indociles, les assoupis, les incompris, les séparés, les déséquilibrés, les inconsolables, les filous. Leur philosophie de la mort me paraît mieux pensée que la philosophie de la vie professée par les agrégés d’optimisme. J’aime que le communisme ait été le premier système politique où l’on n’était pas puni pour notre bêtise, qui n’est pas notre faute, et où l’on n’était pas récompensé pour notre intelligence, que nous n’avons pas fabriquée.
On veut faire le bonheur des hommes et qu’est-ce qui arrive ? Leur malheur. Comment de si bonnes intentions se sont-elles transformées en autant de détentions ? Peut-être les gens ne veulent-ils tout simplement pas que l’on fasse quelque chose à leur place, et surtout leur bonheur : ça leur rappelle trop l’enfance. Outre que le malheur de chacun est sacré pour lui-même. Il le maintient en colère, c’est-à-dire en vie. Sans eczéma, comment se gratter ? Les hommes veulent un maître, pas un camarade. On peut s’arranger avec l’autorité d’un riche, alors que celle d’un pauvre nous insulte. Le plus haïssable dans les régimes communistes, pour ceux qui ne le sont pas, c’est d’être dirigés par des gens qui ne possèdent rien. Il est plus vexant de plier devant un locataire que sous un proprio. Il y a, dans la soumission aux possédants, la reconnaissance d’une loi de la nature, où le fort domine le faible.
Budapest 56, Prague 68, Berlin 89 : trois actes d’une tragédie largement radio et télédiffusée. Combattants de la liberté contre partisans de la servitude. C’était beau comme un feuilleton et en plus c’était vrai. Le communiste naguère insurgé, désormais submergé. Cette foule qui était sa famille devenue une mer d’ennemis. Lui, qui aurait donné sa vie pour les masses, attaqué par les masses voulant lui faire la peau. La chute progressive de l’idéologie communiste donna lieu à une multitude de drames personnels, abondante source de fictions réalistes dans laquelle les écrivains et les cinéastes du monde entier ont à peine commencé à puiser.
Ce continent englouti, cette organisation défaite, cesserons-nous un jour, communistes et non-communistes, d’en porter le poids ? Se souviendra-t-on au moins qu’en URSS il n’y avait pas de sans-abri car tout le monde avait un toit, même si le moi n’était guère autorisé ? On divorçait en une seule journée. Un employeur ne pouvait pas vous renvoyer sans vous avoir trouvé un nouvel emploi. Ministres tous fils d’ouvriers et de paysans, ce que l’on n’a jamais vu ailleurs et qu’on ne reverra sans doute plus jamais dans notre monde libre d’écraser la plus belle des libertés : celle de ne rien faire de mal.



vendredi 28 mars 2014

Kafka / Lettre au père / Le doute et le désespoir

Franz Kafka

Lettre au père
Le doute et le désespoir


Franz Kafka
Franz Kafka, écrivain tchèque d'expression allemande, est né à Prague (aujourd'hui en République Tchèque) le 3 juillet 1883.
Fils d'un commerçant juif aisé, son enfance s'écoula dans le vieil empire d'Autriche où, déjà, apparaissent les signes avant-coureurs d'une déflagration inévitable, au carrefour des cultures slave (tchèque), allemande et juive. Depuis des siècles, les trois humanismes, si différents, avaient pris racine à Prague et, pour chacun d'eux, cette rencontre fut la source d'un enrichissement spirituel intense.
Ses études dans une école, puis dans une université allemandes où il obtint son doctorat en droit, exercèrent sur Franz Kafka la plus grande influence. Plus tard, il subit l'attrait et la sagesse de la religion hébraïques transmise par ses ancêtres. Sioniste ardent, il comptait s'établir en Palestine, mais, voyant apparaître les premiers symptômes de la tuberculose, il dut renoncer à son projet (1917).
La culture tchèque, elle aussi, le marqua, comme les autres écrivains de l'école de Prague (Rainer Maria Rilke, Franz Werfel, Gustav Meyrink, etc...) d'une façon décisive. Ce qui distinguait cette école, c'était une grande propension à la métaphysique, un double attrait pour les aspects réalistes du monde et pour la musique qui s'en dégage, une synthèse de rêve, d'ironie et de lucidité raisonnée.
Ce monde du rêve, que Franz Kafka décrit avec un réalisme minutieux, est déjà présent dans sa première et longue nouvelle: Description d'un combat, qui commence par une leçon de danse, et dont le héros, transporté ensuite au Japon, subira les plus terribles épreuves spirituelles. Cette nouvelle parut en partie dans la revue Hyperion (1909) que dirigeait Franz Blei. En 1913, l'éditeur Rowohlt publia le premier livre de Franz Kafka, Considérations, recueil de petits fragments en prose, d'une inquiétude extraordinairement pénétrante, et dont le style, d'une frappante nouveauté, est tout ensemble lyrique, dramatique et mélodieux. Ces fragments, Kafka les avait choisis sur mon conseil, dans son Journal, commencé en 1910 et qu'il continua presque sans interruption jusqu'à sa mort. Le livre passa inaperçu, et les suivants n'eurent guère de succès, du vivant de l'auteur, en dehors d'un cercle restreint d'amis qui, dès le premier jour, l'avaient admiré jusqu'au fanatisme pour la noblesse de son caractère.
En 1914, des fiançailles malheureuses -- rompues, renouées, puis encore une fois rompues -- plongèrent dans le désespoir ce jeune homme avide de mener une vie saine et pure, épris de perfection et presque de sainteté. Malgré des épreuves de toutes sortes -- la Guerre mondiale, qui l'ébranla profondément, les incertitudes de sa vie professionnelle (il était employé dans une compagnie d'assurances) et des rapports difficiles avec ses parents -- Franz Kafka écrivit Le Procès, publia Le Chauffeur, qui formera le premier chapitre d'Amérique, et La Colonie pénitenciaire.
En 1916, il avait terminé La Métamorphose et Le Verdict. En 1919, l'éditeur Kurt Wolff publia un recueil de ses nouvelles sous le titre Un médecin de campagne. En 1920, ayant quitté son emploi, Kafka chercha la guérison dans un sanatorium, puis dans un pays où sa soeur possédait une propriété qu'il devait décrire dans Le Château. En 1920-21, il fit la connaissance de l'écrivain tchèque Milena Jesenska-Pollak (lire ses Lettres à Milena), mais ce fut seulement au cours de la dernière année de sa vie qu'il éprouva, pour Dora Dymant, le grand amour qui devait lui redonner espoir. Avec elle, il vécut les plus heureux jours de sa vie. Mais son mal ne pardonnait pas, et l'écrivain s'éteignit le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne (Autriche).
Ses chefs-d'oeuvre: AmériqueLe ChâteauLe Procès, le Journal, ses aphorismes et ses lettres ont été publiés après sa mort. Mentionnons encore Un Champion du Jeûne (posthume, 1924) et La Muraille de Chine (posthume, 1931).
La vie lamentable de Franz Kafka ne justifie que trop, à la réflexion, le doute et le désespoir dont son oeuvre est imprégnée. Cependant, à la différence de ses romans et de ses récits, beaucoup de ses aphorismes font apparaître sa foi en un principe supérieur régissant le monde, et la certitude qu'il existe en l'homme quelque chose qui ne saurait mourir.


Franz Kafka
Lettre au père

La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0118-3
Livre numérique (format ePub)
Prix : 5 euros