mardi 28 mai 2024

Auteur de la «Trilogie new-yorkaise», le romancier américain Paul Auster est mort à l'âge de 77 ans

 

Paul Auster


Auteur de la «Trilogie new-yorkaise», le romancier américain Paul Auster est mort à l'âge de 77 ans



Le romancier new-yorkais, qui fut longtemps l'un des écrivains préférés des Français, est décédé des suites d’un cancer. Auteur de «Moon Palace», il laisse une œuvre originale remplie de coïncidences, de mises en abyme, d'intrigues parsemées de pirouettes.


La mort n'a aucune imagination. Elle est beaucoup trop prévisible. Atteint d'un cancer, Paul Auster a dû la guetter comme on attend la chute d'un mauvais roman. Les siens étaient remplis de coïncidences, de mises en abyme, d'intrigues parsemées de pirouettes. Il n'aurait sans doute jamais signé un livre se terminant de façon aussi banale.

Comme Philip Roth, Auster était né à Newark (New Jersey), mais en 1947. Ses parents étaient des Juifs originaires d'Europe centrale. Est-ce parce qu'il avait habité à Paris dans les années soixante-dix ? Les Français en avaient fait un best-seller bien avant les Américains. Il avait commencé par la poésie, avait traduit Mallarmé. Il tâtonna avant de trouver son territoire, cette sorte de post-modernisme où sa joie était de tirer le tapis sous les pieds du lecteur. « La trilogie new-yorkaise » le signala au public. Cité de verre (1985), Revenants(1987), La chambre dérobée (1988) révélèrent son talent singulier, bourré de références, de fictions à tiroirs.

Chez lui, le hasard joue un rôle non négligeable (« Il en conclurait que rien n'était réel sauf le hasard », lit-on au début de Cité de verre). Les personnages sont souvent auteurs, détectives, le cumul n'étant pas interdit. Il leur arrive fréquemment d'avoir perdu une femme, un frère, un enfant. Un héritage de 200 000 dollars leur tombe dessus à l'improviste. Des milliardaires cinglés les retiennent en otages. Il y a des clochards qui se prennent pour la réincarnation de François Villon, des champions de poker au bout du rouleau, des professeurs de littérature, des mères renversées par un autobus. Ils dorment dans Central Park, se passionnent pour un acteur du muet qui n'a jamais existé, portent des noms comme Marco Stanley Fogg, Jack Pozzi, Henry Dark, Rudolf Born, Benjamin Sachs. Des terroristes s'ingénient à faire exploser toutes les statues de la Liberté du pays.

Ardoise magique

Le Peter Aaron de Leviathan (1992) prétend être né à la seconde où la bombe atomique a pulvérisé Hiroshima et une artiste ressemble énormément à Sophie Calle. Le Hector Mann du Livre des illusions aurait été inspiré par le Mastroianni de Divorce à l'italienne. Le cinéma n'est pas absent de ses pages. Ça n'est pas pour rien qu'il a vu La guerre des mondesà six ans et L'homme qui rétrécit à dix ans. Cela devait le conduire à travailler avec Wayne Wang sur Smoke et Brooklyn Boogie(1996) produits par Harvey Weinstein qu'il estima « immonde » par la suite. De Lulu on the Bridge» ( 1998), avec Harvey Keitel et Willem Dafoe, il fut responsable à 100%. L'expérience ne fut pas renouvelée, les dons d'Auster derrière la caméra n'ayant guère frappé les esprits. 
Car il avait inventé quelque chose. Il n'était pas rare que ces histoires alambiquées se soient déroulées seulement dans la tête des protagonistes. Ou du roman considéré comme une ardoise magique, un art tâchant de rivaliser avec les couvercles de la Vache qui Rit.

Auster s'amuse avec les formes, construit des Lego en caractères d'imprimerie. Dans Moon Palace (1989), l'enseigne lumineuse d'un restaurant chinois constitue un symbole aussi important que les lunettes du Dr Eckleburg dans « Gatsby le magnifique ». La mémoire est une bibliothèque, un jeu de miroirs. Cela a son charme, et ses limites. Certains lui reprochèrent bientôt de se caricaturer lui-même. Ses labyrinthes surprenaient moins. Dans Tombouctou (1999), on rencontre un chien qui parle et ressent « une pure terreur ontologique ». Celui du Livre des Illusions(2002) n'a que trois pattes.

Adieu fragile

Auster -oui- est habile, virtuose, quasi-roublard. Dans son bureau de Brooklyn, il conservait des rubans dont il avait acheté par avance des dizaines afin de pouvoir continuer à taper sur sa vieille machine Olympia. Il fumait des petits cigares et buvait du vin rouge. Il avait épousé la romancière Siri Hustvedt. Peut-être qu'il était resté le petit garçon qui ne s'était jamais remis de n'avoir pas obtenu un autographe du baseballeur Willie Mays parce qu'il n'avait pas de stylo sur lui, l'adolescent de quatorze ans qui avait été marqué par L'attrape-cœurs ou celui qui avait vu un de ses camarades frappé par la foudre pendant des vacances d'été. Il continuait à griffonner des carnets bleus ou rouges.

La biographie qu'il consacra à Stephen Crane (Burning Boy) était un monument. Dans 4321(2017), il tricotait les quatre destins possibles d'un Juif new-yorkais né en 1947. Pays de sang(2021) s'intéressait à la violence par armes à feu qui dévaste les Etats-Unis. Son dernier ouvrage, Baumgartner , mettait en scène un professeur de philosophie septuagénaire dont la femme poétesse et traductrice est morte depuis dix ans, façon sans doute de conjurer le sort. Il ne s'agissait pas de son meilleur livre, mais cela constituait une manière d'adieu fragile, apeuré, récapitulant pas mal de thèmes connus. Dans Paris, des portraits de l'auteur en noir et blanc garnissaient pour l'occasion les mâts publicitaires comme des faire-part géants. So long, mister Paul.

Il est permis de penser qu'il y aura toujours, comme dans Cité de verre, des demoiselles en train de lire un de ses romans dans le hall de Grand Central. Ne pas oublier que le livre commence par un téléphone qui sonne au milieu de la nuit. Une voix demande Paul Auster. Il s'agit d'une erreur. Depuis le 30 avril, le vrai numéro ne répond plus.

LE FIGARO



vendredi 24 mai 2024

Amitav Ghosh | La malédiction de la muscade

 



L’histoire dans une noix

Amitav Ghosh, écrivain indien vivant aux États-Unis, a entrepris depuis une décennie de mettre le changement climatique au premier plan de ses romans (La déesse et le marchand) et de ses essais (Le grand dérangement). Dans son dernier ouvrage, La malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité, sous-titré en anglais « Paraboles pour une planète en crise », il poursuit cette réflexion en mêlant récit personnel et histoire du capitalisme.

samedi 18 mai 2024

Yann Liotard / Hervé Le Tellier / Deux jeunes gens courageux

 


Deux jeunes gens courageux

Robert Lynen et André Chaix, jeunes résistants de vingt-quatre et vingt ans, sont morts comme tant d’autres au printemps et à l’été 1944. Alors qu’on célèbre bientôt les quatre-vingts ans de la Libération, Hervé Le Tellier (dans Le nom sur le mur) et Yann Liotard (dans Juste le temps de vivre) ont décidé de ne pas déposer pour eux les gerbes de circonstance mais de leur dresser un tombeau littéraire ému et fraternel.

lundi 13 mai 2024

Michèle Petit / Elle

Photo de Robert McCabe

Photo de Robert McCabe

 

Michèle Petit

ELLE


Elle est là, dans un coin, en terrasse du restaurant, tout en noir. Elle a croisé son foulard sur le menton, comme le faisaient, dans les villages, les femmes de plus de quarante ans. Une image d’un autre siècle. Elle a 96 ans, plus une seule dent, les mains d’une femme qui a beaucoup travaillé, et elle regarde ceux qui vont et viennent, sur la place. 

Lui doit avoir le même âge, plus une dent non plus. Il la voit, grimpe les marches, s’approche et d’une voix étonnée, joyeuse, il lui demande : « Τι κανείς, μωρό μου ; » (Comment vas-tu, mon bébé ?). Elle sourit.

Et je me demande d’où leur vient leur tendresse, s’ils ont joué ensemble quand ils étaient petits, s’ils ont été amoureux lorsqu’ils avaient vingt ans (ou soixante), ou s’ils se réjouissent simplement de cette bonne surprise, d’être l’un et l’autre encore vivants.



vendredi 10 mai 2024

Claude Grimal / Dans la jungle des œuvres

 



Dans la jungle des œuvres

Plusieurs publications récentes permettent une promenade dans les règles juridiques qui régissent les œuvres littéraires. Une brève histoire du droit d’auteur, de Jean-Baptiste Rendu et Richard Robert, rend compte sous une forme claire et illustrée de l’histoire du droit d’auteur, tandis que Documents relatifs à l’édition pirate du Traité du style de Louis Aragon de Gérard Berréby, fondateur des éditions Allia, présente la manière de ne pas le respecter. Ensuite, La double nature du livre de François Gèze, longtemps éditeur à La Découverte et disparu en 2023, fait un état des lieux de la « chaîne du livre » sur un ton assez pessimiste qui n’est pas celui des éditions Allia, heureuses quant à elles de célébrer leurs quarante ans d’activité avec un amusant opuscule intitulé J’ose m’exprimer ainsi, uniquement composé de citations de ses quatrièmes de couverture.