mardi 16 octobre 2018

Hans Christian Andersen / La malle volante





La malle volante
Hans Christian Andersen


Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait un skilling', c'est qu'il savait gagner un daler. Voilà quelle sorte du marchand c'était - et puis, il mourut.

Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait chaque nuit au bal masqué, confectionnait des cerfs-volants avec des riksdalers de papier, et faisait des ricochets sur la mer avec des pièces d'or à la place de pierres plates. A ce train, l'argent filait vite... A la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre.

Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une vieille malle en lui disant: Fais tes paquets!

C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y mit lui-même.

Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait voler.

C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait fait une belle culbute! Grand Dieu! ... et puis, il arriva au pays des Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches,

Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut dire C'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants - la rosée - toute la journée le soleil quand il brillait - et les oiseaux pour nous raconter des histoires.

Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillages n'étaient vêtus que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande révolution: notre famille fut dispersée.

Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.

- Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! je pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux - il a des idées terriblement avancées, vous savez!

- Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.

Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus haut rang. -Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une soirée de simple causerie. je commencerai. Racontons quelque chose que chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.

- Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois ...

- Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que nous Baignerons cette histoire!

Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze jours.

Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle; il y a quelque chose de si propre dans votre récit.

- Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit bond et l'on entendit "platch" sur le parquet.

Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: "Si je le couronne aujourd'hui, il me couronnera demain." Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.

Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce spectacle.

- Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.

- Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.

C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des maîtres.

Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été plongée trop profondément dans l'encrier ce dont elle tirait grande vanité.

- Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.

- Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique? J'en fais juge le panier à provisions.

- Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place! je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.

Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.

A cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent muets. Personne ne broncha plus, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui ne fut conscient de ses possibilités et de sa distinction.

- Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une soirée très gaie.

La servante prit les allumettes et les gratta. Comme elles crépitaient et flambaient!

- Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières. Quel éclat! Quelle lumière

Ayant dit, elles s'éteignirent.

- Quel charmant conte, dit la reine. je croyais être à la cuisine avec les allumettes. Oui, tu auras notre fille.

- Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.

Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.

Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient "Bravo! " et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!

Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien, pensa le fils du marchand.

Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les airs.

Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!

Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser la princesse.

Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:

- Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice.

Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous l'avaient vivement appréciée.

- J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux brillants comme, des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.

- Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort agréable! - et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.

Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne pouvait plus se présenter devant sa fiancée.

Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires, mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.




Contes d'Andersen




lundi 15 octobre 2018

Hans Christian Andersen / Le jardin du paradis


Hans Christian Andersen

Le jardin du paradis




Il y avait une fois un fils de roi qui possédait une quantité innombrable de beaux livres. Il pouvait y lire et admirer, grâce à de superbes images, tout ce qui s'était passé dans le monde. Mais, tout en donnant des renseignements sur tous les peuples et tous les pays, ces livres ne contenaient pas un mot sur le lieu où se trouve le jardin du Paradis, et c'était lui surtout qu'il importait au prince de connaître.



Lorsqu'il était encore enfant, sa grand'mère lui avait raconté que, dans le jardin du Paradis, chaque fleur était un gâteau délicieux, et que de leur poussière on tirait un vin exquis. Sur l'une était écrite l'histoire, sur l'autre la géographie, ou bien les règles de l'arithmétique, de sorte qu'on n'avait qu'à manger des gâteaux pour apprendre sa leçon. Plus on en mangeait, plus on s'instruisait.

En ce temps-là, l'enfant croyait à tous ces contes; mais, à mesure qu'il grandissait de corps et d'esprit, il comprit que le jardin du Paradis devait renfermer bien d'autres merveilles.

« Oh! pourquoi, disait-il, Ève a-t-elle cueilli le fruit de l'arbre de la science? Pourquoi Adam a-t-il mangé ce fruit défendu? Si j'avais été à sa place, cela ne serait pas arrivé; jamais le péché n'aurait pénétré dans le monde. »

Voilà ce qu'il disait alors, et ce qu'il répétait encore à l'âge de dix-sept ans. Le jardin du Paradis occupait toutes ses pensées.

Un jour, il alla se promener tout seul dans la forêt, car il aimait la solitude. La nuit survint et les nuages s'amoncelèrent. Bientôt tomba une pluie si forte que tout le ciel semblait une cataracte. Il régnait une obscurité telle qu'on n'en voit de pareille qu'au fond d'un puits au milieu de la nuit. Tantôt le prince glissait sur l'herbe mouillée, tantôt il tombait sur les pierres aiguës dont le sol était hérissé. Trempé jusqu'aux os, il fut obligé de grimper sur de gros blocs recouverts d'une mousse épaisse et ruisselante. Il allait tomber évanoui de fatigue, lorsqu'il entendit un bruit étrange, et aperçut devant lui une grande caverne éclairée par un feu qui aurait pu rôtir tout un cerf; et, en effet, attaché à la broche par les cornes, un superbe cerf y tournait lentement entre deux sapins abattus. Une femme âgée, mais grande et forte, qui ressemblait à un homme déguisé, était assise devant le feu et y jetait de temps en temps un morceau de bois.

« Approche, dit-elle, et mets-toi là pour sécher tes vêtements.

- Quel courant d'air il fait ici! dit le prince en s'étendant à terre.

- Ce sera bien pis lorsque mes fils seront rentrés. Tu es ici dans la caverne des Vents, et mes fils sont les quatre Vents du monde. Me comprends-tu?

- Explique toi plus clairement. Que font tes fils?

- Il est difficile de répondre à une sotte question. Mes fils travaillent pour leur compte; ils jouent au volant avec les nuages là-haut. »

Et elle montra le ciel.

« Bien! dit le prince; mais vous parlez durement, et vous n'avez pas l'air doux des femmes que j'ai connues jusqu'ici.

- C'est qu'elles n'ont pas besoin d'en prendre un autre; quant à moi, il me faut être rude pour tenir mes garçons en respect, et je sais les dompter, quoiqu'ils aient de mauvaises têtes. Regarde ces quatre sacs suspendus au mur; mes fils les craignent autant que les autres enfants craignent les verges placées entre la glace et la cheminée. Je sais les faire plier, vois-tu! et, quand il me plaît, je les enferme dans le sac, où ils restent jusqu'à ce que je trouve bon de les relâcher. Mais en voici un qui rentre. »

C'était le Vent du Nord; il revenait accompagné d'un froid glacial. De gros grêlons tombaient à terre et des flocons de neige tourbillonnaient dans la caverne. Ce Vent était vêtu d'une culotte et d'une veste de peau d'ours; un bonnet en peau de chien de mer se rabattait sur ses oreilles; de longs glaçons pendaient à sa barbe, et les grêlons pleuvaient de dessous le col de sa veste.

« Ne vous approchez pas du feu tout de suite, dit le prince, vous risqueriez d'attraper des engelures au visage et aux mains.

- Des engelures! répéta le Vent du Nord en riant aux éclats; des engelures! rien ne me fait plus de plaisir. Mais qui es-tu, blanc-bec, toi qui oses pénétrer dans la caverne des Vents?

- C'est mon hôte, dit la vieille, et si tu n'es pas content de cette explication, prends garde au sac! Tu me connais, je pense! » À ces mots le Vent du Nord cessa ses questions et commença à raconter d'où il venait et comment il avait passé son temps depuis tout un mois.

« J'arrive, dit-il de la mer polaire; j'ai séjourné dans le pays des ours avec les Russes qui pêchent les morses. Je m'étais endormi sur le gouvernail lorsqu'ils doublèrent le cap Nord. Parfois, à mon réveil, l'oiseau des tempêtes passait sous mes jambes: c'est un oiseau bien bizarre, qui donne un coup d'aile rapide, se lance en avant et puis reste étendu sans mouvement.

- Épargne-nous les détails, dit la mère, et parle-nous du pays des ours.

- C'est un pays magnifique; quel beau plancher pour danser! uni comme une assiette. On y voit de la neige à moitié fondue avec un peu de mousse, des pierres aiguës et des carcasses de morses et d'ours blancs qui ressemblent à des bras et à des jambes de géants. On dirait que la chaleur du soleil n'a jamais pénétré jusque-là. Après avoir d'un souffle éloigné les brouillards, j'aperçus une maison construite avec les débris d'un navire, et couverte de peaux de morses. Sur le toit grognait un ours blanc. Puis je me rendis au rivage, où je m'amusai à regarder les nids d'oiseaux dont les petits encore nus commençaient à crier. Je soufflai à la fois dans mille de ces gosiers et leur appris ainsi à fermer le bec. Plus loin se roulaient les morses avec leurs têtes de porc et leurs dents longues d'une aune.

- Tu racontes bien, mon garçon, dit la mère, l'eau me vient à la bouche en t'écoutant.

- On commença la pêche. Les harpons furent jetés dans les flancs d'un morse, et un jet de sang fumant s'éleva sur la glace. Alors je pensai à mon rôle; je me mis à souffler et j'ordonnai à mes troupes, les hautes montagnes de glace, de marcher contre les bateaux pêcheurs. Quel tumulte alors! comme on criait, comme on sifflait! mais je sifflais plus fort qu'eux. Ils furent obligés de débarquer sur la glace les morses tués, les caisses et tous les agrès. Ensuite je secouai sur eux les flocons de neige, et je les fis cingler vers le Sud. Ils ne retourneront jamais au pays des ours.

- Que de mal tu as fait! dit la mère des Vents.

- Les autres raconteront ce que j'ai fait de bien. Voici mon frère de l'Ouest qui arrive; il est le meilleur de tous, il sent la mer et apporte toujours une fraîcheur délicieuse.

- Est-ce le petit Zéphyr? demanda le prince.

- Oui, c'est Zéphyr, mais il n'est pas si petit. Autrefois c'était un joli garçon; aujourd'hui il est bien changé. »

Zéphyr ressemblait à un sauvage; il portait un bourrelet pour se garantir la tête, et tenait à la main une massue de véritable acajou coupée dans les forêts de l'Amérique.

« D'où viens-tu? demanda la mère.

- Des forêts désertes où les lianes épineuses forment une haie entre chaque arbre, où le serpent aquatique se roule dans l'herbe humide, et où l'homme est de trop.

- Que faisais-tu là?

- Je regardais le fleuve qui jaillit du roc se changer en poussière et monter dans les nues pour y former l'arc-en-ciel. J'ai vu le buffle sauvage emporté par le torrent: une bande de canards le suivait sur l'eau, mais ils prirent leur vol en arrivant aux cataractes, tandis que lui fut entraîné au fond. Quel beau spectacle! Transporté de joie, je soufflai une tempête avec tant de force que les vieux arbres furent déracinés et livrés au vent comme des feuilles.

- Et tu n'as pas fait autre chose?

- J'ai fait des culbutes dans les savanes, j'ai caressé les chevaux sauvages et abattu les noix des cocotiers. Oh! j'en aurais à raconter, mais il ne faut pas toujours tout dire. N'est-ce pas, vieille? »

Et il embrassa si tort sa mère qu'il faillit la renverser. En vérité, c'était un garçon bien sauvage.

Alors entra le Vent du Sud avec le turban et le manteau flottant du Bédouin.

« Qu'il fait froid ici! dit-il; et il jeta du bois dans le feu. On sent bien que le Vent du Nord est arrivé le premier.

- Il fait assez chaud ici pour rôtir un ours blanc, répliqua le Vent du Nord.

- Ours blanc toi-même! répondit le Vent du Sud.

- Tenez-vous tranquilles, ou je vous fourre dans le sac! s'écria la vieille. Voyons, assieds-toi sur cette pierre, et dis-nous où tu es allé.

- En Afrique, ma mère, répondit le Vent du Sud. J'ai été à la chasse aux lions avec les Hottentots dans le pays des Cafres. L'herbe qui pousse dans les plaines ressemble à des oliviers. Une autruche m'a défié à la course, mais je suis plus leste que l'autruche. Ensuite, j'arrive au désert, où le sable jaune vous produit l'effet du fond de la mer. Une caravane vint à passer, elle tua son dernier chameau pour apaiser sa soif; mais l'animal ne renfermait qu'une bien petite provision d'eau. Le soleil brûlait la tête des voyageurs, et le sable leur grillait les pieds. Le désert s'étendait à l'infini. Alors, me roulant dans le sable fin et léger, je le fis tourbillonner en colonnes rapides. Quelle danse! c'était curieux à voir. Le dromadaire s'arrêtait effrayé; le marchand, enveloppant sa tête de son cafetan, se prosternait devant moi comme devant Allah, son Dieu. Maintenant ils sont tous enterrés, et une pyramide de sable s'élève au-dessus de leurs corps; mais je n'ai qu'à souffler dessus pour que le soleil blanchisse leurs os, et les voyageurs verront que d'autres hommes les ont précédés dans cet endroit. Sans cela, ils ne le croiraient jamais.

- Tu n'as fait que du mal, dit la mère; marche vite dans le sac! »

Et aussitôt elle saisit le Vent du Sud par le milieu du corps et le fourra dans le sac. Il se roula par terre avec rage; mais elle s'assit dessus, et force fut au rebelle de se tenir tranquille.

« Vous avez là des fils intrépides, dit le prince.

- Intrépides en effet, répondit-elle; mais je sais les contenir. Voici le quatrième qui revient. »

C'était le Vent d'Est, habillé en Chinois.

« Ah! tu viens de ce côté-là, dit la mère; je te croyais au jardin du Paradis.

- Je n'y vais que demain, répondit le Vent d'Est. Demain, il y aura juste cent ans que je n'y suis allé. J'arrive aujourd'hui de la Chine, où j'ai dansé autour de la tour de porcelaine en faisant sonner toutes ses clochettes. Pendant ce temps les fonctionnaires dans la rue recevaient la bastonnade, les bambous se brisaient sur leur dos, quoique ce fussent des gens de la première à la neuvième classe. Cependant ils criaient au milieu des coups: « Nous te remercions notre père et notre bienfaiteur! » Mais ils pensaient tout le contraire, et je faisais de nouveau sonner les clochettes qui chantaient: tzing, tzang, tzu!

- Comme tu es gai! dit la vieille. Il est bon que tu ailles demain au jardin du Paradis; ton éduca- tion s'en ressentira. Bois un bon coup à la source de la sagesse et rapporte-m'en une petite bouteille.

- Je n'y manquerai pas; mais pourquoi as-tu mis mon frère du Sud dans le sac? Il doit me parler de l'oiseau phénix, dont la princesse du jardin du Paradis me demande des nouvelles tous les cent ans, quand je lui rends visite. Ouvre le sac et je t'aimerai bien; je te ferai cadeau de tout le thé dont j'ai rempli mes deux poches, du thé bien vert et bien frais, que j'ai cueilli dans le pays même.

- Soit! à cause du thé, et parce que tu es mon petit chéri, j'ouvrirai le sac. »

Le Vent du Sud fut mis en liberté, tout honteux d'avoir été puni devant un prince étranger.

« Voici une feuille de palmier pour la princesse, dit le Vent du Sud; le vieil oiseau phénix, le seul qui existe au monde, me l'a donnée, et il y a tracé avec son bec toute l'histoire de sa vie. La princesse pourra donc lire cette biographie elle-même. J'ai vu le phénix incendier son propre nid et s'y faire brûler comme la femme d'un Hindou. Quel parfum et quelle fumée ces branches sèches répandaient! Enfin les flammes avaient tout consumé, le vieil oiseau n'était plus que de la cendre; mais son œuf, rouge et brillant au milieu du feu, se fendit avec un grand éclat, et donna passage à son petit, qui est aujourd'hui le roi des oiseaux et le seul phénix du monde. Il a fait avec son bec un trou dans cette feuille de palmier; c'est ainsi qu'il présente ses hommages à la princesse.

- Mangeons maintenant, » dit la mère des Vents.

Et tous s'assirent pour manger le cerf rôti. Le prince se plaça à côté du Vent d'Est, et bientôt tous les deux se lièrent d'amitié.

« Dis-moi un peu, commença le prince, quelle est cette princesse dont vous parlez tant ici, et où est situé le jardin du Paradis?

- Oh, oh! répondit le Vent d'Est, si tu veux y aller, accompagne-moi demain; seulement je dois te faire observer que depuis Adam et Eve aucun homme n'y a mis les pieds. Est-ce que tu ne sais pas cela par la Bible?

- Certainement, dit le prince.

- Lorsqu'ils furent chassés, continua le Vent d'Est, le jardin du Paradis s'enfonça dans la terre, tout en conservant l'éclat bienfaisant du soleil sa douce température et toute sa magnificence. Il sert de résidence à la reine des fées, et il renferme l'île de la Félicité, séjour délicieux où la mort est inconnue. Tu pourras grimper demain sur mon dos, et je t'emmènerai, je crois, sans difficulté. Mais à présent, tais-toi; j'ai besoin de dormir. »

Là-dessus ils s'endormirent tous.

Le lendemain, en s'éveillant, le prince ne fut pas peu surpris de se trouver au milieu des nuages; le Vent d'Est le portait fidèlement sur ses épaules. Ils montèrent si haut, que les forêts, les champs, les fleuves et les lacs ne semblaient plus à leurs yeux qu'une grande carte géographique coloriée.

« Bonjour, dit le Vent d'Est; tu aurais bien pu dormir encore un peu, car il n'y a pas grand'chose à voir dans le pays plat au-dessous de nous, à moins que tu n'aies envie de compter les églises qui ressemblent à des points blancs sur un tapis vert. »

C'est ainsi qu'il appelait les champs et les prairies.

« Je suis bien contrarié, dit le prince, de n'avoir pas fait mes adieux à ta mère et à tes frères.

- Le sommeil t'excuse, » répondit le Vent d'Est en accélérant son vol.

Les branches et les feuilles bruissaient sur la cime des arbres partout où ils passaient; la mer et les lacs s'agitaient, les vagues s'élevaient, et les grands vaisseaux, semblables à des cygnes, s'inclinaient profondément dans l'eau.

À l'approche de la nuit, les grandes villes prirent un aspect bien curieux; les lumières brillaient ça et là, pareilles aux étincelles qui courent encore autour d'un morceau de papier brûlé. Le prince, au comble de la joie, battait des mains; mais le Vent d'Est le pria de se tenir tranquille, sans quoi il risquerait de tomber et de rester accroché à la pointe d'un clocher.

L'aigle vole facilement au-dessus des forêts noires, mais le Vent d'Est volait encore avec plus de légèreté. Le Cosaque sur son petit cheval agile dévore l'espace, mais le prince galopait encore plus vite.

« Maintenant tu peux voir l'Himalaya, dit le Vent d'Est, la plus haute montagne de l'Asie. Bientôt nous serons arrivés au jardin du Paradis. »

Ils tournèrent leur vol du côté duMidi,et bientôt le parfum des épices et des fleurs monta jusqu'à eux. Le figuier et le grenadier poussaient d'eux-mêmes, et la vigne sauvage portait des grappes bleues et rouges. Nos deux voyageurs descendirent et se couchèrent sur le gazon moelleux où les fleurs saluaient le Vent comme pour lui dire: « Sois le bienvenu. »

« Sommes-nous dans le jardin du Paradis? demanda le prince.

- Pas encore; mais bientôt nous serons rendus. Vois-tu cette muraille de rochers et cette grande caverne devant laquelle les branches de vigne forment des rideaux verts? Il nous faudra passer par là. Enveloppe-toi bien dans ton manteau; car ici le soleil brûle, mais quelques pas plus loin il fait un froid glacial. L'oiseau qui garde l'entrée de la grotte reçoit sur une de ses ailes, étendue en dehors, les chauds rayons de l'été, et sur l'autre, déployée en dedans, le souffle froid de l'hiver. »

Ils pénétrèrent dans la caverne. Ouf! comme il y faisait un froid glacial! mais cela ne dura pas longtemps. Le Vent d'Est étendit ses ailes, qui brillèrent comme des flammes et éclairèrent l'intérieur de la caverne. Au-dessus de leurs têtes étaient suspendus de gros blocs de pierre aux formes bizarres, d'où suintaient des gouttes d'eau étincelantes. Le passage était tantôt si étroit qu'il fallait ramper sur les mains et sur les genoux, tantôt si large qu'on se croyait en plein air. On eût dit des chapelles funèbres avec des orgues muettes et des drapeaux pétrifiés.

« Il faut donc passer par le chemin de la mort pour arriver au Paradis? » demanda le prince.

Mais le Vent d'Est, sans répondre, fit un signe de la main et montra une magnifique lumière bleue qui brillait du côté où ils se dirigeaient. Les blocs de pierre se transformèrent peu à peu en brouillard, et ce brouillard finit par devenir aussi transparent qu'un nuage blanc et mince, éclairé par la lune. Nos voyageurs se trouvaient dans une atmosphère douce et délicieuse comme celle des montagnes, parfumée comme celle d'une vallée de rosiers.

Il y coulait une rivière transparente comme l'air, remplie de poissons d'or et d'argent. Des anguilles rouges comme la pourpre faisaient jaillir des étincelles bleuâtres en se jouant au fond des eaux; les larges feuilles des roses marines brillaient des couleurs de l'arc-en-ciel; la fleur elle-même était une flamme rouge et jaune alimentée par l'eau, comme une lampe par l'huile. Un pont de marbre taillé avec tout l'art et toute la délicatesse des dentelles et des perles conduisait à l'île de la Félicité, où fleurissait le jardin du Paradis.

Le Vent d'Est prit le prince dans ses bras pour le faire passer, tandis que les fleurs et les feuilles entonnaient les plus belles chansons de son enfance. Étaient-ce des palmiers ou de colossales plantes aquatiques qui poussaient là? Jamais le prince n'avait vu arbres aussi beaux ni aussi vigoureux. On y admirait de longues guirlandes formées par des plantes étranges entrelacées, telles qu'on les trouve seulement peintes en couleur et en or sur les marges des anciens livres de prières ou autour des lettres initiales. C'étaient de bizarres collections d'oiseaux et de fleurs. Tout près de là se tenaient une foule de paons avec leurs queues brillantes et déployées; mais le prince en les touchant vit que c'étaient d'énormes feuilles aux couleurs éblouissantes.

Le lion et le tigre, apprivoisés comme de petits chats, jouaient dans les haies vertes et parfumées; le ramier, resplendissant comme une perle, frappait de ses ailes la crinière du lion, et l'antilope, ailleurs si craintive, regardait tranquillement et avec envie les jeux des autres animaux.

Voici la fée du Paradis qui arrive; ses vêtements rayonnent comme le soleil, son visage sourit avec la tendresse d'une mère qui admire son enfant chéri. Elle est jeune et belle, et accompagnée d'une troupe de jeunes filles portant chacune une brillante étoile dans les cheveux.

Le Vent d'Est lui donne la feuille de l'oiseau phénix, et la fée, transportée de joie, prenant le prince par la main, l'introduit dans son château, dont les murs semblent tapissés de feuilles de tulipes bigarrées, et dont le plafond, d'une hauteur incommensurable, n'est qu'une grande fleur rayonnante.

Le prince, s'étant approché d'une fenêtre, aperçut l'arbre de la science avec le serpent, et non loin de là, Adam et Ève.

« N'ont-ils pas été chassés? » demanda-t-il.

La fée sourit et lui expliqua comment le temps avait imprimé une image sur chaque carreau, et comment ses images, bien différentes des peintures ordinaires, étaient douées de la vie. Les feuilles des arbres y remuaient, les hommes allaient et venaient, comme dans une glace; oui, tous les événements de ce monde se reflétaient ainsi dans les vitres en tableaux animés, que le temps seul avait pu produire. Le prince y vit aussi le rêve de Jacob, l'échelle touchant le ciel, et les anges répandus sur les degrés avec leurs ailes ouvertes.

Arrivé dans une autre salle grande et élevée dont les murs semblaient transparents, il se trouva entouré de mille figures, toutes plus belles les unes que les autres. C'étaient les bienheureux, qui souriaient et chantaient en confondant leurs voix dans une immense harmonie. Les figures du cercle le plus élevé paraissaient aussi petites que le moindre bouton de rose figuré sur le papier comme un point coloré. Au milieu de cette salle se dressait un grand arbre dont les branches portaient des pommes d'or grosses et petites, scintillant parmi les feuilles vertes. C'était l'arbre de la science. Chaque feuille laissait tomber une goutte de rosée rouge et brillante comme une larme de sang.

« Montons en bateau, dit la fée, nous nous rafraîchirons sur l'eau légèrement agitée; le bateau s'y balance sans avancer, tandis que tous les pays du monde passent devant nos yeux. »

Que le mouvement du rivage était étrange! Le prince vit défiler les hautes Alpes couvertes de neige, avec leurs nuages et leurs sapins noirs; le cor sonnait mélancoliquement, et les bergers chantaient dans le vallon. Ensuite les bananiers étendirent leurs longues branches jusqu'à la barque; des cygnes noirs nagèrent sur l'eau; les animaux et les fleurs les plus bizarres se montrèrent sur la rive. C'était la Nouvelle-Hollande, la cinquième partie du monde, qui passait en présentant la perspective de ses montagnes bleues. On entendait les chants des prêtres, et on voyait danser les sauvages au son du tambour et des tubes d'os. Vinrent ensuite les pyramides d'Égypte, touchant aux nues; des colonnes et des sphinx renversés, à moitié enfouis dans le sable. Puis apparurent les aurores boréales des pays du pôle c'étaient des feux d'artifice sans pareils. Le prince était ravi au delà de toute expression; il vit cent fois plus de merveilles que nous ne pouvons en énumérer ici.

« Pourrai-je toujours rester ici? demanda-t-il.

- Cela dépend de toi, répondit la fée. Si tu ne te laisses pas séduire, comme Adam, par ce qui est défendu, tu pourras y demeurer éternellement.

- Je ne toucherai pas aux pommes de l'arbre de la science, dit le prince; il y a ici mille autres fruits aussi beaux qu'elles.

- Éprouve-toi toi-même, reprit la fée, et, si tu ne te sens pas assez fort, repars avec le Vent d'Est qui t'a amené. Il va nous quitter pour cent années. Toutes ces années-là, si tu restes, ne te paraîtront pas plus longues que cent heures; cela suffira bien pour la tentation et le péché. Chaque soir, en te laissant, je te crierai: « Suis-moi! » Je te ferai signe de la main, et tu devras rester en arrière; autrement tes désirs grandiraient à chaque pas. Tu visiteras la salle où se trouve l'arbre de la science; je dors sous ses branches parfumées; je t'appellerai, mais si tu t'approches, le Paradis s'engloutira sous la terre, et tu l'auras perdu pour jamais. Le vent terrible du désert sifflera autour de ta tête; une pluie froide et piquante dégouttera de tes cheveux; la peine et la misère deviendront ton partage.

- Je reste, » dit le prince.

Le Vent d'Est l'embrassa, et dit: « Sois fort dans cent ans nous nous reverrons. Adieu, adieu

Puis il étendit ses larges ailes, qui brillaient comme les éclairs en automne, ou comme l'aurore boréale par un hiver rigoureux.

« Adieu, adieu! » répétèrent toutes les fleurs et tous les arbres.

Des files de cigognes et de pélicans s'élevèrent dans les airs et accompagnèrent le Vent d'Est comme des rubans flottants, jusqu'aux limites du jardin.

« Nous allons commencer nos danses dit la fée, et, à l'heure où le soleil se couche, je me pencherai vers toi, et je te dirai: « Viens avec moi. » Prends bien garde de m'écouter! Tu subiras cette épreuve tous les soirs pendant cent ans; mais chaque jour tu deviendras plus fort pour résister à la tentation, et à la fin, tu n'y penseras plus. Ce soir c'est la première épreuve; te voilà averti. »

Et la fée le conduisit dans une grande salle construite avec des lis d'une blancheur transparente, les filaments jaunes de chaque fleur formaient une petite harpe d'or qui rendait des sons enchanteurs. Des jeunes filles belles et gracieuses, vêtues de crêpes onduleux, se livraient à la danse et chantaient en même temps les délices de leur existence et toutes les merveilles du jardin du Paradis, qui doit fleurir éternellement.

Le soleil descendait à l'horizon, et le ciel prenait une teinte d'or rougeâtre qui donnait aux lis l'éclat des roses.

Les jeunes filles présentèrent au prince un vin mousseux qu'il but avec délices. Le fond du salon s'ouvrit et l'arbre de la science se montra au jeune homme dans un tel éclat que ses yeux en furent éblouis.

Un chant doux et harmonieux comme la voix de sa mère se fit entendre, et il semblait dire: « Mon enfant, mon cher enfant!

Alors la fée l'appela; et le prince vola vers elle, oubliant sa promesse dès le premier soir. Cependant, en approchant de l'arbre, il eut un moment d'hésitation: mais il en triompha bien vite.

« Il n'y a pas de péché, se dit-il, à suivre la beauté pour l'admirer. J'ai encore assez d'empire sur moi pour ne pas enfreindre sa défense. »

La fée tira à elle quelques branches de l'arbre, et, un moment après, elle se trouva cachée entièrement

« Je n'ai pas encore péché dit le prince, et je n'ai pas l'intention de le faire. »

À ces mots il écarta les branches. La fée dormait déjà, elle souriait en rêvant; mais, comme il se penchait vers elle, il vit des larmes dans ses yeux.

« Ne pleure pas à cause de moi, être admirable! souffla-t-il; ce n'est que maintenant que je comprends la félicité du Paradis! Elle coule dans mon sang, elle envahit ma pensée; je sens dans mon corps terrestre la force du chérubin et sa vie éternelle! Que la nuit pour moi soit éternelle désormais! Une minute comme celle-ci, c'est assez de bonheur. »

Et il essuya de ses baisers les larmes qui coulaient.

En ce moment, un coup de tonnere effroyable éclata; tout s'écroula avec fracas; le prince vit la belle fée et le Paradis merveilleux s'enfoncer peu à peu dans une nuit épaisse, jusqu'à ce qu'enfin ils ne parurent plus que comme une petite étoile dans le lointain. Un froid mortel pénétra tous ses membres, il ferma les yeux et tomba par terre comme inanimé.

Une pluie froide qui mouillait son visage et un vent piquant qui sifflait autour de sa tête le rappelèrent à lui. « Qu'ai-je fait? s'écria-t-il en gémissant; j'ai péché comme Adam; pour moi comme pour lui le Paradis est perdu. »

Et ouvrant les yeux, il vit au loin une étoile qui brillait comme la dernière lueur du Paradis englouti. C'était l'étoile du matin qui apparaissait dans le ciel. Puis, jetant ses regards autour de lui, il se trouva dans la grande forêt, près de la caverne des Vents, et vit leur vieille mère assise à son côté. Elle paraissait en colère, et lui dit d'un ton menaçant: 
« Quoi! déjà le premier soir! Je m'en doutais; si tu étais mon fils, je te mettrais dans le sac.

- Il y entrera! dit la Mort, une grande vieille femme encore vigoureuse, tenant à la main une faux et agitant sur ses épaules deux longues ailes noires. Il sera mis dans un cercueil; mais le moment n'est pas venu. Qu'il voyage encore dans le monde pour expier son péché et devenir meilleur. Puis, lorsqu'il s'y attendra le moins, je reviendrai le mettre dans une caisse noire que je placerai sur ma tête, pour le porter en volant jusqu'à l'étoile qui brille là-haut. Là aussi fleurit le jardin du Paradis, et, si cet homme devient bon et pieux, il y entrera; mais si ses pensées sont mauvaises et son cœur corrompu, il tombera dans cette caisse plus bas que n'est tombé le Paradis, et je n'irai le chercher qu'au bout de mille ans pour l'enfoncer encore plus bas ou pour le faire remonter vers la petite étoile. »




Contes d'Andersen


samedi 13 octobre 2018

Hans Christian Andersen / La pâquerette


La pâquerette
Hans Christian Andersen



Écoutez bien cette petite histoire.


À la campagne, près de la grande route, était située une gentille maisonnette que vous avez sans doute remarquée vous-même. Sur le devant se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte; non loin de là, sur le bord du fossé, au milieu de l'herbe épaisse, fleurissait une petite pâquerette. Grâce au soleil qui la chauffait de ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle s'épanouissait d'heure en heure. Un beau matin, entièrement ouverte, avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait à un soleil en miniature entouré de ses rayons. Qu'on l'aperçût dans l'herbe et qu'on la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle s'en inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délices la chaleur du soleil, et écoutait le chant de l'alouette qui s'élevait dans les airs.

Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un jour de fête, et cependant c'était un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs de l'école, apprenaient leurs leçons, elle, assise sur sa tige verte, apprenait par la beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais elle n'éprouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.

« Je vois et j'entends, pensa-t-elle; le soleil me réchauffe et le vent m'embrasse. Oh! j'aurais tort de me plaindre. »

En dedans de la palissade se trouvaient une quantité de fleurs roides et distinguées; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient. Les pivoines se gonflaient pour paraître plus grosses que les roses: mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec prétention; elles ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pâquerette, tandis que la pauvrette les admirait en disant: « Comme elles sont riches et belles! Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai assister à ce beau spectacle. »

Et au même instant, l'alouette dirigea son vol, non pas vers les pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprès de la pauvre pâquerette, qui, effrayée de joie, ne savait plus que penser.

Le petit oiseau se mit à sautiller autour d'elle en chantant: « Comme l'herbe est moelleuse! Oh! la charmante petite fleur au cœur d'or et à la robe d'argent! »

On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleur. L'oiseau l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pâquerette ne put se remettre de son émotion. À moitié honteuse, mais ravie au fond du cœur, elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de l'honneur qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie; mais les tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant; leur figure rouge et pointue exprimait leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute gonflée. Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu'elles ne pussent parler! Elles lui auraient dit bien des choses désagréables. La petite fleur s'en aperçut et s'attrista de leur mauvaise humeur.

Quelques moments après, une jeune fille armée d'un grand couteau affilé et brillant entra dans le jardin, s'approcha des tulipes et les coupa l'une après l'autre.

- Quel malheur! dit la petite pâquerette en soupirant; voilà qui est affreux; c'en est fait d'elles.

Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pâquerette se réjouissait de n'être qu'une pauvre petite fleur dans l'herbe. Appréciant la bonté de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma ses feuilles au déclin du jour, s'endormit et rêva toute la nuit au soleil et au petit oiseau.

Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses feuilles à l'air et à la lumière, elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant était tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour s'affliger: on l'avait prise et enfermée dans une cage suspendue à une croisée ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté des champs verdoyants et ses anciens voyages à travers les airs.

La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide: mais comment faire? C'était chose difficile. La compassion qu'elle éprouvait pour le pauvre oiseau captif lui fit tout à fait oublier les beautés qui l'entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur éclatante de ses propres feuilles.

Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin; le plus grand portait à la main un couteau long et affilé comme celui de la jeune fille qui avait coupé les tulipes. Ils se dirigèrent vers la pâquerette, qui ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient.

- Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l'alouette, dit l'un des garçons, et il commença à tailler un carré profond autour de la petite fleur.

- Arrache la fleur! dit l'autre.

À ces mots, la pâquerette trembla d'effroi. Être arrachée, c'était perdre la vie; et jamais elle n'avait tant béni l'existence qu'en ce moment où elle espérait entrer avec le gazon dans la cage de l'alouette prisonnière.

- Non, laissons-la, répondit le plus grand; elle est très bien placée.

Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l'alouette.

Le pauvre oiseau, se plaignant amèrement de sa captivité, frappait de ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pâquerette ne pouvait, malgré tout son désir, lui faire entendre une parole de consolation.

Ainsi se passa la matinée.

- Il n'y a plus d'eau ici, s'écria le prisonnier; tout le monde est sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brûlant, j'ai une fièvre terrible, j'étouffe! Hélas! il faut donc que je meure, loin du soleil brillant, loin de la fraîche verdure et de toutes les magnificences de la création!

Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafraîchir un peu. Son regard tomba sur la petite pâquerette; il lui fit un signe de tête amical, et dit en l'embrassant:

- Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici! En échange du monde que j'avais à ma disposition, l'on m'a donné quelques brins d'herbe et toi seule pour société. Chaque brin d'herbe doit être pour moi un arbre; chacune de tes feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah! tu me rappelles tout ce que j'ai perdu!

« Si je pouvais le consoler? », pensait la pâquerette, incapable de faire un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu'à l'ordinaire; l'oiseau s'en aperçut, et quoiqu'il languît d'une soif dévorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un après l'autre, il eut bien garde de toucher à la fleur.

Le soir arriva; personne n'était encore là pour apporter une goutte d'eau à la malheureuse alouette. Alors elle étendit ses belles ailes en les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson mélancolique. Sa petite tête s'inclina vers la fleur, et son cœur brisé de désir et de douleur cessa de battre. À ce triste spectacle, la petite pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir; malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.

Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. À la vue de l'oiseau mort, ils versèrent des larmes et lui creusèrent une fosse. Le corps, enfermé dans une jolie boîte rouge, fut enterré royalement, et sur la tombe recouverte ils semèrent des feuilles de roses.

Pauvre oiseau! pendant qu'il vivait et chantait, on l'avait oublié dans sa cage et laissé mourir de misère; après sa mort, on le pleurait et on lui prodiguait des honneurs.

Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière sur la grande route; personne ne pensa à celle qui avait si tendrement aimé le petit oiseau.




Contes d'Andersen
006
007 Le compagnon de route
008 La petite sirène
009 Les habits neufs de l'empereur
010
011 La pâquerette




samedi 6 octobre 2018

Hans Christian Andersen / La petite fille aux allumettes


Hans Christian Andersen
LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait déjà sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures; un méchant gamin s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait été entièrement écrasée.
Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé; par cet affreux temps, personne ne s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.
Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le festin du soir: c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.
Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant à elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.
L'enfant avait ses petites menottes toutes transies. «Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts? » C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement: le poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la table était mise: elle était couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes: et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme s'éteint.
L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'éteint. L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles: il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.
«Voilà quelqu'un qui va mourir » se dit la petite. Sa vieille grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mère.
- Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.
Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin: c'était devant le trône de Dieu.
Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.

- Quelle sottise ! dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant; c'est qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicité.





Contes d'Andersen


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