lundi 17 juin 2019

Tchékhov / La sauteuse

El pintor y la modelo
Oscar Capeche


Anton Tchékhov 

 La sauteuse

(“Попрыгунья”)


     Tous les amis et les bonnes relations d’Olga Ivanovna étaient présents à son mariage.
 «  Regardez-le : n’est-ce pas, qu’il a quelque chose ? » disait-elle à ses amis en montrant son mari, comme voulant expliquer à tous pourquoi elle épousait un homme aussi ordinaire, que rien ne semblait distinguer.
     Ossip Stepanytch Dymov, son mari, était médecin et avait le rang de conseiller titulaire1. Il travaillait dans deux hôpitaux : en qualité d’interne auxiliaire dans l’un, comme chargé des dissections dans l’autre. . Il recevait quotidiennement les malades et officiait dans une salle le matin de neuf heures à midi, après quoi il prenait l’omnibus et partait à l’autre établissement autopsier les malades décédés. Sa clientèle privée était insignifiante, lui rapportant dans les cinq cents roubles par an. Et voilà tout. Que dire de plus à son sujet ? Tandis qu’Olga Ivanovna, ses amis et ses bonnes relations n’étaient pas tout à fait des gens ordinaires. Chacun d’eux avait son petit côté remarquable et un début de réputation, un nom qui commençait à percer, de quoi s’estimer célèbre, ou alors c’était un espoir, il promettait beaucoup. Parmi eux, un acteur au talent reconnu depuis longtemps, homme élégant, modeste et intelligent, merveilleux récitant, le professeur d’Olga Ivanovna en la matière ; un chanteur d’opéra, ventru et débonnaire, assurant avec force soupirs à Olga Ivanovna qu’elle gâchait ses possibilités : en se prenant en main, en se mettant sérieusement au travail, elle deviendrait une remarquable cantatrice ; plusieurs artistes peintres, avec comme chef de file le peintre de genre Riabovski, animalier et paysagiste, jeune homme blond de quelque vingt cinq ans, très beau garçon, dont les toiles exposées faisaient fureur et dont il avait vendu la dernière cinq cents roubles ; il retouchait les études d’Olga Ivanovna et disait qu’il en sortirait peut-être quelque chose ; un violoncelliste à l’instrument larmoyant qui proclamait qu’elle seule savait l’accompagner ; un écrivain, jeune mais déjà connu, auteur de nouvelles, de pièces et de récits2. Et puis ? Eh bien, il y avait encore Vassily Vassilytch,  propriétaire, illustrateur amateur, dessinant des vignettes en dilettante, fou de style vieux-russe, de chevalerie et d’épopée ; il faisait merveille aussi bien sur papier que sur porcelaine ou dans la décoration d’assiettes. En compagnie de ces artistes, symboles de liberté, au milieu de ces enfants chéris du destin, certes aussi délicats que discrets, mais ne se souvenant de l’existence des médecins qu’en tombant malade et aux oreilles de qui le nom de Dymov se distinguait à peine de celui de Sidorov ou de Tarassov3, Dymov semblait un intrus, mesquin et inutile, quoique de haute taille et large d’épaules. On aurait dit qu’il portait le frac de quelqu’un d’autre, affichant en outre une barbiche de commis. Barbiche qui, du reste, s’il avait été écrivain ou peintre, eût fait penser à Zola.
     L’acteur disait à Olga Ivanovna que, dans sa robe de mariée, avec sa longue chevelure, elle ressemblait à un jeune cerisier élancé, tout recouvert, au printemps, de tendres fleurs blanches.
« Non, écoutez-moi ! lui dit Olga Ivanovna en lui prenant le bras. Vous voulez savoir comment tout ceci est arrivé ? Ecoutez donc…Je dois commencer par dire que mon père et Dymov travaillaient dans le même hôpital. Lorsque mon pauvre père est tombé malade, Dymov est resté nuit et jour à son chevet. Une abnégation…Ecoutez-moi, Riabovski…Et vous aussi, l’écrivain, c’est tout à fait intéressant. Approchez-vous. Un esprit de sacrifice, une sincère compassion ! Je veillais mon père toutes les nuits, moi aussi. Et tout-à-coup, j’ai vaincu le jeune preux ! Mon Dymov est devenu fou amoureux de moi. Le destin est certes bien étrange, parfois. Donc, après la mort de mon père, nous nous sommes revus, dans la rue ou chez moi et, un beau soir, crac, il m’a fait sa demande… sans crier gare… J’en ai pleuré toute la nuit et me suis mise à l’aimer passionnément, moi aussi. Et me voici mariée. Il y a en lui un élément de force, de puissance, il a quelque chose d’un ours, vous ne trouvez pas ? Vous l’apercevez à présent de trois quarts et c’est mal éclairé, ici, mais attendez qu’il se retourne et observez son front. Que dites-vous de ce front, Riabovski ? Dymov, c’est de toi que nous parlons !  cria-t-elle à son époux. Viens par ici. Tends donc ta main d’honnête homme à Riabovski… Voilà. Soyez amis. »
Dymov, arborant un sourire débonnaire et naïf, s’exécuta en disant :
« Enchanté. J’ai eu un camarade étudiant qui s’appelait Riabovski. Un parent à vous ? »
  1. Dans le Tchin, ou table des rangs, de Pierre le Grand : voir Wikipédia.
  2. Ce sacripant de Tchekhov s’est dédoublé : d’un côté le médecin lambda, de l’autre le littérateur à succès.
  3. Dubois-Durand-Martin…
II
     Elle avait vingt-deux ans et Dymov trente-et-un. Après la noce, leur vie commune débuta de façon parfaite. Olga Ivanovna couvrit les murs du salon d’études, les siennes ou non, encadrées ou non, et entoura le piano et les meubles d’une bousculade d’ombrelles chinoises, de chevalets, de tissus multicolores, de poignards, de petits bustes, de photographies… Dans la salle à manger, elle colla des chromos sur les murs, y accrocha des faucilles et des sandales de tille, plaça dans un coin une faux et un râteau, mettant ainsi la pièce à la mode russe. Elle s’efforça de donner à leur chambre l’allure d’une caverne, tendant les murs et le plafond de tissu sombre et accrochant au-dessus du lit une lanterne vénitienne, et pour finir, elle installa dans l’entrée un bronze avec une hallebarde. Tous estimèrent charmant le repaire du jeune couple.
     Levée tous les jours à onze heures, Olga Ivanovna se mettait au piano ou même, lorsque le soleil se montrait, attaquait une peinture à l’huile. À midi passé, elle partait chez sa couturière. Comme Dymov et elle étaient très serrés sur le plan financier, elle recourait, avec l’aide de la couturière, à des stratagèmes pour afficher de nouvelles robes et surprendre par sa toilette. Très souvent, de vieilles robes reteintes, de morceaux de tulle et de dentelles , de peluche et de soie à quatre sous, surgissaient de véritables miracles, des choses délicieuses tenant plus du rêve que de l’habit. En quittant sa couturière, Olga Ivanovna se rendait le plus souvent chez quelque actrice de renom pour apprendre les dernières nouvelle théâtrales et solliciter un billet pour la première d’une nouvelle pièce  ou pour un spectacle en faveur de quelqu’un. De là, il lui fallait gagner l’atelier d’un peintre ou se rendre à une exposition, puis visiter quelque célébrité – lancer des invitations, rendre une visite ou tout simplement papoter. on l’accueillait partout avec chaleur et amitié, lui répétant qu’elle était belle et gentille, qu’elle se faisait trop rare… Ceux en qui elle voyait de hautes célébrités la traitaient comme leur égale et lui prédisaient en chœur qu’étant donné son talent, son goût et son esprit, elle ferait quelque chose de grand, à condition de ne pas se disperser… Elle chantait, jouait du piano, peignait, sculptait, jouait dans des troupes d’amateurs, à chaque fois avec talent ; qu’elle confectionne des lumignons pour une illumination, qu’elle se déguise ou noue à quelqu’un sa cravate, elle faisait tout cela avec une grâce peu ordinaire, avec art et joliesse. Mais son talent le plus éclatant était l’art qu’elle avait pour faire rapidement la connaissance des gens connus et se lier d’amitié avec eux. À peine quelqu’un était-il sorti du lot et commençait à faire parler de lui, qu’elle avait déjà fait sa connaissance, qu’ils avaient sympathisé et qu’elle l’avait invité chez elle.  De telles rencontres étaient pour elle, à chaque fois, de véritables fêtes. Elle adorait les gens célèbres, en connaître la remplissait d’orgueil et elle en rêvait la nuit. Elle était avide de faire leur connaissance, d’une soif inextinguible. Les vieilles gloires tombaient dans l’oubli et s’éclipsaient, de nouvelles étoiles en prenaient la relève, dont elle faisait vite le tour, qui la décevaient, elle en attendait d’autres avec avidité, et le cycle reprenait. A quelle fin ?
     Vers quatre heures et demie, elle déjeunait chez elle avec son mari. La simplicité, le bon sens de celui-ci l’attendrissaient et l’enthousiasmaient. À tout moment, elle bondissait et lui saisissait la tête, qu’elle couvrait de baisers. 
— Dymov, tu es un homme de cœur et tu es intelligent, lui disait-elle, mais tu as un très très gros défaut : tu ne t’intéresses absolument pas à l’art. Tu es fermé à la musique et à la peinture.
— Je ne les comprends pas, répondait-il brièvement. Toute ma vie je me suis occupé de sciences naturelles et de médecine, je n’ai jamais eu le temps de m’intéresser à l’art.
— Voilà qui est effrayant, Dymov !
— Pourquoi donc ? Tes amis, eux, ignorent les sciences naturelles et la médecine et tu ne leur en tiens pas rigueur. Chacun son domaine. Je ne comprends ni les paysages ni les opéras, mais j’estime que, puisque certains y consacrent leur vie et que d’autres payent des sommes folles pour les acquérir, ils ont leur valeur. J’ai dit que je ne les comprenais pas, mais ne pas comprendre ne signifie pas rejeter.
— Donne-moi ta main d’honnête homme, que je la serre !
     Après le déjeuner, Olga Ivanovna partait retrouver ses amis puis allait au théâtre ou au concert et rentrait à la maison après minuit. Tel était son quotidien.
     Le mercredi était son jour de soirée. On n’y jouait pas aux cartes, on n’y dansait pas : la maîtresse de maison et ses invités se distrayaient de façon artistique. L’acteur dramatique récitait, le chanteur chantait, les peintres enrichissaient de leurs dessins les albums dont Olga Ivanovna faisait collection, le violoncelliste jouait de son instrument et leur hôtesse dessinait, sculptait, chantait et accompagnait au piano.  Entre deux lectures, chants et moments musicaux, on discutait de littérature, de théâtre et de peinture.  Les dames brillaient par leur absence, car Olga Ivanovna les jugeait toutes ennuyeuse et vulgaires, hormis les actrices et sa couturière. Jamais une soirée ne se passait sans que la maîtresse de maison ne sursaute à chaque coup de sonnette et ne déclare d’un air triomphant : « Le voilà ! » , entendant par ce « le » la nouvelle célébrité invitée. Dymov ne se montrait pas au salon, tous oubliaient jusqu’à son existence. Mais juste une demi-heure avant minuit, la porte menant à la salle à manger s’ouvrait et Dymov faisait son apparition, son éternel sourire doux et bienveillant aux lèvres, et, en se frottant les mains, il annonçait :
« Venez manger quelque chose, messieurs, je vous en prie. »
     Tout le monde passait de l’autre côté, où les attendait un souper, toujours le même : des huîtres, du jambon ou du veau froid, des sardines, du fromage, du caviar, des champignons, de la vodka et deux carafes de vin.
« Mon gentil maître d’hôtel ! s’exclamait Olga Ivanovna, levant les bras au ciel d’enthousiasme. Tu es un enchanteur ! Messieurs, admirez ce front ! Dymov, mets-toi de profil. Voyez, messieurs : le visage d’un tigre du Bengale, mais une expression bonne et douce comme celle d’une biche. Comme il est gentil !
     Les invités mangeaient tout en regardant Dymov, et se disaient : « C’est en effet un brave garçon » , puis, bien vite, l’oubliaient et se remettaient à parler théâtre, musique ou peinture.
     Les jeunes époux étaient heureux, tout allait pour eux comme sur des roulettes. Pourtant, la troisième semaine de leur lune de miel ne fut pas des plus heureuse, elle fut même chagrine. À l’hôpital, Dymov attrapa un érysipèle qui le cloua au lit pendant six jours et l’obligea à raser entièrement ses beaux cheveux noirs. Olga Ivanovna restait assise à ses côtés, pleurant à chaudes larmes, mais, quand il se sentit mieux, elle posa sur son crâne rasé un foulard blanc et se mit à faire son portrait en bédouin. Ce qui les amusa tous les deux. Deux ou trois jours après son retour à l’hôpital, complètement rétabli, survint un nouveau contretemps.
— Ce n’est vraiment pas de chance, maman ! dit-il un jour à table. J’ai fait quatre autopsies aujourd’hui, et je me suis coupé deux doigts. Je l’ai remarqué seulement ici.
     Elle prit peur. Et lui de sourire et d’expliquer que cela lui arrivait souvent.
— Je m’emballe, maman, et je ne fais plus attention.

     Olga Ivanovna, anxieuse, redoutait quelque contagion cadavérique et, la nuit, priait pour que tout se termine bien. Et ce fut de nouveau la vie heureuse, sans chagrins ni angoisses. Le présent était magnifique et le printemps approchait, tout sourire et promettant mille joies. Un bonheur sans fin ! En avril, en mai et en juin, ce seraient la datcha loin de la ville, les promenades, les études en pleine nature, la pêche, les rossignols et ensuite, à partir de juillet et  jusqu’en automne, la croisière des peintres sur la Volga, à laquelle elle, Olga Ivanovna, prendrait part en tant que membre irremplaçable de leur société. Elle s’était déjà confectionné deux costumes de voyage en cotonnade légère et acheté d’avance des couleurs, des pinceaux, de la toile et une palette toute neuve. Chaque jour ou presque, Riabovski venait chez elle constater ses progrès. Lorsqu’elle lui montrait une toile, il enfonçait profondémentt ses mains dans ses poches, pinçait les lèvres, reniflait et disait :
« M…oui. Voilà un nuage qui détonne : il ne ressemble pas à un nuage du soir. Le premier plan ressort mal et, voyez-vous, quelque chose ne va pas…Et la chaumière, on a l’impression qu’elle s’étrangle et pousse un petit cri…ce coin-là, il faudrait l’assombrir. Ce n’est pas trop mal, dans l’ensemble… Je vous félicite. »
     Et plus ce qu’il racontait était incompréhensible, plus Olga Ivanovna avait l’impression de le comprendre.
III
     Le lendemain de la Pentecôte, dans l’après-midi, Dymov acheta une collation et des bonbons et s’en alla rejoindre son épouse à la datcha. Cela faisait deux semaines qu’il ne l’avait pas vue et elle lui manquait fort. Assis dans le wagon, puis en train de chercher sa datcha dans le petit bois, il ressentait de la fatigue et avait faim, il rêvait du moment où il dînerait tranquillement avec elle avant d’aller faire un bon somme. Il lorgnait avec plaisir le paquet contenant du caviar, du fromage et du saumon blanc.
     Lorsqu’il eut repéré sa datcha, le soleil se couchait déjà. La vieille femme de chambre lui dit que Madame n’était pas là, mais ne tarderait pas à rentrer, sans doute. La datcha, peu attrayante avec ses plafonds bas tapissés de papier de journal et son sol inégal et crevassé, comprenait seulement trois pièces. Dans l’une il y avait le lit, dans l’autre on voyait, étalés sur les chaises ou accrochés aux fenêtres, des toiles, des pinceaux, des papiers maculés de graisse, des manteaux et des chapeaux d’homme, et dans la dernière, Dymov tomba sur trois inconnus. Deux d‘entre eux étaient bruns et portaient de petites barbes, le troisième, corpulent et glabre, avec une tête d’acteur. L’eau bouillait dans un samovar, sur la table.
     — Vous désirez ? demanda l’acteur d’une voix de basse, en le regardant sans aménité. Olga Ivanovna ? Elle sera là d’un moment à l’autre.
     Dymov s’assit et se mit à l’attendre. L’un des barbus bruns lui jeta un regard indolent et ensommeillé et lui demanda : « Vous voulez peut-être du thé ? »
     Il avait faim et soif mais, se gardant pour plus tard, refusa le thé. Bientôt se firent entendre des pas, ainsi qu’un rire bien connu. ; la porte claqua et Olga Ivanovna entra précipitamment dans la pièce, portant un chapeau à larges bords et un étui de peintre à la main, suivie de Riabovski, tout réjoui et les joues vermeilles, tenant une grande ombrelle et un pliant. 
— Dymov ! s’exclama Olga Ivanovna, rougissant de plaisir. Dymov ! fit-elle encore, posant sa tête et ses deux mains sur la poitrine de son mari. C’est toi ? Pourquoi n’es-tu pas venu depuis si longtemps ? Hein, pourquoi ?
— Et quand donc, maman ? Je suis tout le temps pris, et lorsque j’ai un moment de liberté,  il n’y a pas de train.
— Ah que je suis contente de te voir ! J’ai rêvé de toi toute la nuit, j’avais peur que tu ne sois tombé malade. Ah, si tu savais à quel point tu tombes à pic ! Tu vas être mon sauveur. Il n’y a que toi qui puisses me sauver ! Nous aurons demain une noce ultra-originale, ici, poursuivit-elle en riant et en renouant la cravate de son mari. Le marié est un jeune télégraphiste de la gare, un certain Tchikeldiéev. Joli garçon, et puis, pas bête, et il a sur le visage un élément de force, quelque chose d’un ours… On peut le peindre sous les traits d’un jeune Varègue1. A la datcha, nous lui avons tous promis de venir à son mariage… Ce garçon n’est pas riche, il n’a pas de famille, il est timide, nous ne pouvions pas lui refuser de venir. Imagine, la messe et le mariage à l’église, de l’église ensuite tout le monde se rend à pied à l’appartement de la fiancée… Tu vois, les bosquets, les oiseaux qui chantent, le soleil qui fait des taches de lumière sur l’herbe, et nous tous, comme des taches de toutes les couleurs sur ce fond vert vif – ultra-original, dans le style des expressionnistes2 français. Seulement, Dymov, dis-moi, dans quelle tenue irai-je à l’église ? fit Olga Ivanovna, larmoyant presque. Je n’ai rien ici, littéralement rien. Ni robe, ni fleurs ni gants… Il faut que tu me sauves. Puisque te voilà, c’est le destin qui t’ordonne de me sauver. Mon cher, prends les clés, file à la maison  et attrape dans la penderie ma robe rose. Tu sais, celle qui est sur le devant… Ensuite, dans le cagibi, à droite, tu trouveras par terre deux cartons. En les ouvrant, tu verras quantité de tulle et différents coupons, et en-dessous, des fleurs. Il faut les sortir avec précaution, essaye de ne pas les chiffonner, mon chou, et ramène-les toutes : je trierai ici… Et achète-moi des gants.
— Très bien, fit Dymov, je rentrerai demain et je t’enverrai tout ça.
— Comment ça, demain ? Olga Ivanovna le regarda avec étonnement. Tu n’auras pas le temps, demain ! Demain, le premier train part à neuf heures, et la noce est à onze heures. Non, chéri, aujourd’hui, impérativement aujourd’hui ! Si tu ne peux pas venir demain, envoie-moi un porteur. Allez, vas-y…Il faut que tu attrapes le train. En route, mon chou.
— Très bien.
— Ah, comme je regrette de te renvoyer ainsi, dit Olga Ivanovna, des larmes dans les yeux.. Quelle idiote je suis, d’avoir promis au télégraphiste de venir !
     Dymov avala à la hâte une tasse de thé, prit un craquelin et, avec un doux sourire, partit à la gare. Et ce furent les deux bruns à barbiche et l’acteur qui mangèrent le caviar, le fromage et le saumon blanc. 
  1. Les Varègues : Vikings suédois qui seraient à l’origine du premier état russe.
  2. Méchanceté de la part de l’auteur. Il s’agit bien sûr des Impressionnistes.
IV
     Par cette nuit paisible de juillet, sous le regard de la lune, Olga Ivanovna  se tenait sur le pont d’un vapeur sur la Volga, observant tantôt l’eau tantôt la beauté des rives. À côté d’elle, Riabovski lui disait que les ombres noires qu’elle décelait sur l’eau n’étaient pas des ombres mais un songe, qu’en  voyant l’éclat féérique de cette eau enchantée et la pureté de ce ciel sans nuage, qu’en voyant ces berges maussades et pensives s’entretenir de la vanité de notre vie et d’une réalité plus haute, éternelle et bienheureuse, il ferait bon s’assoupir, mourir, ne laisser qu’un souvenir. Le passé est vil et sans intérêt, l’avenir insignifiant, tandis que cette nuit merveilleuse et unique dans une existence s’achèvera bientôt, se fondant dans l’éternité – pourquoi donc vivre ?
     Et Olga Ivanovna prêtait l’oreille tantôt à la voix de Riabovski, tantôt au silence de la nuit, en se disant qu’elle était immortelle et ne mourrait jamais. Cette eau bleu turquoise dont elle n’avait jamais vu la pareille, ce ciel, ces rivages, ces ombres noires et cette félicité vague lui emplissant l’âme, tout lui disait qu’elle deviendrait une grande artiste, un grand peintre, et que, quelque part au loin, plus loin que cette nuit lunaire, dans l’espace infini, l’attendaient le succès, la gloire et la vénération du peuple… Regardant longuement et sans ciller dans le lointain, elle distinguait des foules, des lumières, elle entendait les sons d’une musique triomphale, des cris d’enthousiasme, elle se voyait dans une robe blanche sur laquelle pleuvaient les fleurs envoyées sur elle de tous côtés. Elle songeait également qu’auprès d’elle, accoudé au parapet, se tenait un authentique grand homme, un génie, un élu de Dieu… Toutes ses œuvres, jusqu’à maintenant, étaient belles, nouvelles et singulières, et ses œuvres futures, lorsque, devenu plus viril, son talent déjà rare aurait forci, frapperait l’imagination par leur hauteur prodigieuse, cela se devinait dans son visage, dans sa façon de s’exprimer et dans son lien avec la nature. Les ombres, les tonalités du soir et l’éclat de la lune, il a sa manière à lui d’en parler, il a une langue qui lui est propre, à tel point que l’on est malgré soi charmé par cette emprise qu’il a sur la nature. Lui-même est très beau, il n’a rien de banal et sa vie libre et indépendante, étrangère à tout prosaïsme, est comme celle d’un oiseau.
— Il commence à faire frisquet, dit-elle.
     Riabovski la couvrit de son manteau et déclara d’un air triste :
— Je suis en votre pouvoir. Votre esclave. Pourquoi êtes-vous aussi ravissante, aujourd’hui ?
     Il ne faisait que la fixer de ses yeux effrayants, elle n’osait pas le regarder.
— Je vous aime à la folie… chuchota-t-il tout contre sa joue. Un mot de vous, et je meurs, j’abandonne la peinture… balbutia-t-il, au comble de l’émotion. Aimez-moi, ô, aimez-moi…
— Il ne faut pas dire cela, fit Olga Ivanovna en fermant les yeux. Vous me faites peur. Et Dymov ?
— Quoi, Dymov ? Pourquoi parler de Dymov ? Qu’ai-je à faire de Dymov ? La Volga, la lune, toute cette beauté, mon amour, mon élan, je ne vois nulle part de Dymov… Ah, je ne sais plus rien… Je me moque du passé, accordez-moi seulement un instant… juste un instant !
    Olga Ivanovna sentait battre son coeur. Elle aimait penser à son mari, mais tout ce passé, son mariage avec Dymov, les soirées artistiques, tout ceci lui paraissait mesquin, insignifiant, vain, voilé et déjà lointain… C’était vrai : à quoi bon Dymov ? Pourquoi Dymov ? Dymov existait-il vraiment, n’était-ce pas un songe ?
     « Cet homme simple et très ordinaire a déjà reçu sa part de bonheur, cela lui suffira, pensa-t-elle, couvrant son visage de ses mains. Que le monde nous juge et nous maudisse, tout le mal sera pour moi, j’en mourrai, tout le mal, j’en périrai… Il faut tout éprouver, dans la vie. Dieu, que c’est effrayant ! Que c’est bon ! »
— Eh bien ? Alors ? bredouillait le peintre, l’enlaçant et embrassant goulûment les mains qui faisaient de timides efforts pour le tenir à distance. M’aimes-tu ? Oui ? Oui ? Ô, nuit ! Quelle miraculeuse nuit !
— Ô oui, quelle nuit ! fit-elle en regardant ses yeux brillants de larmes, puis elle jeta un rapide coup d’oeil autour d’elle, l’étreignit et l’embrassa fortement sur les lèvres.
     « Nous approchons de  Kinechma ! » dit une voix de l’autre côté du pont.
     Des pas pesants se firent entendre. Venant du buffet, quelqu’un passa près d’eux.
     « Allez donc nous chercher du vin » dit Olga Ivanovna en riant et en pleurant de joie.
     Ému et blême, le peintre s’assit sur un banc et la regarda avec des yeux remplis d’adoration et de gratitude, puis il ferma les paupières et dit, avec un sourire languissant :
« Je suis fatigué. »
Et il posa la tête sur le parapet.
V
          Le deux septembre, il faisait chaud et il y avait peu de vent, mais le ciel était couvert. Tôt le matin, on vit une légère brume errer au-dessus de la Volga et, passé neuf heures, il se mit à pleuvoir. Sans qu’on pût prévoir d’amélioration. En buvant son thé, Riabovski expliquait à Olga Ivanovna que la peinture était l’art le plus ingrat et le plus ennuyeux, qu’il n’était pas un artiste, que seuls les nigauds voyaient en lui un peintre, et brusquement, sans crier gare, il attrapa un couteau et fit une estafilade à sa meilleure étude. Après le thé, sombre, il s’assit devant la fenêtre pour contempler la Volga. Et celle-ci avait perdu son éclat, elle offrait une surface terne et mate, dépourvue de chaleur. Tout, absolument tout évoquait l’approche de la mélancolie morne de l’automne. On aurait dit que les riches tapis de verdure, sur les berges du fleuve, les reflets adamantins des rayons solaires, la transparence bleue des lointains, toute l’élégante parure de la nature se retirait à présent de la Volga pour se cacher dans un coffre jusqu’au printemps suivant, et les corbeaux voletaient au-dessus de la rivière en lui criant, pour se moquer : « Hé, te voilà toute nue ! toute nue ! » Riabovski les écoutait croasser en se disant qu’il était sec et que son talent l’avait quitté, que tout en ce bas monde était conditionné, relatif, bête, et qu’il aurait mieux fait de ne pas nouer de relation avec cette femme… Bref, il broyait du noir et avait le cafard.
     Olga Ivanovna était assise sur le lit, derrière la cloison, et, tout ben démêlant à la main sa belle chevelure de lin, s’imaginait chez elle, tantôt au salon, tantôt dans la salle à manger ou dans le bureau de son mari. ; en pensée, elle se transportait au théâtre, chez sa couturière ou chez ses illustres amis. Que font-ils de beau, à présent ? Se souviennent-ils d’elle ? C’est déjà le début de la saison, il serait temps de songer aux soirées. Et Dymov ? Ce cher Dymov ! Comme il lui demande gentiment, pleurnichant comme un enfant dans ses lettres, de rentrer bien vite à la maison ! Il lui envoyait tous les mois dans les soixante-quinze roubles, et lorsqu’elle lui avait écrit qu’elle devait aux peintres une centaine de roubles, il lui avait envoyé la somme. Quel homme bon et généreux ! Le voyage avait fini par lasser Olga Ivanovna, qui s’ennuyait et souhaitait quitter au plus vite ces moujiks, oublier l’odeur humide de la rivière et se laver de cette impression physique de malpropreté qu’elle ressentait sans cesse, à vivre dans des isbas paysannes, dans cette errance de bourg en bourg. Si seulement Riabovski n’avait pas donné aux peintres sa parole de rester ici avec eux jusqu’au vingt septembre, on aurait pu décamper le jour même, un vrai rêve !
— Seigneur, fit Riabovski, quand verra-t-on enfin le soleil ? C’est que je ne peux pas poursuivre mon paysage ensoleillé lorsqu’il n’y a pas de soleil !
— Mais tu as cette étude de nuages, lui dit  Olga Ivanovna en sortant de derrière la cloison. Tu sais, celle où il y a une forêt à droite et, à gauche, un troupeau de vaches et des oies. Celle-ci, tu pourrais la terminer.
— Eh ! fit le peintre avec une grimaça. La terminer ! Me croyez-vous bête au point de ne pas savoir ce que j’ai à faire ?
— Comme tu n’es plus le même avec moi ! soupira Olga Ivanovna.
— Ça va.
Le visage d’Olga Ivanovna eut un tremblement, elle se détourna vers le poêle et se mit à pleurer.
— Ne manquaient plus que les larmes ! Assez ! J’aurais mille raisons de pleurer, et je ne pleure pas.
— Mille raisons ! explosa Olga Ivanovna. La vraie raison, c’est que vous en avez assez de moi. Eh oui ! dit-elle en se remettant à pleurer. La vérité, c’est que vous avez honte de notre amour. Vous vous efforcez tout le temps que les peintres n’en sachent rien, et il y a longtemps qu’ils sont au courant.
— Olga, je vous demande une seule chose, implora le peintre en se plaçant une main sur le cœur, une seule chose : ne me torturez pas ! C’est tout ce que je vous demande, à présent !
— Jurez-moi que vous m’aimez encore !
— Quelle torture ! murmura entre ses dents le peintre qui se leva d’un bond. Si vous continuer, je vais me jeter dans la Volga, ou perdre la raison ! Laissez-moi tranquille !
— Hé bien, tuez-moi ! s’écria Olga Ivanovna. Tuez-moi !
     Elle éclata de nouveau en sanglots et partit derrière la cloison. La pluie bruissait sur le toit de chaume de l’isba. Se prenant la tête dans les mains, Riabovski se mit à aller et venir d’un mur à l’autre puis, d’un air résolu, comme désireux de prouver quelque chose à quelqu’un, il mit sa casquette et, le fusil en bandoulière, sortit de l’isba.
     Et Olga Ivanovna resta un long moment allongée en pleurs sur le lit. Elle pensa s’empoisonner, au début, pour que Riabovski la découvre morte à son retour, puis elle se transporta mentalement au salon, dans le bureau de son mari et s’imagina assise immobile à côté de Dymov, ressentant le plaisir physique du calme et de la propreté, elle était maintenant à l’opéra, en train d’écouter Masini. La civilisation, la clameur de la ville et les gens connus lui manquaient au point qu’elle en éprouvait un pincement au cœur. Un femme entra dans l’isba et se mit en hâte à allumer le poêle pour préparer le déjeuner. Une odeur de brûlé se répandit et la fumée bleuit l’air. Les peintres arrivaient, avec leurs grandes bottes sales et leurs visages humides de pluie, ils examinaient les études et se consolaient en se disant que la Volga avait un certain charme même par mauvais temps. Au mur, on entendait le tic-tac de la pendule bon marché…les mouches engourdies s’agglutinaient en bourdonnant dans le coin aux icônes et les blattes faisaient du bruit dans les épais cartons à dessin, sous les bancs…
     Riabovski rentra au coucher du soleil. Jetant sa casquette sur la table, blême et harassé, ses bottes toutes boueuses, il s’assit sur un banc et ferma les yeux.
« Je suis fatigué… » fit-il, remuant les sourcils et s’efforçant de lever les paupières.
     En manière de caresse, et pour lui montrer qu’elle n’était pas fâchée, Olga Ivanovna s’approcha de lui, l’embrassa silencieusement et lui passa un peigne dans les cheveux. Elle avait envie de le coiffer.
« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il en sursautant comme si quelque chose de froid l’eût effleuré, et il ouvrit les yeux. Qu’est-ce que c’est ? Je vous demande de me laisser tranquille. »
     Ses mains la repoussèrent et il s’écarta, il lui sembla voir de la répulsion et du mécontentement sur son visage. A ce moment, la cuisinière lui apporta avec précautions une assiette de soupe qu’elle tenait à deux mains, et Olga Ivanovna observa les gros doigts de la femme tremper dans la soupe. Et cette bonne femme sale avec son gros ventre, et cette soupe aux choux sur laquelle se jetait Riabovski, et cette isba, et toute cette vie qui l’avait, au commencement, tant séduite par sa simplicité et son désordre d’artiste, tout lui semblait épouvantable à présent. Se sentant soudain outragée, elle déclara froidement :
— Il vaut mieux nous séparer quelque temps, autrement, nous pourrions, par ennui, nous disputer sérieusement. J’en ai assez. Je vais partir aujourd’hui même.
— Et comment ? Par un coup de baguette magique ?
— Nous sommes jeudi, par conséquent le vapeur viendra à neuf heures et demie.
— Ah ? Oui, c’est vrai… Hé bien, vas-y… fit-il doucement en s’essuyant la bouche avec un torchon en guise de serviette. Tu t’ennuies ici, tu n’as rien à faire, et il faut être bien égoïste pour te retenir ici. Pars, nous nous verrons après le vingt.
     Rougissant de contentement, Olga Ivanovna prépara gaiement ses affaires. Allait-elle vraiment, se demandait-elle, peindre bientôt dans son salon, dormir dans sa chambre et manger sur une nappe ? Soulagée, elle n’en voulait déjà plus au peintre.
« Au fait, je vais te laisser mes pinceaux, Riaboucha1, lui dit-elle. Tu n’auras qu’à ramener ce qui restera… Attention, en mon absence, pas de fainéantise ni de vague à l’âme, travaille. Tu es mon brave Riaboucha.
     A neuf heures, au moment de se séparer, Riabovski l’embrassa par avance, comme elle s’y attendait, pour ne pas devoir l’embrasser sur le pont du vapeur devant les peintres, et il l’accompagna au débarcadère. Le bateau surgit et l’emporta.
     Il lui fallut plus de deux jours pour arriver chez elle. Sans ôter ni chapeau ni imperméable, la respiration alourdie par l’émotion, elle traversa le salon et passa dans la salle à manger. Sans redingote, le gilet déboutonné, Dymov était assis à table, aiguisant un couteau  en le frottant contre une fourchette ; il avait une gélinotte dans son assiette. En pénétrant dans l’appartement, Olga Ivanovna était convaincue de la nécessité de tout cacher à son mari, pensant avoir en elle assez d’astuce et suffisamment de force pour cela, mais maintenant, devant ce large et doux sourire de bonheur et ces yeux brillants de joie, elle sentit que mentir à cet homme serait aussi vil, aussi répugnant, aussi impossible et autant au-dessus de ses forces que de répandre des calomnies, de voler ou de tuer quelqu’un, et décida en un instant de tout lui raconter. Lui ayant permis de l’embrasser, elle se tomber tomber  à genoux devant lui et se cacha le visage dans les mains.
— Eh bien quoi, maman ? Tu t’ennuyais ?    
     Elle releva la tête, cramoisie de honte et le regarda d’un air coupable et suppliant, mais la honte et l’effroi l’empêchèrent de dire la vérité.
— Ce n’est rien…fit-elle. Tu vois, me voilà.
— Asseyons-nous, dit-il en la relevant et en la faisant asseoir. Bien… Mange de la gélinotte, tu as l’air affamée, ma pauvre.
Elle respira un grand coup l’air familier et se mit à manger la gélinotte, tandis qu’il la contemplait avec attendrissement, en riant de plaisir. 
   
 (1) "Diminutif" affectueux de Riabovski
    VI
        Apparemment, Dymov se doutait depuis le milieu de l’hiver qu’on le trompait. Comme s’il avait quelque chose sur la conscience, il n’arrivait plus à regarder sa femme dans les yeux, ne souriait plus de plaisir en la voyant et, afin de moins rester en tête-à-tête avec elle, il invitait souvent à déjeuner son collègue Korostiéliev, petit homme aux cheveux ras et au visage chiffonné qui, en parlant avec Olga Ivanovna, par embarras, tantôt déboutonnait entièrement son veston, tantôt le reboutonnait intégralement pour ensuite se mettre à pincer de la main droite le côté gauche de sa moustache. À table, les deux médecins évoquaient le fait qu’un diaphragme en position haute pouvait signaler des intermittences du cœur, qu’on observait ces derniers temps une forte recrudescence de névrites, ou Dymov racontait que la veille, en disséquant le cadavre d’un malade diagnostiqué comme “atteint d’anémie pernicieuse“, il lui avait découvert un cancer du pancréas. On aurait dit que ces deux-là discutaient médecine dans le seul but de permettre à Olga Ivanovna de garder le silence, c’est-à-dire de ne pas mentir. Après le repas, Korostiéliev s’asseyait au piano et Dymov lui disant en soupirant :
« Allez vieux frère ! Hein ? Joue-nous quelque chose de triste. »
     Les épaules relevées et les doigts bien écartés, Korostiéliev plaquait quelques accords et, de sa voix de ténor, entonnait “Qu’on me montre l’endroit où le moujik russe ne gémirait pas“, et Dymov soupirait de nouveau et, son poing sous le menton, devenait pensif.
     Dernièrement, Olga Ivanovna se montrait fort imprudente. Elle se levait tous les matins d’une humeur exécrable, ruminant la pensée qu’elle n’aimait plus Riabovski et que, Dieu merci, l’aventure était terminée. Mais en prenant son café, elle s’imaginait qu’à cause de Riabovski elle avait perdu son mari, si bien qu’elle se retrouvait à présent sans l’un comme sans l’autre ; elle se souvenait ensuite des conversations de ses relations, selon lesquelles Riabovski se préparait à frapper un grand coup lors d’une exposition, avec un mélange à la Poliénov1 de scène de genre et de paysage qui provoquait déjà l’enthousiasme des gens visitant son atelier ; mais c’était sous son influence à elle qu’il avait composé cette toile, c’était bien grâce à elle qu’il avait fortement changé, et en mieux, se disait-elle. L’influence qu’elle avait exercée sur lui s’était révélée si bonne et si décisive que si elle l’abandonnait, il succomberait peut-être. Elle se rappelait également la dernière fois qu’il était venu la voir, portant une espèce de redingote à reflets brillants et une nouvelle cravate, et lui demanda d’un air langoureux : « Alors, je suis beau ? » Et en effet, élégant, il était très beau (ou du moins le paraissait), avec ses yeux bleus et ses longues boucles, et il se montrait caressant avec elle.
     Après ces nombreuses remémorations et ruminations, Olga Ivanovna s’habillait et s’en allait, au comble de l’émotion, voir Riabovski dans son atelier. Elle le trouvait fort gai et ravi de son tableau, en effet magnifique ; il sautait partout, faisait l’idiot et répondait par des blagues aux questions sérieuses. Olga Ivanovna éprouvait de la jalousie devant la toile de Riabovski et la haïssait, mais restait poliment cinq minutes à la contempler en silence et, avec le soupir qui vous échappe devant une relique sacrée, disait d’une voix douce :
« Oui, tu n’avais rien fait de tel, jusqu’ici. Tu sais, c’est même effrayant. »
     Puis elle se mettait à l’implorer de l’aimer, de ne pas la quitter, d’avoir pitié d’elle, pauvre et malheureuse. Elle pleurait, lui embrassait les mains, elle exigeait qu’il lui jure son amour, lui démontrait que, privé de son influence bénéfique, il s’égarerait et succomberait. Lui ayant ainsi gâché son excellente humeur et avec le sentiment de s’être abaissée, elle partait chez sa couturière ou chez une actrice à la mode tâcher d’obtenir un billet.
     Lorsqu’elle ne le trouvait pas à l’atelier, elle lui laissait un mot dans lequel elle faisait serment de s’empoisonner immanquablement s’il ne venait pas la voir. Prenant peur, il s’exécutait et restait déjeuner. Peu gêné de la présence du mari, il lui disait des impertinences auxquelles elle répondait sur le même ton. Ils se sentaient tous les deux liés l’un à l’autre comme deux tyrans ennemis, et se mettaient en colère sans se rendre compte de leur indécence, ni que même ce Korostiéliev à demi tondu comprenait tout. Après le déjeuner, Riabovski s’empressait de prendre congé et de disparaître.
« Où partez-vous ? lui demandait Olga Ivanovna dans l’entrée avec un regard haineux.
     Fronçant les sourcils et clignant des yeux, il donnait le nom de quelque dame de leurs connaissances, et il était visible qu’il se moquait de sa jalousie et voulait la vexer. Elle allait dans sa chambre s’allonger sur le lit ; le dépit, la jalousie et la honte de l’humiliation lui faisaient mordre l’oreiller et sangloter fortement. Laissant Korostiéliev au salon, Dymov allait dans la chambre et, mal à l’aise, désemparé, lui disait à voix basse :
« Ne pleure pas si fort, maman… A quoi bon ? Il faut rester naître de soi… Et puis, tu ne peux pas changer le passé. »
     Ne sachant comme maîtriser cette jalousie dévorante qui rendaient même ses tempes douloureuses et se disant qu’elle pouvait encore arranger les choses, elle recoudrait son visage marqué par les pleurs et filait chez la dame à laquelle Riabovski avait fait allusion. Il n’y était pas. Elle partait chez une autre, puis chez une troisième… Ce manège, au début, la remplissait de honte, puis elle s’habitua, il lui arrivait de faire en une soirée le tour de toutes ses relations et toutes comprenaient qu’elle cherchait Riabovski.
     Un jour, elle lui déclara, en parlant de son mari :
« Cet homme m’accable de sa générosité ! »
     Phrase qui lui plut au point de la répéter avec un grand geste de la main, à chaque fois qu’elle rencontrait des peintres au courant de son aventure avec Riabovski :
« Cet homme m’accable de sa générosité ! »
     La vie avait repris son cours. Comme l’année précédente, les soirées se déroulaient le mercredi. L’artiste dramatique récitait, les peintres dessinaient, le violoncelliste jouait de son instrument, le chanteur chantait et, invariablement sur le coup de onze heures et demie, la porte de la salle à manger, livrant passage à Dymov qui, un sourire aux lèvres, disait :
« Venez manger quelque chose, messieurs, je vous en prie. »
     Olga Ivanovna continuait à rechercher les célébrités, en dénichait puis, insatisfaite, en cherchait de nouvelles. Comme l’année précédente, elle rentrait tard chaque nuit, mais Dymov ne dormait pas, comme l’année précédente il était assis à son bureau, à étudier quelque chose. Il allait se coucher vers les trois heures, et se levait à huit.
     Un soir qu’elle se préparait pour le théâtre et se tenait devant le trumeau, Dymov entra dans la chambre en frac et cravate blanche. Il avait son sourire doux et, comme auparavant, regardait joyeusement sa femme en face. Son visage rayonnait.
— Je viens de soutenir ma thèse, dit-il en s’asseyant et en arrangeant son pantalon aux genoux.
— Quelle thèse ? demanda Olga Ivanovna.
— Hé ho ! fit-il en riant et en tendant le cou pour apercevoir dans le miroir le visage de sa femme qui lui tournait toujours le dos et se coiffait. Hé ho ! répéta-t-il. Il est bien possible, figure-toi, que je me retrouve chargé de cours en pathologie générale. Il y a des rumeurs.
     Son visage rayonnant de bonheur indiquait clairement que, pour peu qu’Olga Ivanovna  partage sa joie, il lui pardonnerait tout, passé comme présent, il oublierait tout ; mais le terme de chargé de cours lui échappait, de même que la pathologie générale, de plus elle craignait d’arriver en retard au théâtre et ne répondit rien.
     Il resta assis deux minutes, sourit d’un air coupable et quitta la pièce.
  1. Vassily Poliénov, peintre ambulant de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle. 
VII
     La journée fut alarmante au plus haut point.
     Dymov avait une sévère migraine ; il n’avait pas bu son thé du matin, ne s’était pas rendu à l’hôpital et restait allongé dans son bureau sur un divan turc. Olga Ivanovna partit comme d’habitude à midi passé chez Riabovski pour lui montrer une étude de nature morte1 et lui demander pourquoi il n’était pas venu, la veille. Elle n’attachait aucune importance à l’étude, ce n’était qu’un prétexte pour aller voir le peintre.
     Elle entrer chez lui sans sonner et, en enlevant ses caoutchoucs dans l’entrée, il lui sembla entendre, venant de l’atelier, le froufrou d’une robe ; se dépêchant de jeter un coup d’oeil dans l’atelier, elle eut juste le temps d’apercevoir le bout d’une jupe brune qui disparut en un instant derrière un grand tableau qu’un rideau de calicot noir tombant jusqu’au sol cachait aux regards, ainsi que le chevalet. Sans aucun doute possible, une femme venait de se cacher. Olga Ivanovna avait elle-même si souvent trouvé refuge derrière ce tableau ! Visiblement très embarrassé, comme étonné par son arrivée, Riabovski lui tendit les bras et lui dit avec un sourire forcé :
« Aaah ! Je suis très heureux de vous voir. Que nous annoncez-vous de bon ? »
     Les yeux d’Olga Ivanovna se remplirent de larmes. Elle ressentait honte et chagrin et pour rien au monde n’était prête à lui parler en présence d’une autre femme, de cette rivale, de cette menteuse dissimulée derrière le tableau et ricanant sûrement en cachette.
— Je vous ai amené une étude… fit-elle d’une petite voix tremblante, une nature morte.
— A-ah.. une étude ?
     Le peintre saisit l’étude et, d’un pas machinal, partit dans une autre pièce,. Elle le suivit docilement.
« Elle est très forte… cette nature morte, marmonna-t-il en se mettant à faire des rimes. Elle emporte…de la sorte2
     De l’atelier parvint un bruit de pas précipités accompagné d’un froufrou de vêtement. L’autre était donc partie. Olga Ivanovna avait envie de crier, de flanquer quelque chose de lourd à la tête du peintre et de s’en aller, mais elle ne distinguait plus rien à travers ses larmes, elle était accablée de honte et avait l’impression de n’être plus elle-même, une artiste, mais de s’être transformée en moucheron.
«  Je suis fatigué… fit avec langueur le peintre, regardant toujours l’étude et secouant la tête pour chasser sa somnolence. Ce n’est pas mal, évidemment, mais voilà aujourd’hui une étude, l’année dernière c’était déjà une étude, dans un mois vous m’en amènerez une autre… Vous n’en avez pas marre, des études ? À votre place, j’arrêterais la peinture et je me mettrais sérieusement à la musique ou à autre chose. La peinture, ce n’est vraiment pas pour vous, vous êtes plutôt musicienne. Si vous saviez ce que je suis fatigué ! Je vais demander du thé. Hein ?
     Il sortit et elle l’entendit commander quelque chose à son valet. Afin d’éviter les adieux, les explications et surtout pour ne pas éclater en sanglots, elle repassa bien vite dans l’entrée sans attendre le retour de Riabovski, remit ses caoutchoucs et s’en alla. Dehors, elle poussa un léger soupir : elle se sentait libérée pour toujours, et de Riabovski, et de la peinture, et de cette honte atroce qu’elle avait éprouvée dans l’atelier. C’était fi-ni !
     Tard dans la soirée, une fois rentrée chez elle, sans même se déshabiller elle s’assit au salon pour rédiger une lettre. Riabovski lui avait dit qu’elle n’était pas faire pour la peinture, elle se vengerait en lui écrivant qu’il peignait la même chose chaque année, qu’il racontait la même chose tous les jours, que son talent s’était figé et que, comme peintre, il n’irait pas plus loin. Elle avait envie d’ajouter qu’il lui était redevable à bien des égards, qu’elle avait exercé une bonne influence sur lui et que, s’il se comportait mal à présent, c’était seulement que son influence bénéfique était contrecarrée par celle de gens fort peu décents, dans le genre de celle qui s’était cachée aujourd’hui derrière le tableau.
— Maman ! appela Dymov derrière la porte de son bureau. Maman !
— Que veux-tu ?
— Maman, n’entre pas, approche-toi juste de la porte. J’ai attrapé la diphtérie à l’hôpital, cela fait déjà deux jours et là, je ne me sens pas bien. Envoie vite quelqu’un chercher Korostiéliev.
     Olga Ivanovna en usait avec son mari comme avec tous les hommes qu’elle connaissait, elle l’appelait non par son prénom mais par son nom, le prénom « Ossip » lui déplaisait car il faisait penser à l’Ossip de Gogol3, ainsi qu’au calembour : « Ossip et Arkhip sont enroués4 » . Mais là, elle s’écria :
— Ossip, ce n’est pas possible !
— Envoie quelqu'un ! Je ne me sens pas bien… fit Dymov à travers la porte, et elle l’entendit s’approcher du divan et s’y étendre. Envoie quelqu’un ! sa voix était assourdie.
« Qu’est-ce donc ? se demanda-t-elle, gelée d’effroi. Mais c’est dangereux ! »
     Elle s’empara sans aucune nécessité d’une bougie et alla dans sa chambre ; là, tandis qu’elle réfléchissait à ce qu’elle devait faire, elle aperçut par accident son image dans la glace. Avec son visage blême d’épouvante, sa jaquette aux longues manches, ses volants jaunes sur la poitrine et sa jupe aux zébrures originales, elle se trouva affreusement vilaine. Dymov, avec son amour sans bornes pour elle, lui fit soudain pitié à en avoir mal, elle plaignait cette vie encore jeune et pensait avec regret au lit délaissé par lui depuis longtemps, elle se souvenait de son habituel sourire doux et soumis. Versant des larmes amères, elle écrivit un mot à Korostiéliev, le suppliant de venir. Il était deux heures du matin.
  1. En français dans le texte.
  2. Texte modifié pour les besoins de la cause (de la rime).
  3. Le serviteur de Khlestakov, dans la pièce “Le Révizor“ .
  4. Calembour intraduisible.
VIII
     Lorsqu’au matin, à sept heures passées, Olga Ivanovna sortit de sa chambre, la tête lourde d’insomnie, les cheveux en désordre et un air coupable inscrit sur son visage défraîchi, un monsieur avec une barbe noire et l’allure d’un docteur la croisa dans l’antichambre. Une odeur de médicament flottait partout. Devant la porte du bureau se tenait Korostiéliev qui tortillait de la main droite sa moustache, sur la gauche.
— Navré, il n’est pas question d’entrer, dit-il d’un air sombre à Olga Ivanovna. C’est contagieux. Et ça ne servirait à rien. Il délire.
— C’est vraiment la diphtérie ? chuchota-t-elle.
— Il faudrait vraiment traduire en justice les gens qui foncent sans rien regarder, grommela Korostiéliev sans répondre à sa question. Vous savez comment il a été contaminé ? Il a aspiré à travers un tuyau le voile d’un jeune diphtérique. Et ça a servi à quoi ? Une véritable ânerie… Oui, une pure sottise…
— C’est dangereux ? Très dangereux ?
— Oui, il semble que ce soit une forme grave de la maladie. En fait, il faudrait faire venir Schrek.
     Arrivèrent un petit rouquin à long nez et au fort accent juif, puis un grand escogriffe voûté, ébouriffé et aux allures d’archidiacre et ensuite un jeune rubicond et replet portant lunettes. C’étaient des médecins venus veiller leur collègue. Korostiéliev, ainsi relevé, ne rentra pas chez lui et se mit à errer comme une ombre dans toutes les pièces. La femme de chambre servait du thé aux docteurs et courait souvent à la pharmacie, ce n’était pas le moment de faire les chambres. Un abattement silencieux régnait.
     Assise dans sa chambre, Olga Ivanovna se disait que Dieu la punissait pour avoir trompé son mari. Cet être taciturne, étrangement soumis, cette créature veule, faible et trop bonne, que sa docilité dépersonnalisait, souffrait sourdement là-bas sur son divan, sans se plaindre. Ah, s’il s’était plaint, fût-ce en délirant, les docteurs à son chevet auraient su que la diphtérie n’était pas seule en cause. Ils auraient interrogé Korostiéliev : celui-là savait tout, et ce n’était pas pour rien qu’il regardait l ‘épouse de son ami d’une façon montrant qu’à ses yeux, c’était elle la véritable scélérate, la diphtérie n’étant que sa complice. Elle ne se souvenait déjà plus ni de la lune d’un soir sur la Volga, ni de leur déclaration d’amour ni de la vie d’artiste dans l’isba, elle se rappelait seulement que, par un vain caprice d’enfant gâté, elle s’était salie tout entière, des pieds à la tête, elle s’était roulée dans quelque chose de sale et de gluant qu’il était impossible de faire partir…
« Ah, quels affreux mensonges ! se dit-elle en repensant à l’amour agité qui l’avait liée à Riabovski. Je maudis tout cela ! »
     À quatre heures, elle déjeuna avec Korostiéliev. Lui ne mangeait rien et, renfrogné, buvait juste du vin rouge. Elle ne mangeait rien non plus. Tantôt elle priait en pensée, en faisant le voeu d’aimer de nouveau Dymov et de lui être fidèle, s’il se rétablissait. Tantôt elle dérivait quelques instants et se demandait en regardant Korostiéliev : « Peut-on vraiment ne pas s’ennuyer, à n’être qu’un individu ordinaire, un inconnu, qui plus est avec ce visage chiffonné et ces vilaines manières ? » Ou alors elle s’attendait à tout instant à ce que Dieu la foudroie pour ne pas être encore allée une seule fois voir son mari, par peur de la contagion. Et par-dessus tout, cette mélancolie hébétée, ce sentiment d’avoir irrémédiablement gâché sa vie…
     Ce fut bientôt l’obscurité. En entrant au salon, Olga Ivanovna trouva Korostiéliev endormi sur une chaise longue, un coussin de soie brodée d’or sous la tête. « Kkhi-loua… ronflait-il, kkhi-loua »
     Les médecins se relevant pour veiller leur collègue ne remarquaient même pas ce désordre. Un étranger ronflant au salon, les études accrochées aux murs, la bizarrerie du mobilier, la maîtresse de maison non coiffée et à la mise peu soignée, tout ceci ne présentait pas le moindre intérêt pour quiconque, à présent. Par mégarde, l’un des docteurs se mit à rire de quelque chose et ce rire assez étrange et plutôt timide résonna horriblement.
     Lorsqu’Olga Ivanovna revint au salon, Korostiéliev ne dormait plus, il était assis et fumait.
— La diphtérie a envahi la cavité nasale, fit-il à mi-voix. Le coeur fatigue déjà. Bref, ça va mal.
— Eh bien, envoyez chercher Schrek, répondit-elle.
— Il est venu. C’est lui qui a remarqué que le nez était pris. Et puis, Schrek, hein… Il n’a rien de spécial, Schrek. Lui c’est Schrek, moi c’est Korostiéliev, et puis voilà tout.
     Le temps s’éternisait de façon effrayante. Étendue toute habillée sur son lit défait, Olga Ivanovna somnolait. Il lui sembla voir une immense ferraille emplir l’appartement dans toute sa hauteur, il suffisait de se débarrasser de cette ferraille et chacun, soulagé, retrouverait sa gaieté. En reprenant ses esprits, elle se souvint qu’il ne s’agissait pas d’une ferraille, mais de la maladie de Dymov.
     « Elle est très forte, cette nature morte…  Elle s’assoupissait de nouveau. Elle emporte…de la sorte… Et Schrek ?  Shrek, grec, avec…arec. Et mes amis, où sont-ils, à présent ? Savent-ils le malheur qui est le nôtre ? Seigneur, sauve-le, épargne-le. Shrek, grec… »
     Encore cette ferraille… Le temps se traînait, mais en bas, la pendule sonnait souvent. Ce n’étaient que coups de sonnettes, arrivées de médecins… La femme de chambre entra, portant un verre vide sur un plateau, elle demanda : 
« Madame, faut-il faire le lit ? »
     Ne recevant pas de réponse, elle sortit. Olga Ivanovna entendit de nouveau la pendule, puis, en rêve, la pluie tombant sur la Volga, puis entra encore quelqu’un, un inconnu. D’un sursaut, elle s’assit sur le lit et reconnut Korostiéliev.
— Il est quelle heure ? demanda-t-elle.
— Presque trois heures.
— Alors ?
— Alors ? Je suis venu vous prévenir : il est mourant…
     Il fondit en larmes, s’assit à côté d’elle sur le lit et s’essuya les yeux avec sa manche. Elle ne comprit pas tout de suite, mais se sentit toute glacée et se signa lentement.
« Il est mourant… répéta-t-il d’une voix grêle, se remettant à sangloter; Il meurt de s’être sacrifié… Quelle perte pour la science ! dit-il avec amertume. C’était, par comparaison avec nous, un grand homme, quelqu’un d’extraordinaire !  Qu’il était doué ! Aux yeux de tous, comme il promettait ! poursuivit Korostiéliev en se tordant les mains. Dieu, quel savant il serait devenu ! On ne trouve plus des gens comme lui ! Oska1 Dymov, Oska Dymov, qu’as-tu fait ? Oh, mon Dieu !
     Désespéré, il enfouit son visage dans ses mains et secoua la tête.
« Et quelle force morale ! reprit-il, au fur et à mesure de plus en plus irrité contre quelqu’un. Une âme bonne, pure, aimante – un vrai cristal ! Il a servi la science et en est mort. Il travaillait comme un bœuf, nuit et jour, personne ne lui faisait grâce de quoi que ce soit, et ce jeune savant, cette future gloire devait se chercher une clientèle privée et faire des traductions, la nuit, et tout ça pour payer ces… ces sales fringues !
    Korostiéliev eut un regard de haine pour Olga Ivanovna, saisit le drap à deux mains et le déchira rageusement, comme si le drap était coupable.
— Lui-même ne se ménageait pas, et personne ne le ménageait. Voilà, en résumé !
— Oui, un homme tout ce qu’il y a de rare ! fit au salon une voix de basse.
     Olga Ivanovna se remémora toute sa vie passée avec lui, du début à la fin, dans les moindres détails, et comprit soudainement qu’en effet, Dymov était quelqu’un d’extraordinaire, de rare, et, par comparaison avec les gens qu’elle connaissait, un grand homme. Se souvenant de la façon dont se comportaient avec lui et son défunt père, à elle, et tous ses collègues, à lui, elle comprit qu’ils voyaient tous en lui une future célébrité. Les murs, le plafond, la lampe et le tapis sous ses pieds semblaient lui faire d’ironiques clins d’œil, comme pour lui dire : « Manqué ! tu as raté l’occasion ! » En pleurs, elle se rua hors de la chambre, traversa le salon en passant rapidement devant un inconnu et pénétra dans le bureau de son mari. . Il gisait immobile sur le divan turc, à moitié caché sous une couverture. Son visage était terriblement creusé, amaigri, il était d’une teinte gris-jaunâtre, celle des morts ; seuls son front, ses sourcils noirs et son habituel sourire permettaient de le reconnaître. Olga Ivanovna lui passa la main sur la poitrine, sur le front, sur les mains.. Sa poitrine était encore tiède, mais son front et ses mains étaient d’une froideur hostile et ses yeux mi-clos ne fixaient pas Olga Ivanovna, mais la couverture.
« Dymov ! appela-t-elle à voix haute. Dymov !
     Elle voulait lui expliquer que tout ceci n’était qu’une erreur, que tout n’était pas perdu, que la vie pouvait encore être belle et heureuse, que c’était un homme d’une trempe rare, un homme extraordinaire, un grand homme, qu’elle allait le révérer sa vie durant, ne jurer que par lui, éprouver devant lui un frisson sacré…
— Dymov ! l’appela-t-elle en le tirant par l’épaule, ne pouvant croire qu’il ne se réveillerait jamais plus. Dymov, allons Dymov !
     Au salon, Korostiéliev disait à la femme de chambre :
« Que voulez-vous savoir de plus ? Allez à église, à la loge du bedeau, et demandez là-bas qu’on vous indique les gens de l’hospice des vieux. Ils laveront le corps et le prépareront, ils feront tout ce qu’il faut. »
(1) “Diminutif“ affectueux du prénom Ossip.

1892.


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