dimanche 18 août 2019

La Vie extérieure et Journal du dehors d’Annie Ernaux





La Vie extérieure et Journal du dehors d’Annie Ernaux

6 Janvier 2019

Selon la célèbre formule de Stendhal, « un roman est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. », définissant ainsi le récit réaliste : l’histoire racontée est ce chemin auquel l’écrivain convie le lecteur pour une promenade plus ou moins mouvementée, plus ou moins plaisante, promenade narrative au cours de laquelle nous serait révélée le strict reflet de la réalité. Depuis un bon bout de temps, les écrivains ont joyeusement mis à mal ce fameux miroir : certains l’ont voulu grossissant, d’autres sans tain, multiple, fêlé ou carrément brisé, souvent même aux alouettes… Mais est-il possible de se passer de chemin, c’est à dire de romanesque, tout en conservant la fidélité du miroir de l’écriture ? Ou, plus simplement dit, peut-on se passer d’histoire pour simplement (hum) témoigner du réel ? Il existe une quantité de récits de témoignages, d’articles, de documentaires racontant le réel, mais tous utilisent un angle précis, une narration, une histoire avec un début, un milieu et une fin, même ouverte, nous rappelant au passage que nous avons tous besoin d’histoires pour dire le monde, pour nous raconter, et souvent même, se la raconter. Mais comment montrer sans raconter ? Comment témoigner du monde tel qu’il nous apparaît dans sa vérité la plus crue sans l’artifice encombrant du récit ? Et, au passage, comment dresser son propre portrait en décrivant les autres ? En lisant Annie Ernaux, pour commencer.
Je m’aperçois qu’il y a deux démarches possibles face aux faits réels. Ou bien les relater avec précision, dans leur brutalité, leur caractère instantané, hors de tout récit, ou les mettre de côté pour les faire (éventuellement) « servir », entrer dans un ensemble (roman, par exemple).
Journal du dehors
Écouter la radio, regarder la télévision, lire le journal, aller au musée, au restaurant, à une manifestation ou à une rencontre culturelle, faire ses courses, se promener, voyager en bus, en taxi, en avion ou en train… sont autant d’occasion pour Annie Ernaux d’aller à la rencontre de l’extérieur, du dehors, et d’en témoigner. Il ressort de ces notes prises dans un désordre qui doit tout au foisonnement de la vie elle-même un double portrait, celui de la société française des années 1985 à 1992 (pour le Journal du dehors) et de 1993 à 1999 (pour La Vie extérieure), et celui d’une observatrice au regard acéré, d’une citoyenne engagée, d’une écrivaine qui masque ses effets de style pour les rendre d’autant plus efficaces. Annie Ernaux a repris cette démarche dans Regarde les lumières mon amour, mais se limitant au cadre – certes vaste – d’un supermarché, pendant un an, entre 2012 et 2013. A eux trois, ces livres forment un ensemble cohérent consacré à l’observation de La Vie extérieure comme de la vie intérieure, l’une n’allant pas sans l’autre.
Car, loin d’être une série d’observations cliniques et détachées de tout sentiment, c’est bien de vie intérieure dont il est question, ou plutôt de ce que notre société dit de ce que nous avons de plus intime, de ce que notre intimité oriente notre regard sur la société ; de ce que les autres disent de nous, quand nous disons les autres.
Pourquoi je raconte, décris cette scène, comme d’autres qui figurent dans ces pages. Qu’est-ce que je cherche à toute force dans la réalité ? Le sens ? Souvent, mais pas toujours, par habitude intellectuelle (apprise) de ne pas s’abandonner seulement à la sensation : la « mettre au-dessus de soi ». Ou bien, noter les gestes, les attitudes, les paroles de gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute seulement. Mais l’émotion qu’ils me laissent est une chose réelle. Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations. (Souvent, « pourquoi ne suis-je pas cette femme ? » assise devant moi dans le métro, etc.)
Journal du dehors
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De ce double mouvement, à la distance juste entre l’extrême empathie et la distanciation intellectuelle, il ressort des observations d’une incroyable justesse, sur lesquelles on aurait tort de ne pas s’attarder :
On se jette dans l’escalier mécanique qui descend au quai, à Auber. Il glisse, bourré de monde. On a le temps de voir, en bas, le long du mur bleu, un couple se serrer, s’embrasser. Tous deux la quarantaine. Le grondement d’une rame qui arrive. L’homme et la femme se séparent et courent vers le train. Ils étaient juste à l’endroit où, un soir, vers minuit, j’étais avec F. Comme la femme, j’avais le dos au mur. L’escalier mécanique descendait interminablement, vide, dans un cliquetis continuel.
La Vie extérieure
Quelques lecteurs distraits, ou de mauvaise foi, attribuent à Annie Ernaux une absence de style, une écriture « simple », trop évidente… Je les mets au défi d’écrire, ou même de trouver ailleurs dans la littérature, un paragraphe aussi bref évoquant une femme « dos au mur » avec une manifestation émouvante et banale d’inconnus la renvoyant à sa nostalgie d’un amour passé, dans un jeu d’oppositions entre le plein et le vide, le collectif et l’intime, le détachement et les sentiments, le mécanique et l’humain, le tout dans un style tellement travaillé qu’il semblerait presque absent. Bon courage.
Parfois, le style se fait plus dépouillé encore, et c’est pour mieux faire ressortir la violence du propos. Ici, par exemple, le compte-rendu d’un journal dit par une juxtaposition brutale toute la violence économique de la France, un 22 novembre 1993 :
Sur France Inter, ce matin :
Six personnes, dont trois adolescents et une petite fille, sont mortes dans un quartier ouvrier de Mulhouse, rue de la Fabrique : des Turcs, qui habitaient sous les combles. Un poêle à bois semble être à l’origine du sinistre.
Deux SDF sont morts de froid, l’un aux Mureaux dans les Yvelines, l’autre à La Rochelle.
Pour le premier ministre, « l’économie semble repartir du bon pied ».
Bienvenue dans le monde de Rhône-Poulenc. Pour cent trente-cinq francs, devenez actionnaire, etc. (Voix d’homme, insinuante.)
Votre travail est la chose la plus importante pour vous. Pourquoi un séropositif serait-il différent de vous ? (Voix d’homme, virile et convaincue.)
La Vie extérieure
Un des nombreux tours de force de ces livres, est la redoutable cohérence qu’ils développent, et qui n’allait pas de soi tant leur construction en petites notes fragmentées laisserait supposer a priori une approche purement impressionniste et aléatoire. L’autrice se raconte, avec son talent habituel, et elle raconte aussi notre époque, et bien sûr nous mêmes. « Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres » écrit-elle, à la fin de son Journal du dehors. Lisant Annie Ernaux, nous sommes donc tour à tour portés par elle, mais aussi porteurs de sa propre vie, tout comme de celle des autres.
Les livres d’Annie Ernaux sont un miroir reflétant les autres en soi.
Louis.
Journal du dehors, 1993, Folio Gallimard, 5.60€
La Vie extérieure, 2000, Folio Gallimard, 6.80€
Regarde les lumières, mon amour, 2014, Folio Gallimard, 5.90€


vendredi 16 août 2019

Annie Ernaux / «Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas»

Annie Ernaux

Annie Ernaux : «Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas»

Par Cécile Daumas  9 décembre 2018

Même si elle ne partage pas toutes leurs idées, l’écrivaine soutient les gilets jaunes, explosion sociale contre un pouvoir qui «ignore la vie des gens». Elle y voit une résurgence d’une mémoire de la révolte et de l’égalité.

Annie Ernaux s’attendait à «quelque chose». Dès les premières mobilisations le 17 novembre, l’auteure de Mémoire de fille (Gallimard 2016) s’intéresse aux gilets jaunes dans lesquels elle voit une insurrection contre le mépris d’un pouvoir. Pour l’écrivaine, Emmanuel Macron, déconnecté du réel, fait preuve d’un «inconscient de classe».Celui-ci s’exprime aussi bien dans ses paroles - «les gens qui ne sont rien» - que dans son attitude -évoquer la crise depuis l’Argentine comme si la situation française comptait moins que l’état du monde. Elle a signé la semaine dernière dans Libération une tribune où elle appelle, avec d’autres intellectuels, à la convergence des gilets «jaunes, verts, rouges, roses» .
«Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, il y a un mauvais climat. Pas de désespoir, le mot serait trop fort, plutôt une perte d’espérance. Vous savez, je pense à cette phrase de Diderot dans le Neveu de Rameau sur la dignité : "Cela se réveille à propos de bottes."
«Il a suffi d’une taxation de trop pour que le sentiment de ne pas compter, de n’être rien, explose. Je vois dans le mouvement des gilets jaunes une insurrection contre un pouvoir qui méprise, un gouvernement qui ignore la vie des gens. J’ai encore le souvenir de mes parents disant : "Avant 1936 et le Front populaire, l’ouvrier n’était pas compté." Aujourd’hui, il y a une grande partie de la population, toutes professions confondues, qui éprouve ce sentiment-là. A juste titre.
«Ce sentiment d’être méprisé est plus profond que sous Sarkozy ou Hollande. Cela tient à la personnalité d’Emmanuel Macron. Ce qui me frappe chez lui, c’est sa déconnexion du réel et cet inconscient de classe qui refait surface malgré lui, même s’il a beau être fort en communication. Le répertoire est connu, il y a les "gens qui font" et ceux qui "ne sont rien", l’utilisation de la définition "classes laborieuses" qui renvoie aux "classes dangereuses" de l’historien Louis Chevalier. En ces jours même, s’exprimer comme il l’a fait depuis l’Argentine et rester silencieux en France, est une façon de manifester que le monde, l’univers et sa stature internationale comptent plus que le pays qui l’a élu. En pleine colère des gens, il va visiter le chantier de la transformation de l’Elysée. Ces travaux fastueux seraient-ils plus intéressants que la situation sociale ? Et depuis le 1er décembre, il impose orgueilleusement l’attente de son Verbe. Rester le maître des horloges, quelle phrase, quelle notion outrecuidante. Pourquoi ne s’est-il pas exprimé avant le dernier samedi de mobilisation ? N’est-il pas, en ce sens, comptable aussi des violences à Paris ? Il attise la colère.
«Le lieu de la contestation a un sens politique et social, voire culturel. Ce n’est pas parti de Paris mais des régions et ce sont les quartiers riches de la capitale qui sont le champ de bataille de ceux qui n’y habitent pas, n’y viennent quasiment jamais, des provinciaux ou des habitants de la grande banlieue. Et l’Elysée, c’est un peu le Versailles de l’Ancien Régime. C’est peut-être en raison de l’origine composite, provinciale de la colère, de sa formulation parfois brutale, que finalement peu d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes, se sont déclarés solidaires du mouvement des gilets jaunes, de "ces gens-là" comme je l’ai entendu.
«Je ne partage pas toutes les idées des gilets jaunes, tant s’en faut, et, au début, des propos et des incidents racistes m’ont fait craindre le pire, je peux comprendre que dans un premier temps beaucoup d’écrivains aient pu être rebutés. Mais maintenant ? Cela ouvre un abîme de réflexion sur les rapports réels et imaginaires entre les intellectuels et le reste de la population.
«Il est clair, quand on va dans un hypermarché, que les gens n’arrivent pas à boucler leur fin de mois. Sur les tapis de caisse, ce sont les produits les moins chers et les promotions qui sont choisis. Il y a dans ce mouvement une demande sociale évidente. Une demande politique aussi, le désir d’une participation citoyenne.
«Ce que devrait dire Macron ? Son geste le plus fort serait de rétablir l’ISF mais il ne le fera pas. Le gouvernement lâche des petites choses, il ne propose pas l’équivalent d’un Grenelle, ni de revaloriser le smic. Comme en 1789, dont le langage est très présent durant ce conflit même dans ses excès - jusqu’à des allusions à la guillotine -, il faudrait mettre en place des cahiers de doléances. Revaloriser le smic aussi.
«Quand Macron ou d’autres parlent de nouveau monde, ils n’ont pas de mémoire. Mais cette mémoire revient quand on s’y attend le moins. Une vieille mémoire de la révolte et du désir d’égalité qui est bien plus vivante dans les couches populaires que dans la bourgeoisie. Quand j’étais enfant, je me souviens de ma mère disant : "On n’est plus au temps des rois." C’était le pire régime qu’il soit. On avait tous en mémoire Victor Hugo, l’écrivain du peuple et de la République. Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas, il y a un monde qui continue, se construit, et il contient le passé.
LIBERATION


mercredi 14 août 2019

Annie Ernaux / La Place et Une femme




La Place et Une femme de Annie Ernaux


23 septembre 2018
Une chronique pour traiter deux livres, chose qui semble devenir de plus en plus courante sur le blog quand on vous parle d’Annie Ernaux, exercice nécessaire pour parler d’elle tant son œuvre tisse de multiples réseaux qui entrent en résonance. Une seule chronique donc, pour traiter deux livres qui résonnent sur plusieurs tons, qui se font écho à bien des niveaux. La PlaceUne femme. Le livre du père, le livre de la mère. Ilelleje. Deux livres comme une nécessité vitale pour l’autrice, celle de dire qui il et elle étaient à travers les récits de ses propres souvenirs, les événements de deux vies qui se ressemblent, mais aussi les instants quotidiens, les gestes familiers, les phrases dites et répétées, le langage, un siècle traversé. Livres d’une enfant qui parle de ses parents, d’une enfant en deuil, qui leur fait un ultime don. Magistral !
La Place (1983) et Une femme (1987) se suivent dans la bibliographie de Annie Ernaux et ont bien des points communs. Les deux livres sont construits de façon similaire. Ils font respectivement suite à la mort du père, puis de la mère de l’autrice et s’ouvrent sur la mort du parent et du récit de son inhumation : les derniers soins apportés par la famille au défunt et à la défunte. Mais Annie Ernaux explicite son besoin de continuer à « faire quelque chose » pour son père et sa mère, alors elle écrit, elle retrace leur vie chronologiquement. La Placeet Une Femme, livres du deuil, donc.
Annie Ernaux s’interroge dans La Place sur la forme que doit prendre ce livre, elle rejette l’art, le roman étant incapable de rendre compte de la vie de son père. Son projet :
Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée.
Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles.
Annie Ernaux reprendra la même forme dans le récit de sa mère, cette forme générique hybride. Il ne s’agit pas à proprement parler de biographies ni des mémoires, genres trop réducteurs pour englober tous les enjeux de ces textes : l’autrice revient certes sur les événements qui ont fait la vie de ses parents, depuis leur naissance au début du XXe siècle, jusqu’à leur mort, mais elle parle aussi d’elle-même, membre intrinsèque de la famille de ses parents et autrice écrivant le récit de leur vie. Dans cette optique, Annie Ernaux raconte le rapport de ses parents à leur fille et inversement, sa propre ascension sociale, source à la fois de fierté et de honte, ces sentiments qui animèrent l’existence entière de ses parents. Du moins, ce qu’elle en imagine. Ces deux récits relèvent d’un point de vue, celui de l’autrice-fille qui se remémore, qui se souvient des moments fondamentaux comme des moments anodins. Il est le père, elle est la mère, invariablement, mais je, Annie Ernaux, est au cœur du texte. La forme est objective, le propos beaucoup moins. La Place et Une femme, livres du souvenir, donc.
En dépit de son œil d’écrivaine qui revient sur les faits marquants ou non de la vie de ses parents, Annie Ernaux retrace leur histoire en commençant par le commencement, évidemment, à la naissance de son père et de sa mère, au début du XXe siècle, dans une Normandie rurale, et un milieu social modeste. Il grandissent tous les deux dans des milieux agricole et ouvrier, quittent l’école jeune pour travailler. Une fois mariés, ils achètent un commerce, un café-épicerie qui leur prend tout leur temps. Ils travailleront toute leur vie, ou presque, honteux d’avoir l’air miséreux, fiers d’être propriétaires, obsédés par l’argent qui pourrait manquer, ni heureux ni malheureux. À travers la vie de ses parents, Annie Ernaux parle du XXe siècle : l’entre-deux guerres, les bombardements pendant la Seconde Guerre, son père le « héros du ravitaillement », les nouveaux acquis sociaux, les vacances. Comme elle le fera dans de nombreux récits, Annie Ernaux parle de la petite histoire, celle des braves gens que sont ses parents, dans la grande Histoire. La grande Histoire traitée d’un point de vue quotidien : « Il fallait bien vivre malgré tout ». La Place et Une femme, livres d’histoire(s), donc.
Et dans cette perspective historique, Annie Ernaux porte un regard social sur ses parents. « La place » relève d’ailleurs de cette place, bien définie, qu’on a dans la société, la place que son père et sa mère tiennent dans l’échelle sociale. « La place », c’est aussi la place du père et de la mère dans la vie de leur enfant. La dynamique familiale est ici indissociable d’un questionnement social, parce qu’Annie Ernaux n’est pas restée à la place qui lui était destinée, elle est devenue une bourgeoise, agrégée de lettres modernes et écrivaine, une femme de culture qu’elle n’entend pas au seul sens agricole que lui donne son père. De cette manière, le traitement du langage est ici un vrai travail d’équilibriste pour Annie Ernaux, à la fois fille respectueuse, sociologue objective, écrivaine de littérature.
Ce que j’espère écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’histoire. Mon projet est de nature littéraire, puisqu’il s’agit de chercher une vérité sur ma mère qui ne peut être atteinte que par des mots. […] Mais je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature.
Dans La Place et Une femme, l’écriture est un tour de magie, je ne vois pas comment l’expliquer autrement : Annie Ernaux a su se faire à la fois la fine observatrice de ses parents, reprenant leurs phrases devenus des leitmotivs existentiels tout en rejetant le style littéraire de manière à ne pas prendre une hauteur dégradante pour ses parents, pour ne pas les regarder de haut. Ce choix d’une « écriture plate » est finalement une posture filiale humble, respectueuse et sincère. Cette attitude face à la vérité est un travail d’une minutie impressionnante, sous des airs de simplicité. La Place et Une femme, livres sociaux, certes, mais aussi livres de famille, donc.
Annie Ernaux nous parle de ses parents, du siècle et des gens qui ont traversé leur vie, sans condescendance ni transcendance. Sans noircir ni sublimer ni taire. Une fois encore, c’est la vérité qui ressort de ses textes. C’est pour cela qu’elle est si touchante, parce qu’elle écrit vrai. Il y a dans ses textes un propos d’une telle justesse qu’il en devient universel. Ces vies résonnent en nous, lecteurs et lectrices, elles nous parlent : des moments, des gestes, des expressions, des attitudes, tout ce qui traduit une personne. On pense à nos proches, même si leurs gestes, leurs mots, leurs attitudes sont différents. La tendresse demeure la même. Annie Ernaux parle aussi du temps qui passe, des années qui s’accumulent, de la vieillesse, des corps fatigués, abimés, contraints. Les dernières années de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, sont très éprouvantes à lire, car l’autrice dit des choses à ce propos qu’on n’a pas du tout l’habitude de lire, notamment l’envie de sa mère de vivre en dépit de la sénilité. Annie Ernaux parle des autres mais aussi d’elle-même avec le même souci d’honnêteté : elle intervient à plusieurs reprises au fil des deux récits, pour faire le point sur son travail, ses souvenirs, son état d’esprit alors qu’elle pense intensément à son père et sa mère, récemment décédé·e·s. Elle ne cache rien, ni le caractère incertain de ses souvenirs et de ses suppositions, ni les vérités embarrassantes. Elle laisse à voir, sans analyse. Elle montre. La Place et Une femme, livres de vérités, par dessus tout.
Anne
La Place, Annie Ernaux, Folio, 1986, 5.50€
Une femme, Annie Ernaux, Folio, 1989, 6.60€


lundi 12 août 2019

La Honte de Annie Ernaux





La Honte de Annie Ernaux

 10 Juin 2019

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.


Ainsi s’ouvre La Honte, récit autobiographique paru en 1997 dans lequel Annie Ernaux revient sur les événements qui l’ont conduite à ressentir ce sentiment d’indignité qui ne la quittera plus jamais. Pour cela, elle inventorie scrupuleusement l’année 1952, à travers les objets et les souvenirs qui lui en reste, pour faire renaître par la mémoire et tenter de comprendre cette année décisive qui l’a faite « entrer dans la honte ». Le regard porté sur l’intime se charge alors d’une dimension sociale, anthropologique même, mais aussi universelle : Annie Ernaux parle de la jeune fille de 12 ans qu’elle était en 1952, plus enfant mais pas encore adolescente, une jeune fille qui prend soudainement conscience de sa condition sociale et de sa place dans la société.
Quand j’ai commencé à lire La Honte et ce foudroyant incipit dans lequel, en quelques lignes, Annie Ernaux raconte l’agression brutale de son père sur sa mère, dans la cuisine puis la cave familiale, je m’attendais à lire l’autopsie de ce drame personnel à travers le prisme de cette émotion violente qu’est la honte. Je m’attendais à une plongée dans la psyché de l’autrice qui aurait disséqué avec la minutie qu’on lui connaît le tourbillon d’émotions qui l’aurait conduite à la honte. Il n’en est rien, évidemment. L’autrice analyse brièvement le geste de son père sous cet angle psychologique et le balaie d’un revers de la main. Ce «traumatisme familial » ne sera pas le sujet de ce texte, il sera ici question d’expliquer comment et pourquoi cet événement est devenu un moment charnière dans la vie de l’autrice, comment ce moment l’a fait basculer non dans le monde violent des adultes, mais dans celui de la honte. Et par cela, Annie Ernaux entend une honte sociale.
Pour cela, l’autrice inventorie littéralement cette année 1952, sous la forme de listes thématiques et de descriptions détaillées, portant ainsi un regard distancié de sociologue sur celle qu’elle était cette année-là et sur ses parents. Elle commence par les « traces matérielles » qui lui reste : photos, cartes postales, objets… Elle fait aussi des recherches aux Archives de Rouen en parcourant les journaux locaux de l’époque, contextualisant 1952. Elle revient aussi sur les lieux de cette année, « par chez nous », comme disaient ses parents : elle décrit les souvenirs qu’elle a des grandes villes près de chez elle, de son village, de son quartier, du commerce de ses parents et de leur maison. Elle parle aussi de son école, l’école privée catholique, lieu de savoir mais aussi et surtout de religion. Elle évoque alors ses souvenirs des règles qui ont régit sa vie alors, règles pour demeurer une personne convenable et auxquelles elle s’est pliée sans les remettre en cause. Elle revient aussi sur l’époque dans sa dimension culturelle, la mode vestimentaire, les films et les chansons qui sont sortis ce printemps-là… Cet inventaire scrupuleux est réalisé avec un regard distancié, celui de la Annie Ernaux de 1997 qui s’intéresse davantage à sa dimension sociologique : il s’agit de contextualiser cette année 1952 d’un point de vue socio-historique d’après-guerre, mais aussi du point de vue personnel du souvenir et de l’intime. Ici, l’intime est indivisible du social, : l’émotion même de la honte est en effet indissociable de la société, dans la mesure où elle procède, par définition, d’une transgression de normes ou de convenances sociales ou éthiques.
Dans cette perspective, le regard des autres, de la société entière, est primordial. L’autrice insiste sur les règles de la maison régies par la nécessité de ne pas montrer aux autres, les voisin·e·s, les client·e·s, comment on vit, ne rien révéler de l’intimité du cercle familial. Elle insiste sur l’importante pour eux de paraître de braves gens. Et la honte est née de ce constat par la petite Annie de 1952 : en voyant son père battre sa mère, elle a découvert que ses parents et donc elle-même, n’étaient pas des gens corrects au regard de la société. La famille est ici traitée comme indivisible, comme une entité pleine et insécable en raison de son caractère social. L’enfant appartient à la même classe sociale que ses parents et la jeune fille, qui rêve d’ailleurs dans ses jeux d’enfant, écrivant des noms inventés sur des cartes postales qu’elle n’enverra jamais, comprend qu’elle est issue des classes populaires, ce qui la couvre de honte. Depuis l’événement intime de violence familiale, la jeune fille devient sensible à la condescendance des classes dites supérieures vis-à-vis celle à laquelle elle appartient et au mépris de classe. Tellement sensible qu’elle est submergée de honte, une honte qui ne la quittera plus jamais. Le voyage qu’elle fera cet été 1952 avec son père dans le sud de la France, première découverte d’un ailleurs, confirmera d’ailleurs cette fatalité de honte sociale.
La question du langage, celui de 1952 et celui de 1997, est également soulevée par l’autrice. Le langage dans sa dimension sociale est effectivement primordial pour retranscrire un certain rapport au monde. Annie Ernaux parle du langage qu’on maîtrise, celui appris à l’école, mais aussi du langage utilitaire, celui qu’elle emploie à la maison, celui de ses parents. Elle évoque ce langage du quotidien, verbal et gestuel, dont elle se revendique l’héritière, avec l’honnêteté intellectuelle qu’on lui connaît :
Il me semble que je cherche toujours à écrire dans cette langue matérielle d’alors et non avec des mots et une syntaxe qui ne me sont pas venus, qui ne me seraient pas venus alors. Je ne connaîtrai jamais l’enchantement des métaphores, la jubilation du style.
Car le langage de l’autrice se veut aussi social, honnête, vrai. Ainsi, le style dénaturerait cette quête de vérité sans concession à laquelle s’attelle Annie Ernaux dans l’ensemble de son œuvre. L’expression normande, « gagner malheur », que la jeune Annie a dit à son père le jour où il a agressé sa mère, poursuit d’ailleurs l’ensemble du récit, le parsème comme la honte qui l’accompagne.
Comme toujours, Annie Ernaux signe ici un texte magistral, aussi bien par son style parfaitement épuré, mais aussi d’une précision implacable, que par son propos animé par une inéluctable nécessité de dire la vérité, aussi indicible — et honteuse — soit-elle. Le récit de la naissance de la honte revêt paradoxalement le caractère du scandale et celui du privé. Caché même. Tu. Annie Ernaux évoque d’ailleurs cette difficulté de dire l’origine de la honte, ce qui rend son travail aussi honorable que nécessaire. Elle sonde, comme d’habitude, son âme à la manière d’une ethnologue qui porte sur elle-même le terrible regard d’une observatrice extérieure, analysant celle qu’elle était de même que sa propre mémoire, retranscrivant avec exigence le souvenir et l’expérience même du souvenir. Ainsi, dit-elle simplement, justement, les choses les plus complexes à dire de soi-même et des siens. Et par la même, elle parle de nous toutes et de nous tous, qui avons évidemment connu la honte, qui sommes peut-être aussi poursuivi par elle, indissociable du regard de l’autre porte sur nous-même. Car la honte se vit en solitaire bien qu’elle soit collective et universelle, aussi, Annie Ernaux nous libère-t-elle un peu, avec ce récit essentiel, de notre propre honte. Elle nous en absout.
Anne
La Honte, Annie Ernaux, Folio, 4.90€

samedi 10 août 2019

Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux

Annie Ernaux

Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux

9 september 2018

Souviens-toi, ce que ça fait d’être un ado. D’être dans un corps qui change, qui bout, avec l’esprit qui va avec, bouillant, et le cœur toujours prêt à dérailler sans raison, même si faut faire bonne figure auprès des autres, sourire un peu, parler de rien, de toutes façons quand on parle vraiment ils comprennent rien. Faut dire que quand ça arrive, quand on parle tout sort d’un coup c’est la colère qui brouille tout et nous non plus on n’y comprend rien. Et les personnages des livres qui vivent de grands sentiments avec des histoires compliquées ou des petits riens on aimerait pouvoir être eux, au moins les mots seraient déjà là tout trouvés, mais non ce ne sont pas les nôtres. Imagine plus tard on devient écrivain·e on réussit enfin à trouver nos mots à nous mais on a vieilli alors on a un peu oublié qui on était quand on était jeune et que rien n’était vraiment à nous. La tragédie. Mais des petits miracles existent, lis Annie Ernaux, tiens.
Parfois j’ai l’impression d’avoir des secrets. Ce ne sont pas des secrets puisque je n’ai pas envie d’en parler et aussi bien ces choses-là ne peuvent se dire à personne, trop bizarre.

Publié en 1977, Ce qu’ils disent ou rien est le deuxième roman d’Annie Ernaux, dans lequel elle raconte un moment de transition dans sa vie : les grandes vacances et le passage de la troisième à la seconde ; la fin de l’enfance et le début de l’adolescence ; la vie dans la maison familiale devenant peu à peu étouffante par la remise en cause des valeurs incarnées par ses parents ; la découverte d’un discours politique stimulant mais encore difficile à maîtriser ; le feu de l’inexpérience sexuelle et la découverte d’une sexualité violente fondée sur des rapports de force injustes ; la révélation d’une littérature qui touche à une intimité jusqu’alors insoupçonnée et l’incapacité d’écrire quelque chose d’essentiel ; la fureur de dire les bouleversements et les injustices, et la condamnation à ne pouvoir crier qu’intérieurement, à rester silencieuse.
Ce qu’ils disent ou rien est en effet une revanche de l’autrice sur sa vie, car le tour de force d’Annie Ernaux est de parvenir à exprimer de manière incroyablement forte le monologue intérieur d’une adolescente qui ne parvient pas encore à s’exprimer, à dire quelque chose d’essentiel sur sa vie alors que tout semble partir à la dérive, porté par des courants contradictoires.
La prof me reproche le désordre. Elle a écrit sur le premier devoir, le sujet était bon mais vous n’avez pas ci et ça, était, c’est cuit, je ne saurais jamais traiter le sujet comme il faut, l’imparfait, c’est ça, impossible de se rattraper, de rien changer. S’il n’y avait que dans les compositions françaises. Je me vois dégringoler et je ne sais même pas appeler ce que je sens.
Dès la première page du livre, l’écriture d’Annie Ernaux happe le lecteur, le prend directement aux tripes et ne le lâche plus, sa première phrase (« Parfois j’ai l’impression d’avoir des secrets. ») annonçant un motif dramatique encore incertain, enclenche la seconde phrase qui déborde sur la troisième, puis sur les suivantes et tout le reste à un rythme effréné, qui conservera sa lancée jusqu’à la fin, dans de longs paragraphes de plusieurs pages exprimant parfaitement le bouillonnement intérieur de la narratrice. Les phrases sont heurtées, elles jouent des coudes les unes avec les autres, passent du coq à l’âne avec des ruptures de construction syntaxiques qui forment un réseau de pensées labyrinthiques conservant néanmoins une redoutable cohérence, faisant avancer le récit de manière claire et précise, jusqu’à cette fin de vacances, après lesquelles rien ne sera plus tout à fait comme avant.
(…) je sentais qu’il y avait quelque chose à écrire, contenu dans cette chambre, lié à ce décor, à ma vie conne, et les oiseaux qui fêtaient la pluie, et ces désirs. Comment faire, décrire la ville, le quartier, et puis moi, après, plus rien, nous ne sommes pas des personnages de roman, c’est assez visible et il ne m’arrive rien. Plus tard quand j’aurais vécu longtemps, ou quand j’aurai couché avec un garçon, je pensais alors, je saurais m’exprimer. Je voyais bien que le langage me manquait et des choses à connaître, mais je me trompais. Ma mère quelle difficulté quand elle se met dans une lettre, les cartes de vœux, un mot au prof, elle dessine des petits ronds en l’air au dessus du papier, toc elle se lance, toute droite, les yeux baissés, elle dit qu’elle a du mal à tourner les lettres, ça réussit ou non, il faut connaître le truc. Il y a bien des modèles dans les livres, par exemple je trouvais que L’Étranger parlait de petites choses ordinaires parfois, mais il aurait fallu transposer, et alors ça devenait tout de suite tarte. Impossible d’écrire, j’ai bu du café au lait à quatre heures, ma mère notait sa liste de courses. Ça ne mène nulle part. Et puis j’aurais voulu aller tout droit aux choses importantes, les événements et les sentiments tenaient à peine une page. Je me fais chier ça ne s’écrit pas et c’est trop limité par contre.
Ce qu’ils disent ou rien, est la belle revanche d’une femme sur son moi d’adolescente. C’est le témoignage que l’on pensait impossible rendu intensément présent par la force des mots. Et c’est aussi une histoire, ordinaire et terrible. C’est, et je le dis sans emphase, le plus beau livre sur l’adolescence que j’ai lu.
Dans un article publié dans Philosophie Magazine, et prenant place dans un dossier intitulé « Comment surmonter ses échecs », Annie Ernaux Ernaux conclut magnifiquement ainsi :
Le rapport du désastre à l’écriture, je le définirai donc en terme de résurrection dans un autre ordre, celui de l’intelligible sensible. On vit souvent sans trouver les mots pour comprendre ce qui arrive. L’écriture permet une résurrection, non pas dans l’ordre de la vie, mais dans celui de la vérité. C’est pourquoi je passe autant de temps sur une page, lorsque j’écris. Je veux arriver au moment où j’ai la sensation de ne pouvoir aller plus loin dans cette coïncidence – tout imaginaire mais ressentie comme réelle – entre les mots et les choses éprouvées. Ce que d’autres appellent des échecs dans la vie, je m’en sers comme d’une matière à explorer pour en faire émerger quelque chose qui puisse être admis comme “une vérité” en lisant. »

Un même événement, deux livres


Il est intéressant de noter que l’article en question a suivi la publication de Mémoire de fille, roman qui revient sur le même événement que celui décrit dans Ce qu’ils disent ou rien. Un événement, deux livres, 41 ans d’écart. Une même personne, mais désignée par le « je » dans le premier, et le « elle » dans le deuxième, voire même par la périphrase distanciée « la fille de 58 », tant son dernier roman prend acte de la séparation causée par le temps entre ce qu’elle est et ce qu’elle était. Elle y évoque d’ailleurs sa première tentative de retranscrire cet été là avec pessimisme :
Dans l’incapacité de retrouver son langage, tous les langages qui composent son discours intérieur – qu’il est vain de vouloir reconstituer comme j’ai cru possible de le faire en écrivant Ce qu’ils disent ou rien.
Il y a ici une forme d’injustice, voire de masochisme de la part de l’autrice qui semble ne parvenir à la justesse voulue (et quelle justesse !) qu’en faisant table rase de son premier projet : une incapacité ? une vanité du projet ? Vraiment ? Plus loin dans Mémoire de fille, elle écrira :
Au fond il n’y a que deux sortes de littérature, celle qui représente et celle qui cherche, aucune ne vaut plus que l’autre, sauf pour celui qui choisit de s’adonner à l’une plutôt qu’à l’autre.
Le propos est plus modéré : si elle déprécie Ce qu’ils disent ou rien, c’est qu’elle a changé de système de valeur, qu’elle a choisi une autre forme de littérature qui, alors, vaut pour elle plus que l’autre. Mais quelles sont les différences principales entre ces deux livres ?
Ce qu’ils disent ou rien est un roman, il cherche donc à « représenter » des événements, des personnages, une époque. On est moins dans la véracité du propos que dans sa justesse, et l’autrice prend quelques libertés avec la vérité : le personnage principal s’appelle Anne et non Annie, des détails de l’histoire ont été changés, et le moment crucial du récit est décrit de manière plutôt nébuleuse, presque abstraite, pour signifier la perte de repères de la narratrice. Des choix tout à fait légitimes, mais qui seront totalement reniés dans Mémoire de fille, qui n’est plus un roman mais une autobiographie, et dans lequel l’autrice met donc toutes ses forces pour « chercher », cette fois-ci, l’écriture la plus précise possible, pour dire enfin ce qu’elle ne parvenait pas tout à fait à exprimer dans Ce qu’ils disent ou rien.
À quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait.
Ce qu’ils disent ou rien et Mémoire de fille réussissent magnifiquement à « désenfouir des choses » : l’expression d’un langage incommunicable pour l’un, et la compréhension d’un événement et de ses conséquences de prime abord indicibles pour l’autre. Deux façons d’évoquer le désastre et la « résurrection de l’intelligible sensible ». Deux livres particulièrement poignants et justes, chacun à leur manière. Tous deux indispensables, donc.
Louis
Ce qu’ils disent ou rien, Annie Ernaux, 1977, collection Folio, 6.60€.



vendredi 9 août 2019

Mémoire de fille d’Annie Ernaux


Annie Ernaux

Mémoire de fille d’Annie Ernaux

24 juin 2018


J’étais fâchée avec Annie Ernaux… plus précisément, j’étais fâchée avec moi-même parce que j’ai été incapable de lire Les Années d’Annie Ernaux, roman qui m’a été offert à l’occasion du premier anniversaire de Textualités. Annie Ernaux, c’est pour moi un échec affiché, une insuffisance intellectuelle, ma honte de lectrice : je suis incapable de lire du Annie Ernaux, écrivaine favorite d’une amie chère, figure de l’intelligentsia, autrice d’une œuvre véritable, au sens noble du terme. Une littérature qui m’échappe. Depuis, j’ai par orgueil méprisé cette autrice, puis j’ai jeté un œil faussement dédaigneux à sa bibliographie, et j’ai enfin accepté d’envisager de la relire, avec pourquoi pas Mémoire de fille, son dernier livre qui me paraît, sinon plus « facile », plus accessible que Les Années. Et puis, Louis a lu Regarde les lumières mon amour, a adoré, me l’a conseillé. Et là, coup de foudre ! C’est percutant, profond, une vie, un monde, racontés en quelques mots. C’est brillant. J’enchaîne avec Mémoire de fille. J’amorce une réconciliation, avec l’autrice et surtout avec moi-même.
Mémoire de fille peut se résumer simplement : l’autrice revient sur sa première expérience sexuelle, équivoque, qui se déroule à un moment charnière de sa vie, l’été 1958. Elle raconte cet été-là et la portée qu’il aura dans sa vie, les années suivantes. Pour cela, l’autrice écrit un texte autobiographique, où la frontière entre réel et art est largement transgressée, se mettant en scène écrivaine et personnage à la fois, « je » et « elle », Annie Ernaux et « Annie Duchesne » ou « la fille de 58 », l’autre devenant celle qu’elle a été, le discours étant porté par celle qu’elle est. Annie Ernaux se met à nu, raconte ce qu’elle n’a jamais pu raconter, questionne le temps, plonge dans sa mémoire et les objets de la mémoires (lettres, photographies), ausculte son passé, en quête de qui elle était au-delà des (auto)témoignages, qui elle était en dedans. Elle explicite son intention en excipit, note retrouvée dans ses papiers, placée en fin de texte pour éclairer sa lecture, mais aussi toute son œuvre depuis longtemps animée par cette volonté :
Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé.
Cette « irréalité » est d’emblée portée par la question du souvenir : souvenirs des pensées et souvenirs des faits, qui reviennent fragmentés selon des bribes de subjectivité. Une subjectivité qui ne cesse d’être interrogée par l’écrivaine : que ressentait la fille de 58 ? Que pensait-elle ? Comment a-t-elle subit les événements ? Comment omettre qui je suis devenue pour rendre compte de qui elle était vraiment ? Mémoire de fille, au-delà des faits retranscris, est le récit de cette mémoire, plus précisément de cette recherche de la vérité par le moyen de la seule mémoire. Annie Ernaux se raconte en train d’écrire le texte que le lecteur et la lectrice lisent, elle se raconte dans ses recherches, ses doutes, ses questionnements.
Je me demande ce que ça signifie qu’une femme se repasse des scènes vieilles de plus de cinquante ans auxquelles sa mémoire ne peut ajouter quoique ce soit de nouveau. Quelle croyance, sinon celle que la mémoire est une forme de connaissance ? Et quel désir – qui dépasse celui de comprendre- dans cet acharnement à trouver, parmi les milliers de noms, de verbes, d’adjectifs, ceux qui donneront la certitude – l’illusion – d’avoir atteint le plus haut degré possible de réalité ?
Cette quête de vérité extradiégétique va de pair avec un questionnement sur l’acte d’écrire en lui-même : pourquoi écrire ? demande Annie Ernaux. Et pourquoi écrire cette histoire-là ? Enfin, comment écrire cette histoire-là ? Elle évoque d’ailleurs, en fin de texte, les axes qu’elle aurait pu choisir pour ce récit, déclinant les possibilités d’écriture que la vie offre. Dans cette optique métalittéraire, Annie Ernaux interroge également le temps en mettant en avant la difficulté d’écrire sur un temps passé qui, au moment où on le vit, est obscurci par la nécessité de le vivre : « l’opacité du présent » qu’il faut clarifier pour comprendre et saisir des fragments de vérité. Annie Ernaux est décidément passionnante ! Elle raconte aussi le temps avec tout ce qui témoigne d’une époque, glissant de l’intime au collectif : les sortie romanesques, cinématographiques, musicales. Elle évoque la fin des années 1950 et le début des années 1960 à travers la culture de l’époque, les habitudes de vie, les marques d’alors, les vêtements et les coupes de cheveux, les marqueurs sociaux, le parler. Annie Duchesne s’inscrit pleinement dans cette époque, lit Robbe-Grillet et Philippe Sollers, est abonnée aux Lettres Françaises dirigées par Aragon, va voir Jean Seberg au cinéma, commande du Viandox au café, pose comme Brigitte Bardot sur les photos. Elle est une fille de son temps, une anonyme dans la foule dont l’intimité se masque sous des gestes et des mots qui sont ceux de tout le monde.
L’été 1958 qu’elle raconte, qu’elle dissèque même, met en scène celle qu’elle était lors qu’un job saisonnier dans une colonie de vacances : c’est l’été des premières fois, des premiers émois, des premières sensations de liberté, de fête, d’insolence, d’inconduite. Cette (bonne) conduite qu’on attend des filles est ici mise en question, car Annie Duchesne se réalise dans l’inconduite et expérimente l’injustice du sexisme. Dans ce récit, Annie Ernaux raconte sa première expérience sexuelle, subie. Elle développe alors les rapports de domination des hommes sur les femmes, la mise à disposition des corps des femmes, objetisés, sans soucis du consentement, les moqueries et humiliations ordinaires. Elle raconte alors les conflits entre la soif de liberté et la honte, entre la nécessité du groupe et l’humiliation individuelle. Ce récit est dur à lire : il m’a profondément choqué et émue, j’ai été très très en colère en lisant ces mots, crus et vrais, des injustices qui vous serrent le ventre jusqu’à la nausée. Annie Ernaux raconte également les détails des répercutions, terribles et sournoises, de cet été sur la vie de Annie Duchesne, dans les années qui suivront, répercutions sur le corps, sur l’ambition, sur l’amour-propre.
Ce texte est magnifique. Magnifique d’honnêteté et d’intelligence. La plume d’Annie Ernaux est d’une finesse incroyable et d’une grande sagacité. Elle est précise, nette, percutante. L’économie de mots est ici richesse, celle de la vérité nue, fidèle, sincère. J’avais précipitamment jugé son style glacé, épuré, simplifié à l’excès, il est en réalité maniaque, authentique, dense. J’avais de prime abord trouvé son écriture purgée de toute émotivité, de tout effet de style, elle est en fait bouleversante, intransigeante, scrupuleuse. Son écriture est hantée par la volonté d’être juste et vraie et cette quête de vérité, au dépend de la sérénité, rend son propos d’une acuité remarquable. J’ai évidemment envie de lire tout Annie Ernaux, de retenter Les Années, à présent que les intentions de l’autrice m’apparaissent de manière plus claire, sinon plus éclatante, sinon plus lumineuse. C’est assurément de la très grande littérature !
Anne
Mémoire de fille, Annie Ernaux, Folio, 2018, 6.60€, 6.49€ pour la version numérique