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samedi 7 novembre 2020

Le Médicis étranger couronne Antonio Muñoz Molina

 

Antonio Muñoz Molina

Le Médicis étranger couronne Antonio Muñoz Molina

À l'heure du confinement, pourquoi ne pas se plonger dans la somptueuse déambulation urbaine et littéraire de l'écrivain espagnol ?

 
Par Sophie Pujas
06 / 11 / 2020


« Le silence est la pire des choses pour la vie culturelle menacée, en particulier pour la littérature » ont déclaré ensemble les jurys du prix Femina, proclamé le 2 novembre, et du Médicis. Le Médicis étranger vient de consacrer l'Espagnol Antonio Muñoz Molina. Ce dernier appartient à la vaste famille des errants magnifiques, des écrivains arpenteurs des villes, qui savent en convoquer à la fois le fracas incessant et les fantômes. Son précédent roman, Comme l'ombre qui s'en va, investissait Lisbonne sur les traces d'un fugitif désorienté, l'assassin de Martin Luther King. Un promeneur solitaire dans la foule, son nouvel opus, visite plusieurs villes qui ont compté pour lui : Madrid, New York et Paris. Chez lui, la flânerie est un art majeur. « La marche est une ivresse graduelle sans ivresse ni gueule de bois ; un voyage psychédélique plein d'oxygène et de sérotonine ; les sens s'aiguisent au lieu de s'engourdir (…) ». À l'heure où beaucoup de villes du monde vivent au ralenti, ce roman kaléidoscope, follement ambitieux, publié en Espagne en 2018, plonge dans le chaos urbain le plus contemporain. Le narrateur, écrivain double de l'auteur, tente de donner forme à la polyphonie – voire la cacophonie – urbaine, à grand renfort de collages, de phrases arrachées au flot de mots qui tissent les villes (publicités aux allures d'injonction, gros titres des journaux, bribes de conversations…). Avec une virtuosité et une poésie folles, Antonio Muñoz Molina fait vivre le bruissement de la ville contemporaine (du moins pré-Covid), celle des portables qui sonnent, des librairies et des cafés ouverts le soir et des foules qui se pressent dans le métro. Avec aussi ses menaces, de Trump régnant sur New York aux crimes et attentats qui scandent l'actualité.

En parallèle, Muñoz Molina converse avec les ombres familières des écrivains aimés, dans les lieux qu'ils arpentèrent. « Les âmes égarées sont fidèles à certains lieux, comme les fantômes aux maisons où ils se manifestent. » Parmi les artistes ainsi convoqués, Walter Benjamin, éternel exilé, tient une place singulière, de même que Charles Baudelaire, figure incontournable pour qui veut composer le poème de la ville moderne. Mais on croisera aussi, entre autres, Edgar Allan Poe (dont le narrateur visite la plutôt sinistre maison musée), Thomas de Quincey, James Joyce, ou même Duke Ellington (Muñoz Molina est fou de jazz, et on pourrait sans doute en trouver un écho dans la musique bien particulière de ce livre, qui explore une galaxie mouvante de fragments poétiques sans jamais abandonner son tempo vif nerveux). L'auteur médite sur l'art d'écrire, avec légèreté et profondeur. Quelle est l'influence de la sédentarité ou du nomadisme sur l'écriture ? À quoi ressemblaient les bottes de Stevenson ? L'inachèvement est-il la condition des chefs-d'œuvre ? Autant de questions explorées, de pistes suggérées avec une malicieuse érudition. Un somptueux livre-monde.

© Seuil

Un promeneur solitaire dans la foule, Antonio Muñoz Molina, traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon, Seuil, 526 p., 24 euros


LE POINT



jeudi 23 juillet 2020

Juan Marsé / Le rêveur de réalité


Juan Marsé
Par Sciammarella


Juan Marsé,
le rêveur de réalité

Pour l'auteur catalan, écrire, c'est écrire à, et sur, Barcelone. En particulier sur le Carmelo et le Guinardo, quartiers populaires où, enfant, il jouait avec ses amis à inventer des histoires ancrées dans la vie quotidienne.

Par Raphaëlle Rérolle 
Publié le 02 février 2012 à 11h04 
Mis à jour le 02 février 2012 à 11h04


Une seule fois, Juan Marsé s'est éloigné durablement de Barcelone. C'était en 1961, et c'était la dictature. Pas un courant d'air, garde-à-vous de rigueur, censure à tous les étages : l'Espagne moisissait doucement sous le couvercle du franquisme. Le jeune homme, lui, rêvait d'aller respirer ailleurs - n'importe où, pourvu que l'imagination n'y fût pas tenue pour un vice. Or voici que l'occasion se présenta, l'année même où il publiait son premier roman (Enfermés avec un seul jouet, Gallimard). Ce serait Paris, un hôtel minable, un boulot de garçon de laboratoire à l'Institut Pasteur (jusque-là, il avait été apprenti joaillier à Barcelone), et la perspective d'apprendre le français. De ce séjour plutôt bref, deux ans, il ne lui reste aujourd'hui que des souvenirs et pas assez de vocabulaire pour alimenter une conversation un peu longue. Des souvenirs, mais aussi une conviction absolue : pour écrire, il sait maintenant qu'il a besoin de sa ville natale. Un peu comme si ce voyage, pourtant savoureux, avait tué dans l'oeuf tous les autres. "C'est un besoin physique", précise, sans affectation, celui qui, devenu un monsieur de 79 ans, reçoit désormais dans les beaux quartiers. Barcelone, ses rues, ses odeurs, les reliefs escarpés du Carmelo et surtout du Guinardo, faubourgs populaires où il a grandi.

Rien d'étonnant, donc, si ces lieux imprègnent chaque recoin d'une oeuvre magnifique, qui a reçu toutes les grandes récompenses littéraires espagnoles et notamment la plus prestigieuse d'entre elles, le prix Cervantès. Cette oeuvre, que beaucoup d'autres écrivains, comme Mario Vargas Llosa ou Michel del Castillo, tiennent pour l'une des plus importantes du XXe siècle, en langue espagnole. De livre en livre, à travers le réalisme poétique de Juan Marsé, le lecteur découvre un quartier qui est infiniment plus que lui-même. Comme le Yoknapatawpha de Faulkner, le Guinardo de Marsé est un monde en réduction, un bateau dans une bouteille. Mais, contrairement au comté inventé par l'Américain, les endroits décrits par le Catalan existent vraiment, à deux pas du parc Güell (des tour-opérateurs y proposent d'ailleurs une visite qui porte son nom). Derrière la pénombre angoissante et l'immobilisme de l'ère franquiste, toutes les passions humaines s'y déchaînent et, bien souvent, s'y fracassent.
"Je pars d'images, plus que d'idées. Des images précises que j'ai en mémoire et qui font une histoire, en fonction de la manière dont elles s'assemblent." Dans son nouveau roman, Calligraphie des rêves, on trouve ainsi deux figures de femmes inoubliables. Vicky Mir et sa fille, Violeta, sont en fait des boutures, largement trafiquées par l'imaginaire, de silhouettes que Marsé a croisées mille fois dans son enfance. "Une mère et sa fille endimanchées, trop maquillées, se souvient-il, qui s'en allaient au bal chaque dimanche, été comme hiver, pour trouver un mari à la fille." Elles lui semblaient, ajoute-t-il, "l'image même de la solitude et de l'échec, mais je ne voulais pas formuler les choses comme ça. Juste raconter l'histoire. Dans un bon roman, ce n'est pas l'intellect qui doit briller, mais autre chose : une beauté surgie des formes".
Pour Juan Marsé, raconter des histoires est une passion qui prend ses racines dans le passé. Une occupation qu'il pratiquait avec des amis, et dont la description surgit à plusieurs reprises, au fil de son oeuvre. Dans Calligraphie des rêves, comme dans La Nuit de Shanghaï ou Adieu la vie, adieu l'amour (Christian Bourgois, 1992, 1995), on voit des gamins du Guinardo se réunir en bande pour se livrer au jeu des "aventis". Autrement dit, des histoires inventées, complétées à tour de rôle, qui puisent dans le grand réservoir des films et des BD, mais aussi des choses entendues à la maison, ces conversations palpitantes où l'on évoque à demi-mot les pères absents, les oncles emprisonnés, les frères passés de l'autre côté des frontières. A ce jeu-là, Juan Marsé n'était pas le meilleur, confie-t-il, mais il savait très bien écouter.
Toute sa vie, il a joué aux "aventis", écrivant ses rêves et les réécrivant dans une langue musicale, où le catalan de son enfance et de son âge adulte (c'est la langue qu'il parle encore en famille) a cédé le pas devant un castillan très pur. Mais il aura fallu ce dernier livre pour que le grand raconteur d'histoires consente à mettre en scène la plus fabuleuse de toutes - la sienne. Ou comment un chauffeur de taxi, dont la femme venait de mourir en couches, prit un jour dans sa voiture un couple en pleurs, devant la maternité de Barcelone. Les jeunes parents éplorés venaient de perdre un nouveau-né, un garçon. Qu'à cela ne tienne, le chauffeur leur proposa le sien. Après tout, ce bébé, il ne savait qu'en faire. Tope là ! Affaire conclue. C'est ainsi que Juan Marsé devint le fils adoptif d'une mère pieuse qui lui voyait des talents de dessinateur et d'un père ultrarépublicain, bouffeur de curés, bon vivant et surtout n'ayant pas froid aux yeux. Aucun des deux n'avait le moindre commerce avec la littérature. "Ce qui leur importait, note Marsé, c'est que je sois heureux, mais ils ne pouvaient absolument pas relier cela avec l'écriture."
Et pour lui, le bonheur ? "On ne réussit jamais 100 % de ce qu'on voudrait faire. Le bonheur est un mot trompeur. On a des moments de bonheur, c'est tout. Par exemple, quand on a beaucoup travaillé un chapitre et que, soudain, un petit détail illumine tout le reste, lui donne du sens. Un détail que, souvent, le lecteur ne verra même pas." Brusquement, alors que Calligraphie des rêves était déjà très avancé, son auteur a ainsi "vu" le mouvement de jambes bien particulier d'Alonso, l'infirme qui disparaît un jour de la vie de Vicky et de Violeta.
Sans doute cet art du détail a-t-il partie liée avec la recherche de vérité. Il ne s'agit pas de réalisme - le réalisme ne suffit jamais, en soi. Mais cette quête-là fait partie du jeu des "aventis", dans sa version adulte. "Dire la vérité par la littérature, oui, j'y pense toujours, affirme Juan Marsé. La vérité a des visages différents et parfois contradictoires. On doit toujours pactiser, d'une manière ou d'une autre, avec la réalité, c'est là la seule vérité." Chaque livre est un pacte. Dans tous ses romans, l'écrivain fait cohabiter le rêve, l'idéal et la pauvre réalité dont il ne se satisfait évidemment pas. "Si l'on écrit, souligne-t-il avec une pointe d'ironie, c'est bien qu'on ne se satisfait pas de ce qui existe. On essaie de corriger le réel, d'en donner d'autres versions."
La réflexion n'est pas neuve, mais elle prend, chez l'écrivain catalan, un véritable poids politique. Car ce désir de donner des "versions" alternatives est né, chez lui, au temps de la dictature. Une époque où "une seule version des faits était autorisée, rappelle-t-il. Pourtant je sentais bien que la vérité authentique était ailleurs, dans ce que je vivais chaque jour. En écrivant, j'ai décidé de récupérer ces voix, de donner la version non autorisée de la réalité." Soixante ans après, Juan Marsé annonce avec un calme un peu goguenard qu'il n'en a "pas fini avec ce territoire". Les rues du Carmelo et du Guinardo n'ont pas livré tous leurs secrets. Et c'est tant mieux. Mille fois tant mieux.

LE MONDE



mercredi 22 juillet 2020

L’écrivain espagnol Juan Marsé est mort

Juan Marsé


L’écrivain espagnol Juan Marsé est mort

Le romancier catalan, auteur de quinze romans en près de soixante ans et lauréat du prestigieux prix Cervantès en 2008, est mort à l’âge de 87 ans.

Le Monde avec AFP 
Publié le 19 juillet 2020 à 12h20 - Mis à jour le 19 juillet 2020 à 13h08

L’écrivain espagnol Juan Marsé, narrateur de sa ville de Barcelone, est mort samedi 18 juillet à 87 ans. « Nous regrettons profondément la mort de Juan Marsé (Barcelone, 8 janvier 1933 - 18 juillet 2020). Repose en paix, cher Juan », a annoncé son agence littéraire, Balcells, ce dimanche sur Twitter.
« La littérature est un règlement de comptes avec la vie » qui est rarement comme on l’espérait, disait Juan Marsé, auteur de quinze romans en près de soixante ans.

Censure du régime de Franco

L’un des plus célèbres, Teresa l’après-midi (1966), est la chronique d’une passion transgressive et finalement calamiteuse entre un fils de pauvre qui voudrait ne plus l’être et une étudiante des quartiers chics. Une œuvre inacceptable pour l’Espagne puritaine et « nationale-catholique » de Francisco Franco, où la censure trancha : « Le roman présente différentes scènes scabreuses, son fond est franchement immoral et il y fait de nombreuses mentions politiques à caractère gauchiste. » Un livre notamment inspiré de son séjour dans les années 1960 à Paris, où il donna des cours de conversation en espagnol à Teresa, fille du pianiste Robert Casadesus.
Dans un autre roman écrit en 1973, Adieu la vie, adieu l’amour, Marsé introduisit tout un pan d’histoire de la résistance antifranquiste à Barcelone à partir de 1945 : « un manifeste pour la liberté d’expression », selon l’écrivain Antonio Muñoz Molina, d’abord primé et publié au Mexique avant d’être édité en Espagne après la mort de Franco en 1975.




« C’est un écrivain et un narrateur-né », disait de lui son agente littéraire Carmen Balcells, morte en 2015, à laquelle il avait promis 10 % de ses cendres s’il disparaissait avant elle…
L’auteur catalan avait reçu en 2008 le prix Cervantès, considéré comme le Nobel des lettres hispaniques, pour son œuvre contant la ville de Barcelone, théâtre d’une enfance au temps du franquisme, sans cesse réinventée dans ses livres. Pour lui, écrire, c’était écrire à et sur Barcelone. Son œuvre littéraire est considérée par beaucoup d’autres écrivains, comme Mario Vargas Llosa ou Michel del Castillo, comme l’une des plus importantes du XXe siècle, en langue espagnole.

Reconstruire le quartier de son enfance

Juste après sa naissance en 1933, sa mère meurt et son père, chauffeur, propose le nouveau-né à un couple sans enfant. Le bébé est ainsi adopté par une infirmière et un « dératiseur » de cinémas et devient Juan Marsé Carbo. Dans l’après-guerre civile, remportée en 1939 par les troupes nationalistes de Franco, son père adoptif va en prison comme « rouge » (communiste) et républicain, racontera-t-il.
Lui-même quitte l’école dès ses 13 ans pour devenir ouvrier en joaillerie : « Le besoin d’apporter un autre salaire à la maison me libéra d’un collège ennuyeux où l’on ne m’apprenait qu’à chanter le Cara al sol [hymne de l’extrême droite et du franquisme] et réciter le rosaire », dira-t-il. A 24 ans, pendant son service militaire, il esquisse son premier roman : Enfermés avec un seul jouet (1960), centré sur une jeunesse bourgeoise désorientée après la guerre civile. L’ouvrier épate d’autant plus le monde littéraire que « presque tous les écrivains, du moins à Barcelone, étaient issus de la bourgeoisie », a-t-il relevé.
Dès lors, il ne va plus cesser de reconstruire dans ses romans le quartier populaire de son enfance, mêlant baraques et terrains vagues, et souvent, faire revivre la Barcelone réprimée sous la dictature : républicaine, catalaniste, laïque. Parlant le catalan en famille, il écrivait en espagnol et valorisa toujours ce qu’il appelait « la dualité culturelle et linguistique de la Catalogne ». Il critiquait durement le mouvement indépendantiste – qui l’ennuyait profondément – comme la projection d’« une Catalogne qui n’existe pas ».
Marsé a reçu de nombreux prix littéraires dont le Planeta 1978 pour La Fille à la culotte d’or. En 2008, à la réception du prix Cervantès, il s’était revendiqué « amoureux inconditionnel de la fiction ». Celle qui, disait-il, parvient à avoir « plus de poids et de solidité que le réel, plus de vie propre et plus de sens ».



Le Monde avec AFP

LE MONDE





mercredi 24 juin 2020

Carlos Ruiz Zafon / Barcelone sur le qui-vive, à l’ère du franquisme


Littérature – L'écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon s'est éteint ...
Carlos Ruiz Zafón

Carlos Ruiz Zafón

Barcelone sur le qui-vive, à l’ère du franquisme


Entre fantasy et thriller politique, «Le labyrinthe des esprits» clôt la tétralogie du «Cimetière des livres oubliés» de Carlos Ruiz Zafón


Isabelle Rüf
Publié jeudi 24 mai 2018 à 00:00
Modifié dimanche 27 mai 2018 à 14:26




Avec Le labyrinthe des esprits, Carlos Ruiz Zafón achève sa tétralogie du Cimetière des livres oubliés. Pour ceux qui n’auraient pas encore succombé au charme de ce feuilletoniste aguerri, sachez que ce «cimetière» est une sorte de cathédrale, cachée dans les sous-sols de Barcelone, où se réfugient les ouvrages en déshérence, en attente du lecteur prédestiné qui leur redonnera vie.
LA TRILOGIE DU CIMETIÈRE DES LIVRES OUBLIÉS - INTÉGRALE EBOOK ...Ce n’est pas dans ce temple de la littérature qu’on risque de trouver les livres de l’«auteur espagnol le plus lu au monde», traduit en plus de trente langues. Zafón, né à Barcelone en 1964, vit en Californie et, en bon scénariste, il sait se mettre en scène avec des moyens hollywoodiens. Les quatre volumes du Cimetière peuvent se lire comme une grande saga, ou séparément – des passages explicatifs renseignent les novices. L’ombre du vent (2004), Le jeu de l’ange (2009), Le prisonnier du ciel (2012) se déroulent dans la «ville des prodiges» entre les années 1920 et la fin des années 1950. L’atmosphère oscille entre le thriller politique et le genre fantasy, qui imprègne aussi les trois volumes du Cycle de la brume. Le labyrinthe des esprits se déroule pendant l’hiver 1959 – enchâssé dans deux passages situés en 1992. Ceux-ci s’intitulent «Le livre de Daniel» et «Le livre de Julián», ce qui leur prête un caractère biblique.

Livre dans le livre

Comme dans toute bonne série, on retrouve dans Le labyrinthe… les personnages des titres précédents. Les Sempere sont libraires de génération en génération. Le père, Juan Sempere, a perdu sa femme, Isabella, dans des circonstances mystérieuses dont le secret hante leur fils, Daniel. Père et fils gèrent la boutique avec Bea, la femme de Daniel. Ces deux ont un petit garçon, Julián. C’est lui qui écrira le livre de sa famille. Au début du récit, il découvre la lecture et semble obsédé par les romans d’un certain Victor Mataix, dont une saga intitulée Le labyrinthe des esprits. Il en est au tome VII. Livre dans le livre, auteur mystérieusement disparu ainsi que la plupart de ses romans, mise en abyme: Zafón met ses pièces en place.Les livres de Mataix vont jouer un rôle essentiel, à côté de ceux d’un autre écrivain disparu, Julián Carax, auteur, lui, de L’ombre du vent, et d’un troisième maudit, Daniel Martín. Toute la saga est construite sur une mythologie du livre – dangereux pour qui l’écrit et qui le lit, formateur, révélateur, salvateur. On pense à Umberto Eco, bien sûr, et plus lointainement à Borges et un peu à Harry Potter.

Alice au pays des horreurs

A la famille Sempere, il faut ajouter Fermín, personnage picaresque au langage alambiqué, amateur de Sugus, doué d’un flair infaillible pour les ouvrages de valeur et doté de nombreuses vies qu’il met volontiers en danger. Et surtout, nouvelle venue dans l’aventure, Alicia Gris. Une Mata Hari aux yeux verts, qui a survécu par miracle aux bombes de la guerre civile et en garde des cicatrices douloureuses. Cette orpheline a connu une enfance à la Dickens – pensionnat inhumain, puis délinquance de rue dans une bande de voyous. Elle devient agent secret sous la houlette d’un haut fonctionnaire, un certain Leandro, un dandy raffiné et pervers qui l’a tirée de la rue.
Chaque livre, chaque tome que tu vois a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et ont rêvé avec lui. Toutes les fois qu’un livre change de main, toutes les fois que quelqu’un parcourt ses pages, son esprit grandit et devient plus fort 
Nouvelle Alice au pays des horreurs, Alicia enquête selon des méthodes peu orthodoxes, manque mourir souvent, ressuscite facilement et n’hésite pas à liquider ceux qu’elle ne parvient pas à circonvenir avec son charme et sa ruse. On lui impose un policier désespéré – ce sont les meilleurs –, un nommé Vargas, avec lequel elle finit par faire une fine équipe.

Enfants volés

Le récit tourne autour de la disparition de Mauricio Valls. Ancien directeur de la prison de Montjuich, il occupe désormais un poste ministériel important. Exécutions sommaires, assassinats politiques, empoisonnements, affaires d’argent, vengeances: les raisons d’en vouloir à Valls ne manquent pas et il paiera ses exactions au prix fort. Il y aura beaucoup de morts, des méchants et des bons aussi. Des vies brisées, des histoires d’amour éternel, des trahisons et des loyautés.
Le récit vogue entre les époques par coups de théâtre ou de chance. Zafón tire ses fils avec une telle habileté qu’on glisse par-dessus quelques incohérences. On finit par en oublier le trou noir tapi au cœur du récit: le scandale des enfants volés sous le franquisme. Des opposants politiques de tout bord, d’autres qui faisaient obstacle aux affaires prometteuses ont été exécutés par le régime jusque dans les années 1980, leurs enfants ont été vendus par milliers à de riches familles. Cette affaire, qui préfigure les vols d’enfants pendant les dictatures militaires en Argentine, au Chili et en Uruguay, est un sombre héritage encore en cours de liquidation en Espagne.
Le cimetière des livres oubliés T.4:Le labyrinthe 3 CD mp3(28h32 ...

Thriller haletant

Zafón, qui a grandi dans l’atmosphère délétère du franquisme avant de s’exiler aux Etats-Unis, thématise cet épisode mais sans vraiment s’y attacher: le côté thriller domine le politique. Et ça marche: ces «mystères de Barcelone» à la Eugène Sue réussissent à captiver pendant un bon moment. Même si Zafón est très bavard, qu’il manifeste un goût excessif des détails, qu’il ne craint pas de répéter les motifs – la résurrection de ceux qu’on croyait morts, par exemple – et qu’il s’égare trop souvent dans des digressions philosophico-sentimentales ou égrillardes faciles. Des images en noir et blanc, œuvres de grands photographes espagnols ou tirées des archives, ajoutent à l’atmosphère d’une Barcelone crépusculaire.

«Le labyrinthe des esprits», Carlos Ruiz Zafón, traduit de l’espagnol par Marie Vila Casas
Actes Sud, 848 pages.

LE TEMPS







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lundi 22 juin 2020

Carlos Ruiz Zafon / «L'Ombre du vent» / L'homme qui brûlait les livres


L'ombre du vent (Best-sellers): Amazon.es: Carlos Ruiz Zafón ...

Carlos Ruiz Zafón

«L'Ombre du vent»

L'homme qui brûlait les livres


C'est encore Barcelone qui inspire «L'Ombre du vent», excellent roman sur une trame policière et fantastique zigzagant de 1933 à 1966.

Carlos Ruiz Zafón
L'Ombre du vent.
Trad. de François Maspero.
Grasset, 526 p.

Par Jean-Charles Gateau
Publié samedi 1 mai 2004 à 02:08



Carlos Ruiz Zafón — Wikipédia
Carlos Ruiz Zafón
«L'ombre du vent» (La Sombra del viento, 2001): encore un de ces romans inespérés qui déboulent de Catalogne, comme pour démontrer que Madrid n'est plus la capitale intellectuelle de l'Espagne, tout au plus une sorte de Canberra d'où l'on gouverne. De Carlos Ruiz Zafón, inconnu jusqu'ici en France, on nous dit qu'il a 40 ans, qu'il vit à Los Angeles, et que ce roman a obtenu le Prix Planeta. Prix mérité, parce que c'est un excellent roman barcelonais où, sur une trame policière et fantastique qui zigzague de 1933 à 1966, l'observation aiguë du quotidien se marie à la fertilité de l'imagination.
Le livre s'ouvre sur une idée borgésienne: il y aurait à Barcelone un lieu connu d'un tout petit nombre d'initiés bibliophiles le Cimetière des livres oubliés, un labyrinthe d'escaliers, de corridors et de rayonnages sans aucun classement, croulants de livres oubliés attendant qu'un lecteur vienne les ressusciter. Au cours de l'été 1945, le libraire d'anciens et d'occasions Sempere père y emmène son fils Daniel, bientôt
10 ans. La coutume permet, à la première visite, d'emporter et de garder un livre. Le gamin finit par choisir L'Ombre du vent, de Julián Carax, (Cabestany Ed., Barcelone déc. 1935). Il le dévore toute la nuit avec fièvre, et se promet de lire tous les livres de cet auteur.
Son père, qui ignore tout de Carax, emmène Daniel chez un collègue plus huppé et plus savant, Barceló, qui feint l'indifférence mais fait plusieurs offres que le gamin décline, puis lui donne rendez-vous: il lui révèle que c'est l'unique exemplaire survivant, tous les autres ont brûlé. Et il lui présente sa nièce Clara,
20 ans, aveugle et délicieuse, comme l'unique spécialiste de Carax. Clara a lu La Maison rouge de Carax en France où son père l'avait mise à l'abri au début de la guerre civile, et cherché vainement à en savoir plus sur l'auteur et son œuvre. Ce qu'elle sait, c'est qu'un étrange individu recherche, achète et brûle les livres de Carax.
Daniel se propose pour faire la lecture à Clara, s'en éprend. Pour ses 16 ans, il invite les Barceló, mais ils ne viennent pas. Furieux, l'adolescent sort marcher dans la nuit. Un homme l'aborde; lui propose de racheter son Carax… Pour le brûler. A la lueur d'un briquet Daniel découvre avec épouvante que l'inconnu n'a ni nez, ni lèvres, ni paupières: une face carbonisée, toute en cicatrices.
Daniel enquête toujours et apprend beaucoup sur Carax; fils du chapelier Fortuny et de Mme née Carax. Protégé par l'industriel Aldaya qui a découvert ses dons et lui a payé d'excellentes études, Julián s'était épris de Penelope, la fille d'Aldaya, ils devaient fuir par le même train pour Paris – mais elle avait manqué le train. Seul à Paris, Carax publie quelques romans. En 1936, on trouve à Barcelone son cadavre avec en poche l'une de ses œuvres et son passeport, porteur du tampon frontalier. Mais est-ce vraiment Carax? Ce n'est pas l'avis du sinistre Fumero, un tueur sadique, qui se retrouvera dans la police franquiste et traquera Carax. Fumero connaîtra le sort qu'il mérite.
Ce roman prolixe défie le résumé dans sa foule de personnages, de coups de théâtre, d'intrigues emboîtées, de tiroirs qui ouvrent sur d'autres tiroirs. Il fait songer à Eugène Sue, au Fantôme de l'opéra de Gaston Leroux, au Maître et Marguerite de Boulgakov. On doit s'y prendre à plusieurs reprises et dans les deux sens pour le lire. Au dénouement, Daniel est un libraire de 30 ans qui a épousé Bea et emmène leur fils de 10 ans, baptisé Julián, au Cimetière des livres oubliés. La boucle est-elle bouclée? Non. A son retour, Daniel découvre un colis qui sent l'encre fraîche: L'Ange de brume, posté de Paris avec une dédicace pour lui et Bea. Il sait alors que Carax, qui s'était défiguré pour détruire tous ses livres dans l'incendie des entrepôts Capestany, est sorti de sa folie autodestructrice et a retrouvé le goût d'écrire.
LE TEMPS





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samedi 20 juin 2020

L’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon, auteur de «L’Ombre du vent», est décédé

Carlos Ruiz Zafon


L’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon, auteur de «L’Ombre du vent», est décédé


Carlos Ruiz Zafon s’était rendu célèbre principalement par sa tétralogie «Le Cimetière des livres oubliés», dont le volet «L’Ombre du vent», traduit dans une cinquantaine de langues, fait partie des romans espagnols les plus vendus de ces dernières décennies

AFP
Publié vendredi 19 juin 2020 à 14:56
Modifié vendredi 19 juin 2020 à 14:58


L’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon, célèbre mondialement pour son roman «L’Ombre du vent», est mort à 55 ans d’un cancer, a annoncé vendredi sa maison d’édition, Planeta.
«L’écrivain Carlos Ruiz Zafon est décédé aujourd’hui, 19 juin 2020, à 55 ans, dans sa résidence de Los Angeles, Etats-Unis, d’un cancer», a indiqué le groupe dans un communiqué.
«L’un des meilleurs romanciers contemporains nous a quittés, mais il restera très vivant parmi nous à travers ses livres», ajoute l’éditeur, qui publiait depuis vingt ans les romans de Ruiz Zafon, en particulier sa tétralogie «Le Cimetière des livres oubliés».
Publiée entre 2001 et 2016, elle comprend «L’Ombre du vent», «Le Jeu de l’ange», «Le Prisonnier du ciel» et «Le Labyrinthe des esprits».
Carlos Ruiz Zafon

Un auteur star

La maison d’édition cite dans son communiqué une phrase du père de Daniel Sempere, personnage principal de «L’Ombre du vent», livre le plus connu de l’auteur et l’un des romans espagnols les plus vendus de ces dernières décennies. «Chaque livre, chaque tome que tu vois, a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu et ont vécu et ont rêvé avec lui», dit ce personnage en faisant découvrir à son fils le mystérieux «Cimetière des livres oubliés», une bibliothèque secrète et magique labyrinthique, autour de laquelle tourne toute la saga.
Dans ce roman à suspense qui se déroule à Barcelone après la Guerre civile espagnole (1936-1939), le jeune Daniel Sempere tente de percer le mystère entourant l’écrivain Julian Carax.
Carlos Ruiz Zafon
Le roman publié en 2001 est vite devenu un énorme succès d’édition, traduit dans une cinquantaine de langues et vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, faisant une star de son auteur, qui s’était jusque-là consacré à la littérature jeunesse.
Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafon, éduqué dans une institution religieuse et diplômé en communication, avait d’abord fait carrière dans la publicité avant de publier son premier roman à presque 30 ans.
LE TEMPS






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