vendredi 31 mars 2017

Devenir fou / Etrangeté et paradoxe

Dans le journal inédit, la folie de Schiele
Devenir fou

Etrangeté et paradoxe


19 JUILL. 2016 
par 
Les normes sociétales initiées dans la famille, amplifiées par l'école, ratifiées par les communautés et les groupes d'action, nécessitent une adaptation, qui est généralement transformée en signe d’obédience, de soumission ou de rébellion. L'être humain est toujours confronté à quelqu'un - à l'autre - et c’est précisément cette relation qui le structure comme être humain, qui le fait se sentir accepté, humanisé ou bien c’est au travers de cette relation qu’il se réifie, qu’il prend position, créant ainsi l’immobilité.
Cela crée des monotonies que d’être marqué par le rythme accepté / non accepté, se conformer / se rebeller. C’est comme d’entendre un robinet qui goutte de manière incessante. Interrompre ce mouvement de métronome c’est également se priver d'un processus rythmique, calculé et contrôlé.
Dans ces processus d'adaptation, surmonter les étapes, franchir les obstacles permet victoires et échecs. Les rythmes sont amplifiés, des variations mélodiques surgissent, bien que toujours prévisibles. On doit suivre le cap et accepter le rythme. Le survivant se sent victorieux, chaque faux pas, chaque erreur sont aussi une référence, une marque, un signal pour la trajectoire d'ajustement. Dans ce processus, des décalages apparaissent : il ne suffit pas au survivant simplement de se changer lui même ou de changer l'autre, il lui faut aussi reconfigurer le paysage et l’environnement. En dominant les règles, en se préoccupant des réussites et des échecs, l'individu se perçoit lui-même isolé, prisonnier du système et des constances de rêves d'accomplissement. La vie est la constance et la monotonie que rien ne définit au-delà du maintien du contrôle.
Ainsi, la certitude, la confiance, l'autonomie et les perspectives disparaissent. Seul, l'individu lui même devient la marque de ses fragmentations. Quand il considère que ces expériences sont bonnes et satisfaisantes, il ressent le besoin de les partager, mais ce même besoin de l’autre, détruit ce qu'il cherche, l'autre, qui est alors transformé en un réceptacle d'informations. Lorsque ses expériences sont perçues comme mauvaises ou négatives, il essaie de les cacher. Il reste là à tourner en rond, et n’apparaissent rien d’autre que l'isolement et la solitude, qui se manifestent par l'exhibition des décalages et des frustrations, autant que par l’apologie et l'établissement de règles de contrôle.
Influencé par l'opinion que les autres ont de lui-même, il perd toute condition de comprendre qui il est, ce qu’il fait, ce qu’il ressent, ce qui le motive. Cet auto-référencement est le début de la folie. Des crises, des déclencheurs, des dépressions surviennent quand se produit l’insertion d’autres paramètres impossibles à être absorbés dans l’isolement ; la crise c’est l'impuissance générée par la nécessité de briser le processus précédent d’adaptation monocorde, de soumission concédée à des divisions conflictuelles et l'incapacité à le faire. L’aliénation et la désorientation totale s’installent. À ce moment là, généralement, on prend soin de la folie et pas l’être humain qui est entrain de devenir fou.
Les circonstances, les adhérences et les symptômes initient le processus de la folie et à partir de là on essaie de libérer l'individu de cette situation, oubliant que derrière chaque maladie il y a un patient et que la classification déforme le sujet en lui créant un personnage : celui du fou.
De ce point de vue là, il n'y a pas une personne malade, il y a un objet - la maladie – à être modifié, menotté.
La médicalisation, la socialisation, ainsi que les explications religieuses et fatalistes sont des manières de s’approprier le désespoir humain afin de le transformer en quelque chose de non dangereux, d’utile et d’accommodant. Ce sont de nouveaux robinets qui goutent avec des rythmes plus amples, atteignant des univers plus symboliques et perturbants.
Il faut éviter d’arriver au bord de cet abîme - la folie - parce qu’a partir de cette ligne, les résultats sont de plus en plus difficiles, annihilants et destructeurs. La question n’est pas de traiter la folie, c’est de l'éviter. Pour cela, sortir des normes imposées est fondamental.
Avoir des processus rythmés est toujours la résultante de la fracture des totalités significatives du « être dans le monde », c’est à dire que la présence de l’autre est transformée et substituée par des signes d’accueil ou de rejet, des signaux d’approbation ou de réprobation, par conséquent, des étapes dévitalisantes.
La restructuration des processus qui permettent la perception de l’autre, quand ils sont initiés, permet la cassure des rythmes qui rendent fou, des distorsions perceptives et réintègre l’individu ; on rencontre ces situations en psychothérapie autant que dans les relations caractérisées par la disponibilité et l’acceptation.
Dans le cas contraire, la continuation des crises, des déclencheurs, des dépressions aboutit à des ancrages fluctuants : des vices, des dépendances médicamenteuses et de constants soubresauts qui se manifestent par la peur, par la panique en face de l’attendu et de l’inattendu.
Il est fondamental d’être ce que l’on est : une possibilité de relation et non une nécessité de relation. Etre n’est pas paraître. Entrer en relation ne signifie pas se soumettre.
Traduit du portugais par Gilda Bernard


mercredi 22 mars 2017

Férocité / Réseaux de la criminalité et de l'oppression




Férocité

Réseaux de la criminalité et de l'oppression



19 JANV. 2017 
par 
La férocité est la caractéristique des animaux sauvages et aussi celle des humains qui deviennent violents, déshumanisés et féroces. Il est rapide de devenir féroce et il est aussi facile de réduire un être humain à ses dimensions biologiques, à ses besoins. Le témoignage qui suit est éloquent et montre comment l'intersection entre les systèmes économiques et sociaux est une règle d'or, maintenue entre oppresseurs et opprimés :
« Huit semaines - reprend le soldat barbu - huit semaines et tout ce qu’il y a d'humain dans l’homme disparaît. Les Kaibiles ont trouvé une façon d'annuler la conscience. En deux mois, il est possible d'extraire d'un corps tout ce qui le différencie de l'animal. Ce qui fait qu’il distingue le mal, le bien, la modération. En huit semaines, vous pouvez faire de Saint François un assassin capable de tuer des animaux avec les dents, de survivre en buvant son urine et d’éliminer des dizaines d'êtres humains sans même se soucier de l'âge des victimes. Il suffit de huit semaines pour apprendre à combattre sur tous les terrains et dans toutes les conditions météorologiques, et pour apprendre à se déplacer rapidement en cas d'attaque de l’ennemi. [...] Les Kaibiles sont l’unité d’élite anti-insurrection de l'armée guatémaltèque. Ils sont apparus en 1974, quand a été créée l'École Militaire qui allait devenir le Centre de Formation et des Opérations Spéciales Kaibile. Ce sont les années de guerre civile guatémaltèque, années au cours des quelles les forces gouvernementales et paramilitaires, soutenues par les États-Unis, se retrouvent face à première guérilla désorganisée, puis au groupe rebelle Unité Révolutionnaire Nationale Guatémaltèque. C’est une guerre sans trêve. Des étudiants, des travailleurs, des professionnels libéraux, des politiciens de l'opposition tombent dans les filets des Kaibiles. Tout le monde. Des villages mayas sont rasés, les paysans sont abattus et leurs corps abandonnés à pourrir sous un soleil inclément. »
(Zerozerozero de Roberto Saviano, Ed. Companhia Das Letras, pp.90-91)
Survivre dans les zones socio-économiques où l'inégalité, la tyrannie et la peur prédominent, c’est la survie limitée et déterminée par les systèmes oppresseurs. L’une des manières d'échapper à l'oppression massive est de travailler pour le système, c’est d'aider les machines oppressives (devenant informateur, tortionnaire etc). Une autre façon est d'adopter les conditions des violences pseudo réparatrices : voler, tuer, torturer ceux qui ont l'argent (peu importe combien), en formant des escadrons et des gangs violents.
Pour se maintenir, les sociétés oppressives utilisent des clandestins, elles créent des bêtes féroces ; ce fut ainsi, par exemple, dans les années de dictature au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili, avec la formation de tortionnaires, à tel point que c’est maintenant le même support résiduel que l’on retrouve dans le trafic de la drogue, des armes et du sexe. Un regard attentif sur les bidons-villes, les communautés à faible revenu, révèle cette mosaïque. De la même façon, en Europe de l'Est (ex-Union soviétique et ses satellites), après la Perestroïka, nous avons vu les anciens dirigeants et les responsables politiques, « cadres prometteurs du parti » organiser des opérations millionnaires : réseaux de trafic d'armes, de drogue et de traite des femmes. Pour effectuer ces opérations, il est nécessaire de vider l'humain et de créer des animaux sauvages capables de maintenir l'entreprise. Les médias y contribuent et il est essentiel de générer et de maintenir des désirs : la bonne nourriture, les vêtements de marque et tous les modèles de la consommation et du style dont on fait la propagande.
Chaque fois que les limites et les restrictions de ce qui se passe dans le présent, dans la situation socio-économique ne sont pas acceptées nous en sommes réduits à la survie, à la satisfaction des besoins et ainsi sont créés des êtres complexés, des gens qui se sentent inférieurs de ne pas être riches, de ne pas avoir eu les jouets vus à la télévision, de ne pas habiter dans des appartements comme ceux des gens qui ont plus d’argent. C’est le début de la structuration de la férocité, renforcée par la suite, rendue efficace par des variantes de l’oppression définies par le système, par les familles.
Ce processus de non acceptation fixe des objectifs, des désirs de réalisation, qui font que l’on n’a plus les pieds sur terre (on s’extrait du présent) qui font que l’on s’accroche aux désirs (aux objectifs) que l’on se maintient dans des illusions d'amélioration et à quoi que ce soit que l’on considère comme salvateur, cela va d’exercer la torture pour maintenir l'ordre social, à la vente de drogues et d'armes pour être en mesure d'amasser le premier million de dollars. C’est l’anéantissement humain généré par l'appât du plaisir, des paradis promis et des nirvanas créateurs de bêtes sauvages, autant que martyrs (ceux qui se font sauter avec des bombes), l’anéantissement maintenu et élargi par des systèmes et des situations d'oppression.
Traduit du portugais par Gilda Bernard






mardi 21 mars 2017

L’inévitabilité / Peur et Appréhension


Photo Misha Gordin

L’inévitabilité

Peur et Appréhension


19 MARS 2017 
par 
La perspective de l’inévitable crée, chez certains individus, peur et appréhension, si bien que cela déclenche des désirs constants découlant de la fuite de la perception de l’impuissance paralysante. Ce qui est considéré comme inévitable varie d’un individu à l’autre. Les variations sont initiées à partir des critères "je ne veux pas que cela se produire, ce n’est pas bon pour moi", jusqu’à l’irrémédiable perspective de la mort.
Plus il y a d’éloignements et d’incompatibilités avec sa propre réalité, plus il y a de conditions de l’inévitabilité établies. Dans les situations de dépendance, par exemple, il est courant que l'irréversibilité du processus soit traitée comme un détail, en fonction des souhaits et désirs personnels.

Photo Misha Gordin

Il y a des individus qui devant quelque possibilité de changement que ce soit dans leur routine, ont peur, ils imaginent des catastrophes qui vont de la réprobation de leur de l'enfant dans une discipline particulière à l'école, jusqu'à une perte de poids de deux kilos, traduite comme signal de maladie mortelle.
La condition de l'inévitabilité est une anticipation générée par l'impuissance face à ce qui arrive. Ne pas accepter cela crée des transferts de l’omnipotence générateurs d’arrogance, l'arrogance exprimée à cause de la crainte, la certitude de l'inévitable. Le pessimisme, les idées catastrophiques sont des façons d'éliminer la non-acceptation de l'impuissance face à ce qui se passe, face aux désirs non satisfaits.

Photo Misha Gordin

Dans les relations amoureuses, la crise de la séparation, la peur d'être abandonné/e, crée des idées d’inévitable, prolongées par des dépendances et des mensonges assez fréquents - des techniques de séduction - conçus pour impliquer et garder l'autre, qui vont du célèbre "chantage à la grossesse", jusqu'à se trouver un amant ou une maîtresse pour ne pas souffrir de l'abandon.
Renoncer à la vie est également un aspect de l'expérience de l'inévitabilité, parfois caractérisé par le suicide, par l'abandon de la vie, puisque, dans ces conditions, il est impossible de comprendre l'inéluctabilité complexe de son développement.
Traduit du portugais par Gilda Bernard