vendredi 31 décembre 2021

Margaret Atwood / Super loufoque histoire d’amour

 



Super loufoque histoire d’amour

par Sophie Ehrsam
26 septembre 2017

Toujours dans la littérature d’anticipation, mais dans une veine moins « génétique » que la récente trilogie Le dernier homme, Margaret Atwood signe un nouveau roman terrifiant et drôle. Elle y reprend l’univers dystopique de Positron créé en 2012 dans un feuilleton pour livre électronique en quatre épisodes.


Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier. Trad. de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 450 p., 22 €


Quelque part dans une Amérique du Nord largement plausible, un couple tâche de survivre à la crise. Touchés, comme beaucoup, par le chômage, Stan et Charmaine en sont réduits à loger dans leur voiture. Pour payer l’essence et la nourriture, elle travaille quelques heures par jour dans un bar ; il s’interroge sur l’opportunité de renouer avec son frère qui pourrait lui procurer un gagne-pain plus ou moins licite.

Un jour, séduits par un spot publicitaire, ils décident de rejoindre une communauté appelée Consilience, qui leur permettra d’avoir un travail et un logement. Le principe est simple : un mois sur deux, ils sont logés et employés dans le centre pénitentiaire de la communauté, Positron. Stan se partage entre un travail de garagiste et la charge du poulailler qui nourrit les prisonniers ; Charmaine entre un emploi de boulangerie et une responsabilité médicale au sein de la prison.

Stan et Charmaine retrouvent confort et sentiment d’utilité, mais cela n’a qu’un temps. Mis à rude épreuve sur le plan personnel comme sur le plan professionnel dans un monde qui rogne sur la liberté au nom de la sécurité, ils ne tardent pas à trouver leur nouvelle vie infernale. Mais le contrat qu’ils ont signé stipule qu’ils ne peuvent pas quitter la communauté…

Atwood explore comme à son habitude toutes les facettes de la psychologie humaine, les peurs, les désirs, les manipulations… Ce roman est probablement plus « américain » que ses prédécesseurs : la prison et la peine de mort y prennent une grande place, mais aussi la recherche du bonheur (droit fondamental, inscrit dans la Constitution des États-Unis). Les multiples références aux happy days des années 1950 et 1960 entretiennent le mirage d’une vie heureuse dans la communauté de Consilience.

La deuxième partie du roman bascule franchement dans le grand-guignol, escapade à Las Vegas aidant : usine de « possibilibots » (ou « prostibots », robots pour la prostitution), sosies d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe (dont certains sont des « prostibots »), lobotomie capable de vous rendre amoureux d’un ours en peluche, les péripéties sont plus grotesques les unes que les autres. Malgré la satire savoureuse d’une société occidentale vieillissante (entretenue dans une nostalgie lénifiante) et quelques références joyeusement mêlées (le Blue Man Group né dans les années 1990 devient ici une bande de petits hommes verts qui doit plus au folklore païen qu’à l’univers de la science-fiction), cette deuxième moitié bouffonne peine à captiver durablement le lecteur après la plongée glaçante dans l’enfer de Positron.

Par le biais de cette fable absurde, Atwood pose la question de la place occupée par l’amour ; le cœur fait-il le poids face au sexe ou au cerveau ? Le doute est permis jusqu’au bout. Quelques références anglo-saxonnes (Le magicien d’Oz par exemple, évoqué à travers les cliniques Les Souliers Rouges et leur devise : « Rien ne vaut son chez-soi », mais aussi Shakespeare et Milton) passent inévitablement inaperçues dans la traduction malgré le travail de Michèle Albaret-Maatsch. Un roman inégal mais divertissant.

EN ATTENDANT NADEAU


jeudi 30 décembre 2021

Notre coup de coeur littéraire, "C’est le coeur qui lâche en dernier", paraît en format poche


 

Notre coup de coeur littéraire, "C’est le coeur qui lâche en dernier", paraît en format poche


Margaret Atwood frappe très fort en imaginant la vie quotidienne dans un monde bouleversé par la crise… Un futur de science-fiction où chaque instant de bonheur a un prix. Épatant.

le 04/10/2018 à 18h18 
par Faustine Prévot

 

L'histoire

Dans une Amérique ravagée par la crise économique, où règne la loi du plus fort, Stan et Charmaine en sont réduits à vivre dans leur voiture, craignant sans cesse d’être agressés. Alors ils cèdent aux sirènes du projet Positron: une ville baptisée Consilience où ils passeraient, en alternance avec un autre couple, un mois dans un logement tout équipé et un mois en prison, nourris et blanchis. À chaque fois, avec un emploi attribué. Au début, les époux sont ravis de cette routine idyllique, des draps propres et du frigo rempli. Mais un grain de sable se glisse dans les rouages, lorsque Stan tombe sur un message passionné écrit par la femme de l’autre couple...


Margaret Atwood


 

L'auteur

Margaret Atwood, ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, l’adaptation de "La Servante écarlate", l’un de ses romans de science-fiction, a fait un carton en série télé. Publié en 1987, cette dystopie - un courant de science-fiction qui dépeint un monde imaginaire où tout bonheur est impossible - met en scène une société où les femmes sont asservies et assignées à des fonctions précises, comme la reproduction de l’espèce. Quarante ans plus tard, l’aiguisée septuagénaire propose une nouvelle contre-utopie, burlesque cette fois, "C’est le coeur qui lâche en dernier", qui vient de sortir en poche.

 

Margaret Atwood

Pourquoi ça nous plaît



Dans la lignée du "Meilleur des mondes" d’Aldous Huxley, Margaret Atwood pose une question fondamentale: que vaut le confort et, surtout, l’amour sans la liberté? À l’heure où certains dénoncent le diktat de la psychologie positive et de la quête du bonheur comme seul horizon, l'écrivaine met en garde le lecteur contre un modèle de société qui exigerait de ses citoyens qu’ils soient heureux.

"C’est le coeur qui lâche en dernier", de Margaret Atwood, éd. 10/18, 9 euros.


NOTRE TEMPS




vendredi 24 décembre 2021

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion est morte à 87 ans

Joan Didion
Kathy Willens

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion est morte à 87 ans

DISPARITION - Le New York Times vient d'annoncer le décès de cette grande figure du monde journalistique et littéraire américain. Elle s'est éteinte chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson.

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion, icône de la littérature aux États-Unis connue pour sa chronique de la Californie des années 60, est décédée jeudi à 87 ans, selon le New York Times. La romancière, qui fut aussi l'auteur de plusieurs scénarios pour le cinéma, est décédée chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson, a rapporté le quotidien.

Figure de la grande tradition américaine du journalisme littéraire, Joan Didion avait partagé sa vie entre la Californie, où elle était née à Sacramento le 5 décembre 1934, et New York.

Après un premier roman, en 1963, Run River, qui n'avait pas connu le succès, elle était partie documenter la contre-culture hippie à San Francisco en 1967, pour le Saturday Evening Post. De cette plongée avait émergé un texte célèbre, Slouching towards Bethlehem, reportage à la première personne, qui avait fait sa renommée.

Revenue à New York avec son mari, l'auteur John Gregory Dunne, elle s'était initiée plus tard au journalisme politique, dont elle avait regroupé ses expériences dans un recueil de 2001, Political Fictions. Certains avaient vu ensuite, dans sa description d'une «classe politique professionnelle» déconnectée du quotidien des électeurs, un avertissement prémonitoire de l'ère Trump.

Après la mort de son mari et de sa fille, elle avait aussi puisé dans son chagrin l'énergie pour rédiger deux récits autobiographiques, L'Année de la pensée magique (2007) - récompensé par le prestigieux National Book Award - et Le Bleu de la Nuit (2011).

LE FIGARO



FICCIONES
Casa de citas / Joan Didion / La vida
Casa de citas / Joan Didion / Sé por qué

DE OTROS MUNDOS
A última fronteira de Joan Didion

jeudi 23 décembre 2021

Quand Joan Didion auscultait l'Amérique

Joan Didion

Quand Joan Didion auscultait l'Amérique

Ses chroniques sur la détérioration de son pays à la fin des années 60 n'ont pas pris une ride. 

Après un premier roman, Run River, paru en 1963 (bientôt traduit chez Grasset), Joan Didion a donné, trois décennies durant, à la New York Review of Books et au New Yorker , des articles sur les soubresauts de l'Amérique, de la côte Ouest à la côte Est, de la Californie à New York. Des textes d'une grande acuité dans lesquels cette tenante du Nouveau journalisme (avec Tom Wolfe et Norman Mailer) n'a pas hésité à inclure des épisodes de sa vie personnelle, de son enfance à Sacramento. Chose impensable dans la presse classique. Pour autant, rien de nombriliste dans tout cela. Juste une façon d'être encore plus au cœur de son sujet. Dans cette anthologie d'articles extraits de Slouching Towards Bethlehem (1968), The White Album (1979) et After Henry (1992), Didion n'a pas sa pareille pour restituer le climat d'une époque. Rien ne lui échappe. Les Black Panthers, l'affaire Patti Hearst, les appartements sordides des hippies de Haight-Ashbury (San Francisco) où des enfants de cinq ans sont accros à l'acide et au peyotl. Didion ne porte aucun jugement, elle énonce des faits qui parlent d'eux-mêmes.

Dans ses pérégrinations, la journaliste accumule les portraits sur le vif. On croise chez elle des anonymes et des stars. Jim Morrison, chanteur des Doors envapé, porte «des pantalons en vinyle noir sans sous-vêtements» et donne «l'impression de montrer toute l'étendue des possibles au-delà des pactes suicidaires». D'un Morrison à l'autre. Après Jim, la voici en compagnie de Marion, plus connu sous le nom de John Wayne. Didion retrouve l'idole de son enfance au Mexique, sur le tournage des Quatre fils de Katie ­Elder . Le Duke a beau clamer: «J'ai eu la peau du grand C», le cancer est bel et bien en train de le ronger.

Tension en vortex

L'époque est épique. Didion écoute Lay Lady Layet Suzanne . Fait de la bouillabaisse pour ses amis. Elle est désignée «Femme de l'année» par le Los Angeles Times en compagnie d'une certaine Nancy Reagan! À Honolulu, elle regarde à la télé les funérailles de Robert Kennedy et relit tout Orwell. Suite à des vertiges répétés et à des nausées, le verdict des psychiatres est clair: «Personnalité en cours de détérioration». Ce qu'elle confirme sans hésitation: «Je suis une femme de 34 ans qui a de longs cheveux raides, un vieux Bikini et une crise de nerfs, assise sur une île au milieu du Pacifique à attendre une lame de fond qui ne vient pas.»

L'état de la journaliste est à l'image de celui du pays. «Une tension en vortex, démente et ­séduisante, montait au sein de la communauté. La nervosité s'installait.» Le 9 août 1969 à Cielo Drive, Charles Manson et sa bande de ­détraqués massacrent cinq personnes dont la femme de Roman Polanski, l'actrice Sharon Tate, enceinte. Commentaire de Didion: «La tension se brisa ce jour-là. La paranoïa était accomplie.» L'Amérique n'a alors pas encore totalement sombré mais elle est en train de perdre ses repères. À New York, les agressions et viols de femmes se multiplient. Le Vietnam va parachever le désastre.

«L'amérique de Joan Didion», chroniques traduites de l'anglais par Pierre Demarty, Le Livre de poche, 329 p., 6,60 €.


LE FIGARO





mercredi 22 décembre 2021

Joan Didion / Femme culte

 

Joan Didion, dans les années 1960. Jerry BAUER

Joan Didion, femme culte

Qu'est-ce que le mal ? Comment la vie d'un être basculet-elle brutalement dans l'horreur ? Pourquoi les choses se produisent- elles sans raison ? Journaliste, romancière, Joan Didion a passé sa vie à ...

Qu'est-ce que le mal ? Comment la vie d'un être basculet-elle brutalement dans l'horreur ? Pourquoi les choses se produisent- elles sans raison ? Journaliste, romancière, Joan Didion a passé sa vie à s'interroger ainsi. Le hasard éditorial de cette rentrée met côte à côte l'un de ses premiers romans à explorer ce thème, Maria avec et sans rien (1), écrit en 1970, et L'Année de la pensée magique (2), son nouveau livre, un récit autobiographique dans lequel elle raconte comment, bien plus tard, les choses lui sont arrivées. Joan Didion s'est fait connaître à partir des années 60 par une série de reportages littéraires subjectifs où la réflexion personnelle tenait autant de place que l'information et, parallèlement, de romans inquiétants dont l'écriture ressemblait à s'y méprendre à celle de ses reportages. La Californie, où elle est née, est son sujet principal et, dans son oeuvre, il s'agit moins d'un Etat des Etats-Unis que d'une région de l'enfer : un lieu qu'elle décrit comme « la capitale mondiale de la paranoïa ». C'est là que se situe Maria avec et sans rien, portrait d'une actrice de second ordre, Maria Wyeth, et de son effondrement intérieur en une série d'étapes dont aucune n'est vraiment décisive. Rien n'a vraiment de cause dans la dépossession qui s'empare de l'héroïne, ni l'amertume d'un mariage qui se défait, ni l'avortement consécutif à une liaison sans suite, ni quelques vagues orgies, et même le suicide final n'est pas le sien. Telle est la nature de l'enfer chez Didion : rien n'a de rapport. « La vie change vite. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête » : ces deux premières phrases extraites de L'Année de la pensée magique ont ceci d'effrayant qu'elles pourraient figurer dans le roman écrit trente-cinq ans plus tôt. Dans l'existence de Joan Didion, la brutalité a fait irruption en décembre 2003, alors qu'elle et son mari, le scénariste John Dunne, rentraient de l'hôpital où leur fille avait été admise pour ce qui avait ressemblé à une grippe et venait de se révéler une pneumonie. Sous les yeux de Joan Didion, son mari s'effondra brutalement à la table du dîner victime d'un arrêt cardiaque. « Je n'ai aucune idée de quoi nous parlions lorsqu'il s'est arrêté de parler, écrit-elle. Je me rappelle seulement avoir levé les yeux. Sa main gauche était suspendue en l'air et il était avachi, immobile. » Le livre, qui a obtenu le National Book Award avant d'être mis en scène à New York avec Vanessa Redgrave, ne raconte pas seulement la lutte de Didion pour surmonter la dévastation soudaine de son existence. Entre la mort de son mari, et la mort non moins brutale, dans le courant même de l'écriture, de sa fille, c'est une méditation sèche et tragique sur la brutalité de l'existence. A l'image de son oeuvre.

(1) Robert Laffont, «Pavillon Poche», 233 p., 7,90 euros. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Rosenthal. (2) Grasset, 278 p., 18,90 euros. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty.



mardi 21 décembre 2021

Irving Penn / Femmes


The Twelve Most Photographed Models
NY 1947
Irving Penn
FEMMES
Lisa Fonssagrives wearing a bicorne skimmer by Lilly Daché
Vogue, February 15, 1950


Freckles

lundi 20 décembre 2021

Droit de réponse / Hélène Devynck, l'ex-compagne d'Emmanuel Carrère, répond à la polémique autour de « Yoga »


Emmanuel Carrère et Hélène Devynck



Droit de réponse : Hélène Devynck, l'ex-compagne d'Emmanuel Carrère, répond à la polémique autour de « Yoga »


Suite à la parution de l'article « Pris dans une polémique, Emmanuel Carrère pourrait être évincé du Goncourt » le 24 septembre dans « Vanity Fair », Hélène Devynck, ex-femme de l'auteur, souhaite clarifier la situation dans un droit de réponse.



29 SEPTEMBRE 2020

Les rumeurs et les fausses informations parues dans la presse m’amènent à clarifier mon rôle dans « l’ellipse narrative » du livreYoga d’Emmanuel Carrère.

Emmanuel et moi sommes liés par un contrat qui l’oblige à obtenir mon consentement pour m’utiliser dans son œuvre. Je n’ai pas consenti au texte tel qu’il est paru. Si je n’ai pas envoyé d’huissier, l’auteur et son éditeur n’ignorent rien de mes difficultés et de ma détermination à faire appliquer ce contrat.

Pendant les années où nous avons vécu ensemble, Emmanuel pouvait utiliser mes mots, mes idées, plonger dans mes deuils, mes chagrins, ma sexualité : c’était amoureux et le travail qu’il sollicitait sur ses livres m’assurait que ma personne était représentée d’une façon qui nous allait à tous les deux.


Hélène Devynck et Emmanuel Carrère 

Notre divorce, en mars dernier, a rebattu les cartes. Il en a convenu et l’a matérialisé dans un engagement mûrement réfléchi : je pouvais être assurée que je ne serai plus écrite par lui contre mon gré pendant toute la durée de sa propriété littéraire et artistique.

Pendant qu’il négociait, il me cachait qu’il me tirait le portrait. Je l’ai compris quelques jours seulement après la signature du contrat quand j’ai reçu le manuscrit de Yoga accompagné de ce mot : « Que j'écrive des livres autobiographiques ne doit pas être une surprise pour toi. (…) Ce récit serait incompréhensible si je ne disais rien du contexte ». Le contexte, en l’occurrence, c’était moi.

L’application de notre accord s’est alors heurtée à une âpre résistance de l’auteur. Mes offres de dialogues sont restées lettres mortes. L’éditeur n’a pas hésité à mentir, m’assurant que ni notre fille ni moi ne figurions plus dans la version définitive, ce qui est faux, menaçant d’engager des poursuites à mon encontre si je saisissais la justice.

J’avais accepté, dans le passé, que mon intimité soit utilisée dans les livres d’Emmanuel. Que je le refuse aujourd’hui ne semblait pas être une option dont il avait pris la pleine dimension. Pour avoir dit « oui » autrefois, je ne pourrais plus dire « non » ? Je n’aurais pas le droit à la séparation et serais jusqu’à ce que mort s’en suive, l’objet d’écriture fantasmé de mon ex-mari ?

Mon personnage était exposé dans une fantaisie sexuelle accompagnée de révélations indésirables sur ma vie privée.

C’était désobligeant.

Mais au-delà, l’autre raison pour laquelle je ne voulais pas être dans ce livre, c’est l’effacement de la frontière entre fiction et mensonges. La fiction veut dire une vérité. Le mensonge veut la dissimuler.

Emmanuel propose à ses lecteurs un pacte de vérité : « La littérature est le lieu où on ne ment pas », écrit-il. Il affirme avoir, de son propre chef, glissé quelques omissions, par égard, pour « préserver » ses proches. Pour ce qui me concerne, il n’a pas eu d’égards, sauf à considérer comme des égards les conséquences d’obligations contractuelles qui n’ont été que partiellement respectées.

Pour ménager ses proches encore, des éléments de fiction auraient été introduits volontairement ça et là. Ils permettent à la fois de transformer une contrainte juridique en autoglorification et de faire un lourd clin d’œil aux jurés Goncourt qui préfèrent récompenser des romans que des témoignages de vie. La sincérité promise au lecteur serait donc oblitérée par des inventions, pas toujours signalées, mais justifiées par le souci d’autrui.

Ce récit, présenté comme autobiographique, est faux, arrangé pour servir l’image de l’auteur et totalement étranger à ce que ma famille et moi avons traversé à ses cotés.

Emmanuel fait de sa maladie psychique et de ses soins une description complaisante. Il a été hospitalisé dans un service fermé où je le visitais quotidiennement et dont il n’a quasiment pas de souvenirs. Il a subi des électrochocs que je n’ai pas autorisés, à un moment où on ne pouvait plus recueillir son consentement. Les accès de mégalomanie bipolaire sont à peine évoqués.

Le lecteur peut croire qu’après Saint-Anne, Emmanuel s’en sort en allant deux mois à la rencontre des vrais malheurs du monde, ceux de jeunes réfugiés piégés sur la route d’une vie meilleure dans l’île grecque de Leros. Les deux mois n’ont duré que quelques jours, en partie en ma compagnie. Mais surtout, c’était avant l’hôpital, avant même qu’un diagnostic soit posé sur un comportement insensé dont j’essayais, avec les moyens du bord, de contenir les débordements d’agressivité. Un travail de reportage me semblait être une planche de salut pour lutter contre les violences d’un égo despotique. L’épisode dilaté est présenté comme une sortie de dépression, un retour à la vie. Le contraire de la réalité.

Je pourrais multiplier les exemples. La liste serait fastidieuse.

Yoga est un succès commercial salué par une critique enthousiaste qui prend pour argent comptant la fable de l’homme à nu, honnête et souffrant, qui a remonté la pente en claudiquant et voudrait bien devenir « un meilleur être humain ».

Les lecteurs sont libres de croire ou de douter. L’auteur est libre de raconter sa vie comme il veut, comme il peut. Je voulais, moi, avoir la liberté de ne pas en être, de ne pas être associée à un spectacle présenté comme sincère où je ne reconnais pas ce que j’ai vécu. Malheureusement, en dépit de mon refus, de notre contrat, des avocats, des mois de conflit, je figure encore, de manière résiduelle, dans les premières impressions de l’ouvrage. Pour me forcer à rester dans ce livre, Emmanuel a eu recours à une ruse grossière : une anormalement longue citation d’un ouvrage antérieur à notre contrat, assortie d’un commentaire que je refuse depuis le mois de mars et que l’éditeur m’avait assuré avoir supprimé. Le passage était facile à enlever sans conséquence sur la narration. Pourquoi fallait-il à tout prix laisser mon nom dans ce livre ?

Un auteur peut-il se prévaloir d’une liberté de création dont il a lui-même fixé les limites ?

L’artiste célèbre et admiré est-il un être divinisé qui, au contraire des simples mortels, ne serait pas tenu par ses propres engagements ?

Hélène Devynck