dimanche 15 septembre 2019

Kim Kardshian / No Limit



RÉHABILITATION KARDASHIAN, NO LIMIT

Par Sabrina Champenois
16 août 2019 à 20:56



Venue de la télé-réalité, la star multi-cartes dépasse son ego comme le politiquement correct et sait faire preuve d’empathie.

Tentative de réhabilitation de personnages controversés, sinon détestés. Entre ironie, second degré et réelle volonté de penser contre nous-mêmes.
Kim Kardashian se maquille la vulve, des photos postées sur Instagram par son maquilleur l’attestent.


C’est à ce moment-là, fin 2016, que j’ai levé un sourcil et commencé à prendre au sérieux le cas KK. Avant, c’était au mieux l’indifférence. Le succès de «Kim», sa célébrité validée par quelque 160 millions d’abonnés sur Instagram et Twitter ? Le symptôme d’une époque vérolée, narcissico-voyeuristico-consumériste à l’extrême. Son tremplin a été la télé-réalité avec l’Incroyable Famille Kardashian, show immersif dans un marigot de fric-cul-manucure. Elle ? Poupée trafiquée, comme gonflée à l’hélium de sa vacuité, une lapine Duracell de l’outrance médiatique alimentée par un exhibitionnisme no limit dopé aux réseaux sociaux. Adios !
D’où se maquiller le sexe (pour présenter lèvres et vulve rutilantes) peut-il présenter un quelconque intérêt ? Cette pratique louée par Kim K et sa sœur Khloé ne fait que relayer le «marketing de la honte» en cours depuis les années 20 et qui surfe sur les angoisses liées à la beauté et à l’hygiène : odeurs corporelles et buccales, poils, pellicules, règles, etc. Oui mais voilà, la cosmétique pour les parties intimes est en 2019 un vrai marché, qui fait écho à l’engouement confirmé pour la chirurgie (vaginoplastie, labioplastie, nymphoplastie). L’époque se révolte contre l’obsolescence programmée de l’électroménager mais accepte toujours moins la déliquescence du corps humain qui doit rester virtuelle et marrante (cf. le carton de FaceApp), jusqu’au minou qu’il faut garder comme vierge - tout en étant un bon coup, passons.

La particularité de Kim Kardashian est de faire publiquement état de son chantier personnel, images à l’appui (on voit le maquilleur à l’œuvre sur son entrejambe). Et là, bam ! elle opère un renversement de situation : la honte renvoyée en boomerang à la face de la société prescriptrice des dogmes - dont l’injonction de planquer l’imperfection, de la nier par d’habiles tours de passe-passe, ni vu ni connu. Ces «posts» de la poupée Kardashian sont punk, un «fuck you» jambes ouvertes à la bienséance. Tout l’inverse de l’imagerie sexy-lisse que véhicule entre autres la pin-up à la plastique parfaite Emily Ratajkowski. Et la Kardashian récidive avec le psoriasis, maladie de peau pas franchement glamour : un renouvellement excessif des cellules cutanées produit des plaques rouges et des squames, qu’il faut s’ingénier à dissimuler. Raccord avec elle-même, Miss K, dont la vie consiste à se mettre dans l’œil du cyclone, poste des selfies avec plaques en majesté (jambes, visage). Ces images sont accompagnées d’astuces, dont le recours au maquillage corporel. Ça tombe bien, la reine du contouring (technique de make up pour redessiner le visage) a sa propre ligne. Mais au-delà de l’opportunisme, cet exhibitionnisme dermatologique a quelque chose de valeureux et malin, concède un handicap tout en créant une solidarité avec les affligés du «pso». Et l’impensable hypothèse de faire son trou : Kim Kardashian pourrait être utile à la société, plutôt qu’affolant effet de miroir.
On rejoint là une autre particularité, qui la distingue notamment de Paris Hilton, sa grande copine des débuts. KK est tout autant fille de riches, son père Robert Kardashian était avocat, connu pour avoir entre autres défendu le footballeur américain O.J. Simpson accusé d’avoir tué son ex-femme, et sa mère Kris Jenner est notoirement une redoutable «momager», «mère manager» entre autres productrice des shows télé de la famille. Mais à l’inverse de l’héritière hôtelière, Kim K. semble avoir l’hypernarcissisme soluble dans l’empathie voire l’engagement. Il peut être communautaire (lutte pour la reconnaissance du génocide arménien), féministe (soutien à Cyntoia Brown, adolescente meurtrière d’un homme avec lequel elle était contrainte d’avoir des relations sexuelles) ou plus large (appel à la limitation des armes à feu aux Etats-Unis ou en faveur des sans-abri). La citoyenne Kim Kardashian a par ailleurs soutenu la candidate Hillary Clinton lors de la dernière présidentielle, quand bien même son rappeur mégalo de mari Kanye West est copain de Trump. C’est comme ça qu’on se retrouve devant une vidéo surréaliste où, en pleine promo d’une nouvelle ligne de lunettes de soleil, Kim Kardashian explique sa «passion activiste» en quasi-dame patronnesse - mais bouche glossée à mort : «C’est l’injustice qui me motive, qui m’est insupportable. […]. Ceux qui m’inspirent particulièrement sont ces jeunes qui ont réchappé de tueries, comme celle de Parkland. Ils n’ont même pas 20 ans, ils sillonnent le pays pour faire entendre leur voix, alors moi, dont la voix porte tant, je dois l’utiliser. […]. A leur âge, contrairement à eux, je n’avais pas la conscience qu’on peut aider les autres, et je le regrette. […]. J’apprends ça à mes enfants : soyez bons pour les bons, justes, respectueux envers les autres, quels qu’ils soient.» Kim Kardashian, 38 ans, a deux filles et deux garçons avec Kanye West (son troisième mari après le producteur de musique Damon Thomas et le basketteur Kris Humphries, jalons d’une ribambelle de liaisons ponctuée de sextapes). Après les accouchements difficiles de North et Saint, liés à un problème de rétention placentaire, les deux derniers, Chicago et Psalm, sont nés d’une mère porteuse. Comme tout avec Kim Kardashian, le tarif de chaque GPA est connu : 4 500 dollars par mois pendant dix mois, 68 850 dollars de frais d’agence.
Donc, Kim Kardashian n’en fait qu’à sa tête, sans couvercle ni complexes, et fait bouger les lignes. Parfois, régulièrement, ça casse. Exemple le plus récent, l’affaire du «Kimono» : début juillet, celle qui se gargarise d’être une entrepreneure a dû remballer son projet d’appeler Kimono sa prochaine ligne de sous-vêtements gainants. Appropriation culturelle, manque de respect pour le vêtement traditionnel japonais, ont tancé les internautes, #KimOhNo à l’appui. Le maire de Kyoto lui-même est monté au créneau via Twitter.
En avril, c’est en annonçant son projet de devenir avocate (avec passage du barreau en 2022) qu’elle a déclenché une avalanche de ricanements. L’idée lui est venue, dit-elle, après l’affaire Alice Marie Johnson, une arrière-grand-mère condamnée à perpétuité pour blanchiment d’argent et trafic de drogue dont elle a pris la défense en mettant ses avocats à sa disposition : Trump l’a graciée en juin 2018. Peut-être l’effet copain-de-Kanye. Toujours est-il que depuis le maquillage du vagin, on sait : Kim Kardashian, ce n’est pas que du cul(ot). La callipyge est aussi un rouleau compresseur. Pour le pire mais aussi (parfois) pour le progrès. Parvenir à ce constat a un côté déboussolant, flippant : c’est accepter le nouveau monde.

jeudi 12 septembre 2019

Lauren Bacall / Droit de regard

Humphrey Bogart et Lauren Bacall en 1947

LAUREN BACALL, DROIT DE REGARD

Par Clélia Cohen
13 juillet 2018 à 17:26



La star aux yeux langoureux, injustement résumée à ses rôles d’«executive woman», a vu le jour dans une famille ashkénaze du Bronx.

«Quelqu’un aurait du feu ?» La toute jeune femme adossée à l’encadrement de la porte en ayant l’air souverain de se foutre de tout avec ses sourcils en accents circonflexes est loin de se douter qu’elle s’apprête à mettre le feu à la culture populaire, et au cœur de son partenaire, le vieux briscard Humphrey Bogart. Nous sommes en 1944, c’est le Port de l’angoisse, la toute première apparition à l’écran de Lauren Bacall, dans ce film où elle tient le premier rôle féminin. Si on dit souvent des couples mythiques du cinéma qu’ils sont «explosifs», il semble raisonnable d’affirmer que celui que Bacall a formé avec Bogart était «combustible», ne serait-ce qu’à cause du nombre d’allumettes craquées entre eux et de cigarettes qu’ils s’allument l’un l’autre au cours des quatre films qu’ils tournèrent ensemble : le Port de l’angoisse donc, et le Grand Sommeil (1946), tous deux réalisés par Howard Hawks, qui découvre Bacall, la façonne et est le premier à jouer de leur complicité naissante. Puis les Passagers de la nuit de Delmer Daves, en 1947, et Key Largo de John Huston, en 1948.

Tremblements

Quatre ans seulement pour irradier à jamais. Quatre ans pendant lesquels leur alchimie mêlée d’asticotage permanent inspire à Hawks des scènes digressives sur l’incommunicabilité hommes-femmes, ainsi que de nombreux dialogues à double sens sur la meilleure manière de positionner ses lèvres pour siffler (le Port de l’angoisse), ou l’art de la métaphore sexuelle chevaline. Ainsi, dans le Grand Sommeil :
Bogart : «Vous avez de l’allure, mais difficile de savoir jusqu’où vous pouvez aller.»
Bacall : «Tout dépend de qui est en selle.»
Le maître mot de tout cela, et ce qui va probablement rafler la mise bien plus que la beauté renversante, la silhouette ondoyante et le regard embrumé de Bacall, c’est l’insolence absolue qui se dégage d’elle. Jusqu’à elle, on n’avait jamais parlé à Bogart comme ça. Bacall racontera pourtant qu’elle était tellement terrifiée pendant ses premiers essais pour Hawks qu’elle pressa son menton vers sa poitrine pour masquer ses tremblements, inaugurant ce fameux regard «par en dessous», involontairement langoureux, qui allait lui valoir le surnom éternel de «The Look». On ne sait si elle est vraie, mais la légende est belle. De toute façon, comme souvent dans l’usine à rêves de ces années-là, «Lauren Bacall» est pure construction : Slim Hawks, épouse du cinéaste, la repère en couverture de Harper’s Bazaar et la signale à son mari. Il la signe sous contrat, lui fait prendre des cours de diction et rebaptise cette Betty Perske née dans le Bronx, élevée à Brooklyn, de parents juifs ashkénazes. Mais dans le film, «Bogey» la surnomme tout simplement «Slim», comme la femme de Hawks, socialite notoire à qui elle ressemble un peu.
Cette fabrication fait d’elle un mythe à 19 ans. Le plus dur sera la suite évidemment : construire une carrière après ça, et se forger une identité propre après avoir été la moitié d’un couple de cinéma indélébile. Elle s’y emploiera sans relâche, ce sera le dur labeur de sa vie. Elle fait de très beaux films, comme la Femme modèle, scintillante comédie de Minelli, ou l’incandescent mélo de Douglas Sirk E crit sur du vent, mais ne sort pas d’une sorte d’emploi de femme de la jet-set, styliste de mode ou executive woman. Elégante en diable, mais pas aussi vibrante qu’elle le souhaite. C’est finalement à Broadway, sur les planches, qu’elle connaît une véritable reconnaissance dans les années 70.

Yiddish

Après ses treize ans d’union avec Bogart et la mort de celui-ci en 1957, il sera aussi difficile pour elle de se réinventer sentimentalement : un mariage avorté avec Frank Sinatra, et un autre, compliqué, avec l’acteur Jason Robards. «Mrs. Robards», la consonance n’est pas si différente de «Mrs. Bogart»… Elle supportera son alcoolisme sévère pendant huit ans de mariage.
Mais ce qui irrigue le parcours de Bacall, et qui fait l’objet de développements intéressants dans le documentaire de ce soir, c’est ce statut de «star juive», pas très courant pendant l’âge d’or des studios. Bizarrement, Jack Warner n’a jamais cru bon de communiquer sur le fait qu’elle parlait un yiddish parfait, ou qu’elle était une lointaine cousine de Shimon Pérès ! Au détour d’une interview tardive et émouvante, Bacall parle bien de son rapport complexe à sa judéité, regrettant de n’avoir pas réagi aux blagues de Hawks sur les juifs, ou de n’avoir pas cillé non plus à ceux qui lui lançaient, épatés : «C’est dingue, on ne dirait pas !»

La petite (1,74 m, tout de même) juive du Bronx, modelée en emblème de sophistication wasp made in Hollywood, c’est aussi l’histoire souterraine de cette belle plante au regard qui en disait long et au caractère bien trempé. «Slim» était en fait aussi un peu Yentl, comme dans la nouvelle d’Isaac Bashevis Singer, infiltrée en contrebande dans le monde des hommes…



mercredi 11 septembre 2019

Dans les pas de Patti Smith


Patti Smith



DANS LES PAS DE PATTI SMITH

Par Anne Diatkine Envoyée spéciale à Avignon
17 juillet 2019 à 20:36



Le metteur en scène Benoît Bradel a adapté un récit de Claudine Galéa, une vision rêvée de l’icône de «Horses» à travers les yeux d’une adolescente.


C’est une performance et un concert, le portrait d’une femme qui raconte comment Patti Smith lui a sauvé la vie, jouée en alternance par Marie-Sophie Ferdane et Marina Keltchewsky, et ce soir-là, c’est Marie-Sophie Ferdane qui est sur le plateau, jeans noirs, micro en main. Comme dans Outside vu le même jour, il s’agit de montrer une artiste par les yeux d’un autre, jusqu’à ce que l’alchimie des deux corps advienne, et tout d’un coup, sans aucune imitation, la pulsation, l’énergie, les gestes de Patti Smith surgissent, d’abord brièvement, puis de plus en plus souvent. Le spectacle, adapté d’un récit de Claudine Galéa, est à la fois une évocation de la carrière heurtée de la chanteuse poétesse adulée et le récit de la découverte de l’homosexualité d’une jeune fille, quand la liberté et la révélation arrivent par la musique, débordent et élargissent l’avenir, tout d’un coup le ciel est visible, «elle m’était entrée dans le corps, à l’endroit exact où le corps est tout, les sens, les émotions, l’intelligence».
Marie-Sophie Ferdane, blondeur oxygénée qui rappelle celle de Blondie, n’a besoin d’aucun accessoire pour passer de la jeune fille revêche, timide et fière comme savent l’être les ados, à la star, à peine retire-t-elle son chemisier pour un marcel blanc, la fusion se fait avec fluidité. Portée par les guitaristes Thomas Fernier et Seb Martel, la comédienne plonge dans le matériel sonore, l’air se fait aquatique, elle danse comme on crawle dans le dispositif simple qu’a conçu le metteur en scène Benoît Bradel. Le spectacle n’est pas toujours exempt de facilités, notamment dans l’adresse au public, quand les musiciens lui font compléter les patronymes de certains prénoms, mais il est exaltant, comme l’est l’émerveillement de la jeune fille.
On croise Marie-Sophie Ferdane qui sort tout juste de la cour d’honneur où elle jouait dans Architecture, de Pascal Rambert, et qui se demande quelle est la différence entre être devant deux mille personnes ou quatre-vingt-quatre. La comédienne répond d’elle-même : « Aucune, ça nécessite le même élan  Elle dit qu’elle peut être Patti Smith, parce qu’il s’agit d’une Patti rêvée à travers les yeux d’une autre, que sinon ça l’inhiberait complètement, et que jouer en musique déplace la psychologie vers « une transe, un flux ». C’est un spectacle qui peut se glisser partout, il s’est déjà joué aussi bien dans une église qu’à l’Opéra de Rennes, et il est question d’inviter la vraie Patti Smith. Marie-Sophie Ferdane ne demande qu’une seule chose : ne pas le savoir si jamais, un soir, elle est dans la salle.


lundi 9 septembre 2019

Pour «Anna», Luc Besson mise tout sur Sasha Luss



Pour «Anna», Luc Besson mise tout sur Sasha Luss

Le nouveau film de Luc Besson se base encore sur un personnage féminin fort. Pour succéder à Anne Parillaud ou Milla Jovovich, il a choisi Sasha Luss, une jeune Russe qui crève l’écran.


Par Michel Valentin
Le 10 juillet 2019 à 05h59, modifié le 10 juillet 2019 à 08h49





« Je m'appelle Sasha Luss, j'ai été top-model, maintenant je suis actrice ». C'est certain qu'au téléphone, Sasha Luss, ce jeune top-model russe qui tient le rôle-titre du dernier film de Luc Besson, est loin de prendre la grosse tête. Qui est-elle, d'où sort-elle, comment s'est-elle retrouvée en haut de l'affiche dans un film vital pour l'avenir de l'empire Besson, qu'on sait mal en point ? Il faut reposer les questions pour en savoir davantage sur elle.
« J'ai fait de la danse, mais j'ai eu un accident et j'ai dû arrêter, reprend la jeune femme, 27 ans, qui a passé une partie de son enfance à Magadan, au fin fond de la Sibérie, puis à Moscou. Ma mère m'a suggéré de faire du mannequinat, parce que trois personnes lui en avaient donné l'idée, lors de championnats de danse ».
Suit alors une longue période de défilés sur tous les tapis rouges du monde, et de séances photos pour les plus grands magazines de mode. Repérée par Karl Lagerfeld, Sasha Luss devient une des égéries de Dior. Jusqu'au jour où elle est contactée par Luc Besson en personne. « Il cherchait des top-models pour jouer le rôle d'extraterrestres dans Valérian. Il avait besoin de personnes avec des caractéristiques physiques bien spécifiques. On ne savait pas grand-chose d'autre, sinon qu'il s'agissait de l'adaptation d'une BD française, et j'étais déjà une grande fan de Luc ».
« J'ai vu tous ses films, avoue-t-elle. Quand j'étais gamine, Le Cinquième élément passait à la télévision toutes les semaines ! La mère de Milla Jovovich est russe, donc pour nous, Milla était aussi un peu russe et on se disait, mon Dieu, elle est dans ce super film, avec Bruce Willis. Plus tard, j'ai vu Le Grand Bleu, Nikita, Léon. Je me revois encore au cinéma en train de regarder Angel-A ! »
Malgré sa courte apparition dans « Valérian », à peine 5 minutes dans la peau d'une princesse alien, Sasha Luss impressionne manifestement Besson, puisqu'il la rappelle quelques années plus tard. « Je croyais que c'était pour un petit rôle dans une des nombreuses productions EuropaCorp, mais c'était pour le rôle principal », s'étonne encore l'actrice. Qui saisit tout de suite qu'elle entre dans une autre dimension.

«Je m'entraînais 6 heures par jour»

« Valérian, c'était une semaine de boulot. Anna, c'était 4 mois de tournage, avec des larmes, beaucoup de scènes physiques, et ça, je ne l'avais pas réalisé avant, avoue Sasha Luss. Pour les scènes de combat, je me suis entraînée avec un spécialiste qui avait bossé sur le premier Jason Bourne. Lors de notre première rencontre, il m'a demandé de bouger pour voir comment je me positionnais dans l'espace, et il m'a dit qu'il allait y avoir du travail ! »
« J'avais été danseuse, mais la danse, c'est très différent : beaucoup plus gracieux, plus lent, tu contrôles tes mouvements, mais quand tu te bats, il faut être sauvage, rapide, violent. Et c'était très dur de frapper quelqu'un. Je sais que les cascadeurs sont habitués, mais moi, j'avais du mal à lancer mon poing vers le visage de quelqu'un, il y avait une barrière émotionnelle à franchir. Je m'entraînais 6 heures par jour avant même de commencer à filmer ! »
Sasha Luss est au courant de la polémique entourant Luc Besson, et n'élude pas les questions le concernant. « Je le connais depuis 5 ans. C'est un réalisateur fantastique, l'un des meilleurs depuis vingt ans. Je connais des gens qui travaillent avec lui depuis deux décennies, et ils ne disent que du bien de lui. De mon côté, je n'ai vu de sa part qu'un comportement de gentleman envers les femmes ».
Clairement, elle semble prête à tourner de nouveau pour son mentor français, mais a d'autres projets dans l'immédiat, dont un film pour lequel elle n'a le droit de rien dire, sinon qu'il sera dans un style très « tarantinesque »…
NOTE DE LA RÉDACTION : 3/5
«Anna», thriller français de Luc Besson, avec Sasha Luss, Helen Mirren, Luke Evans, Cillian Murphy... 1 h 59.

samedi 7 septembre 2019

Kevis Spacey / Usual suspect

Kevin Spacey
Poster par T.A.


RÉHABILITATION KEVIN SPACEY, USUAL SUSPECT

Par Philippe Lançon
— 23 août 2019 à 17:06

Discours d’anniversaire pour l’acteur shakespearien, accusé de toutes les turpitudes même si les poursuites contre lui ont été abandonnées.
Tentative de réhabilitation de personnages controversés, sinon détestés. Entre ironie, second degré et réelle volonté de penser contre nous-mêmes.
On est le 26 juillet et tu as aujourd’hui 60 ans. Joyeux anniversaire, Kevin ! Nous ne sommes pas nombreux à être ici ce soir autour de toi, dans le ranch que tu as loué pour avoir la paix au cœur du désastre. Je crois voir ton vieux pote Bill Clinton à moitié caché derrière une statue d’ivoire représentant ton idole Jack Lemmon, mais la nuit est tombée et c’est peut-être un sosie. Nous, tes vieux amis du club des FWM (1), on aimait ta sublime maison de Los Feliz, à deux pas des Hollywood Hills. Les plus anciens ont connu ta baraque new-yorkaise de Tribeca, pas très loin de celle où allait atterrir le Français, là, Strauss Something. Pourquoi as-tu revendu celle de Los Feliz quelques mois avant les premières accusations ? Onze millions de dollars, certes. Mais de l’argent, tu n’en manques pas. Tu nous as dit que tu en avais assez, que ta vie avait changé…
Avait changé, ou allait changer ? On ne m’empêchera pas de penser que tu t’es débarrassé de ce merveilleux yacht de style romain parce que tu sentais venir la tempête. A Hollywood, c’est comme ça : la roche tarpéienne est proche du Capitole. Rien n’a vraiment changé depuis le code Hays et depuis McCarthy. Si les critères moraux varient, l’ordre de fer demeure, et il continue de swinguer avec les intérêts.
Au fait, ne t’inquiète pas : comme tu l’as demandé, ce soir, tous les portables sont éteints et il est interdit de filmer. Chacun de nous sait que la technique nous a presque tous rendus traîtres. C’est moi le veinard qu’on a chargé du discours à l’heure du cake, près de la piscine dans laquelle flotte, tu l’as peut-être remarqué, un cadavre à ton effigie : cette poupée gonflable, créée pour toi par Murakami, c’est notre cadeau collectif, à nous, les gars du FWM. L’autre cadeau vient de la justice américaine. Dois-je le rappeler aux convives ? Il y a neuf jours, les poursuites contre toi pour «agression sexuelle» et «attentat à la pudeur», dans l’Etat du Massachusetts, ont été abandonnées. Bien sûr, rien n’est fini. Tu es accusé d’autres turpitudes. Certaines datent du temps où tu dirigeais le théâtre Old Vic, à Londres. D’autres sont plus anciennes encore. Dans l’une d’elles, tu avais 26 ans. Tu dis que tu ne t’en souviens pas… Où est le vrai, où est le faux ? Je me demande qui a la mémoire la plus longue et qui, la plus intéressée. Tes avocats, en attendant, se régalent. Depuis, Ridley Scott t’a sorti d’un film en cours de tournage, Netflix, de la dernière saison de House of Cards, série dont tu faisais la puissance et la gloire. Ton agent t’a quitté. J’en passe, et des bien pires. On te voit en tablier à la cuisine sur une vidéo où tu te défends assez maladroitement, je me dois te le dire, en t’adressant au public comme le ferait Iago, ton modèle avec Richard III. Tous deux ont inspiré ta composition de Francis Underwood, le président des Etats-Unis que tu as si parfaitement incarné.
C’est normal, tu es shakespearien : le bien et le mal, le comique et le tragique, la séduction et l’abjection, tu les mêles et tu les chauffes à blanc en quelques gestes, quelques regards, quelques mots. Mais, franchement, quelle idée de t’adresser aux réseaux sociaux comme si tu étais Francis Underwood, autrement dit un coupable et un manipulateur de génie. Tu donnes à ceux qui veulent t’interdire d’apparition la justification qu’ils attendent : la confusion morale entre l’homme et l’acteur. Dans l’immédiat, pourtant, joyeux anniversaire, Kevin ! L’affaire du Massachusetts, après tout, était la seule inculpation en cours. Je rappelle à ceux qui ont la main leste, prenez-en de la graine, que dans un bar tu aurais mis la tienne sur la bite (pardonnez-moi le mot, mais après tout il s’agissait d’un geste, sinon prouvé, du moins trivial) d’un garçon de 16 ans. Celui-ci aurait filmé le geste, la jeunesse a bien du réflexe, puis il aurait envoyé la vidéo par SMS à son amie, avec des commentaires qu’on ignore. Il n’en fallait pas plus aux réseaux sociaux pour t’accuser de pédophilie. Entre-temps, tu as… quel est le mot : «dit» ? «révélé» ? «admis» ? «avoué» ? - que tu avais été longtemps bisexuel, que finalement tu étais gay. Précisions inutiles. De toute façon, ceux qui t’ont jugé coupable avant tout procès ne te pardonneront jamais de l’être, ni de ne pas l’être.
Le portable de la victime présumée, lui, a disparu. On la soupçonne d’avoir effacé des messages. Pan sur la bite ! Kevin, tu incarnes le paradoxe du comédien, mais à l’envers. Pour Diderot, un comédien doit être étranger à ses rôles, ne rien ressentir ou presque. Toi, tu es le neveu de Rameau, en scène et hors de scène. Tes grands rôles sont si puissants qu’ils semblent avoir contaminé ta vie. Est-ce vrai ? Est-ce un fantasme ? Un peu les deux ? Te reproche-t-on obscurément d’avoir donné tant de plaisir avec tant de mal ? Chacun a sa réponse. Cela ne fait pas de toi un innocent ; mais cela ne fait toujours pas de toi un coupable. Je ne sais pas si le metteur en scène Paul Schrader est ici ce soir. Mon discours l’accueille avec bienveillance, même si je vais le critiquer. C’est l’un des rares à t’avoir publiquement défendu en disant : «Tout art est criminel. Le punir en tant qu’artiste ne fait que diminuer l’art.» J’appellerais ça la défense Georges Bataille (ou Jean Genet, ou Oscar Wilde). Ce n’est pas, ou ce n’est plus, la meilleure défense possible. Je sais bien que Schrader ne voulait pas dire qu’on peut justifier un crime par une œuvre. Il voulait plutôt dire qu’on ne peut accuser l’acteur de crimes commis par l’homme. Ça me paraît juste mais, par les temps sans nuances qui courent, cette défense est devenue incompréhensible.
Dans tes grands rôles, tu as en effet incarné comme personne tantôt des hommes qui jouissent du crime, tantôt des hommes qui le commettent pour obtenir ce qu’ils veulent, et, en tous les cas, de merveilleux acrobates en eaux troubles. Le grand public peut nommer les marches de ton accès à ce paradis des enfers : Usual Suspects (1995), Seven (1995), L.A. Confidential (1997), American Beauty (1999), et, naturellement, de 2013 à 2017, la série House of Cards. Une expression résume ton espèce de grâce négative : tu as le charme noir de l’ambiguïté. Prenons la dernière scène de Usual Suspects : ayant joué à l’intérieur du film l’escroc minable, boiteux et manipulé devant les flics, tu ressors libre et, sur le trottoir, peu à peu, tu cesses de boiter, te redresses et montes, triomphant, dans la voiture qui l’attendait. Le génie du mal, celui qui manipulait tout depuis le début, à commencer par le spectateur, c’était toi. Oui, Kevin, il y a toujours eu dans tes grands rôles une porte de sortie offerte au mal. Chez la plupart, elle est étroite : ça les rassure sur eux-mêmes. Tu l’as joyeusement ouverte.
(1) «Mâles blancs infréquentables», libre traduction de l’anglais Freak White Males (FWM).
LIBÉRATION