samedi 24 août 2019

Jeffrey Epstein / Un mode opératoire rodé



Jeffrey Epstein : un mode opératoire rodé

Par Anaïs Moran 
11 août 2019 à 21:06
L’acte d’accusation à l’encontre de l’homme d’affaires, publié le 8 juillet par la justice américaine, dévoile un rouage monstrueux et parfaitement organisé. «Les victimes étaient initialement recrutées pour fournir des massages à Jeffrey Epstein. Au cours de la rencontre, il intensifiait la nature et la portée des contacts physiques, se masturbait, demandait aux victimes de le caresser et touchait les organes génitaux des victimes avec ses mains ou avec des objets sexuels […] Après quoi il donnait à ses victimes des centaines de dollars en espèce. Afin de maintenir et d’augmenter son approvisionnement, il payait certaines de ses victimes pour qu’elles recrutent à leur tour d’autres mineures. Grâce à ce système, Jeffrey Epstein a eu accès à des dizaines de filles supplémentaires.»

Rabatteuse

Avec ce mode opératoire, le milliardaire est accusé d’avoir agressé sexuellement des dizaines de mineures - «dont les plus jeunes n’avaient que 12 ans» - principalement dans ses résidences de New York ou dans sa villa de Palm Beach (Floride), entre 2002 et 2005. Mais qui, au sein de son entourage proche, était au courant, voire faisait partie intégrante du système Epstein ?
Ghislaine Maxwell, la fille benjamine et riche héritière de Robert Maxwell, ancien magnat de la presse britannique disparu au large des Canaries en 1991 ? Au début des années 2000, elle est la compagne d’Epstein. Selon la justice américaine, plusieurs personnes l’accusent d’avoir été une rabatteuse «délibérément investie». «En plus de constamment trouver des filles mineures pour satisfaire leurs désirs sexuels personnels, Epstein et Maxwell ont également obtenu des filles pour les amis et les connaissances puissantes d’Epstein», peut-on lire dans l’une des dépositions de la principale plaignante dans cette affaire, Virginia Roberts Giuffre, datée de 2015. Laquelle raconte également avoir été agressée sexuellement par Ghislaine Maxwell.
Adolescente de 15 ans au moment des faits, elle dit avoir été contrainte de faire un massage à Jeffrey Epstein en présence de sa partenaire, puis de participer à des actes sexuels. Virginia Roberts Giuffre avait d’ailleurs porté plainte contre elle en 2015, avant de parvenir à un accord, deux ans plus tard.

«Carnet»

Autres noms de«potentiels conjurés» : Sarah Kellen, Adriana Ross, Lesley Groff et Nadia Marcinkova, les quatre assistantes de Jeffrey Epstein dans les années 2000. Dans une des plaintes du dossier judiciaire, on peut lire que «selon les rapports de police et les différentes déclarations, ces femmes [devaient]s’assurer qu’un carnet de rendez-vous prévoyant deux ou trois fois par jour des massages avec de nouvelles recrues soit sans cesse rempli». Des documents accusent plus spécifiquement Sarah Kellen «d’avoir appelé les jeunes filles pour s’assurer de leur disponibilité» lors des venues d’Epstein à Palm Beach, et de les avoir conduites dans la salle de massage. Selon le Guardian,Sarah Kellen et Nadia Marcinkova auraient changé de nom (Sarah Kensington et Nadia Marcinko) après l’accord de 2007 entre Epstein et la justice. Interrogées dans le cadre de procédures judiciaires, les quatre femmes ont invoqué leur droit au silence.
Anaïs Moran
LIBERATION



vendredi 23 août 2019

Jeffrey Epstein / Un self-made-man aux appétits sans limites





Jeffrey Epstein en 2004. Photo Rick Friedman. Corbis. Getty 

Jeffrey Epstein : un self-made-man aux appétits sans limites

Par Isabelle Hanne, à New York et Aude Massiot  11 août 2019 à 21:06
Issu d’un milieu populaire, prof de maths, trader, multimillionnaire soucieux de briller parmi la jet-set… Epstein rêvait même d’immortalité.

Avec sa crinière argentée, ses allures de play-boy et son mode de vie clinquant, Jeffrey Epstein semblait être au centre de la vie mondaine new-yorkaise, au croisement des univers de pouvoir et d’argent, au début des années 2000. Transportant acteurs et ex-présidents à bord de son jet, possédant une île dans les Caraïbes, un ranch au Nouveau-Mexique, une luxueuse résidence à Palm Beach et l’une des plus grosses propriétés privées de Manhattan, le financier, mort samedi à l’âge de 66 ans, a longtemps mené grand train. Son extraction modeste, son enfance à Sea Gate, un quartier de la classe ouvrière à Coney Island (Brooklyn), ajoutant à sa mythologie. Inculpé pour exploitation sexuelle de mineures début juillet, il a été retrouvé pendu dans sa cellule de Manhattan samedi matin.
D’abord jeune prof de maths et de physique dans les années 70, Epstein devient trader puis associé dans une ex-grande banque d’investissement (Bear Stearns), avant de fonder, dans les années 80, sa propre entreprise de gestion financière. Il s’impose comme une figure de Wall Street, vante un épais portefeuille de clients (de plus d’un million de dollars) et fait grand cas de sa richesse, se décrivant comme «milliardaire». Les enquêtes réalisées quinze ans plus tard montreront qu’il a exagéré sa fortune, évaluée par le bureau du procureur de New York à 500 millions de dollars (446 millions d’euros). Entre «Cercle des poètes disparus»pour ses années dans l’enseignement, «Magicien d’Oz» ou «Gatsby le magnifique» pour son ambition ou son style dans les affaires : les comparaisons, dans les portraits qui lui sont consacrés par la presse américaine au début des années 2000, alors qu’il est au faîte de sa notoriété, témoignent de l’attrait et du mystère autour de sa personnalité. «Une vie pleine de points d’interrogation», notait déjà le New York magazine en 2002.


Cadeaux

Les accusations contre Epstein, début juillet, n’étaient pas nouvelles. Le financier avait été inculpé pour des faits similaires en Floride en 2007. Accusé de recourir aux services de mineures pour des «massages» et des relations sexuelles tarifées ou contre des cadeaux, dans sa propriété de Palm Beach, il avait plaidé coupable en 2008 dans le cadre d’un accord longtemps resté confidentiel, passé avec le procureur fédéral de Miami de l’époque, Alexander Acosta. Ministre du Travail de Donald Trump, Acosta avait dû démissionner mi-juillet, fustigé pour cet accord jugé très favorable à Epstein.
Les milliers de documents rendus publics vendredi par la justice new-yorkaise apportent de nouveaux détails sur les pratiques du financier. Et notamment la déposition, en 2015, de Johanna Sjoberg, une ancienne assistante de Ghislaine Maxwell, décrite comme la rabatteuse d’Epstein dans la première moitié des années 2000, dont le rôle était de fournir à Epstein plusieurs jeunes filles quotidiennement. «Il m’avait expliqué qu’il devait avoir trois orgasmes par jour, avait affirmé Sjoberg. Que c’était biologique, comme le fait de manger.» Les documents comprennent aussi un reçu d’achat sur Amazon, trouvé dans la poubelle de la villa de Palm Beach pour des livres, commandés au nom d’Epstein. Les titres sont évocateurs de la nature des relations sexuelles désirées par le prédateur, d’une Introduction réaliste à la sexualité sado-masochiste à une Feuille de route pour la servitude érotique en passant par un Guide pour les esclaves érotiques et leurs propriétaires.

Brutalité

Les pratiques d’Epstein, dont plusieurs employés de maison ont déclaré sous serment avoir nettoyé des sextoys dans les salles de massage en Floride, ont, au moins une fois, dérapé dans la brutalité. Une des victimes présumées, Virginia Roberts Giuffre, a fourni aux autorités un dossier médical du Presbyterian Hospital de New York, où elle avait été admise en 2001 après un violent épisode d’abus sexuel. A la fin des années 2000, Epstein avait tenté de revenir en grâce en multipliant les opérations de com et de philanthropie. Avec un certain succès. L’ancien président Bill Clinton, qui a fait plusieurs séjours à bord de l’avion privé d’Epstein pour des événements liés à sa fondation, a même affirmé qu’il ne savait «rien des crimes terribles pour lesquels Jeffrey Epstein avait plaidé coupable il y a quelques années en Floride, ni de ceux pour lesquels il a été récemment inculpé à New York».
Fasciné par le milieu scientifique, Epstein organisait des soirées dans ses villas avec des intellectuels ou chercheurs de renom, tels Stephen Hawking, avec qui il aimait s’afficher. Une enquête du New York Times,publiée fin juillet, avait révélé la dérive du self-made-man vers une sorte de mégalomanie transhumaniste et eugéniste. Entre un fort intérêt pour la cryogénie, et son effarant projet de donner naissance au maximum d’enfants portant son ADN, en ayant des relations sexuelles avec des femmes dans son immense ranch du Nouveau-Mexique. L’homme était peut-être complexé de n’être pas diplômé d’une université prestigieuse, un monde qu’il rêvait d’intégrer. Au point d’arborer des sweat-shirts avec le logo d’Harvard, où il n’a jamais étudié.
LIBERATION


jeudi 22 août 2019

Jeffrey Epstein, un scandale américain









Donald Trump, Melania Knauss, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell à Palm Beach, en février 2000. Davidoff Studios. Getty Images

Epstein, un scandale américain

Par Isabelle Hanne, correspondante à New York  11 août 2019 à 21:06

Le financier, qui attendait son procès pour exploitation sexuelle de mineures, dont lui et d’autres personnalités abusaient, a été retrouvé pendu, samedi, dans sa cellule new-yorkaise. Les circonstances de sa mort, présentée par la justice américaine comme un «suicide apparent», alimentent toutes les spéculations.

Scandale sexuel, pédophilie, grands noms de la politique et du monde des affaires qui surgissent au détour de documents judiciaires… L’arrestation début juillet de Jeffrey Epstein, et l’inculpation du riche financier américain de 66 ans pour exploitation sexuelle de mineures, promettait un procès retentissant pour les faits reprochés, le nombre de victimes présumées, et ses connexions avec les cercles d’élites. Mais il a été retrouvé pendu dans sa cellule du Metropolitan Correctional Center à Manhattan (New York), au petit matin samedi.
Un «suicide apparent», selon un communiqué de la justice américaine, sur lequel enquête le FBI. Epstein est mort peu après dans un hôpital des environs. Au lendemain de la publication, par le tribunal fédéral de New York, de centaines de pages de documents, révélant de nouveaux détails sur l’affaire et les noms de plusieurs complices présumés. Il encourait jusqu’à quarante-cinq ans de prison.
Inculpé pour trafic sexuel de dizaines de jeunes filles mineures, Jeffrey Epstein avait plaidé non coupable et attendait depuis juillet en prison le début de son procès, prévu l’an prochain. Craignant une éventuelle fuite à l’étranger, le milliardaire possédant un jet privé et plusieurs résidences luxueuses (notamment une île privée aux îles Vierges et un immeuble à Paris), le bureau du procureur avait obtenu son maintien en détention.
Le 23 juillet, Jeffrey Epstein avait été retrouvé dans sa cellule avec des marques sur le cou, laissant croire à une possible tentative de suicide - Epstein aurait, lui, affirmé qu’il avait été agressé. Il avait alors été placé sous surveillance permanente dans le cadre d’un programme de prévention du suicide, avec évaluation psychiatrique quotidienne. Avant d’en être retiré seulement six jours plus tard, pour des motifs inconnus à cette heure.

«Des têtes doivent tomber»

Sa mort, douze jours après cette décision, met sous le feu des critiques la gestion, par le ministère de la Justice, des conditions de détention et de surveillance de ce type de détenus à haut risque. «La mort de M. Epstein soulève des questions graves auxquelles il faudra répondre», a reconnu dans un communiqué le ministre de la Justice, William Barr, se disant «effaré» par sa mort et annonçant une enquête interne, en plus de celle du FBI.
D’autres éléments troublants entourent la mort d’Epstein. Comme l’a révélé le New York Times dimanche, les gardiens de prison devaient jeter un œil à sa cellule toutes les trente minutes, mais la procédure n’a pas été suivie la nuit de sa mort. Les autorités pénitentiaires avaient récemment transféré son codétenu, laissant Epstein seul dans sa cellule après lui avoir retiré sa surveillance antisuicide. «Une décision qui contrevient à la procédure habituelle de la prison», écrit encore le New York Times.
«Vu la précédente tentative de suicide d’Epstein, il aurait dû être placé dans une cellule capitonnée et placé sous une surveillance constante, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Manifestement, des têtes doivent tomber», écrit le sénateur républicain Ben Sasse, membre de la commission judiciaire de la Chambre haute du Congrès, dans une lettre courroucée adressée à William Barr. Pour Ben Sasse, la mort d’Epstein «prive ses victimes de l’opportunité de le confronter dans un tribunal et de le voir tenu pour responsable de ses crimes». «Le département de la Justice a échoué, et les complices de Jeffrey Epstein pensent qu’ils vont pouvoir s’en tirer à bon compte»,lâche le sénateur.
Le financier américain était accusé d’avoir, au moins entre 2002 et 2005, fait venir de très jeunes filles, dont certaines seulement âgées de 12 ans, dans sa résidence de l’Upper East Side à New York, et celle de Palm Beach en Floride, pour «se livrer à des actes sexuels avec lui» contre rémunération, précisait l’acte d’accusation. «Afin d’augmenter son approvisionnement en victimes, Epstein a également payé certaines de ses victimes pour qu’elles recrutent d’autres filles, qui étaient à leur tour abusées», ajoutait la justice, pour qui le milliardaire avait «créé un vaste réseau de victimes mineures», avec la complicité de certains employés et associés.
La justice américaine s’intéressait également aux proches d’Epstein, qui fréquentait des sommités des milieux politiques, financiers, universitaires, de la mode et du divertissement depuis qu’il avait fait fortune dans les années 80 et 90. Dans ses carnets d’adresses, truffés des puissants du monde entier et épluchés par la presse, on trouve l’ancien président démocrate Bill Clinton, le prince Andrew ou encore l’homme d’affaires Leslie Wexner. Après avoir longtemps côtoyé Epstein, «un type génial avec qui on s’amuse bien», disait-il en 2002, le président Donald Trump avait affirmé récemment qu’il «n’était pas un grand fan» du financier.

Agissements et éventuels complices

Les plaignantes se retrouvent privées d’une confrontation au tribunal, qu’elles attendaient depuis plus de quinze ans. Inculpé pour des faits similaires en Floride en 2007, Jeffrey Epstein avait bénéficié l’année suivante d’un accord de plaider coupable très favorable. Le milliardaire avait accepté d’être inscrit au registre des délinquants sexuels, en échange d’une peine réduite et aménagée. Il n’avait passé que treize mois derrière les barreaux, avec l’autorisation exceptionnelle de pouvoir continuer à travailler, et donc de quitter la prison douze heures par jour, six jours par semaine.
«Nous devrons vivre avec les cicatrices de ses actes pour le reste de nos vies, alors que lui ne devra jamais affronter les conséquences des crimes qu’il a commis, la douleur et le traumatisme qu’il a causés à tant de personnes», a regretté dans un communiqué Jennifer Araoz, qui accuse Epstein de l’avoir violée après qu’elle a été recrutée devant son lycée de Manhattan en 2001. Le procureur fédéral de Manhattan a cependant promis samedi soir de poursuivre l’enquête sur ses agissements et ses éventuels complices.
Les conditions de la mort d’Epstein nourrissent, depuis samedi sur les réseaux sociaux, de nombreuses théories du complot et spéculations sur un possible meurtre du financier, détenu dans l’une des prisons réputées les plus sûres des Etats-Unis. «Arrêter la surveillance antisuicide du détenu le plus en vue du pays six jours après une tentative paraît vraiment une décision étrange», a par exemple tweeté le candidat démocrate à l’investiture pour 2020 Andrew Yang. «Comment une telle chose a pu se produire ? Jeffrey Epstein avait des informations sur Bill Clinton et maintenant il est mort», a posté le comique et commentateur conservateur Terrence Williams, pour accompagner une vidéo. Avant d’être retweeté par nul autre que le président des Etats-Unis, Donald Trump.
LIBERATION

mardi 20 août 2019

L’abécédaire d’Annie Ernaux

FacebookTwitterPinterestFacebook MessengerFlipboardPocketEmaiWhatsApp« Je ne pensais qu’à désobéir », confia Annie Ernaux1. C’est peut-être le verbe qui qualifie le mieux la démarche de l’écrivaine : désobéir aux injonctions morales, aux canons romanesques comme aux lois du monde social. Née en Seine-Maritime un jour de l’année 1940, cette fille d’ouvriers, devenus gérants d’un café-épicerie, n’a jamais séparé sa pratique d’écriture — 20 livres, depuis 1974 — de son engagement politique. Annie Ernaux prend la parole, via ses œuvres, les entretiens qu’elle accorde, les pétitions qu’elle signe. Représenter, expliquer, mais aussi transformer : autant de défis qu’elle entend inlassablement relever.
Annie Ernaux


L’abécédaire d’Annie Ernaux


« Je ne pensais qu’à désobéir », confia Annie Ernaux(1). C’est peut-être le verbe qui qualifie le mieux la démarche de l’écrivaine : désobéir aux injonctions morales, aux canons romanesques comme aux lois du monde social. Née en Seine-Maritime un jour de l’année 1940, cette fille d’ouvriers, devenus gérants d’un café-épicerie, n’a jamais séparé sa pratique d’écriture — 20 livres, depuis 1974 — de son engagement politique. Annie Ernaux prend la parole, via ses œuvres, les entretiens qu’elle accorde, les pétitions qu’elle signe. Représenter, expliquer, mais aussi transformer : autant de défis qu’elle entend inlassablement relever.


Amour : « Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. » (La Place, Gallimard, 1983)
Beauvoir : « Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée. » (« Bourdieu : le chagrin », Le Monde, 5 février 2002)
Contradiction : « Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que “ce n’est pas assez bien chez nous”). Je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. » (La Place, Gallimard, 1983)
Domination : « En feignant de se considérer comme une employée, elle transformait instinctivement la domination culturelle, de ses enfants lisant Le Monde ou écoutant Bach, en une domination économique, imaginaire, de patron à ouvrier : une façon de se révolter. » (Une femme, Gallimard, 1987)
Écriture : « J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Écrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. Bien que ce soit une illusion, peut-être, de croire que la vérité ne puisse advenir qu’en fonction de la mort. » (L’Occupation, Gallimard, 2002)
Fille : « C’est une autre honte que celle d’être fille d’épiciers-cafetiers. C’est la honte de la fierté d’avoir été un objet de désir. D’avoir considéré comme une conquête de la liberté sa vie à la colonie. […] Honte des rires et du mépris des autres. C’est une honte de fille. » (Mémoire de fille, Gallimard, 2016)
Gentille : « Il me semble que je savais déjà que ce mot-là ne pouvait pas m’être appliqué d’après les qualificatifs que je recevais quotidiennement de la part de mes parents au gré de mes comportements : intrépide, coquette sale, goulue, mademoiselle je sais tout, déplaisante, tu as le diable au corps. […] Gentille, je ne l’étais pas non plus au regard de Dieu, comme me l’avait signifié l’abbé B., lors de ma première confession, à sept ans, quand j’avais avoué de mauvaises actions seule et avec d’autres relevant aujourd’hui d’un éveil normal à la sexualité et qui me vouaient selon lui à l’Enfer. […] Gentille, ça voulait dire aussi affectueuse, câline, amitieuse ainsi qu’on disait en normand pour les enfants et les chiens. […] Soixante ans après, je n’en finis pas de buter sur ce mot. » (L’Autre fille, Nil, 2011)
Histoire : « Ceci n’est pas une biographie, ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire. Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire, pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée. » (Une femme, Gallimard, 2002)

Angleterre, 1980, Ella Murtha
Intellectuelle : « Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. » (Passion simple, Gallimard, 1991)
Jaune : « Il a suffi d’une taxation de trop pour que le sentiment de ne pas compter, de n’être rien, explose. Je vois dans le mouvement des gilets jaunes une insurrection contre un pouvoir qui méprise, un gouvernement qui ignore la vie des gens. J’ai encore le souvenir de mes parents disant : Avant 1936 et le Front populaire, l’ouvrier n’était pas compté. Aujourd’hui, il y a une grande partie de la population, toutes professions confondues, qui éprouve ce sentiment-là. À juste titre. » (« Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas », Libération, 9 décembre 2018)
Kiosque : « Et la télévision, en diffusant une iconographie immuable avec un corpus réduit d’acteurs, instituerait une version ne varietur2 des événements, imposant l’impression que, cette année-là, on avait tous entre dix-huit et vingt-cinq ans et on lançait des pavés aux CRS un mouchoir sur la bouche. Sous la répétition des images prises par les caméras, on refoulerait celles de sa propre histoire de mai, ni notoires — la place de la Gare déserte un dimanche, sans voyageurs et sans journaux au kiosque — ni glorieuses — quand on a eu peur de manquer d’argent (qu’on s’est dépêché de retirer à la banque), d’essence et surtout de nourriture, remplissant à ras bord un chariot à Carrefour, par mémoire transmise de la faim. » (Les Années, Gallimard, 2008)
Libéralisme : « La différence essentielle entre la gauche et la droite, c’est que la première ne prend pas son parti des inégalités des conditions d’existence entre les peuples de la terre, entre les classes, j’y ajouterais entre les hommes et les femmes. Être de gauche, c’est croire que l’État peut quelque chose pour rendre l’individu plus heureux, plus libre, plus éduqué, que ce n’est pas seulement affaire de volonté personnelle. Au fond de la vision de droite, on trouve toujours une acceptation de l’inégalité, de la loi du plus fort et de la sélection naturelle, tout ce qui est à l’œuvre dans le libéralisme économique déferlant dans le monde actuel. Et présenter, comme on le fait partout, le libéralisme comme une fatalité, est une attitude, un discours, foncièrement de droite. En choisissant le libéralisme à partir du milieu des années quatre-vingt, la gauche gouvernementale française s’est droitisée, elle a perdu sa conscience de la réalité du monde social. » (L’Écriture comme un couteau, Stock, 2003)
Mai 68 : « Nous qui n’avions jamais pris réellement notre parti du travail, qui ne voulions pas vraiment les choses que nous achetions, nous nous reconnaissions dans les étudiants à peine plus jeunes que nous balançant des pavés sur les CRS. Ils renvoyaient au pouvoir, à notre place, ses années de censure et de répression, le matage violent des manifestations contre la guerre en Algérie, les ratonnades, La Religieuse interdite et les DS noires des officiels. Ils nous vengeaient de toute la contention de notre adolescence, du silence respectueux dans les amphis, de la honte à recevoir des garçons en cachette dans les chambres de la cité. » (Les Années, Gallimard, 2008)
Nourriture : « Il avait faim. Quelle sensation ça fait de s’étaler la serviette sur les genoux et de voir arriver des nourritures qu’on n’a pas décidées, préparées, touillées, surveillées, des nourritures toutes neuves, dont on n’a pas reniflé toutes les étapes de la métamorphose. Je l’ai oublié. Bien sûr, le restaurant parfois, rare, il faut prendre une baby-sitting, et c’est de l’extraordinaire, des plats avec parfum de fric et je-te-sors-ce-soir-ma-jolie. Pas sa fête à lui, biquotidienne, tranquille, pas besoin de remercier, chic du céleri rémoulade, le bifteck saignant, les pommes de terre sautées fondantes dans le caquelon. Quand je me sers des pommes de terre en face de lui, ça fait une demi-heure que je les respire, les pré-mâche presque, toujours à goûter, la quantité de sel, le degré de cuisson, à couper l’appétit, le vrai, celui qui est désir et salive. Mais, lui, qu’il mange au moins, qu’il paie mes efforts, intraitable déjà, qu’il nettoie les plats, les restes me font horreur, comme une peine perdue, du gâchis d’énergie, et puis traîner dans le frigo un passé de nourriture qu’il faudra regoûter, resservir, maquiller, j’en ai mal au cœur d’avance. » (La Femme gelée, Gallimard, 1981)

Angleterre, août 1974, Homer Sykes
Oser : « Dans le hall d’attente pour la radiothérapie, à la clinique de Pontoise, j’ai longtemps vu traîner un Madame Figaro où figurait sur la couverture une fille aux seins nus sous une robe en voile. Il y avait écrit en gros caractères OSEZ LA TRANSPARENCE ! En France, 11 % des femmes ont été, sont atteintes d’un cancer du sein. Plus de trois millions de femmes. Trois millions de seins couturés, scannérisés, marqués de dessins rouges et bleus, irradiés, reconstruits, cachés sous les chemisiers et les tee-shirts, invisibles. Il faudra bien oser les montrer un jour, en effet. (Écrire sur le mien participe de ce dévoilement.) » (L’Usage de la photo, Gallimard, 2005)
Politique : « L’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt — et rien n’annonce son extinction, tant elle a force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public — est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la vraie littérature. […] L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance. Rien n’est moins sûr. L’écriture, quoi qu’on fasse, engage, véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant plutôt à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. » (« Littérature et politique », écrit pendant l’été 1989, Nouvelles nouvelles, n° 15)
Quartiers : « Bien avant que le terme de quartiers ne devienne, dans la bouche de commentateurs politiques et médiatiques, synonymes de zones à la fois pauvres et dangereuses, évoquer un quartier, dans mon enfance, c’était opposer celui-ci au centre-ville, en sous-entendre l’éloignement et, le plus souvent, la faiblesse des revenus de ses habitants. » (Retour à Yvetot, Mauconduit, 2013)
Race : « Quand j’ai commencé de vouloir écrire, à vingt ans, j’espérais, certes, comme on dit faire œuvre d’art […] mais ce n’est pas cela que j’ai noté spontanément, naïvement — c’est-à-dire naturellement — sur une page de cahier. C’est J’écrirai pour venger ma race (la substitution de race à classe n’étant pas un hasard, une étourderie). » (« Littérature et politique », écrit pendant l’été 1989, Nouvelles nouvelles, n° 15)
Supermarché : « Carrefour, Annecy. Début des années 1970. C’était en hiver, le soir, dans le coin des alcools. Des gars, deux ou trois, faisaient face à une fille toute seule. L’un deux ricanait : Je te dis qu’il peut pas être de moi ! et les autres s’esclaffaient. Pas elle, sérieuse et rouge, confrontée à ce gras déni public de paternité. À son drame puisque l’IVG n’existait pas. Ce jour-là, j’avais pensé pour la première fois que ce hangar sans grâce contenait des histoires de vie. Je m’étais demandé pourquoi les supermarchés n’étaient jamais présents dans les romans qui paraissaient, combien de temps il fallait à une réalité nouvelle pour accéder à la dignité littéraire. » (Regarde les lumières mon amour, Seuil, 2004)
Transfuge : « Oui, j’ai dit l’autre jour qu’écrire était ce que je pouvais faire de mieux comme acte politique, eu égard à ma situation de transfuge de classe. Mais je ne voulais pas signifier par là que mes livres remplacent l’engagement, ni même qu’ils sont la forme de mon engagement. » (L’Écriture comme un couteau, Stock, 2003)
Usine : « J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait [sa grossesse, ndlr]. Première à faire des études supérieures dans une famille d’ouvriers et de petits commerçants, j’avais échappé à l’usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres n’avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d’une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l’alcoolique, l’emblème. J’étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi, c’était, d’une certaine manière, l’échec social. » (L’Événement, Gallimard, 2000)

Angleterre, Homer Sykes
Violence : « J’importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu’à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan. Toujours quelque chose de réel. » (L’Écriture comme un couteau, Stock, 2003)
Wagon : « Dans un tableau de Daumier, Le Wagon de troisième classe, on voit au premier plan deux femmes assises côte à côte sur une banquette. Elles sont habillées de pauvres frusques, l’une, la tête baissée, allaite un enfant, l’autre, les mains jointes sur l’anse d’un panier, a un drôle de sourire grimaçant, un grand regard sombre. Près d’elles, par terre, un garçonnet dort affalé. Au second plan, des têtes de voyageurs pressés les uns contre les autres. Tout exsude la pauvreté et la fatigue, la promiscuité. J’ai vu pour la première fois la reproduction de ce tableau dans un manuel d’histoire, en troisième. Il me dérangeait. Avec mes parents, on voyageait toujours en troisième classe. » (« Mémoire du chemin de fer », La Bataille du rail, 2018)
XXIe siècle : « Si on excepte une catégorie restreinte de la population — habitants du centre de Paris et des grandes villes anciennes —, l’hypermarché est pour tout le monde un espace familier dont la pratique est incorporée à l’existence, mais dont on ne mesure pas l’importance sur notre relation aux autres, notre façon de faire société avec nos contemporains au XXIe siècle. Or, quand on y songe, il n’y a pas d’espace, public ou privé, où évoluent et se côtoient autant d’individus différents : par l’âge, les revenus, la culture, l’origine géographique et ethnique, le look. » (Regarde les lumières mon amour, Seuil, 2014)
Yvetot : « Flaubert, dans sa correspondance, cite souvent Yvetot et s’acharne sur la laideur qu’il lui voit. Il écrit qu’elle est la ville la plus laide du monde, ajoutant tout de même, ce qui relativise, après Constantinople. Dans son Dictionnaire des idées reçues, il s’en moque carrément Voir Yvetot et mourir. Mais dans une lettre à sa maîtresse Louise Colet, il y a aussi cette phrase, qui, très tôt, m’a frappée : Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et Yvetot vaut Constantinople. » (Retour à Yvetot, Mauconduit, 2013)
Zones : « Je ne bouche pas les trous de la mémoire, je fais avec ce que j’ai, ce qui reste et n’a pas bougé. Entre les scènes, il y a des creux et il faut le dire. L’écriture est un moyen de connaissance, d’élucidation qui dépasse même ce que l’on trouve. Aller dans ces zones était peut-être une façon de me rendre l’écriture intenable. » (Entretien à L’Humanité, 8 avril 2016)

Tous les abécédaires sont confectionnés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et correspondances des auteur.e.s.Photographie de bannière : Tish Murtha
Photographie en vignette : Olivier Roller | Télérama

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