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vendredi 23 juin 2023

Les Mains dans les poches / Damon Galgut, La promesse

 



Les Mains dans les poches  Damon Galgut, La promesse

Booker Prize, Nobel, Goncourt / Triplé historique pour la littérature africaine



Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Ainsi Damon Galgut, natif de Pretoria, dont La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche, vient de paraître en poche, chez Points. Le roman pourrait se résumer à une succession de funérailles puisqu’il rapporte les décès successifs de Ma et de Pa, c’est-à-dire de Rachel et de Manie, parents respectés, mais encore d’Anton et d’Astrid, deux de leurs trois enfants.


Damon Galgut

En chaque cas, une note plus ou moins baroque marque la disparition de la personne. Ainsi de Rachel qui, en pleine maladie, s’est convertie au judaïsme. Mais c’est, plus vrai encore de Manie qui, devenu vieux et se trouvant quelque peu perdu dans la vie sociale, choisit de se retirer dans la réserve de reptiles qu’il a constituée et qui l’a d’ailleurs enrichi. Or, ce qui devait arriver va se produire : Manie meurt de la piqûre que lui inflige l’un des pensionnaires de sa « réserve », consternant la famille entière. Il y va donc de tout un burlesque que le récit veille cependant à ne pas souligner.

Si l’épisode Ma et l’épisode Pa font une bonne moitié du volume, ils n’occultent pas pour autant le motif qui va traverser le roman entier et qui tient à la promesse faite à Salomé, la domestique noire de toujours, de lui faire don de la maison assez délabrée où celle-ci demeure avec son fils Lukas. Or, cette promesse faite par le chef de famille n’a pas été vraiment entérinée. Salomé elle-même n’y croit plus guère. Qui y croit encore d’ailleurs, sinon Amor, la fille cadette de la famille ? Mais c’est une fille étrange, qui, hors de son pays comme plus tard à Durban, soigne des malades du sida, est vraisemblablement lesbienne et se révèle inaccessible aux siens téléphoniquement pendant de longues périodes, ne revenant guère au veld familial qu’à l’occasion des enterrements. Ce qui n’est pas peu, il est vrai…

Mais n’omettons pas de parler des sœur et frère d’Amor, soit Astrid et Anton qui vont l’un et l’autre disparaître. Dans le premier cas, le mal viendra de ce qu’Astrid trompe son mari tout en se confessant vaille que vaille à un prêtre d’obédience catholique. Toutefois c’est surtout sa luxueuse voiture qui la perdra : à la sortie d’un centre commercial, elle est emmenée par un malfrat qui va finalement l’assassiner. Quant à Anton, aîné des enfants, il se voudrait romancier mais n’a guère écrit au long de sa vie que quelques pages, se laissant surtout entraîner dans une logique auto-destructrice qui passe entre autres par l’alcoolisme. Son amie est Désirée qui se livre à des séances de méditation en groupe qu’anime un certain Moti qu’elle entraîne bientôt chez elle et qu’Anton baptise Mowgli par dérision. Ainsi qu’on peut le voir, la famille et la propriété qu’elle occupe sont en voie de décomposition. Et ce n’est sans doute pas Salomé qui va sauver ce qui fut une propriété dynamique et rapportant gros. Mais la déréliction guette cette dernière désormais et ce n’est pas la victoire des Springboks sur les All Blacks telle qu’on peut la suivre sur les écrans de télé qui changera le cours des choses en faveur d’une l’implantation européenne fort ancienne.

Le charme de La Promesse ne tient pas à quelque moquerie ou ironie facile mais verse bien plus volontiers dans une réelle émotion suscitée par plusieurs des personnages depuis le vieux Manie jusqu’à la jeune Amor. Et pourtant la famille semble bien avoir beaucoup perdu de ce qui faisait son unité originelle. On assiste en texte à sa dislocation, dislocation traduite par ce qui fait l’aération et l’espacement du fil narratif. Soit l’exemple de ce passage pris au hasard comme il en est beaucoup d’autres dans le roman. La scène croise les répliques assez vides des deux sœurs, chaque passage à la ligne comptant pour une intervention :

« Tu devrais te préparer, s’impatiente Astrid. Tu ne peux pas garder cet uniforme.
Me préparer à quoi ?
Astrid ne trouve pas de réponse, ce qui l’agace.
Où étais-tu ? Tout le monde te cherchait.
Sur la butte.
Tu sais que tu n’as pas le droit d’y aller seule. Et qu’est-ce que tu fais ici ? Dans sa chambre ?
Rien, je regarde.
Tu regardes quoi ?
Je ne sais pas. » (p. 33)

L’aération du texte ainsi obtenue convient par excellence à des nœuds de relations très distendus qui vont dans le sens d’un bavardage peu construit et quelque peu vain. Ce qui nous vaut un récit qui est tout ensemble alerte et languissant. Au lecteur d’y trouver sa vérité stylistique et rythmique. Pour notre part , nous dirons en tout cas que La Promesse est un roman qui se lit de manière fort plaisante, nous entraînant dans son flux.

Damon Galgut, La Promesse, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Hélène Papot, éditions Points, avril 2023, 288 p., 8 € 30



DIACRITIK




mardi 9 novembre 2021

Booker Prize, Nobel, Goncourt / Triplé historique pour la littérature africaine

 

Le Sud-africain Damon Galgut (à gauche), récompensé le 3 novembre du Booker Prize ; le Tanzanien Abdulrazak Gurnah (au centre), couronné en octobre du Nobel de littérature ; et le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr (à droite), également désigné le 3 novembre comme nouveau lauréat du prix Goncourt.

Booker Prize, Nobel, Goncourt : triplé historique pour la littérature africaine

La moisson de prix littéraires récoltés par les écrivains du continent témoignerait d'une authentique effervescence créative, dont profitent au premier chef les auteurs d'expression anglaise.

Le Nobel, le Booker Prize et le Goncourt: en 2021, de grands prix littéraires ont été remportés par des écrivains africains. Une batterie de récompenses qui illustre la reconnaissance d'une littérature africaine en phase avec les interrogations de notre époque. «On assiste à une renaissance de l'attention du monde littéraire européen vis-à-vis de l'Afrique», déclare à l'AFP Xavier Garnier, professeur de littérature africaine francophone et swahili à l'université Sorbonne Nouvelle. Un «tir groupé de prix européens» qu'il qualifie de «frappant», alors que les écrivains africains sont historiquement sous-représentés dans les palmarès internationaux.

Cette année, pourtant, ce sont eux qui ont raflé la mise. Le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr est devenu à 31 ans le premier écrivain d'Afrique subsaharienne à remporter mercredi le Goncourt, Graal des lettres françaises, pour son roman La plus secrète mémoire des hommes. Le même jour, le Sud-africain Damon Galgut a décroché le Booker Prize, récompense la plus courue pour les romans écrits en anglais. Et le Nobel de littérature a été attribué cette année au Tanzanien Abdulrazak Gurnah. Un palmarès qui ne s'arrête pas là : le Booker Prize international a couronné le Franco-sénégalais David Diop, le très prestigieux Prix Neustadt a été décerné au Sénégalais Boubacar Boris Diop et le Prix Camoes - qui récompense un auteur de langue portugaise - a été remis à la Mozambicaine Paulina Chiziane.


Tsitsi Dangarembga


Foisonnement des genres littéraires

Autant de distinctions qui marquent la «renaissance de la littérature africaine observée ces dix dernières années», abonde auprès de l'AFP Boniface Mongo-Mboussa, docteur en littérature comparée. Un mouvement de fond, créé par un nombre croissant d'écrivains professionnels, observe le chercheur. «Ce qui n'était pas le cas de nos aînés», souligne-t-il, en observant par ailleurs «l'arrivée sur scène de femmes» : Tsitsi Dangarembga (Zimbabwe), Paulina Chiziane (Mozambique) ou encore Chimamanda Ngozi Adichi (Nigeria) déjà récompensée par plusieurs prix prestigieux.

Les thèmes abordés ont, eux aussi, changé, pointe Boniface Mongo-Mboussa, également critique littéraire. Mohamed Mbougar Sarr «a choisi de parler de littérature» dans son roman récompensé, adoptant ainsi «une forme de prise de distance» avec les sujets plus habituels des romans africains «qui parlaient par exemple de la violence, de la guerre, des enfants soldats». Le genre, l'homosexualité, l'écologie, le féminisme ou encore l'afrofuturisme, un courant de science-fiction africaine, ont ainsi fait leur apparition dans les productions littéraires africaines.

«C'est depuis le continent africain qu'on est en train de se rendre compte des grands dangers (sociaux, écologiques, politiques, NDLR) qui nous menacent», estime Xavier Garnier. Les années 1950 et 1960 avaient été elles aussi des «moments de reconnaissance de la littérature africaine», mais surtout en tant que «phénomène politico-littéraire», comme avec Léopold Sédar Senghor, écrivain, poète et premier président du Sénégal, ajoute-t-il.


Paulina Chiziame


L'anglais, première langue littéraire africaine

Cette évolution est également portée par la création de maisons d'édition en Afrique, la multiplication des revues littéraires sur le continent ou encore l'apparition de prix littéraires consacrés à la littérature africaine, note Claire Ducournau, sociologue de la littérature à l'université Paul-Valéry de Montpellier. «Beaucoup de choses sont en train de bouger depuis une dizaine d'années», déclare à l'AFP la chercheuse qui a étudié la reconnaissance des auteurs africains francophones sur plusieurs décennies.

Pour autant, dans le monde francophone, la distinction entre littérature francophone et française demeure, relève Boniface Mongo-Mboussa. Plusieurs écrivains africains ont remporté le Renaudot, un autre grand prix littéraire français, et le romancier franco-congolais Alain Mabanckou a enseigné au Collège de France. Mais les écrivains francophones africains sont encore parfois perçus comme «les anciens produits de l'Empire» et pas vraiment comme des acteurs à part entière de la scène littéraire, ajoute le docteur en lettres.

Les auteurs africains anglophones, eux, sont pleinement intégrés dans l'enseignement littéraire américain et nord-européen, note-t-il. Ils bénéficient aussi d'un marché plus dynamique et d'une plus grande visibilité par le public ou les critiques. Sur les cinq auteurs africains lauréats du Nobel, quatre sont anglophones (le 5e est arabophone). Et la reconnaissance est encore plus difficile pour ceux qui écrivent en swahili, wolof ou autres langues du continent africain.

LE FIGARO