lundi 4 avril 2022

Jim Harrinson / Dans la tanière d’un ours misanthrope

Photo: Jean-Luc Bertini Flammarion Épicurien jamais repenti,
Jim Harrison se raconte ici à la troisième personne du singulier,
comme un leurre sans malice.

 

Dans la tanière d’un ours misanthrope


Christian Desmeules
29 octobre 2016

Il y a une dizaine d’années, rongé par les abus de toutes sortes à l’âge de soixante ans, l’auteur de Dalva et de La route du retour était convaincu qu’il allait mourir bientôt. Une intuition qui l’avait poussé à écrire ses mémoires (En marge, 2003).

Avec un mélange de mélodrame et d’autodérision inimitable, Jim Harrison raconte qu’il se voyait déjà « écroulé sur le plancher de sa maison, ou près d’une des innombrables fontaines de Rome, ou encore affamé dans une chambre de bonne parisienne perversement située au-dessus d’un bistro »…

La troisième personne du singulier qu’il emploie cette fois dans Le vieux saltimbanque est un leurre sans malice. Car c’est sa vie que Jim Harrison raconte ici. Par cet artifice, l’écrivain décédé en mars 2016 à l’âge de 78 ans a simplement voulu « échapper à l’illusion de la réalité propre à l’autobiographie ». C’est l’ultime pied de nez d’un vieux malcommode.

Au crépuscule de sa vie, un Américain, auteur de Légendes d’automne, évoque l’alcool, la cuisine, les femmes, la France (« Paris, une ville infiniment plus fascinante que n’importe quelle métropole américaine »), les animaux, la poésie, le Michigan et le Montana. Les souvenirs qu’il ravive dans un joyeux désordre partagent un horizon avec ses lecteurs : la mort. « Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception. »

« Le sexe est le plus puissant despote qui règne sur nos vies », croyait cet épicurien jamais repenti. Obsédé par les femmes, le sexe, la nourriture, l’alcool et la poésie (sa plus forte drogue, depuis sa rencontre avec l’oeuvre de Keats à l’adolescence), son amour pour la vie n’a eu d’égal que sa passion des grands espaces. Et il faut aimer les deux pour devenir éleveur de cochons comme il l’a fait à une époque — des passages hilarants et pleins de tendresse.

Ce disciple libre de Thoreau et de Steinbeck, qui a aussi passé une grande partie de sa vie à torcher à reculons des scénarios pour Hollywood ou à sacrifier à « la sinistre routine de l’enseignement », ne laissait pas sa place quand il s’agissait de dilapider son argent et son énergie.

Mais Jim Harrison était aussi prodigue d’humilité. « Il savait depuis longtemps que l’humilité était la qualité la plus précieuse qu’on pût avoir. Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse. Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l’humanité ? Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d’autres tombaient dans le vide de l’oubli. »

Un autoportrait d’écrivain en ours misanthrope. Y en a-t-il une autre espèce ?

« Il attendait avec impatience l’anniversaire de ses soixante-dix ans, et l’événement arriva à point nommé. Ce jour-là, il envisagea de devenir un vieux chnoque voguant librement de-ci de-là, réfractaire à toute critique émanant des autres ou de lui-même. Il buvait quand il en avait envie et, après deux ou trois échecs sexuels retentissants, il se dissuada de tenter à nouveau sa chance. »
 
Extrait de «Le vieux saltimbanque»

Le vieux saltimbanque

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2016, 148 pages


LEDEVOIR

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire