dimanche 13 septembre 2020

Longtemps contrainte au silence, la victime d’un écrivain pédophile témoigne enfin

Gabriel Matzneff - Wikipedia
Gabriel Matzneff

Longtemps contrainte au silence, la victime d’un écrivain pédophile témoigne enfin

Des décennies durant, l’écrivain Gabriel Matzneff s’est servi de son image et de ses lettres pour justifier sa traque d’adolescentes. Son témoignage avait été rejeté — jusqu’à maintenant.
March 31, 2020
PARIS — Francesca Gee se souvient qu’elle flânait dans Paris avec une amie, un jour de fin d’automne en 1983, quand elles ont repéré une nouvelle librairie. Alors qu’elles s’attardaient devant la boutique, son amie a soudain attiré son attention vers le bas de la vitrine.
« Regarde, c’est toi ! »
Le visage de Mme Gee la fixait depuis la couverture d’Ivre du vin perdu, un roman de Gabriel Matzneff, l’écrivain et défenseur de la pédophilie. Dix ans plus tôt, à l’âge de 15 ans, Mme Gee avait noué avec M. Matzneff — bien plus âgé qu’elle — une relation traumatisante qui avait duré trois ans. Maintenant, non seulement il exhibait un portrait d’elle adolescente en couverture de son roman, mais il y incluait les lettres qu’elle lui avait écrites, s’insurge-t-elle, sans son autorisation ni même l’en avoir informée.
Pendant des décennies, malgré ses protestations répétées, M. Matzneff s’est servi de la correspondance de Mme Gee pour justifier la pédophilie et ce qu’il affirmait être de merveilleuses histoires d’amour avec des adolescentes. Il bénéficiait de l’appui incessant d’une partie des élites littéraire, médiatique, économique et politique.
Les écrits de M. Matzneff étaient relayés par certaines des plus prestigieuses maisons d’édition de France, notamment Gallimard, qui publia Ivre du vin perdu pendant près de quarante ans avec cette même couverture — faisant ainsi usage du portrait de Mme Gee pour promouvoir précisément le type de rapport qui avait blessé à vie au moins deux victimes de M. Matzneff.
« Cette image de moi me poursuit, elle est comme un double malveillant », dit Mme Gee.
L’histoire de Mme Gee est celle d’une femme qui n’a pas pu se faire entendre — jusqu’à aujourd’hui.
Âgée maintenant de 62 ans, elle a contacté le New York Times après la publication d’un article détaillant comment M. Matzneff avait ouvertement et pendant des décennies décrit les relations sexuelles qu’il entretenait avec des filles adolescentes et des garçons prépubères.
Brisant un silence de 44 ans — une décision difficile mais mûrement réfléchie — Mme Gee, qui a été journaliste et parle couramment l’anglais, le français, l’italien et l’espagnol, nous a accordé une série d’interviews sur deux jours dans le sud-ouest de la France, où elle vit aujourd’hui.
Credit...Gallimard


Sa décision a été facilitée par le changement culturel auquel on assiste en France. M. Matzneff avait connu ses premiers succès dans les années 1970, quand la pédophilie était mise en avant par certains intellectuels français comme un moyen de se libérer de l’oppression parentale.
Si cette vision n’a plus cours depuis les années 1990, M. Matzneff a pourtant continué d’être publié et à connaître un certain succès jusqu’à la fin de l’année dernière. Mais ces deux derniers mois, il a été non seulement cité à comparaître devant le tribunal pour apologie de pédophilie, mais aussi déchu de ses décorations conférées par l’État et abandonné par ses trois éditeurs.
Ce n’est qu’après la sortie du Consentement en janvier dernier que Gallimard a suspendu la vente du roman comportant le portrait de Mme Gee en couverture. Le Consentement est le premier témoignage à émerger d’une victime mineure de M. Matzneff, Vanessa Springora.
Du jour au lendemain, ce livre a fait du très célébré auteur un paria de la société. Il est parti se cacher en Italie, tandis que ses anciens soutiens parmi l’élite française ont soigneusement pris leurs distances, voire l’ont renié.
En apprenant la sortie du Consentement, Mme Gee dit avoir « exulté » que la « Vanessa » des livres de M. Matzneff, qu’elle n’a jamais rencontrée mais qu’elle a toujours considérée comme une petite sœur, prenne la parole.
« Elle a fait le travail, je n’ai plus à m’en préoccuper », se rappelle-t-elle avoir pensé. « Mais une ou deux semaines plus tard, je me suis rendu compte que je faisais totalement partie de cette histoire ».
Le fait est qu’en 2004, vingt ans avant que Le Consentement n’ébranle la France, Mme Gee avait tenté de faire entendre sa propre histoire. En vain. Elle avait produit un manuscrit qui détaillait sa relation avec M. Matzneff, abordant certains des mêmes thèmes et avec le même vocabulaire que celui utilisé dans Le Consentement.
Aucun des éditeurs auxquels elle l’avait soumis ne l’avait accepté.
Chez Albin Michel, une des plus grandes maisons d’édition, un éditeur réceptif avait présenté le manuscrit à un comité de lecture, mais ce dernier avait fini par le rejeter.

Dans sa lettre de refus, Thierry Pfister, l’éditeur en question, expliquait que certains membres de ce comité avaient exprimé des réserves; notamment que la cible, M. Matzneff, était « par trop germanopratine » — Saint-Germain-des-Prés étant synonyme du milieu de l’édition française concentré dans ce quartier parisien.


Francesca Gee et Gabriel Matzneff au jardin du Luxembourg à Paris en 1973.
« À l’époque, Matzneff n’était pas le vieux monsieur un peu isolé qu’il est aujourd’hui », explique M. Pfister, joint récemment, qui ne travaille plus chez Albin Michel. « Il était encore à Paris avec ses réseaux, ses amitiés ».
« On a pris la décision en disant, on ne va pas croiser le fer avec cette bande », ajoute-t-il. « Il y [avait] plus de coups à prendre que de gains à en tirer. J’ai plaidé sa cause. Je n’ai pas été suivi ».
M. Matzneff avait le bras étonnamment long.
En 1973, alors que Mme Gee avait 15 ans et M. Matzneff 37, une amie de l’écrivain leur présenta une gynécologue qui acceptait de prescrire la pilule contraceptive à des mineures sans l’autorisation de leurs parents, ce qui était alors illégal.
Dans son journal de l’époque, Élie et Phaéton, M. Matzneff rapporte que la gynécologue, le Dr Michèle Barzach, « à aucun moment n’a cru devoir faire la morale à ce monsieur de trente-sept ans et à sa maîtresse de quinze».
Mme Gee affirme avoir consulté le Dr Barzach une demi-douzaine de fois en trois ans, toujours en compagnie de M. Matzneff.

Credit...Jacques Demarthon
« Il l’appelle pour prendre rendez-vous, et on y va », se souvient-elle. « Il est dans la salle d’attente pendant la consultation. Puis il entre, ils discutent et il la règle ».
Dans ses autres journaux, M. Matzneff écrit que le Dr Barzach devint la gynécologue chez qui, après sa rupture avec Mme Gee en 1976, il a continué pendant des années à emmener des jeunes mineures.
Le Dr Barzach, qui est également psychanalyste, a été ministre de la Santé de 1986 à 1988 sous la présidence de François Mitterrand.
De 2012 à 2015, elle a été présidente de la branche française de l’UNICEF, l’agence des Nations Unies pour la protection de l’enfance. Arguant du respect de la confidentialité, l’UNICEF a refusé de nous fournir les coordonnées du Dr Barzach, qui n’est plus à l’agence. Dr Barzach n’a pas donné suite à la demande d’interview que l’UNICEF nous assure lui avoir transmise.
M. Matzneff n’a cessé d’affirmer que ses relations avec des filles mineures leur rendait un grand service. Il se disait certain que leur initiation à l’art, à la littérature, à l’amour et au sexe par un homme plus âgé les avaient rendues plus heureuses, plus libres.
Cette certitude — confortée par ses soutiens — n’a été remise en question qu’à la publication en janvier du Consentement. Mme Springora y affirme au contraire que sa relation avec M. Matzneff, débutée alors qu’elle avait 14 ans, a engendré des troubles psychologiques qui l’ont durablement affectée.
Dans son manuscrit non publié de 2004, Mme Gee qualifiait sa relation avec l’écrivain de « cataclysme qui s’était abattu sur moi à 15 ans, et qui devait changer le cours de mon existence » — la laissant « honteuse, amère, confuse ».
Les témoignages de Mme Gee et de Mme Springora sont d’autant plus significatifs que M. Matzneff a maintes fois décrit ces femmes comme deux des trois grands amours de sa vie. Il leur a chacune consacré des journaux intimes, des romans, des poèmes et des essais — ouvrages qui, aux dires d’associations anti-pédophilie, ont servi de caution intellectuelle à nombre d’hommes s’attaquant à des enfants prépubères ou à des adolescentes.
Mme Gee se souvient avoir rencontré M. Matzneff pour la première fois en 1973, à Paris, avec sa mère qui l’avait connu plusieurs années plus tôt.
David Gee, son frère cadet, se rappelle que leurs parents invitaient régulièrement l’écrivain aux dîners qu’ils organisaient. Sa présence plaisait particulièrement à leur père, un journaliste britannique longtemps basé à Paris qui cherchait à se faire une place dans la société française.
« C’était une de ces choses qui comptait beaucoup, socialement parlant, de faire partie de l’intelligentsia », explique M. Gee. « Cela comptait davantage que de réfléchir aux effets collatéraux de la pédophilie ».
Credit...Andrea Mantovani pour The New York Times
Avec l’aval de son père, Mme Gee fréquenta l’écrivain pendant trois ans, impuissante à rompre. Son père est décédé en 2014.
Pour maintenir son emprise sur l’adolescente, M. Matzneff employa des tactiques qu’il reprendrait par la suite avec Mme Springora. Il l’isola, lui interdisant de fréquenter des amis de son âge.
Il joua de ses relations politiques pour faire transférer Mme Gee dans un lycée près de chez lui, un fait dont il se vante dans son journal.
M. Matzneff prit ensuite l’habitude d’attendre Mme Gee devant le nouvel établissement, le Lycée Montaigne, le long du Jardin du Luxembourg.
« Il venait tous les jours pour s’assurer que tout le monde comprenne bien qu’il ne fallait rien tenter à mon égard », se rappelle Mme Gee. « Il se postait à un endroit bien précis, et c’est là qu’il m’attendait ».
Mme Gee a récemment été reçue par l’un des enquêteurs chargé de l’enquête sur M. Matzneff et ses soutiens, ouverte peu après la sortie du Consentement.
L’entretien a eu lieu à Paris et a duré cinq heures. Mme Gee dit qu’après l’avoir entendue décrire sa relation avec M. Matzneff, l’enquêteur l’a qualifiée de « prise d’otage ».
En 1976, à l’âge de 18 ans et après plusieurs tentatives désespérées, Mme Gee réussit enfin à se libérer de l’emprise de l’écrivain. Elle était devenue de plus en plus critique à son égard. « C’était le fait de grandir, en fait », analyse-t-elle aujourd’hui.
Elle demeurerait cependant longtemps l’otage de cet homme — prise au piège de ses récits et de ses lettres.
Pendant les trois ans de leur relation, M. Matzneff avait en effet encouragé Mme Gee à lui écrire des centaines de lettres à connotation amoureuse et sexuelle.
En 1974, sans l’autorisation de Mme Gee, il en avait inclus certaines dans Les Moins de seize ans, qui est un farouche plaidoyer pro- pédophilie. Dans Les Passions schismatiques, un autre de ses livres, il érigeait même ces lettres en preuve « [qu’]une relation d’amour entre un adulte et un enfant peut être pour celui-ci extrêmement féconde, et la source d’une plénitude de vie ».
Si elle les a bien écrites, Mme Gee voit aujourd’hui en ces lettres l’expression d’une adolescente manipulée par un homme de l’âge de ses parents. On retrouve également sa correspondance dans le roman Ivre du vin perdu, en couverture duquel figure la réplique illustrée d’une photographie d’elle à 15 ans.
« Aujourd’hui, je considère qu’elles m’ont été extorquées et employées comme armes à mon encontre », explique Mme Gee.
La première lettre de Mme Gee à M. Matzneff, écrite lorsqu’elle avait 15 ans.
« Il n’a cessé de se servir de moi pour justifier l’exploitation sexuelle des enfants et des adolescents », écrit-elle dans son manuscrit.
Longtemps, les sentiments de Mme Gee concernant son expérience avec M. Matzneff sont demeurés « confus ». Puis, au début des années 1990, elle est parvenue à y voir plus clair.
« Ce n’est qu’à l’âge de presque 35 ans que j’ai réalisé que ce n’était pas une histoire d’amour », se rappelle Mme Gee.
En 1992, elle a contacté M. Matzneff pour exiger qu’il cesse d’utiliser ses lettres et qu’il les lui rende. Il a fini par lui renvoyer un lot de lettres photocopiées — en fait une sélection soigneusement expurgée de toute correspondance à tonalité négative.
Dix ans plus tard, en 2002, c’est M. Matzneff qui lui a écrit pour lui demander pour la première fois sa permission d’utiliser d’anciennes photographies d’elle dans un livre qu’on préparait sur lui. À l’encre bleu turquoise dont il s’est toujours servi pour sa correspondance, M. Matzneff lui proposait de l’identifier comme « la jeune fille qui lui a inspiré le personnage d’Angiolina dans Ivre du vin perdu ».
Non seulement Mme Gee a refusé, mais elle a renouvelé sa demande que ses lettres soient expurgées des livres et que son visage cesse d’apparaître en couverture d’Ivre du vin perdu. Elle a également exigé que trois vieilles photos d’elle soient retirées d’un site internet consacré à M. Matzneff, créé par un admirateur, Frank Laganier. Les photos n’ont disparu du site que sept ans plus tard, en 2010, affirme Mme Gee, après une incessante pression de sa part.
M. Laganier, qui vit actuellement à Paris, a décliné nos demandes d’interview. Son avocat Emmanuel Pierrat — qui défend actuellement M. Matzneff dans un dossier de pédophilie et est un partisan de longue date de l’écrivain — a refusé d’être officiellement interviewé.
En 2004, Mme Gee s'apprêtait à poursuivre en justice Gallimard — l’éditeur d’Ivre du vin perdu et de La Passion Francesca, le journal tenu par M. Matzneff sur leur relation — mais elle avait reculé en raison du coût trop élevé des frais d’avocat. Gallimard n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien et Antoine Gallimard, le directeur de la maison d’édition, n’a pas répondu à notre sollicitation envoyée à son adresse e-mail.

Mme Gee ne pouvait donc ni restreindre M. Matzneff, ni raconter son histoire.
Après le rejet d’Albin Michel, Mme Gee avait pourtant soumis son manuscrit à d’autres maisons d’édition, toujours sans succès.
Geneviève Jurgensen était éditrice chez Bayard et a rencontré Mme Gee en 2004. Le sujet abordé dans le manuscrit n’était pas, dit-elle, conforme à la ligne éditoriale de Bayard, plutôt spécialisé dans les livres pour la jeunesse et les ouvrages de philosophie et de religion.

Credit...

En relisant récemment des extraits du texte, Mme Jurgensen estime qu’il est « bien écrit » et qu’il rapporte « des situations qui semblent presque mot pour mot celles que décrit Vanessa Springora ».
« Ce n’est visiblement pas la qualité du livre qui était en cause », juge Mme Jurgensen de l’échec de Mme Gee à trouver un éditeur en 2004. « Clairement, c’était quinze ans trop tôt. Le monde n’était pas prêt ».
Le dernier refus est venu de Grasset, le même éditeur qui, en janvier dernier, a brisé un tabou en publiant Le Consentement de Mme Springora.
Martine Boutang, éditrice chez Grasset, se rappelle qu’elle avait été émue par le témoignage de Mme Gee mais qu’elle ne voyait pas comment le publier : le sujet était « trop sensible » et deux membres du comité de lecture de Grasset étaient « proches de Matzneff ».
« Ce n’était pas la qualité du texte qui était en cause », insiste-t-elle.
Mme Gee se rappelle avoir eu l’impression que Mme Boutang essayait de retarder le projet en lui demandant de réécrire le manuscrit, et qu’en réalité elle n’avait pas l’intention de publier. Mme Boutang dit ne pas se souvenir lui avoir demandé de le retravailler.
M. Matzneff, lui, ne rencontrait aucun obstacle à la poursuite de la publication de ses écrits — y compris Les Moins de seize ans, dans lequel il se sert des lettres adolescentes de Mme Gee pour justifier la pédophilie et les relations sexuelles avec des mineures.
Dans une interview récente depuis la Riviera italienne où il est caché, M. Matzneff a assuré que si Mme Gee l’appelait demain, il serait « enchanté de la voir ».
Ce qui enchanterait Mme Gee, c’est qu’il arrête de se rappeler à son souvenir. Il la mentionne encore une douzaine de fois dans son dernier livre sorti en novembre, plus de quarante ans après leur séparation. Mme Gee travaille maintenant sur un nouveau manuscrit au sujet de l’écrivain.
Credit...Andrea Mantovani pour The New York Times
Au fil des ans, des incidents parfois inattendus sont venus lui rappeler qu’elle restait prisonnière des livres de M. Matzneff.
Il y a quelques années, elle s’est retrouvée devant le Lycée Montaigne, son ancien établissement. Elle y attendait sa nièce Lélia qui y était alors scolarisée.
« Je l’attends là où Matzneff avait l’habitude de m’attendre », se rappelle Mme Gee.
Au déjeuner, sa nièce, qui était dans une filière littéraire, lui raconte qu’elle « étudie un auteur contemporain nommé Gabriel Matzneff ».
C’est ainsi que Lélia, qui a aujourd’hui 25 ans, a découvert que ces livres qu’elle avait lus traitaient d’une « histoire familiale ». Elle regrette d’avoir peu évoqué avec sa tante cette période avec M. Matzneff.
« Là où j’ai le plus d’informations sur tout ça, c’est de la part de Gabriel Matzneff, et non ma tante », dit-elle. « Et c’est justement là où se pose le problème ».



Daphné Anglès et Constant Méheut ont contribué à ce reportage.
Norimitsu Onishi is a foreign correspondent on the International Desk, covering France out of the Paris bureau. He previously served as bureau chief for The Times in Johannesburg, Jakarta, Tokyo and Abidjan, Ivory Coast.
THE NEW YORK TIMES



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