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samedi 3 décembre 2022

La bibliothèque Bolaño

 

Roberto Bolaño


La bibliothèque Bolaño

par Pierre Senges
23 septembre 2020 

Comme on ne peut pas s’empêcher d’admirer l’abondance, tels Bouvard et Pécuchet allongés dans un transat pour apprécier la Voie lactée, on mentionne immanquablement, ici ou là, les 1 200 pages de chacun des six volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño (1953-2003). C’est évidemment la preuve de sa fécondité, de sa prodigalité (des offrandes au lecteur), d’une angoisse à l’idée de manquer quelque chose ou d’oublier une parole importante avant de disparaître trop vite. L’exhaustivité d’une compilation justifie la présence côte à côte d’œuvres magistrales et de livres qui le sont moins ; elle nous donne à lire aussi des romans inachevés, ou, pour employer les mots de l’auteur, des écrits provisoires – de toute façon, Roberto Bolaño s’en serait voulu d’être impeccable.


Roberto Bolaño, Œuvres complètes. Volume 2. Trad. de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu. L’Olivier, 1 184 p., 25 €


Sourire de belette

Les deux premiers textes de ce recueil (dépourvu de tout appareil critique) exigent la participation active du lecteur, en l’occurrence son indulgence ; le novice en matière de bolañisme est invité à sauter à pieds joints page 295, là où l’attendent les joies de L’esprit de la science-fiction. L’amateur ou le connaisseur de Bolaño se donnera pour devoir de lire Monsieur Pain, où il trouvera des phrases comme : « Sa réponse, coupante, me parvint à travers une voix de baryton » ou : « Je me contentai de soupirer, en essayant d’imprimer à mon visage un air de sérénité » (il y a encore le magnifique « – Non, non, m’empressai-je de nier », qui a un certain charme).

Ce Monsieur Pain (le livre et le personnage) va et vient dans les rues du Paris de l’immédiat avant-guerre, en noir et blanc, peuplé de Gaston et de Marcelle, où Bolaño fait surgir quelques Latino-Américains, sans doute pour apporter un peu de couleur. Gustave Flaubert reprochait au Victor Hugo de Quatrevingt-treize de faire déambuler des personnages en papier mâché ; les personnages de ce décor à la Trauner ont à leur tour un peu de mal à exister, c’est-à-dire se montrent souvent impuissants à atteindre ce degré d’artificialité ingénieuse et invitante propre aux personnages réussis (de Falstaff à la Verdurin). Bolaño, sous l’égide de Franz Kafka, a peut-être estompé volontairement ses figures ; quoi qu’il en soit, elles flottent, elles sont pléonastiques ou contradictoires – et c’est curieux, elles n’arrêtent pas de sourire : faire sourire ses spectres est une façon de leur donner un peu de chair, faute de mieux (il y a un large sourire page 48, un sourire satisfait page 106, l’ombre d’un sourire page 58 – elle « se dessina sur les lèvres d’un jeune homme » ; on sourit d’un air provocant page 23, d’un air étrange page 26, avec férocité page 62 ; mais le plus admirable de tous est ce sourire « de belette » qui « s’installa sur mon visage », page 74).

On n’aura aucun mal à trouver dans ce Monsieur Pain bon nombre des motifs chers à Roberto Bolaño – cet écrivain débordant ne peut pas ne pas nous les servir, y compris dans ses œuvres les moins fortes. Ici, déjà : l’étrange maladie, bien sûr symbolique, d’un certain Vallejo, la défaillance, la quête et ses obstacles, des couloirs sinistres, les sciences dures opposées à quelque mesmérisme de bistrot, les beuveries suivies d’hallucinations, les rêves, les cauchemars, le nazisme autopsié mais à jamais incompréhensible, les livres (Marcel Schwob) et les investigations d’un solitaire, prenant la forme d’une errance. Ce Paris de boulevards, de zinc, d’Alphonse, de Raoul et de temps pluvieux n’est pas le Mexique, il semble un peu trop étriqué ; les bolañismes apparaissent çà et là par des déchirures.




La vie en rose

Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, écrit en collaboration avec Antoni Garcia (A. G.) Porta, met en scène un couple de Bonnie and Clyde dévitalisés et pas toujours sympathiques, parfois tentés par une certaine bêtise d’époque – quand Bonnie (prénommée Ana) assimile par exemple l’assassinat d’un petit courtier à l’épisode d’une révolution en cours. La cavale catalane des deux amants permet bien sûr (c’est un plaisir prévisible) d’écrire des variations sur les thèmes de la violence, du sexe, de la pauvreté, de la rébellion, de la toxicomanie, au risque d’en faire une suite de motifs conventionnels. On s’en étonne, puis on ne s’en étonne plus : cette balade sauvage écrite à la première personne est étrangement le fait d’un couple aux goûts et aux comportements convenus. Quand le narrateur passe le temps à la cinémathèque de Barcelone, c’est pour y voir Godard et Rivette ; en fuite à Paris, il porte des fleurs sur la tombe de Jim Morrison ; il fait part de pâles fantasmes (« Comme ce serait bon de voyager en voiture d’une côte à l’autre [des États-Unis] avec un programme de rock, et le volume à fond »), et décrit ainsi son idée de « la vie en rose » à Paris : Ana « étudierait le français et ferait le ménage chez les gens du quartier de Passy et moi j’écrirais, sans arrêt !, enfermé dans notre confortable chambre de bonne». Notons au passage cet éloge d’Ana par le narrateur, au tout début de leur rencontre : « Pendant un certain temps, elle a été une bonne maîtresse de maison, quelque chose dont je lui serai reconnaissant tant que je vivrai » – bel exemple de ferveur romantique, typique des préludes. (Ailleurs, il perpétue le lieu commun de l’écrivain voyou : « Ce qu’il a manqué à Miller, c’est d’être braqueur » – on ignore ce que Miller lui aurait répondu ; s’il s’agit d’Henry au lieu d’Arthur, ça pourrait être ceci, en guise d’approbation : « Ce qui ne se passe pas en pleine rue est faux, dérivé, c’est-à-dire littérature ».)

Roberto Bolaño, Œuvres complètes

Comme tous les livres de Roberto Bolaño, ce Conseils… s’écrit sous le patronage de la littérature, entendre par là toute la littérature, représentée dans ces pages par James Joyce et son Ulysse : métonymie manipulée avec sincérité, fougue, maladresse et candeur. Page 150, le narrateur, braqueur de banques et romancier en herbe, fait cet aveu à propos de son roman en cours : « Le joycianisme du personnage […] cachait l’aspect laborieux du roman, le jeu que mon amateurisme allait rendre inévitablement pédant ». À cet instant, le narrateur est d’accord avec Porta, et Bolaño fait preuve de lucidité.

Un autre aveu, page 241 : « Franchement, l’affaire avait cessé de m’intéresser. […] J’en avais assez de tout » ; un autre encore page suivante : « Le problème tenait à mon manque de ténacité, à mon impossibilité d’arriver au fond des choses. En réalité, je ne l’avais jamais fait. […] Ni dans le cinéma ni dans la littérature. Comment je pourrais exiger de moi d’arriver aux dernières conséquences à propos de quelque chose dont je me fous comme de ma première chemise ! » expliquent pourquoi la lecture de ces Conseils est moins électrisante qu’espéré. Et pourquoi les auteurs n’ont pas toujours jugé bon de s’inquiéter des phrases : « [il] a glissé le regard compréhensif avec lequel il avait couvert la jeune fille en direction de l’angle visuel où je me trouvais ». On découvre pourtant au fil des pages des beautés singulières, comme : « J’ai alors aimé Ana, avec autant de froideur et de bien-être, comme si je jouais l’amour ou comme si moi j’avais été quelque chose d’autre, un couteau, par exemple. » Quand ils oublient de jouer aux durs, Porta et Bolaño savent nous tendre un couteau avec une grande délicatesse, en le retardant, après une virgule, et en en faisant un objet fortuit, presque arbitraire, arrivé là pour servir d’exemple parmi d’autres peut-être préférables.

L’œil de la mouche

Avec L’esprit de la science-fiction, l’œil du lecteur s’ouvre plus grand, comme s’est ouvert l’œil de l’auteur pour percevoir ou inventer des détails passagers avant d’en rendre compte – ce qui semble être parfois l’unique but de la littérature. L’œil du narrateur « se reflète sur le cadran du réveil », histoire de conjuguer l’éveil, le jour, avec l’exercice de l’observation. Quelques lignes plus tôt, debout devant la façade d’un immeuble, le même narrateur prend soin de noter : « Plus haut, et plus petites que certaines jardinières, les fenêtres des chambres sur la terrasse » – l’inutilité de cette précision en fait toute la préciosité. Peu nous importe la taille de ces fenêtres, non ? Qu’elles soient plus grandes ou plus petites que Dieu sait quelles jardinières désormais perdues à jamais, qui s’en inquiète ? Bolaño le sait pourtant : l’importance accordée à un tel peu importe relie dans une même noblesse, roturière et provisoire, l’auteur et la communauté de ses lecteurs.

Plus tard, dans un jardin, au commencement de la nuit, il écrit encore : « Il ne restait plus que moi et le bout de ma cigarette » ; et, à propos d’un de ces personnages d’aimables, tendres, brusques jeunes gens participant à cette histoire de bohème mexicaine : « Elle parlait comme si elle se tenait sur la crête de la vague d’où elle pouvait tout voir, bien qu’elle n’y fît pas trop attention à cause de la vitesse et des chutes » – ce n’est pas la dernière fois que Roberto Bolaño associe l’acuité à l’humour et à la fugacité des choses.

Ah, bien sûr, avant d’aller plus loin, il faut résumer l’intrigue (plus tard, on parlera, si on a le temps, de ce qui importe : la forme, à savoir la diversité des formes utilisées par Bolaño pour construire son roman : récit, correspondance fictive avec des écrivains, dialogues sans didascalies, récits de rêves aux allures de monologues, résumés d’autres livres et quelques effets de listes célébrant une bibliothèque universelle). À Mexico, deux jeunes apprentis écrivains exilés du Chili, rejoints par quelques personnages féminins et masculins, écrivent, traînent au lit, font des rencontres amoureuses ou les rêvent ; l’un d’eux est un grand connaisseur de la littérature de science-fiction ; il est aussi question d’une moto et de revues littéraires plus ou moins clandestines envahissant la ville comme une conspiration poétique. Bolaño s’installe enfin avec sa machine à écrire à Mexico, et il s’y sent bien : « Je me dis qu’il ne nous arriverait jamais rien de mal dans cette ville si accueillante. Que c’était près et que c’était loin de ce que le destin me réservait ! Comme ces premiers sourires mexicains sont tristes et transparents dans mon souvenir aujourd’hui. » (Il sera question plus loin de ce Mexique considéré par Bolaño comme « un territoire de fiction », selon la formule de Philippe Ollé-Laprune [1], très bon connaisseur des deux.)

On le voit, les sourires mexicains sont autrement plus vivants que les sourires en pâte à modeler de monsieur Pain. D’ailleurs, on lit : « Seuls étaient réels […] les sourires de Laura […] sourire de météorite, demi-sourire décroissant, sourire insinué, sourire de camarade et de fumée, sourire de couteau dans une armurerie, sourire pensif et sourire qui rencontrait le mien ». Le narrateur prend soin de préciser que ces sourires ne se suivent pas, ce qui serait un effet vulgaire, mais se confondent, seul le regard de l’amoureux étant capable de les distinguer : « l’œil de l’amoureux est comme l’œil de la mouche » – façon biaisée de définir l’œil de l’écrivain.

Couteau à pain

La littérature nazie en Amérique est l’opus magnum de poche de ce volume, on y trouve l’essentiel de l’art de Roberto Bolaño concentré sous une forme maniable, ergonomique, combustible mais lyrique – et étonnamment harmonieuse malgré son sujet. C’est d’ailleurs l’un des exploits de ce texte, parvenir à suggérer le comique, le lyrique, le romanesque de saga familiale, le burlesque même (comme ce solo de timbales offert par des admirateurs à un philosophe imité de Heidegger), en faisant défiler une galerie de crapules. On pourrait décrire cette encyclopédie (classée par genre, avec soin : « Précurseurs et adversaires des Lumières / Poètes maudits / Lettrées et voyageuses ») comme une version tératologique et anthropomorphe des Villes invisibles, ou plus sûrement comme un croisement de l’Histoire universelle de l’infamie de Borges et des Chroniques de Bustos Domecq, satire des fausses audaces artistes signée Borges et Bioy Casares – en supposant la pignouferie littéraire superposée cette fois au délire fascisant. (Certaines entrées de cette encyclopédie parviennent à dévoyer quelques thèmes borgésiens pour en faire le cadre d’une démence ordinaire d’extrême droite.)

Roberto Bolaño, Œuvres complètes

Roberto Bolaño s’y livre à deux de ses grands plaisirs, qui sont deux talents : il rend un hommage, même destructeur, à la littérature, sous forme de catalogue, et il offre au lecteur un bon nombre de tranches de vie, ici découpées avec un couteau à pain, celui qui a des dents (on ajoute à ces deux plaisirs un impératif : faire l’anatomie du corps monstrueux des différents fascismes). Il multiplie les lieux, les époques, les styles, les idiosyncrasies de chacun de ces poètes hitlériens ou romanciers à chemise brune ; il s’accroche aux détails à la manière de Marcel Schwob et de Diogène Laërce, parvenant ainsi à surmonter l’écueil principal de ce genre d’essai, la monotonie.

Des romanciers prolixes, des poètes laconiques, des illuminés, des plagiaires, des écrivains soldats et des poétesses opportunistes ; Ernesto Pérez Masón, le réaliste de La Havane, ennemi juré de Lezama Lima qu’il provoque trois fois en duel (Lezama Lima esquive les trois fois) ; Daniela de Montecristo, « enveloppée d’une aura de mystère », maîtresse de généraux allemands, italiens et roumains, et dont il nous reste un seul livre ; Rory Long, né à Pittsburgh et mort quatorze ans après Roberto Bolaño, à qui Charles Olson aurait appris la différence entre projective verse et non projective verse ; Harry Sibelius, écrivain redondant, né à Richmond et mort à Richmond, comme s’il s’était contenté d’y faire des ricochets, auteur du monumental Le véritable fils de Job, 1 333 pages, « miroir négatif de L’Europe de Hitler, d’Arnold J. Toynbee », qu’il s’acharne à suivre chapitre après chapitre et parfois mot à mot.

Le principal avantage, quand on met ainsi en scène des crapules plus ou moins flambardes, dotées d’un talent plus ou moins prononcé pour la cruauté, c’est de pouvoir jouer toujours avec l’idée d’échec : soit ces personnages de nazillons sont vaincus, soit ils l’emportent et dans ce cas leur triomphe peut toujours être présenté comme la preuve d’un effondrement collectif – pour qui a vu tomber Allende remplacé par un militaire au menton mou, il n’y a pas de motif plus juste. (Ce jeu de qui perd gagne permet d’écrire ceci, à propos d’un certain Willy Schürholz : « Il avait toutes les cartes pour échouer avec éclat : dès ses premières œuvres il est possible de discerner un style… ») On devine Bolaño sûr de lui, mais sans forfanterie, sûr de son sujet, de la forme et de ses moyens ; son aisance est contagieuse, son euphorie aussi ; La littérature nazie en Amérique fait partie des rares livres dont l’existence semble d’emblée une évidence.

Collection de larmes

Des putains meurtrières est un recueil à l’intérieur du recueil ; l’humeur en est sombre et grinçante, d’ailleurs le titre ne promet pas une pastorale façon Devin du village, on a droit plutôt à plusieurs théâtres de la cruauté. Bolaño le dur devenu Bolaño le tendre se permet de tenter le pathétique, parfois heureusement équilibré par un grotesque presque Grand-Guignol (« Le retour », où le mort, comme dans Sunset Boulevard, s’exprime à la première personne), par des effets d’éloignement, un humour à blanc ou une certaine froideur de style. De fait, on pleure beaucoup dans ces nouvelles : page 795, les yeux d’un fasciste « semblent s’emplir de larmes » ; page 757, le jeune homme du film Andrei Roublev pleure comme une fontaine ; dans « Le retour », le narrateur affirme avoir envie de pleurer ou de prier ; le personnage principal de la première nouvelle, surnommé L’Œil, s’effondre en sanglots à la dernière ligne : « ensuite il continua à pleurer sans arrêt ». Le motif se répète jusqu’à ce que Bolaño nous en délivre la clef : « Dans un de ses textes, Bataille dit que les larmes sont la dernière forme de communication. Je me mis à pleurer […] d’une manière sauvage ».

Le Mauricio Silvia de la première nouvelle a beau s’appeler L’Œil, Roberto Bolaño ne fait pas toujours usage de l’œil de mouche de l’amoureux ; dans « Le retour » (qui détourne habilement le sordide du sujet, le viol d’un cadavre, pour en faire un tableau mélancolique et désemparé), le narrateur écrit : « De toute ma vie jamais je n’avais été dans une maison comme celle-là. Elle semblait ancienne. Elle devait coûter une fortune. Question architecture, mes connaissances ne vont guère plus loin » (il confie aussi sa « vanité pour avoir été involontairement l’objet du désir de l’un des hommes les plus célèbres de France »).

Le lecteur jugera peut-être que Bolaño a eu raison de négliger la taille des fenêtres et a bien fait de choisir, dans un bon nombre de ses nouvelles, une écriture utilitaire, comme si elle était lasse et voulait s’effacer derrière son sujet trop amer, une écriture sans les images, les listes ou les grandes envolées qui font sa force. Dans une nouvelle consacrée au football, cette écriture entièrement au service du récit donne ceci : « Au match retour, sur notre terrain, les Italiens obtinrent le nul, zéro à zéro. Ce fut un des matchs les plus bizarres que j’aie joués au cours de ma vie. Tout sembla se dérouler au ralenti, et finalement les Italiens nous éliminèrent. Mais, de manière générale, ce fut une saison plutôt inoubliable. » Au lieu du bizarre et de l’inoubliable, le lecteur devra se contenter cette fois des mots qui les désignent. (Page 820, on trouve également : « Quand je cessai de parler je me tus » – à chacun de voir s’il s’agit d’une négligence des éditeurs ou d’un trait de génie pris de court. Philippe Ollé-Laprune a sans doute raison de parler d’un « sens du décousu », comme si « l’urgence d’écrire était plus importante que l’écriture même ».)

Roberto Bolaño, Œuvres complètes

Un de ses personnages essaie « d’échapper à la violence au risque même d’être pris pour un lâche, mais à la violence, à la véritable violence, personne ne peut échapper » ; un autre, à l’issue d’une « nuit décidément littéraire », comprend « pendant à peine une seconde le mystère de l’art, sa nature secrète » ; Roberto Bolaño est là pour présenter l’un à l’autre.

Grand-route des actes gratuits

Les déboires du vrai policier sont l’opus incertum de ce recueil, on y retrouve l’art de l’inachevé et du décousu évoqué à l’instant : la précipitation artistique de Bouvard et Pécuchet quand ils décident de tout briser, à l’imitation de René Just Haüy, le minéralogiste, pour reconstituer ensuite les morceaux et découvrir la beauté secrète du tout cachée dans ses parties. Il s’agit d’une œuvre posthume, ainsi que nous l’indique l’une des très rares et laconiques indications de l’éditeur ; c’est au lecteur de reconstituer les beaux fragments et de se contenter des restes : le lecteur étant, selon Bolaño, le policier qui cherche à mettre de l’ordre dans ses manuscrits.

Cette fois encore, Roberto Bolaño écrit pour se frotter à une certaine violence puis pour y échapper (il y parvient presque sans le vouloir : « Padilla les regarda avec un sourire qui se voulait ironique mais qui n’était que tendre », et plus loin : « La façon fine qu’avait sa fille de se montrer de mauvais poil l’enchantait ; on dirait une Brésilienne, pensa-t-il, heureux » : même la mauvaise humeur peut devenir une chanson interprétée avec la voix de Jobim). L’écriture classique avec intelligence et savoir-faire ne tarde pas à se déchirer, à se perforer pour se laisser traverser par des dialogues soudains, des images, des monologues, et encore une fois de grands jeux de listes débordant du cadre – par exemple page 1000 : « Pourquoi ai-je traduit les élisabéthains et non Isaac Babel ou Boris Pilniak ? […] Pourquoi ne me suis-je pas glissé comme la Petite Souris Maline entre les fers des Prix Lénine et des Prix Staline et des Coréennes Collectant des Signatures pour la Paix et n’ai-je pas découvert ce qu’il fallait découvrir, ce que seuls les aveugles ne voyaient pas ? Pourquoi n’ai-je pas dit les Russes les Chinois les Cubains sont en train de tout foirer lors d’une de ces réunions tellement sérieuses d’intellectuels de gauche ? […] De quoi culpabiliser alors ? De mon Gramsci, de mon situationnisme, de mon Kropotkine, qu’Oscar Wilde plaçait parmi les meilleurs hommes de la Terre ? ».

L’histoire de ce professeur d’université, veuf, séduit sur le tard par un jeune homme et puis par d’autres, débute à Barcelone et se poursuit en exil en Amérique (une sorte d’exil retour), quand l’institution découvre les peccadilles et décide de se défaire du pécheur, discrètement. Amalfitano quitte la Catalogne pour le Mexique : « le pays de Breton, d’Artaud et de Mayas » – un pays de fantasme, regardé dans un miroir tendu par quelques Français à plumes : le Mexique de fiction dont parle Ollé-Laprune.

Tant pis pour les déboires des uns et des autres (aucun personnage n’est laissé à l’abandon), il restera toujours pour Bolaño et son lecteur la littérature, ou, mieux que la littérature, d’inépuisables quantités de livres, d’inépuisables réserves de noms, de titres, de sous-titres, d’histoires, de styles et d’autres livres à l’intérieur des livres, prétextes à tous ces catalogues typiquement bolañesques qui semblent remplacer l’oxygène quand il lui fait défaut – page 1006, notamment, cette liste de poètes rangés par catégories dignes de Sei Shōnagon : « Celui que vous n’aimeriez pas avoir comme professeur de littérature / Celui qui jouerait le meilleur gangster à Hollywood / Celui avec qui vous aimeriez aller au cinéma » (réponse, pour cette catégorie : Elizabeth Bishop, Berrigan, Ted Hugues, José Emilio Pacheco). Le chapitre 20, intitulé « Ce qu’apprirent les étudiants », est un prétexte pour nous fournir sur un ton de prédicateur plusieurs définitions de ce que l’auteur perçoit être la littérature (« Un livre est un labyrinthe et un désert […] tout système d’écriture est une trahison […] près de chez elle [la véritable poésie] passe la grand-route des actes gratuits ») – définitions débarrassées de toute autorité définitive, sans doute grâce au provisoire, encore lui, dont Bolaño a su faire une force.

Ailleurs, on lit ceci, qui pourrait servir de devise ou de titre : « Heureusement que j’ai pu lire des milliers de livres. »




1. Je le remercie pour ses lumières.



EN ATTENDANT NADEAU


RIMBAUD
Roberto Bolaño / Une vie, une œuvre

vendredi 2 décembre 2022

Bolaño, poète avant tout

 

Roberto Bolaño


Bolaño, poète 

avant tout

par Melina Balcázar
10 mars 2020

Poète avant tout. Ainsi se définissait Roberto Bolaño, comme le montre si pertinemment  le premier volume de ses œuvres complètes en français : plus de 600 pages permettent au lecteur de découvrir cette réinvention de la poésie qui traverse son écriture, même romanesque.


Roberto Bolaño, Œuvres complètes, vol. 1. Trad. de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu. L’Olivier, 1 248 p., 29 €


Il y a en effet de la poésie cachée sous ses romans, mais aussi des romans inachevés dans sa poésie. Car Roberto Bolaño pratiquait la poésie comme une forme hybride, dont l’impureté lui semblait nécessaire à sa survie au XXIe siècle. L’approche transversale adoptée pour cette édition en français – qui n’a pas d’équivalent en espagnol à ce jour – rend bien compte de cette porosité en incluant de surcroît une partie de ses nouvelles – Appels téléphoniques et autres nouvelles – et deux de ses romans courts, Amuleto et Étoile distante. En prenant le relais des éditions Christian Bourgois, cette nouvelle édition en français commence par offrir l’occasion d’une lecture d’ensemble de la poésie de Bolaño, dont une grande partie était demeurée inédite. Seuls deux recueils de poèmes étaient disponibles en français, Trois et Les chiens romantiques, traduits par Robert Amutio, à qui l’on doit la découverte de Bolaño en France [1]. Ces nouveaux textes, qui paraîtront progressivement dans les six volumes prévus, seront traduits par Jean-Marie Saint-Lu.

Roberto Bolaño, Œuvres complètes, vol. 1

Roberto Bolaño © Daniel Mordzinski

Une part essentielle de ce premier volet s’articule donc autour d’un projet conçu par Bolaño vers 1993, L’Université Inconnue, qui devait réunir une grande partie de sa poésie, et fut publié de manière posthume. S’ajoutent d’ailleurs dans ce cadre des poèmes épars, la plupart provenant de ses premières publications au Mexique dans des plaquettes ou des revues, ainsi que les poèmes parus dans des recueils antérieurs non retenus par Bolaño dans L’Université Inconnue. Ce titre, La Universidad Desconocida, est par ailleurs une adresse au lecteur qui, en autodidacte – comme Bolaño lui-même l’était –, devra parcourir ces pages, écrites durant ses années de vie précaire à Mexico et en Catalogne. Par un contact direct, voire un combat, c’est ainsi que Bolaño souhaitait être lu, d’où l’absence d’appareil critique. À nous d’adhérer à sa cause ou de la réfuter, de constituer, à l’instar de l’écrivain chilien, notre propre canon littéraire.

 

À nous d’accepter le défi, car la littérature pour Bolaño était une affaire sérieuse, une question de vie : lecture, écriture et vie ne font qu’un, le noyau qui résiste à la violence de l’histoire, de ses douloureuses répétitions, à l’absence de sens – ce mal absolu qui hantait son œuvre –, à l’oubli. Au fil de ces pages, Bolaño esquisse un autoportrait, ou bien plutôt écrit sa légende, celle de saint Roberto de Troie, chevalier et troubadour : « Ma métrique mes intuitions / ma solitude à la fin de la journée/ (Quelles sont ces rimes ? ai-je dit en tenant l’épée) / Cadeaux qui avancent dans le désert : / vous-mêmes Admirables citoyens de Troie ».

 

Réinventer le lyrisme

On l’a bien compris, tout doit en effet servir la Poésie, aussi bien la prose que la vie elle-même : chez Bolaño, le Poète doit avoir le « courage » de tout quitter pour s’y consacrer et se lancer sur les routes, comme il le dit dès 1976 dans son manifeste infra-réaliste. Cet exil qui lui était si nécessaire ressemblait à une exigence éthique et n’avait rien de nostalgique : « Peut-on avoir la nostalgie d’une terre où l’on a failli mourir ? Peut-on avoir la nostalgie de la pauvreté, de l’intolérance, de la prépotence, de l’injustice ? La cantilène entonnée par des Latino-Américains et aussi par des écrivains d’autres zones appauvries ou traumatisées, insiste sur la nostalgie, sur le retour au pays natal, et j’ai toujours trouvé que c’était un mensonge. » Son exil s’apparentait alors plutôt à une manière d’être toujours étranger, en mouvement perpétuel – tels ses personnages –, de résister à la tentation nationaliste – d’où son rejet de la notion de patrie –, mais surtout au confort d’une position stable qui lui aurait fait perdre son sens critique. Demeuré fidèle à une conception de la poésie comme révolte et subversion, il y trouve la ressource vitale pour traverser le désespoir, l’échec, l’abandon.

Roberto Bolaño, Œuvres complètes, vol. 1

La poésie dit ainsi la mélancolie de ce je qui se dédouble sans cesse, mais sans ce lyrisme « engagé » ou impudiquement pathétique que Bolaño s’est acharné à exorciser dans ses textes. « Mon lyrisme est différent», nous dit-il dans un de ses poèmes, un lyrisme prosaïque, proche de la langue et de la vie de tous les jours, proche de tous ceux qui vivent dans les marges : « les masturbateurs impénitents, les esclaves du sexe, les plaisantins du sexe, les sadomasochistes, les putains, les fétichistes des œdèmes, ceux qui n’en peuvent plus, ceux qui n’en peuvent vraiment plus ». Une imagination à la fois quotidienne et visionnaire donne forme à cette langue oscillant entre la familiarité, l’ex abrupto et l’expression crue de la jouissance sexuelle.

Une poétique de l’inachevé

Ce volume inaugural comprend également d’autres textes – des « ébauches narratives » – retrouvés dans les archives de l’auteur après sa mort, parus précédemment sous le titre Le secret du mal [2], selon l’édition espagnole établie par Ignacio Echevarría, critique littéraire et ami proche de l’auteur. Des textes sur lesquels Bolaño travaillait dans les mois précédant sa mort, inachevés non seulement par les conditions de leur genèse mais plus profondément par cette absence caractéristique de conclusion dans l’écriture de Bolaño. « Cette histoire est très simple mais elle aurait pu être très compliquée. Et aussi : c’est une histoire inachevée, parce que ce genre d’histoires n’a pas de fin », écrit-il au début de cette nouvelle qui donne son titre au recueil en espagnol.

Cet inachèvement est une manière de suggérer au lecteur l’imminence de l’horreur, comme à la fin d’Étoile distante, où l’horreur interrompt les vies des personnages, la ligne d’écriture même. Un roman dont les poètes sont les protagonistes, et où la poésie se fait alors prisme de compréhension du monde au sein de l’enquête visant le poète meurtrier, Carlos Wieder. L’énigme de l’écriture poétique devient ressource narrative, jamais résolue. Comme Bolaño tenait à l’affirmer, la tâche de l’écrivain consiste à « savoir mettre la tête dans l’obscur, savoir sauter dans le vide ».

Mais, tout au long de ce judicieux premier volume de ces Œuvres complètes, Roberto Bolaño manie aussi son arme de prédilection – contre le mal, contre toute solennité morale, contre lui-même : l’humour, ce puissant moyen de désacralisation et d’autodérision. Rien de complaisant dans ce rire qui surgit du pire, mais bien plutôt une manière de (se) maintenir en éveil, de réveiller notre sens critique, parce qu’il nous rappelle qu’il faut rester alerte face aux multiples cauchemars du réel ou de l’art – vicié par l’idéologie — et savoir en lire les signes.



1. Robert Amutio revient sur sa relation avec Bolaño dans sa contribution, « Un poco raro », au dossier consacré à l’auteur chilien par la revue Europe (juin-juillet-août 2018).


2. À l’exception de deux conférences, « Sevilla me mata » et « Derivas de la pesada », figurant aussi dans Entre parenthèses, recueil d’articles et de conférences également établi par Ignacio Echevarría.

EN ATTENDANT NADEAU



jeudi 1 décembre 2022

2666 de Gosselin, au-delà de l’excès

Roberto Bolaño

 

2666 de Gosselin, 

au-delà de l’excès

par Christian Galdón
11 octobre 2016

Avec l’écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003), auteur de 2666, roman posthume tout récemment adapté au théâtre, le plus difficile est de conserver un certain degré de lucidité face au nombre de défigurations qui ont nourri et nourrissent encore ce que l’on peut d’ores et déjà appeler « le mythe Bolaño ». Loin d’apaiser les choses, Julien Gosselin, 29 ans, enfant prodige de la nouvelle dramaturgie française après le succès de l’adaptation des Particules élémentaires de Houellebecq, contribue avec sa fable des temps post-historiques à faire grandir la légende.


Roberto Bolaño, 2666. Mise en scène de Julien Gosselin. Odéon-Théâtre de l’Europe (Berthier) jusqu’au 17 octobre.


À la recherche d’Archimboldi

Le spectateur est prévenu : s’il veut conclure le pacte avec Gosselin et ses acteurs (16 au total) il devra rester assis pendant les onze heures et demie que dure la représentation (deux entractes de 30 minutes inclus). Une fois la première clause du contrat signée, le long voyage commence. La scène s’ouvre sur trois énormes cubes vitrés et du mobilier (canapés, fauteuils, tables) fonctionnel style Le Corbusier (scénographie réussie d’Hubert Colas). Assis face au public, quatre professeurs de littérature allemande, tous de nationalités différentes, discutent de l’œuvre et de la vie de Benno von Archimboldi, écrivain allemand né en 1920 dont on sait très peu des choses. Le rythme des dialogues entre les professeurs est sidérant et fait davantage penser à une enquête policière qu’à un échange entre intellectuels européens. Un topos récurrent chez Bolaño : la littérature est toujours une ligne de fuite insaisissable. Les informations se succèdent, les téléphones sonnent et de nouvelles hypothèses émergent : il paraît que Benno von Archimboldi aurait été vu dans le nord du Mexique, dans les alentours de Santa Teresa, ville inspirée de Ciudad Juarez, l’un des endroits les plus dangereux du monde.

Deux connexions sont rapidement établies : l’une spatiale, entre l’Europe et le Mexique, ce qui donnera lieu à de multiples allers-retours entre les deux continents, à des glissements historiques entre l’Allemagne nazie et un Mexique infernal où la violence et le mal sont à l’ordre du jour. L’autre symbolique : l’Histoire, telle que la présentent Bolaño et Gosselin, deviendra un jeu de stratégie, ou plutôt le scénario d’un combat, celui que la littérature doit mener contre le Mal et contre la folie : on invente, on modifie, on jouera les événements du passé. Les temps post-historiques sont là : un temps après le temps, une Histoire après l’Histoire, un « cimetière de l’année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, les aquosités indifférentes d’un œil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier » comme le dit Auxilio Lacouture dans Amuleto (1999), autre roman de Bolaño.

On est au théâtre, le spectacle de Gosselin vient de commencer. Mais le théâtre, d’une certaine manière, s’arrête là.

Le théâtre-monde de Gosselin

Prenons ces quelques ingrédients narratifs : un professeur de philosophie qui dessine la forme géométrique que prendra sa propre folie ; un journaliste noir américain qui doit couvrir un combat de boxe, et finit par se voir mêlé à la vague de violence qui frappe la ville de Santa Teresa, dans le nord de Mexique ; une femme qui quitte son mari et son enfant pour aller rejoindre un poète interné dans un asile ; des milliers de femmes qui sont violées, mutilées et assassinés brutalement à la sortie de d’une usine ; le témoignage d’une députée qui ignore que son amie fait partie d’un réseau de prostitution ; le jeune écrivain Hans Reiter, spectre d’Archimboldi, dans l’Allemagne nazie, pur élevage de monstres.

Fabriquons maintenant une ambiance, une atmosphère : quelques soirées disco, accompagnées de piquantes scènes de sexe où les jeunes plongent dans une frénésie de drogues et d’alcool. Des prostituées, des homosexuels, des visionnaires. Ajoutons l’omniprésence de la musique techno jouée en live, son rythme énergétique. Complétons le décor avec un peu de lumière blanche, des tubes fluorescents façon Matrix et un grand écran clignotant au dessous de la scène : « Go, Go, Go ! » Allons-y. Mélangez le tout et divisez-le en cinq parties. Le résultat : la fable postmoderne de Julien Gosselin dont la consigne est claire : toujours plus près, toujours plus fort, toujours plus rapide. Appelez cela théâtre-monde, théâtre-récit, odyssée théâtrale, théâtre-fleuve, lac, océan, peu importe, on ressentira toujours l’imprécision, on se verra continuellement dépassés, débordés, choqués par le geste (ou plutôt l’effet) impressionniste de Gosselin. Ainsi dit-il dans un entretien : « ce qui m’intéresse c’est de suivre le fil narratif d’un roman, et, partant de là, de dessiner des perspectives théâtrales, des chocs musicaux, des chocs de jeu ».

Si le roman est le monde de l’excès, l’endroit où ce dernier prend sa forme et installe son domaine, la pratique du théâtre peut être vue, chez Gosselin, comme l’espace où débordent les limites même de cet excès. Autrement dit, le théâtre, chez Gosselin, est toujours plus que le théâtre, jusqu’à devenir l’excès d’un excès, le spectacle de sa propre représentation. On peut voir, depuis le début de la pièce, comment les vidéastes accompagnent et enregistrent les acteurs qui dirigent leur parole à la caméra dans une sorte d’incursion (ou peut être intrusion ?) du cinéma dans le théâtre. Un grand écran pend du toit et les images confirment la réalité de la représentation, comme si celle-ci ne pouvait exister qu’à partir du moment où elle était reconnue par les images « en temps réel ». Théâtre qui devient cinéma qui redevient théâtre et se transforme enfin en documentaire, reportage, série TV… Un processus de métamorphose en continu, un alliage des arts qui vise la totalité, la Gesamtkunstwerk wagnerienne.

La violence de la violence

« Je le dis honnêtement : il faudrait entamer une longue psychanalyse pour savoir pourquoi la violence me questionne autant » confesse Gosselin. Si le fil conducteur de la narration de Bolaño, et d’une grand partie de son œuvre, est celui de déjouer le rapport qu’entretient le Mal avec la littérature – et c’est là probablement où réside l’inquiétante étrangeté de son succès, dans la façon dont il présente ce devenir animal de l’homme, dans son traitement intellectuel de l’horreur, dont la preuve est la voix chirurgicale du narrateur dans la troisième partie du roman La partie de crimes— Gosselin, quant à lui, au lieu de s’en tenir simplement au brouillage provoqué par Bolaño, choisit d’exagérer l’opération et de la doubler. Autrement dit, là où Bolaño joue à l’Histoire (ce vingtième siècle marqué à jamais par l’horreur), Gosselin la rejoue, comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo, et désactive, paradoxalement, la force et la magnitude historique de l’événement.

À à ce stade, la violence paraît au spectateur dépourvue de sens, vidée de son contenu originaire, jusqu’au point d’intégrer le décor général de la pièce (comme c’est le cas dans la scène répétitive du dernier acte quand le corps nu de Hans Reiter se contorsionne derrière la vitre, dans ce qui est censé représenter l’espace clos d’une chambre à gaz). Gosselin finit par donner sa forme esthétique à la violence, sans pourtant la questionner. Fascination ? Culte ? Ou tout simplement « fils de son temps », victime d’une société où, comme le pense Agamben, l’humanisation intégrale de l’animal coïncide avec l’animalisation intégrale de l’homme ? Autrement dit, avec sa dépolitisation, signe d’une époque, la nôtre, où le passé n’est plus qu’un effet « à la mode », un jeu, un choc dont on ne ressent même plus la douleur. Dans ce cas, comme nous l’apprend Kojève, aucun animal ne peut être snob…


Cet article est paru en avant-première sur notre blog Mediapart.
EN ATTENDANT NADEAU

RIMBAUD
Roberto Bolaño / Une vie, une œuvre

mercredi 30 novembre 2022

2666 / Le testament de Roberto Bolaño


2666 : le testament de Roberto Bolaño


Le testament 

de Bolaño

par Melina Balcázar
6 juillet 2022

Quelqu’un est-il capable de résoudre l’énigme ? Telle semble être la question adressée aux lecteurs par Roberto Bolaño dans 2666. Une question qui, comme en témoigne l’édition de ses œuvres complètes par L’Olivier, revient de manière obsessionnelle d’un livre à l’autre. Cette énigme est celle de la violence qui fait peser sa menace à chaque page, qui brise la langue. Une violence à laquelle le Mexique semble s’être habitué : « Personne n’accorde d’attention à ces assassinats, mais en eux se cache le secret du monde. » Et si l’écriture se déploie presque démesurément, c’est comme pour s’opposer à une incapacité à s’exprimer devant l’horreur : 2666 est un roman vaste et sombre qui prend le risque de se confronter à cette violence, qui s’efforce de la cerner à travers l’excès de sa représentation. Bolaño a même négligé sa santé afin de finir ce livre, publié de manière posthume en 2004, dans lequel on peut voir un testament, un dernier manifeste, qui exalte le pouvoir – ou l’impouvoir – de la littérature, interroge son inscription dans le monde.


Roberto Bolaño, 2666. Œuvres complètes. Volume VI. Trad. de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio. L’Olivier, 1 168 p., 29 €


Tout converge vers Santa Teresa, nom donné à la ville frontalière du nord du Mexique, Ciudad Juárez, où des meurtres en série de femmes sont perpétrés. L’enquête autour de l’écrivain allemand Benno von Archimboldi, auteur d’une somme tentaculaire, disparu sans laisser de traces, conduit les personnages – universitaires, détectives, policiers, journalistes – à cette intrigue policière, cherchant en vain à élucider ces crimes. Qui se cache derrière ces œuvres ? se demandent-ils inlassablement. Comme si la réponse pouvait donner un sens à ce monde dominé par la folie, souvent présenté sous la forme d’une hallucination : « La réalité est comme un maquereau drogué au milieu d’une tempête d’éclairs et de tonnerres ». Car la question de la lecture se trouve au cœur de 2666, lançant un défi aux lecteurs. Comment lire ce livre qui fait sans arrêt vaciller le sens, qui met toute signification sur le fil, entre gravité et dérision ?

2666 : le testament de Roberto Bolaño

Roberto Bolaño © Daniel Mordzinski

Il est impossible de faire confiance à ce narrateur qui doute et remet en question systématiquement son récit. Impossible de se fier à ces personnages pour qui la réalité se corrompt entre rêve et cauchemar. Impossible, surtout, de s’attacher aux récits officiels ou institutionnels administrant une explication, une signification à un monde qui s’effondre. C’est contre cette impossibilité que la première partie du roman, celle « des critiques », parait nous mettre en garde : l’illusion d’une détention du sens, voire une volonté de le thésauriser, d’en faire un capital intellectuel. 2666 semble se construire de telle sorte qu’il puisse contrer toute lecture savante, universitaire. S’adresse-t-il à cette jeunesse à laquelle Bolaño dit avoir consacré son œuvre, « ces jeunes gens oubliés » dont les ossements couvrent toute l’Amérique latine ? « Tout ce que j’ai écrit est une lettre d’amour ou d’adieu à ma propre génération. » Aux fous, plus que jamais présents dans ce roman, les seuls capables de lire les signes avant-coureurs de la catastrophe, les seuls à véritablement regarder l’horreur en face, ou encore aux vagabonds, ceux qui ont tout lâché et sont partis sur les routes, comme l’auteur le prônait dans son manifeste infraréaliste ?

Ce mouvement essentiel, ce doute permanent, que Roberto Bolaño produit ici, nous force à lire autrement, à l’instar de ce « lecteur actif » préconisé par Córtazar, dont il est question dans « La partie d’Amalfitano », ce professeur chilien, naufragé à Santa Teresa après des années passées à Barcelone. Il faudrait donc se méfier en permanence, rester sur ses gardes, « commencer la lecture avec un coup de pied aux testicules de l’auteur et voir immédiatement en celui-ci un homme de paille, un factotum au service de quelque colonel des Renseignements, ou peut-être de quelque général avec des prétentions d’intellectuel ». Nombreux sont les passages qui dénoncent par l’humour cette complicité des intellectuels avec le pouvoir – ainsi de ces écrivains mexicains amadoués par un système gouvernemental de bourses. Ils vivent « de dos » à la réalité, incapables de percevoir quoi que ce soit, continuant à employer « la rhétorique là où l’on a l’intuition d’un ouragan ». 

La littérature est certes une chose sérieuse, voire dangereuse, mais, nous prévient sans cesse l’auteur chilien, il ne faut pas se prendre au sérieux. D’où son penchant pour le rire, la blague, la dérision et l’insolence, déployés lors des moments les plus tragiques, comme dans « La partie des crimes », où se conjuguent le macabre décompte de femmes assassinées et le récit hilarant du profanateur d’églises. Ou avec le « ready-made malheureux » de Duchamp, ce livre ouvert suspendu en l’air pour discréditer « le sérieux d’un livre empli de principes [un manuel de géométrie] » dont Amalfitano refait l’expérience dans sa cour à Santa Teresa, sur son étendoir à linge. Il était en effet question d’exposer le livre « aux rigueurs du temps » pour qu’il saisisse enfin « deux ou trois choses de la vie ». Ready-made, idée-jeu, dit Amalfitano, qui nous rappelle que la littérature n’est pas dans les livres mais dans le geste courageux qui les accomplit : « La littérature ressemble beaucoup aux combats des samouraïs, affirme l’écrivain dans son discours de Caracas, mais un samouraï ne se bat pas avec un autre samouraï, il se bat contre un monstre. Par ailleurs, il sait généralement qu’il sera défait. Garder courage en sachant au préalable qu’on sera vaincu et aller au combat, c’est ça la littérature. » Écrire, lire et vivre sont indissociables et dictent un code d’honneur où la loyauté et le courage sont les valeurs directrices. 

Roberto Bolaño a fait des poètes et des écrivains les protagonistes, les héros, de ses fictions ; il a fait de la littérature l’unique question qui vaille vraiment la peine d’être posée. Ainsi,  2666, émaillé de réflexions sur ce qu’écrire veut dire, semble vouloir se construire à l’image de « grandes œuvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l’inconnu », celles qui luttent contre « ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées ». Un écrivain, mais aussi un lecteur, ne peut alors que s’exposer, se mettre en péril, abandonner son confort, aller vers le désert, celui du nord du Mexique qui hante l’ensemble de l’œuvre de Bolaño, celui de cette langue d’une violence extrême, vide de sens. Cette œuvre immense se referme ainsi sur ce lieu qui l’a tant inspiré, México, le dernier qu’il ait écrit, lieu du rêve et des pires cauchemars, lieu de cette mort fantasmée : « J’aurais dû être détective privé et à l’heure qu’il est, je serais certainement déjà mort. Je serais mort à Mexico, à 30 ans ou à 32 ans, tué par balle dans une rue, et cela aurait été une belle mort et une belle vie ». Lieu de la poésie, comme une manière de résister à cette mort omniprésente.


Cet article a été publié sur Mediapart. EaN a rendu compte de l’adaptation théâtrale de 2666, et des volumes 542 et 1 des Œuvres complètes de Roberto Bolaño.