vendredi 13 janvier 2017

John Berger (1926-2017) / L’humanisme fait art






John Berger (1926-2017) :l’humanisme fait art

Christine Marcandier 
 2 janvier 2017




John Berger
John Berger

J
ohn Berger, né à Londres en 1926, mort le 2 janvier 2017, vivait en France depuis des dizaines d’années, en Haute-Savoie. Peintre, écrivain, critique d’art, scénariste, il nous a offert une œuvre exigeante, engagée, un travail sur les mutations du monde, les exils, entre étude sociétale et imaginaire, mêlant les genres, travaillant la richesse de leur caractère hybride. Lauréat du Booker Prize en 1972, il fit scandale en reversant publiquement aux Black Panthers la moitié de la somme reçue. La littérature, et plus généralement l’art, il les concevait comme résistance au système et engagement, dans la permanence et l’exigence d’une recherche tant formelle que politique. 
Qui va-là ? John Berger
En 2009, trois œuvres importantes de John Berger étaient publiés conjointement en France, comme trois facettes d’un même artiste, retour sous forme d’un portrait en triptyque :
John Berger de A à X
De A à X est un roman par lettres, celles qu’Aïda envoie à son amant, Xavier, condamné à la prison à vie pour terrorisme et incarcéré dans la forteresse de Suse. Mais aussi un journal intime, à travers les notes que Xavier griffonne au dos des lettres d’Aïda. La cellule n° 73 de Xavier devient l’espace du roman et d’une paradoxale liberté, tout entière trouvée dans les mots. Malgré l’absence d’échange, de réponse possible. Comme une revanche toute symbolique – et donc essentielle ­– du langage sur le pouvoir. Où se trouve Suse ? Nul ne le sait et peu importe.

Suse symbolise l’oppression, le système se donnant comme valeur absolue, mais aussi le « partout où ça résiste ».
Et le pouvoir des mots, au-delà de l’enfermement, de l’absence, du réel ou de la fiction : De A à X est de ces « supercheries littéraires » fantastiques, puisque ces lettres sont sensées être réelles, « miraculeusement retrouvées » par John Berger et évidemment fictionnelles. Pourtant elles ont valeur de témoignage et peut-être même de testament, comme le montrent les dernières lignes de présentation par l’auteur : « Où que soient aujourd’hui Xavier et Aïda, morts ou vifs, que Dieu protège leurs ombres ».
Roman de l’amour et du politique, roman des opprimés, des combattants, De A à Xest tissé des petits riens qui font le quotidien d’Aïda, envoyés à l’amant comme une ouverture sur le monde, une manière de nier les barreaux, les corps qui ne peuvent plus s’accoupler, se toucher. Les mots sont prétextes, désir, vie, liberté, combat, engagement et ils apparient magistralement poésie et politique, absence et sensualité.
John Berger G
G. est le roman du scandale. Celui qui reçut le Booker Prize en 1972, celui qui fit de John Berger un auteur culte. Parce que le scandale (au sens de piège, cette fois, de pierre d’achoppement) de ce livre est aussi et surtout dans son style : G. est un roman choral, polyphonique, un patchwork de fragments narratifs, poétiques, philosophiques, historiques, de langues également, le français et l’italien venant se mêler à l’anglais. L’auteur intervient, s’adresse à ses personnages, à lui-même, à ses lecteurs, démultiplie les voix, les styles, les formes. Insère des partitions musicales, des croquis pornographiques, des blancs, le tissu du récit est volontairement décousu, des espaces séparent ses paragraphes, invitant le lecteur à méditer, rêver, poursuivre…
G. est à la croisée des chemins et des histoires et le roman suit son itinéraire sur la scène de l’Histoire, entre 1889 et 1915, un itinéraire à la fois psychique, sexuel, social, intellectuel, intime. G. est né quatre ans après la mort de Garibaldi, il est un enfant illégitime, rapidement séparé de ses parents, c’est en orphelin qu’il se construit. Personnage de la liberté, politique comme sexuelle, il explore le corps des femmes, mais aussi le corps collectif, celui des masses en lutte. G. est un libertin au sens le plus philosophique du terme, qui voit dans le désir une liberté, un acte politique. G. comme Don Giovanni et Garibaldi, l’érotique et le politique, indissociables. Roman résolument moderne, stylistiquement et formellement remarquable, G. est un hymne à la sexualité politique.
Un métier idéal
Dernier texte de cette trilogie de la colère : Un métier idéal, histoire d’un médecin de campagne, une enquête réalisée en 1967, accompagnée de superbes photographies de Jean Mohr, revue en 2005 et traduite pour la première fois en France en 2009. Ce récit est le portrait croisé – textes et photographies en noir & blanc – d’un médecin de campagne, John Sassal, être réel devenant un exceptionnel personnage. Berger et Mohr le suivent dans ses tournées, exposent son rapport aux corps, aux malades, à la médecine et à la science.

Il s’agit de nourrir un rapport autre au réel, de mêler vérité et narration, d’inventer « une autre façon de raconter ». Le récit se lit comme un hymne à la poésie déroutante de la campagne anglaise : « Les matins d’automne anglais ne ressemblent souvent à aucun autre matin dans le monde.
L’air est froid.
Le parquet est froid.
C’est peut-être ce froid qui aiguise la saveur de la tasse de thé brûlant ».
Un métier idéal
C’est aussi un recueil d’anecdotes, de tranches de vie, de douleurs physiques ou intimes, d’histoires de femmes en désamour, de vieillards, de travailleurs, de couples. John Sassal pratique la médecine comme un sacerdoce, un idéal, celui de « servir ». Il observe, ausculte, considère la maladie comme une « forme d’expression ». Réfléchit à la question de la responsabilité, de l’intimité, du médecin comme témoin et presque membre de la famille, soutien et autorité. Le médecin a le pouvoir de nommer la maladie, de l’observer. Sa pratique est en ce sens très proche de celle de l’écrivain John Berger ou du photographe Jean Mohr. Tous trois capturent le réel dans ce récit, mettent en lumière des instants de vérité absolue, des fragments de vie réelle nourrissant un imaginaire. Tous trois incarnent savoir, pouvoir et mémoire, à l’image du médecin qui « représente » ses patients : « Il devient leur mémoire objective (…) car il représente leur possibilité perdue de comprendre le monde extérieur et de s’y attacher, tout comme il représente aussi une partie de ce qu’ils savent mais ne peuvent pas penser ». Un art du roman engagé, en somme.
De A à X, G., Un métier idéal : trois textes extraordinaires qui pourraient être mis sous l’égide de ces mots, écrits sur le ruban qui entoure le premier paquet de lettres de A à X : « L’univers ressemble à un cerveau, pas à une machine. La vie est une histoire en train de se raconter. La toute première réalité, c’est cette histoire. »
John Berger, De A à X, traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis, éditions de l’Olivier.
John Berger, Jean Mohr, Un métier idéal, traduit de l’anglais par Michel Lederer, éditions de l’Olivier.
John Berger, G., traduit de l’anglais par Elisabeth Motsch, introduction de George Steiner, Points, « Signatures ».
Et comment, pour finir, ne pas mentionner cet autre livre exceptionnel ?
Le carnet de Bento
Et lire ici (en anglais), l’hommage de Ben Lerner dans le New Yorker« Postscript : John Berger, 1926-2017 »


dimanche 8 janvier 2017

Patrick Eudeline : «Il y avait un Bowie en moi»


David Bowie
Par T.A.

Patrick Eudeline : «Il y avait un Bowie en moi» (Bowie, l’autre histoire)

Christine Marcandier

6 janvier 2017


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Tout commence, désormais, par un «après David Bowie», par « le jour où Bowie est mort », comme le livre de Patrick Eudeline, Bowie L’autre histoirequi sort en poche aux éditions Points.
Pourquoi ce sentiment, en nous tous, de perte et d’angoisse ? Pourquoi ce moment comme un événement si paradoxal, à la fois collectif et intime, profondément intime ? « Il y avait un Bowie en moi », répond Patrick Eudeline, « comme en tous ceux qui l’ont un jour aimé. Et c’était cela, dont la mort était inacceptable ».
En revenir, alors, à Lazarus, aux images du clip qui accompagnent ce texte d’outre-tombe, au sentiment étrange qui saisit le spectateur face à un Bowie fatigué, avatar décati et malade du « spike Bowie glorieux de jadis » : David Bowie s’expose au seuil du grand départ, lui qui, « depuis toujours, trompait mort et déchéance de la chair, quand ses contemporains s’abîmaient. Ses ongles nous rappellent son âge. C’est son portrait de Dorian Gray ».

samedi 7 janvier 2017

Édouard Louis : « La littérature est un grand art de la cause » (Le grand entretien)

Édouard Louis © Jean-Luc Bertini
Édouard Louis © Jean-Luc Bertini



Édouard Louis : « La littérature est un grand art de la cause » (Le grand entretien)


Johan Faerber 
5 janvier 2017 

A
près le juste succès de son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis est revenu en 2016 avec Histoire de la violence, âpre et magistral roman, qui évoque cette terrible nuit de Noël 2012 où il rencontre Reda avec qui la douceur des premiers instants va tourner à la violence la plus nue et la plus sombre. Diacritik avait rencontré Édouard Louis en janvier 2016 pour évoquer avec lui ce roman, nous republions cet entretien alors qu’Histoire de la violence sort en poche aujourd’hui, chez Points.
La première question que je voulais vous poser concerne l’expérience de dépossession qui me paraîêtre au cœur de votre roman Histoire de la violencecommence au moment de la falsification de l’histoire, quand vous vous sentez dépossédé de votre expérience propre. Le roman se donnerait ainsi comme l’histoire de cette confiscation. À ce titre, il me semble que restituer une expérience, quelle qu’en soit sa nature, est au cœur de votre écriture même ?
Édouard Louis : C’est cette caractéristique essentielle et cette tragédie de nos vies que je voulais mettre en avant dans le livre : nos vies sont toujours racontées, et donc confisquées par les autres. Il n’y a pas d’existences ou d’expériences qui ne soient pas ensuite prises dans les narrations des autres, dans leurs discours et dans leurs mots. Qui n’a jamais été blessé en entendant dire des choses fausses sur elle ou sur lui, des choses qui ne correspondaient pas à ce qu’elle ou ce qu’il est, qui falsifiaient ce qu’elle ou il avait vécu ?

mercredi 4 janvier 2017

Jean-Philippe Cazier / Qui a peur de Bob Dylan ?



Qui a peur de Bob Dylan ?



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epuis quelques jours, les critiques pleuvent sur l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan : on exige que celui-ci regagne le périmètre clos qu’il n’aurait jamais dû quitter – celui de la chanson – pour que continue à exister inaltéré, pur, cet autre périmètre tout aussi clos que serait la littérature. Pour que la littérature existe, il faut que ce que fait Dylan ne soit pas de la littérature. La logique est celle, simpliste, de l’identité : si a est aussi b, alors il n’est plus lui-même, ne peut plus exister en tant que a. Les « pro » et les « anti » s’affrontent pour déterminer si Dylan est de la littérature ou si les deux sont contradictoires. La question telle qu’elle est posée ne me paraît pas très intéressante – et, étant donné son silence depuis que le prix Nobel lui a été attribué, sans doute n’intéresse-t-elle pas non plus Bob Dylan.

dimanche 1 janvier 2017

So long Leonard Cohen (1934-2016)




So long Leonard Cohen (1934-2016)

Christine Marcandier 
11 novembre 2016
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Comme David Bowie, Leonard Cohen aura livré un dernier album testamentaire, avant de mourir, à 82 ans : You want it darker. Sombre, toujours plus sombre, alors qu’il avait dû interrompre en 2013 une tournée mondiale entamée en 2008 pour raisons de santé, qu’il venait de perdre sa muse Marianne Ihlen, que tout faisait signe, jusqu’à ses déclarations en interviews vers une fin presque désirée (lire ici celle, crépusculaire, qu’il accorda au New Yorkercet été). Comme Bob Dylan, il aurait pu prétendre au prix Nobel de littérature, tant il contribua, lui aussi, à un fondamental brouillage des frontières entre la chanson et la poésie, lui qui publia par ailleurs plusieurs recueils de poésie et deux romans (Jeux de dames et Les perdants magnifiques). Là s’arrêtent les comparaisons, l’univers de Leonard Cohen est singulier, unique.
C’est en décembre 1967 que l’artiste sort son premier album, Songs of Leonard Cohen, avec trois titres que nous fredonnons tous encore, So long Marianne, Sisters of Mercyet Suzanne.
Suzanne takes you down to her place near the river
You can hear the boats go by, you can spend the night forever
And you know that she’s half-crazy but that’s why you want to be there
And she feeds you tea and oranges that come all the way from China
And just when you mean to tell her that you have no love to give her
Then he gets you on her wavelength
And she lets the river answer that you’ve always been her lover
And you want to travel with her, and you want to travel blind
And you know that she will trust you
For you’ve touched her perfect body with your mind
And Jesus was a sailor when he walked upon the water
And he spent a long time watching from his lonely wooden tower
And when he knew for certain only drowning men could see him
He said…
Leonard Cohen, en 1967, c’est déjà la chanson comme une confession sobre, ne sombrant jamais dans l’impudeur ou le pathos. Comme dans Seems so long, Nancy, sur son second album (Songs for a room, 1969), titre écrit à la mémoire de la jeune femme retrouvée dans sa salle de bains de Montréal, en 1965, une balle dans la tête.
Jeux de dames Leonard CohenVenu à la chanson parce qu’il ne parvenait pas à gagner sa vie en tant qu’écrivain comme l’écrit David Remnick dans un long portrait publié par le New Yorker en octobre dernier, Leonard Cohen quitte Montréal pour New York 4120vvmk1zlen 1966 et tenter sa chance dans la musique. Il n’en demeurera pas moins un poète et un écrivain.
Comme Bob Dylan, auquel on ne cessa de le comparer et de le mesurer tout au long de sa carrière — mais il est de ceux qui eurent une œuvre, pas une carrière —, Leonard Cohen est un troubadour, influencé par Allen Ginsberg, Irving Layton mais aussi toute la tradition anglaise (Blake, Yeats), la Torah et le Zohar.
Chacune de ses chansons est un poème porté par une voix sombre, mêlée de couleur grise, aux lointains du chant qui s’est perdu, un timbre unique, des mélodies d’une immense simplicité apparente. Il est l’auteur d’Hallelujahdont Jeff Buckley fera l’une des plus belles reprises de l’histoire de la musique.
Le livre du désir Leonard CohenLes années 90 furent le seul moment d’éclipse de Leonard Cohen, il disparaît de la scène, se réfugie dans le bouddhisme, avant de revenir pour livrer plusieurs albums, Ten New Songs (2001), Dear Heather (2004), Old Ideas (2012), Popular Problems (2014) et You Want it Darker (2016).
On pourrait citer comme une litanie triste ces titres qui ont accompagné nos existences, Bird on the WireFirst we take ManhattanTake this waltzDance me to the end of loveLeonard Cohen est de ceux, rares, qui ont écrit la bande son de nos vies, un « visionnaire prolifique » comme l’écrit le communiqué annonçant sa mort. Un géant.
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