vendredi 18 septembre 2020

Emmanuel Carrère / «L’écriture est une sorte de yoga»

 


Emmanuel Carrère, à Locarno, août 2018. — © KEYSTONE/Alexandra Wey


Emmanuel Carrère: «L’écriture est une sorte de yoga»

Emmanuel Carrère poursuit sa vertigineuse quête introspective en mariant dans un même livre sa pratique de la méditation, la dépression sévère qu’il a traversée et les attentats de «Charlie Hebdo»


Au creux de l’été, dans le département du Var. Emmanuel Carrère nous a convié à la villa dite «des papillons», immergée au milieu des figuiers et des chênes, pour discuter de son nouveau livre: Yoga. Il est 16h, le chant des cigales tapit l’espace sonore. L’écrivain propose de s’installer sur la terrasse. Nous ne sommes pas deux, mais trois. Une petite statuette de Bouddha en position du lotus apparaît sur le côté et semble nous assister. C’est de bon ton pour inaugurer une conversation toute familière, à l’instar de Yoga: l’histoire partagée d’une quête introspective.

Cette atmosphère idyllique est néanmoins entachée par de lourdes basses et les cris de voisins ivres qui font la fête. Deux atmosphères qui contrastent, s’opposent, mais se côtoient. Une bipolarité entrelacée, à l’image de celle dont parle Emmanuel Carrère dans un livre qu’il qualifie à la fois de «souriant et subtil sur le yoga» et d’«autobiographie psychiatrique» – aux antipodes de la gaieté. Yoga raconte l’illusion d’un idéal et le dévoilement d’une réalité intérieure tortueuse. On y oscille entre sagesse et folie à travers une écriture limpide qui décrit les aléas d’une enquête sur soi saisissante, troublante et parfois comique.

Emmanuel Carrère: Pratiquant le yoga depuis longtemps, je me suis dit que je pouvais en apporter un témoignage, qui ne serait pas du tout celui d’un maître mais d’un apprenti. Le yoga a suffisamment d’importance dans ma vie depuis une trentaine d’années pour que j’essaie à tâtons d’en dire quelque chose qui puisse être intéressant et peut-être utile.

Mais pas sous la forme d’un essai ou d’un manuel?

La forme dans laquelle je suis le plus à l’aise et qui me permets d’attraper le plus de choses est la forme narrative. J’ai besoin de raconter quelque chose, pas seulement d’exposer des idées. J’intègre les idées dans un récit dont je suis le narrateur à la première personne.

Le terme «yoga» recouvre un champ de pratiques diverses et peut s’entendre de multiples façons. En quel sens l’appréhendez-vous?

Quand je parle de yoga, j’y inclus, en fait, aussi la méditation et même certains arts martiaux comme le taï-chi, c’est-à-dire toutes ces pratiques qui ont en commun d’être des pratiques corporelles, mais qui sont aussi plus que cela. Le yoga est certes une excellente gymnastique, très bienfaisante, mais cet aspect n’est que le premier palier d’une visée plus ambitieuse. Le yoga vise une exploration et un élargissement de la conscience, un dépassement des fonctionnements de la conscience centrés sur l’ego. Il comporte une visée de transformation très profonde, très radicale.

On n’est pas d’un côté un mec spirituel qui fait du yoga et de l’autre un mec qui fait une lourde dépression, il s’agit de la même personne.

Le récit commence d’ailleurs par une retraite de méditation Vipassana que vous avez faite au début de l’année 2015, peu avant les attentats de «Charlie Hebdo» et une très sévère dépression. Pourquoi le raconter dans un livre sur le yoga?

En effet, marier dans un même livre yoga et dépression lourde ne va pas de soi. Mais j’ai justement trouvé intéressant d’écrire sur l’aspiration à la sérénité, à la sagesse ou tout simplement à l’unité de la conscience – ce vers quoi tend le yoga ou la méditation – et en même temps sur la tendance de la conscience à se désagréger, à cette espèce de débâcle psychique dans laquelle je me suis trouvé. On n’est pas d’un côté un mec spirituel qui fait du yoga et de l’autre un mec qui fait une lourde dépression, il s’agit de la même personne. C’est la même réalité psychique qui prend des tours différents.

Dans un roman, rassembler yoga, attentats et dépression aurait pu paraître exagéré?

Oui, or Yoga est un livre autobiographique. La première justification de raconter tout cela est que c’est arrivé à la même personne, c’est-à-dire moi, dans les mêmes trois ans. Dans une fiction, je ne vois pas pourquoi j’aurais imaginé cette collusion entre l’histoire de Charlie Hebdo, ma dépression ou encore mon histoire avec les migrants sur l’île de Leros. La fiction est tenue à la vraisemblance. Dans une autobiographie, cela s’est passé, donc je le raconte et j’essaie de rentrer tout cela dans le même récit. C’est mon karma de fabriquer des récits.

Dans «Le Royaume», livre qui précède «Yoga» et raconte la naissance du christianisme à travers la figure fondatrice de Paul, il est aussi question de votre rapport à la foi. Est-ce que «Yoga» peut se comprendre comme la suite d’une quête spirituelle?

Oui, il y a quelque chose du même ordre. Mais en voulant absolument adhérer au christianisme, auquel je continue à être attaché, il y avait à cette époque en moi un désir de foi, au sens de croyance. Je voulais y adhérer, peut-être même en me forçant. J’essayais de me convaincre de croire aux articles de foi tels qu’ils sont résumés par le credo. Je continue à me sentir chrétien en ce sens qu’il y a dans la parole de l’Evangile quelque chose qui me paraît incroyablement précieux, agissant. Mais il n’y a pas une ligne du credo à laquelle je peux dire adhérer.

Dans le yoga, il n’est pas question de croyance ou de foi?

Bien que nés dans un contexte religieux, la méditation et le yoga sont des pratiques qui n’ont pas un caractère religieux. Il s’agit d’une expérience de la conscience pour laquelle on acquiert quelques recettes, au demeurant très simples. Ensuite, c’est à nous de nous débrouiller. C’est un travail qu’on nous incite à faire en nous disant: «Si tu le fais assidûment, quelque chose va se passer.» Ce quelque chose peut être infime ou pas, ou totalement fugitif, mais il vise à nous faire accéder à un peu plus de connaissance de soi-même et du monde qui nous entoure. Cela peut être pratiqué hors de toute espèce d’assujettissement religieux.

Dans le livre, vous rappelez que l’écriture est pour vous une façon de connaître la réalité…

Oui, comme la méditation. La méditation est une façon de connaître d’abord sa réalité psychique, et l’écriture aussi à mon sens en est une façon. En écrivant, je n’écris pas quelque chose que je sais déjà.

L’écriture participe-t-elle à l’exploration de soi?

Ah oui! C’est ma façon d’essayer de progresser dans la connaissance de moi-même et du monde. C’est le seul instrument dont je dispose.

L’écriture est-elle alors une sorte de yoga?

Oui, tout à fait. Mais les disciplines comme le yoga ou la méditation tendent sinon à annihiler, du moins à éroder un peu l’ego alors que l’écriture est ambivalente. Elle tend à cela, mais en même temps, il ne faut pas se leurrer, elle est aussi le siège de l’ego, en tout cas quand on en fait son métier. C’est une chose paradoxale pour moi.

Pour vivre, on a besoin d’un récit, d’un récit de soi-même, d’une idée qu’on se fait de son identité.

Parmi les multiples définitions de la méditation données dans le livre, il y a celle-ci: «Cesser de se raconter des histoires.» Autrement dit, cesser de se bercer dans une illusion du monde et un idéal de soi. Mais en racontant votre histoire, n’êtes-vous pas justement rattrapé par un récit illusoire et un idéal de soi?

Mais bien sûr! On vit en se racontant une histoire. Pour vivre, on a besoin d’un récit, d’un récit de soi-même, d’une idée qu’on se fait de son identité. Mais un des effets du yoga ou de la méditation est tout de même de défaire autant que possible ce récit, de donner un peu de jeu pour qu’on en soit moins prisonnier. La psychanalyse aussi tend à cela. On est toujours dans le paradoxe, le récit emprisonne mais il permet aussi de se déployer.

LE TEMPS







mercredi 16 septembre 2020

Avec l'affaire Gabriel Matzneff, doit-on regarder la filmographie d'Eric Rohmer autrement ?




Avec l'affaire Gabriel Matzneff, doit-on regarder la filmographie d'Eric Rohmer autrement ?


Le 10 janvier dernier, on célébrait, si l'on peut dire, les dix ans de la disparition d'un des plus grands cinéastes français Eric Rohmer. Excepté un article du Figaro, aucun des journaux qui ont si longtemps encensé le chef de file de la Nouvelle Vague n'a fait mention de cette date d'anniversaire. Il faut bien avouer que l'an passé, à la même époque, Eric Rohmer avait eu droit à un hommage très médiatisé, lié à la rétrospective que lui avait dédié la Cinémathèque Française. Peut-être que ces médias pensaient en avoir fait suffisamment. De même, à part quelques cinéphiles égarés, peu de mouvements sur les réseaux sociaux pour marquer admiration et affection à l'égard d'un artiste majeur du 7e Art. Pourtant, ce silence médiatique nous interroge. Après tout, dans sa liste des cent plus grands films français de tous les temps publiée en 2014, la rédaction des Inrocks en plaçait pas moins de quatre, dont Les Nuits de la Pleine Lune en 5e position. Tant mieux, c'est aussi notre film préféré de Rohmer. Seuls JacquesDemy, Jean-Luc Godard et François Truffaut faisaient mieux avec cinq films chacun. Du coup, en voyant cette liste, on s'était dit que nous ferions bien notre top 5 à Rohmer, non sans avoir posté un tweet sur Les Nuits de la Pleine Lune accompagné d'une séquence du film où Pascale Ogier opère une danse de la séduction sur la musique d'Elli et Jacno.
Eric Rohmer sur le tournage de Pauline à la plage avec ses actrices Arielle Dombasle et Amanda Langlet
Eric Rohmer sur le tournage de Pauline à la plage avec ses actrices Arielle Dombasle et Amanda Langlet
Pris dans notre élan, on a consulté d'autres extraits de films, notamment Le Genou de Claire, l'un de ceux dont nous conservions un beau souvenir. Et là, en visionnant l'extrait où Jean-Claude Brialy pose sa main sur le genou de la jeune et jolie héroïne, on saisit d'un coup que cette scène à la tension érotique évidente tournée en 1970, nous renvoie au scandale qui entoure depuis plusieurs semaines l'écrivain Gabriel Matzneff, promoteur de la pédophilie et amateur déclarée d'adolescentes. Et soudain, nous est revenu ce terme de rohmériennes qui a toujours accompagné les comédiennes engagées par le réalisateur. Dans le jargon cinéphile, une héroïne rohmérienne est une jeune et jolie fille, à peine sortie de l'adolescence, douce, fragile, désirable, romanesque... Il nous revient en tête de nombreuses Rohmériennes qui hantent nos émotions cinéphiles dans La CollectionneuseL'amour l'après-midi, Pauline à la plageConte de printempsConte d'été et quelques autres. Sur le principe du marivaudage littéraire et intellectuel cher à Rohmer, beaucoup de ses films illustrent des jeunes femmes exprimant leurs désirs envers des hommes plus âgés. En janséniste catholique, Eric Rohmer plaçait le sexe hors champ, lui préférant le bavardage cérébral dans lequel les hommes et les femmes digressent sur les jeux de l'amour plus que du hasard.

Néanmoins, le cinéaste aimait à filmer ses jeunes actrices en bikini à la plage, en petite culotte à la maison, ce qui aujourd'hui lui vaudrait une accusation de male gaze, ce terme qui nomme le regard des hommes sur les femmes dans les médias et les arts. Abdelattif Kéchiche a fait scandale au dernier festival de Cannes avec le male gaze de son film Mektoub my love : Intermezzo, notamment parce qu'il filmait trop les fesses de ses jeunes comédiennes. Aujourd'hui, on est prêt à parier que Le Genou de Claire est, dans l'état actuel de l'opinion, un film impossible à programmer à la télévision. On peut même penser qu'une grande partie de la filmographie d'Eric Rohmer risque une mise au ban d'un 7e Art qui tremble sur ses fondations avec la multiplication des scandales visant les actrices soumises au désir sexuel d'une industrie du divertissement régie par les hommes. Pourtant, Eric Rohmer n'a jamais fait l'objet d'une seule plainte de ses actrices, bien au contraire. Toutes adulent le maître qui avait fait de sa société de production Les Films du Losange un véritable gynécée .
Dans la biographie que lui ont consacré Antoine de Baecque et Noël Herpe, Eric Rohmer est décrit comme un homme fasciné par les jeunes femmes, mais d'une chasteté rigoureuse à leur égard. Si l'on en croit Noël Herpe dans une interview donnée dans un quotidien belge en 2014, le cinéaste n'a jamais trompé sa femme, et surtout qu'il aurait résisté à « certaines actrices qui auraient bien voulu le pousser jusqu'au péché. » Un saint homme face à de jeunes comédiennes délurées nous certifie le biographe qui semble tout savoir du vénéré cinéaste. Surtout que Eric Rohmer était réputé pour son goût du secret et même du mensonge, puisque sa mère crut jusqu'à sa mort qu'il était enseignant et non pas réalisateur. De plus, il avait tellement cloisonné vie professionnelle d'un côté et vie familiale de l'autre qu'il est bien difficile d'être aussi péremptoire sur son intimité. Mais ce qui nous importe est de savoir si son cinéma était déviant dans son approche de la sexualité des jeunes femmes ? Du temps de son vivant, la question ne s'est jamais posée ainsi. Au regard des débats qui agitent la société aujourd'hui, c'est une évidence qu'une partie de sa filmographie est tendancieuse et risque, on l'a dit plus haut, une mise au rencard.
Pauline à la plage
Pauline à la plage
Le mieux serait peut-être d'interroger un spécialiste comme Gabriel Matzneff en personne qui semble en connaître un rayon sur l’œuvre rohmérienne. L'écrivain est d'ailleurs cité parmi les personnalités présentes aux funérailles d'Eric Rohmer. Cette présence aux obsèques était peut-être liée à sa proximité avec René Schérer, philosophe controversé pour sa promotion de la pédophilie et frère cadet d'Eric Rohmer. Mais surtout, l'écrivain le plus honni de France a contribué à un livre collectif paru en 2017intitulé Le paradis français d'Eric Rohmer aux éditions Pierre-Guillaume-de-Roux. Et si le silence médiatique qui entourait le dixième anniversaire du cinéaste de la part des médias rohmériens était justement post-Matzneff ? Pour notre part, nous continuerons à aimer et à parler des films d'Eric Rohmer sans éviter les sujets qui peuvent fâcher. Son cinéma est sans doute aujourd'hui, pour une part, en voie d'être vu autrement. L'homme n'est plus de saison, c'est une évidence. Mais pour nous Les Nuits de la Pleine lune reste un film que l'on porte à jamais en haute estime.





dimanche 13 septembre 2020

Longtemps contrainte au silence, la victime d’un écrivain pédophile témoigne enfin

Gabriel Matzneff - Wikipedia
Gabriel Matzneff

Longtemps contrainte au silence, la victime d’un écrivain pédophile témoigne enfin

Des décennies durant, l’écrivain Gabriel Matzneff s’est servi de son image et de ses lettres pour justifier sa traque d’adolescentes. Son témoignage avait été rejeté — jusqu’à maintenant.
March 31, 2020
PARIS — Francesca Gee se souvient qu’elle flânait dans Paris avec une amie, un jour de fin d’automne en 1983, quand elles ont repéré une nouvelle librairie. Alors qu’elles s’attardaient devant la boutique, son amie a soudain attiré son attention vers le bas de la vitrine.
« Regarde, c’est toi ! »
Le visage de Mme Gee la fixait depuis la couverture d’Ivre du vin perdu, un roman de Gabriel Matzneff, l’écrivain et défenseur de la pédophilie. Dix ans plus tôt, à l’âge de 15 ans, Mme Gee avait noué avec M. Matzneff — bien plus âgé qu’elle — une relation traumatisante qui avait duré trois ans. Maintenant, non seulement il exhibait un portrait d’elle adolescente en couverture de son roman, mais il y incluait les lettres qu’elle lui avait écrites, s’insurge-t-elle, sans son autorisation ni même l’en avoir informée.

samedi 12 septembre 2020

Gabriel Matzneff / Un écrivain pédophile sur le banc des acussés



M. Matzneff dit qu’il ne sait pas quand est-ce qu’il rentrera à Paris.

Gabriel Matzneff

Un écrivain pédophile



PARIS — Gabriel Matzneff, l’écrivain français poursuivi pour son éloge de la pédophilie, se terre dans une chambre d’hôtel de la Riviera italienne sans arriver à se détendre, ni à dormir, ni à écrire.
Lâché par les puissantes personnalités des médias, de l’édition, du monde politique et du milieu des affaires qui le protégeaient il y a encore quelques semaines, il est seul et à l’abri des regards. Il ne sort que pour des promenades solitaires, caché derrière ses lunettes de soleil, et quand je réussis à le retrouver dans un café qu’il avait mentionné dans ses livres, il tombe des nues.
« Je me sens un mort-vivant, un mort qui marche, qui marche sur le lungomare, » dit-il au cours du long entretien qu’il accepte finalement de m’accorder, désignant le front de mer par son nom italien.
M. Matzneff n’a pas l’habitude de se cacher. Longtemps il a été célébré parce qu’il ne cachait rien, justement; ni sa chasse aux jeunes filles devant les collèges parisiens, ni ses rapports sexuels avec des garçons de huit ans aux Philippines.

vendredi 11 septembre 2020

Vanessa Springora / Le consentement





Le consentement


Vanessa Springora
Le consentement

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin « impérieux » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables. Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.

« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse. Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.



jeudi 10 septembre 2020

«Mulan» ou la Chine selon Disney

Liu Yifei dans le rôle de Mulan.

«Mulan» ou la Chine selon Disney

L’héroïne chinoise s’échappe du dessin animé pour revenir en chair et en os et plus féministe que jamais dans un film pompant sans grâce les films de sabre asiatiques. Ce coûteux blockbuster est à voir… sur petit écran!

Antoine Duplant
Publié dimanche 6 septembre 2020 à 17:55
Modifié lundi 7 septembre 2020 à 08:39

Ayant exploité le fonds des contes et légendes de la vieille Europe, Disney s’inspira d’un poème chinois pour créer Mulan en 1998. Ce dessin animé devait lui ouvrir les portes de l’Empire du Milieu où il avait implanté 300 Mickey Centers. Hélas! Le film a eu du mal à décrocher son visa d’exploitation, Pékin n’ayant guère apprécié Kundun, le biopic du dalaï-lama que Disney avait eu l’impudence de produire.


Depuis quelques années, Disney traduit en prises de vues réelles ses classiques de l’animation. Voici le tour de Mulan. L’enjeu est énorme, car c’est la Chine entière que Mickey a pour cible commerciale. Pour parer aux accusations de whitewashing qui n’ont pas manqué de fuser avant même le premier tour de manivelle, la compagnie souligne que le casting est 100% chinois. Bon, tout le monde parle anglais et la réalisatrice, Niki Caro (La Femme du gardien de zoo), vient de Nouvelle-Zélande, mais on ne va pas chipoter.
L’intrigue de ce Mulan photo-réaliste reste la même: pour contrer l’invasion des Huns, l’empereur de Chine décrète la mobilisation d’un homme par famille. Or Hua Zhou n’a que deux filles. En dépit de son âge, il s’apprête à rejoindre les rangs de l’armée impériale. La fougueuse Hua Mulan (Liu Yifei, peu charismatique à l’écran et soutenant la répression à Hongkong), son aînée, lui vole ses armes et, travestie en homme, rejoint la troupe. Si la supercherie est découverte, elle risque la mort. Ayant gagné la guerre à elle seule, bouté les Huns hors de Chine et sauvé la vie de l’empereur, elle finit pardonnée et ennoblie. Mais pas mariée…

Cheveux au vent

Mulan n’est pas une princesse, mais Disney reconduit avec ce produit le schéma de tous ses films de princesse – avec une plus-value féministe bien dans l’air du temps. La petite Mulan est un garçon manqué doublé d’un brise-fer. Devenue grande et rétive à l’idée du mariage, elle s’enrôle sous une identité masculine et se fond dans une ambiance de saine camaraderie relevée d’un rien de grivoiserie (comment échapper à la douche?). Suivant un rude entraînement façon GI Jane, elle dépasse en force, adresse et vaillance tous les bidasses.
En déclenchant une avalanche, la Wonder Woman de l’Empire céleste remporte une bataille décisive. Alors elle laisse flotter ses cheveux au vent (contrairement au dessin animé, elle ne les a pas coupés, juste comprimés sous le casque) et, galopant au ralenti, elle comprend que puissance et féminité peuvent aller de pair. Elle affronte son double d’ombre, la sorcière Xian Lang (Gong Li). Cette incarnation vengeresse de l’exclusion des femmes renonce au côté obscur et se sacrifie pour que le bien triomphe.
Le charme du premier Mulan résidait dans la rencontre de l’animation occidentale et de l’art chinois. Située dans une Chine pittoresque à la géographie incertaine, ne dédaignant pas le kitsch (grotesque phénix au plumage de pixels), la nouvelle version copie tous les plans des films de sabre asiatiques. Chaque scène proclame sa splendeur et sa virtuosité. Mais aucune n’arrive à rivaliser avec la magnificence et les folles chorégraphies de Tigre et DragonLe Secret des poignards volants ou The Assassin.

Mushu évincé

On déplore l’éviction de Mushu, le petit dragon volubile qui sert de confident à Mulan dans le dessin animé. Officiellement, l’amusante bestiole a été sacrifiée sur l’autel du «réalisme» – concept hautement flou en l’occurrence… Par ailleurs, très populaire en Occident, le dragonnet serait détesté par les Chinois, qui le perçoivent comme une «trivialisation» de leur culture. Enfin, les droits de Mushu seraient détenus par Jeffrey Katzenberg, l’ex-CEO de Disney.

Ce grand spectacle budgété à quelque 200 millions de dollars aurait dû sortir le printemps dernier. La pandémie a bousculé le planning. Longtemps annoncé comme le blockbuster estival susceptible, aux côtés du Tenet de Christopher Nolan, de ramener les spectateurs au cinéma, Mulan sort finalement sur Disney+. Et au cinéma en Chine le 11 septembre.

Mulan, de Niki Caro (Etats-Unis, 2020), avec Liu Yifei, Gong Li, Donnie Yen, Jet Li, 1h55.

En pratique: le film est accessible depuis vendredi sur Disney+ moyennant 29 francs en plus de l'abonnement.
Il sera mis en ligne en Belgique le 15 septembre, et en France le 4 décembre. Dans ces deux pays, sans surcoût.

lundi 7 septembre 2020

La douce musique de Jo Nesbo

Jo Nesbo à Hambourg, le 28 octobre 2017. — © Lars Berg/laiflaif

La douce musique de Jo Nesbo

Rencontre au long cours avec le légendaire écrivain norvégien chez lui, à Olso. Pour évoquer la noirceur et la construction de ses romans, mais aussi l’autre passion de sa vie: la musique


Philippe Chassepot
Oslo, vendredi 7 août 2020

Deux hommes qui ne se connaissent pas, s’assoient l’un en face de l’autre pour une toute première soirée à parler sports, musiques et alcools. Avec un pinot noir d’Alsace pour rythmer la conversation, ou la débrider quand elle file dans une impasse. Une ambiance certes très «boomer», on le concède, mais une recette toujours gagnante pour quinquas un peu nostalgiques. Et qui se transforme en rendez-vous idéal quand Jo Nesbo est de la partie.
Authentique star du polar scandinave, l’écrivain norvégien a vendu 45 millions d’exemplaires des aventures de l’inspecteur Harry Hole à travers le monde, et ses livres sont traduits dans une cinquantaine de langues. La noirceur de son héros reflète celle de l’âme humaine, et ses balades dans les bas-fonds d’Oslo agissent comme un révélateur des hommes: leurs bons côtés, à l’occasion, mais surtout des lâchetés, de l’égoïsme, et une focale grande ouverte sur le tragique de l’existence et le courage qu’il faut, parfois, pour simplement continuer à vivre. On est ici loin des romans de gare d’un Harlan Coben, aussi prenants soient-ils, ou d’intrigues minimalistes pondues à la chaîne. Jo Nesbo est un homme d’une plume foudroyante et d’une intelligence chirurgicale.

Accords en place

Il goûte très moyennement les tournées promotionnelles, et ça tombe bien, il n’a rien à vendre ce soir-là. Il rentre tout juste de Thaïlande où il a enchaîné les séances d’escalade, l’une de ses passions. Il est détendu, content de parler de tout et de rien, mais on le ramène quand même à son métier. Parce qu’il s’est passé beaucoup de choses dans Le Couteau (Gallimard), pavé de 600 pages sorti en août dernier, d’une densité délectable, qu’il a mis deux ans et demi à fignoler. Il s’agit ici du douzième épisode d’une série inaugurée en 1997 avec L’Homme chauve-souris. Jo Nesbo n’avance pas à l’aveugle. Il a un plan et un destin pour tous ses personnages, depuis toujours. Cette fois, il a décidé de tuer Rakel (ce n’est pas un spoiler, on l’apprend très vite), la compagne de Harry Hole, celle dont l’amour le maintient hors de l’eau depuis des années. Ce n’est pas seulement l’univers affectif de son héros qui s’effondre, mais sa seule raison de vivre.
A-t-il hésité avant de commettre l’irréparable? Ou avait-il vraiment le choix? «Non, ça faisait partie de l’histoire dans sa globalité, celle que j’ai imaginée voilà longtemps déjà. Quand vous écrivez une chanson, il y a des accords qui se mettent en place malgré vous. Eh bien c’est pareil pour un livre: je suis responsable des personnages, mais seulement jusqu’à un certain point. Il y a des directions dans la narration auxquelles on ne peut échapper. On pourrait lutter contre, mais ce serait sans effet. Si je n’avais pas tué Rakel, je serais allé contre la logique de l’histoire», explique-t-il.

Prix à payer

La Thaïlande, il y file pour se régénérer. Il dit qu’il a toujours su séparer sa vie personnelle de celle de Harry Hole, mais qu’il est malgré tout épuisant de naviguer dans un univers de meurtres en séries, de tortures et d’absence totale d’empathie. Il est bien trop impliqué pour échapper aux effets secondaires: «Je dois quand même aller fouiller au plus profond de moi quand j’écris les scènes les plus dures. J’ai perdu mon frère, mort d’un cancer. J’ai perdu d’autres proches, aussi. Donc la scène où Harry Hole rentre chez lui pour aller reconnaître le corps de celle qu’il aime… Quand j’ai fini un roman, je suis totalement épuisé, j’ai besoin de couper, longtemps. Même si je ne veux pas exagérer: je suis écrivain, c’est moi qui décide jusqu’à quel point l’univers est sombre ou le temps que je dois y passer. Je suis loin de vivre la même chose que ceux qui se lèvent tous les jours pour aller travailler dans ces ambiances-là. Mais il y a un prix à payer, oui.»
Le destin a dû se montrer cruel pour offrir aux lecteurs du monde entier un Jo Nesbo écrivain. Junior le plus prometteur de sa génération, il aurait dû devenir footballeur professionnel. Mais ses deux genoux l’ont lâché, et il a vite accepté le verdict pour basculer dans d’autres mondes. D’abord journaliste économique, puis musicien au sein de Di Derre. Un groupe formé comme une blague dans les années 1990: «On était juste une bande de copains qui jouaient dans les pubs, on devait même payer nos consommations. Jusqu’à ce que des représentants d’une maison de disques nous repèrent par hasard et nous proposent de signer dans la foulée», se souvient-il.
Suivront quatre albums perchés au sommet des charts, une vie de tournées qu’il n’avait jamais voulue et que personne n’avait imaginée pour lui: «Tous mes potes jouaient dans des groupes à leur post-adolescence, mais moi non. Et quand je m’y suis mis et que j’ai eu du succès, ils étaient là: «Mais comment c’est possible? Il ne sait pas chanter, il ne sait pas jouer! C’est totalement injuste!» Et je ne pouvais qu’être d’accord avec eux (rires). Et ces mêmes potes, quand je leur ai annoncé la publication de mon premier roman, ils m’ont tous dit: «Ben évidemment. Pourquoi tu as attendu aussi longtemps? On savait tous que tu avais ça en toi.»

Art émotif

C’est pourtant la musique qui reste le fil conducteur de sa vie, lui qui a été élevé aux Beatles grâce à son grand frère. Elle est omniprésente dans Le Couteau, et pas seulement parce qu’elle est une pièce essentielle de l’intrigue. On y trouve des hommages répétés aux vrais routards du rock’n’roll, comme Motörhead ou les Ramones. A des choses plus modernes, comme Father John Misty (ce qui se fait de mieux dans le monde indé ces temps-ci).
Il est aussi question d’attaquer en justice un gérant de bar parce qu’il passe de la musique pourrie; gérant qui se prend une claque, bien méritée selon l’auteur, parce qu’il passe des disques de David Gray, («ce putain de David Gray», dans le texte). Jo Nesbo est parfois à fleur de peau quand il parle d’accords essentiels: «Parce que des tas d’événements de votre vie sont reliés à la musique, c’est ça qui la rend si émouvante. C’est un art bien plus «émotif» que la littérature, le cinéma ou n’importe quel autre. Je n’ai aucune forme de défense contre une bonne chanson, ça me fait pleurer malgré moi. A chaque fois que je réécoute les Beatles ou une chanson qui me touche au coeur, j’ai à nouveau 15 ans.»
Il y aura d’autres références musicales dans le prochain Harry Hole, à coup sûr. Un personnage envahissant qui, jure-t-il, le laisse tranquille pendant ses plages de repos. Mais qui finit par l’appeler et le hanter, tôt ou tard. Il a déjà prévu sa fin. Quand? On ne le sait pas encore. Comment? Elle sera violente, à n’en pas douter, vu le profil de l’inspecteur. Jo Nesbo se veut moins léger quand il évoque ses livres: «Je suis très conscient de mes défauts en tant que musicien, je ne faisais ça que pour le fun. Mais j’essaie de dire des choses à travers mes romans. Même si ce n’est pas toujours évident à capter, j’essaie vraiment de faire passer des messages sur la condition humaine, la morale, sur la liberté qu’on a ou pas de faire certains choix.» C’est une évidence: Harry Hole, à travers la voix de son maître, n’a pas fini d’agir aux limites de la morale, loin, très loin du politiquement correct.