vendredi 17 décembre 2021

Le centenaire de Gabrielle Wittkop

 



Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Gabrielle Wittkop © Luc Paris


Le centenaire de Gabrielle Wittkop

par Alain Joubert
28 octobre 2020

Le fait d’écrire nous enseigne-t-il l’implicite, le silencieux, le secret, ce qui ne se voit pas, ce qui se devine, ce qui n’a l’air de rien ? Vous venez de lire le détournement d’une interrogation de la philosophe Cynthia Fleury, portant sur autre chose ; en l’état, il a toute sa place dans ce qui va suivre concernant Gabrielle Wittkop, qui aurait eu cent ans cette année. Un de ses textes (Hemlock) reparaît, pendant qu’un autre (Les héritages) apparaît.


Gabrielle Wittkop, Hemlock (à travers les meurtrières). Quidam, 556 p., 25 €

Gabrielle Wittkop, Les héritages. Christian Bourgois, 170 p., 17 €


Avant d’en venir aux ouvrages, peut-être convient-il de rappeler aux lecteurs qui était leur auteur, écrivain trop peu connu qui se voulait influencée par Sade et Lautréamont. Née « par accident » le 27 mai 1920 à Nantes, d’une mère qui ne l’aimait pas, Marguerite Marie Louise Gabrielle Ménardeau qui deviendra Gabrielle Wittkop est élevée par une bonne martiniquaise et un père libre penseur ; dès l’âge de quatre ans, elle plonge dans les livres et, à vingt ans, a tout lu : Sade, Voltaire, La Mettrie, Holbach, Condillac. Très jeune, elle déteste les enfants : « Je me souviens que j’écrasais rageusement avec mes pieds le crâne des baigneurs en Celluloïd », précise-t-elle quelque part. Par crainte d’enfanter, elle se voudra « surtout » lesbienne.

À Paris, durant l’Occupation, elle rencontre un écrivain allemand antinazi, déserteur, homosexuel, de vingt et un ans son aîné ; ils s’aiment « comme deux frères », et se cachent dans une mansarde de la rue de Seine jusqu’en août 1944. Justus Wittkop, c’est son nom, prend contact avec les Alliés et gagne Londres pour réaliser, à la BBC, des émissions destinées à l’Allemagne en guerre. De « bons français » dénoncent Gabrielle pour avoir vécu avec un « boche » ; arrêtée sans autre vérification, elle est transférée à Drancy pour y être tondue. En 1946, elle rejoint clandestinement l’Allemagne et y épouse Justus ; ainsi, du fait de l’état civil, « naît » enfin Gabrielle Wittkop.

Grâce à Justus, elle exercera pour la presse allemande le métier de journaliste culturelle, et voyagera beaucoup, surtout en Asie. En 1970, sa rencontre avec Christopher, un Anglais rédacteur en chef d’un journal bâlois, jouera le rôle de « catalyseur psychique et spirituel de son travail vraiment littéraire ». Son vrai premier roman, Le nécrophile, lui est d’ailleurs dédié. Mais Christopher est assassiné à Bombay le 1er février 1973, et Gabrielle rédigera alors La mort de C., écrit « avec le sang du cœur ». Suivront Sérénissime assassinatLe sommeil de la raison, d’autres encore, notamment La marchande d’enfants, qui, si son action ne se déroulait pas au XVIIIe siècle, aurait probablement provoqué des poursuites pour « apologie de la pédophilie, du meurtre, de la torture et autres actes de barbarie », tant l’humour noir et provocateur y va bon train.

Cette femme étonnante, qui affirmait volontiers sa totale absence de sentiment religieux, son dégoût de la famille et son mépris de toute revendication nationale – ce que l’on peut comprendre après l’épisode de Drancy –, se donnera la mort en décembre 2002, à quatre-vingt-deux ans, pour éviter la sinistre dégénérescence que lui promettait un cancer en phase avancée. Un dernier message à son éditeur disait : « Je vais mourir comme j’ai vécu : en homme libre ». On ne saurait mieux dire !

Car il faut savoir que, précédemment, Gabrielle avait assisté à la déchéance absolue de Justus, son double, atteint de la maladie de Parkinson, « dont les mains ne pouvaient même plus maintenir un livre sur ses genoux », rappelle Karine Cnudde, dans sa remarquable préface à Hemlock. Justus se suicidera officiellement en 1986, et Gabrielle Wittkop affirmera : « Je l’y ai encouragé. J’ai raconté ça dans Hemlock ». Ce n’est peut-être pas aussi simple, si l’on prête attention à une phrase revenant tout au long du livre, jusqu’à ses dernières lignes : « La vérité est la part du discours passée sous silence ».

À la mort de Justus, Gabrielle entreprend la rédaction de ce Hemlock qui nous intrigue aujourd’hui. Il sera publié une première fois dès 1988, revu plus tard par l’auteur, réédité cette année. Il suit donc de très peu la disparition de Justus, et constitue comme la longue justification d’un acte qui devait être posé afin que la vie affirme sa toute-puissance. Un indice est apporté par Karine Cnudde dans sa préface, comme en passant, lorsqu’elle écrit que Gabrielle retrouvera le corps de son mari sans vie « suite à une prétendue absence de sa part ». Ce drame sera en quelque sorte le fil d’Ariane du livre dont nous allons maintenant décrypter la troublante structure.

Si Hemlock est sous-titré « à travers les meurtrières », la polysémie du mot est à prendre au sérieux ; en effet, le lecteur est invité à suivre les destinées tragiques de trois femmes, à travers le temps, un quatrième récit s’insérant entre les pages, justifiant, comme par écho, le comportement de Hemlock, la narratrice, dont le nom en anglais signifie « cigüe ». Deuxième indice récurrent, la cigüe révélant chaque fois, dans chaque histoire, sa présence toxique dans la nature où se déplacent les personnages en situation. Lesquels ?

Nous sommes d’abord au XVIe siècle, en Italie, pour suivre les crimes de la famille Cenci, principalement ceux de Béatrice, qui inspira plus tard Shelley et Stendhal. Tout au long de l’évocation du cheminement qui va amener Béatrice Cenci à assassiner Francesco, son père, on découvre que celui-ci n’a aucune considération pour ses enfants, qu’il mène une vie où dominent la boisson, les garces et le jeu, qu’il est de plus d’une hargneuse brutalité avec sa fille comme en témoigne cet extrait : « Déjà le nerf de bœuf fendait l’air en sifflant, s’abattant sur les épaules de Béatrice, sur les bras dont elle se protégeait le visage. Un coup de pied dans le ventre la fit choir sur le sol, tandis qu’infatigable le nerf de bœuf continuait à la cingler, la striant de rouge, lui brisant un doigt. Enfin Francesco la saisit aux cheveux et la traîna jusqu’à un cabinet où il la jeta comme un paquet avant de claquer la porte et de tourner la clé dans la serrure ».

Le style de Gabrielle Wittkop est d’une somptuosité affolante, qui fait penser – analogiquement, non à l’identique – aux plus belles pages de Huysmans ; il plonge le lecteur dans une réalité visuelle d’une intensité proche de ce qu’il pourrait ressentir au cinéma, comme dans cette description d’un quartier de Rome : « Le quartier avait gardé son aspect médiéval et, sous le vertigineux labyrinthe des degrés extérieurs, des cours suspendues, des galeries en bois jetées d’une maison à l’autre et d’où cascadaient les glycines et les fougères […] s’ouvraient encore les échoppes des serruriers, des papetiers, des drapiers, des marchands d’estampes, des orfèvres… ». Et puis cette phrase, d’une beauté évidente dans sa limpidité, à propos d’une femme vêtue d’une robe blanche, et qui parlait, trempée comme sortie du fleuve, alors que « la pluie lavait ses paroles ». Au passage, on apprendra encore que l’omniprésente cigüe s’appelle aussi faux-cerfeuil, herbe-aux-souris, persil-de-chien, sang-de-vipère, angélique-des-sorcières et bonne-providence. Suivez mon regard…

Toute l’histoire de Béatrice et de ses méfaits nous est contée dans ses moindres détails, jusqu’au procès qui la condamnera à mort, puis à son exécution au final grandguignolesque : « Toute rouge encore du sang de Lucrezia, la hache retomba avec un bruit sourd. Comme le bourreau voulait montrer la tête au peuple, ainsi qu’on le faisait toujours pour les condamnés de qualité, elle lui échappa et roulant à bas de l’échafaud, vint frapper le sol en répandant un flot de sang. Alors une grande plainte s’éleva, une immense clameur : la foule romaine mettait au monde Béatrice Cenci ».

Le deuxième destin tragique qui nous est conté est celui d’une Française du Grand Siècle, Marie-Madeleine d’Aubray, future marquise de Brinvilliers. Née le 22 juillet 1630, par une nuit de pleine lune, dans une grande maison centenaire, bâtie à la barrière de Picpus, à la mort de sa mère elle fut confiée à la Macette, serve ramenée du château d’Offémont que possédait Antoine Dreux d’Aubray, conseiller d’État, et maître des requêtes, notamment. Elle avait à peine six ans quand la Macette lui fit voir la lune dans un seau d’eau, ce que Marie-Madeleine voulut expérimenter à chaque pleine lune ! Plus tard, Macette lui apprit à reconnaître les champignons, bolets, morilles, coulemelles et autres coprins chevelus ; mais aussi la fausse oronge, l’amanite phalloïde, le tricholome ardent, la russule fourchue ou l’entolome livide et les touffes de l’hypholome, tous ceux qui faisaient mourir quiconque en mangeait. « Et pour la première fois, Marie-Madeleine d’Aubray entendit parler du poison, une chose cachée qui pouvait tout. » Plus tard, jeune fille, elle est violée par un valet au bec-de-lièvre, qu’elle perdra en l’accusant d’un vol menant à son arrestation. Mais, apprenant qu’il s’est échappé, l’angoisse ne la quittera plus de toute sa vie. Un autre indice, glissé là entre deux phrases : « Il y a des choses qu’on fait mais dont on ne parle pas ».

Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Après avoir appris les plantes et leurs propriétés multiples, et batifolé avec Hector de Thouarcé, un ami de ses frères, puis enseigné à ceux-ci les travaux pratiques menant au plaisir, elle fut bien aise d’avoir recours à Macette pour avorter des fâcheuses conséquences de ces emportements ! À l’instigation de son père, elle rencontre M. de Brinvilliers qu’elle ne tarde pas à épouser. Lors de la nuit de noces, en leur château de Sains, Clément de Brinvilliers « ne s’étonna point de ne pas trouver ce qu’il n’avait guère attendu »… En revanche, il fut ravi de trouver en sa femme « une compagne de plaisir, élégante et disposée à jouir de toutes les fêtes ». Très vite, il initia Marie-Madeleine aux joies et aux affres du tripot, où l’on perdait toujours. Des fortunes disparaissaient en un rien de temps, « des manoirs s’écroulaient sur eux-mêmes, des forêts disparaissaient en vapeur, des joyaux coulaient en rapides rivières jusqu’à ce que plus rien ne restât ». Un jour, Clément lui présenta un ami, son double, qui se reflétait en elle comme elle se reflétait en lui ; or, on sait que croiser son double, c’est ouvrir sa porte à la mort ! Du fait de cette rencontre avec Godin de Sainte-Croix, le destin de la marquise se trouva scellé. Devenue bien vite sa maîtresse, pour la première fois elle avait connu une assomption, « atteignant enfin ce que toujours elle avait attendu, soulevée et anéantie dans d’indescriptibles délices. Elle se retrouva ruisselante, défaite, noyée dans sa chevelure et riche aussi du souvenir futur ».

La marquise entreprit de soutenir financièrement son amant, le couple que celui-ci formait avec Élisabeth, son épouse, étant fort démuni. Des fortunes y passèrent, sous le regard « complaisant » de Clément qui, généreusement, offrit même son nom à une petite fille adultérine prénommée Marie. Dreux d’Aubray, le père de Marie-Madeleine, indigné par l’inconduite de sa fille et sa monstrueuse prodigalité, s’arrangea pour faire embastiller Sainte-Croix. Elle devint folle furieuse et décida, ce jour-là, de tuer son père ; encore fallait-il savoir comment s’y prendre. Certaines rencontres vont y pourvoir.

Et puis soudain, Wittkop se permet un clin d’œil réservé aux initiés. C’est un clin d’œil « littéraire », si l’on peut dire ; un paragraphe commence ainsi : « La marquise sortit à cinq heures ». Or, dans le premier Manifeste du surréalisme, André Breton citait en bonne part Paul Valéry déclarant qu’il se refuserait toujours à écrire : « La marquise sortit à cinq heures ». On appréciera !

Certaines rencontres, disais-je. Avant d’être libéré, pâli et aminci, Sainte-Croix avait côtoyé au cachot un Italien nommé Eggidi qui l’incita à user du poison s’il avait des comptes à régler, et à reprendre contact avec le chimiste et apothicaire bâlois Chistopher Glazer, établi à Paris, rue du Petit-Lion. Ainsi Sainte-Croix et Marie-Madeleine furent-ils initiés à la bonne manière d’administrer l’arsenic sans laisser de traces, ou si peu ! Un chemin s’ouvrait.

Bon. Je ne vais pas retracer tous les méfaits de la Brinvilliers, le lecteur devant en connaître une bonne partie, et Gabrielle Wittkop se délectant à les rappeler au fur et à mesure de leur accomplissement. Petit résumé de la liste noire de ses transgressions telles qu’elles figurent dans une confession écrite de sa main : après avoir perdu sa virginité quand elle n’avait pas huit ans, elle reconnaissait avoir empoisonné son père et ses frères, avoir tenté d’empoisonner sa sœur, avoir été incendiaire, avoir commis incestes et avortements. Finalement arrêtée après une escapade à Londres, elle fut condamnée à avoir la tête tranchée en place de Grève, et à subir préalablement la question « pour avoir révélation de ses complices ». Liée nue sur un chevalet, un homme au bec-de-lièvre (son obsession) « lui força entre les dents un entonnoir où il vida les coquemars contenant l’eau de trois grands seaux. Elle étouffait. Ses entrailles allaient éclater, ses reins se dissoudre, son cœur se rompre, l’eau lui ressortait par les coins de la bouche, inondait ses cheveux, ruisselait glaciale sur tout son corps ».

Le jour de son exécution, on entendit un coup sourd, celui du glaive du bourreau : « Madame de Brinvilliers tenait fort droite sa tête qui, quelques instants, demeura sur le tronc avant de tomber tandis qu’avec un gloussement de source une cape écarlate revêtait la condamnée jusqu’aux pieds. Le petit corps chancela, tout rouge, et s’effondra sur le tas de sable ». « Sortie » de la marquise, bien qu’il ne fût pas cinq heures !

La troisième histoire racontée par l’auteur porte sur une Anglaise de l’époque edwardienne, Augusta Fulham, et sur ce qu’il advint alors qu’elle vivait en Inde. Dès les premières lignes, le fil rouge fait son apparition quand il est précisé qu’Augusta était justement en train de lire The Cenci de Shelley. Plus tard, évidemment, elle sera bouleversée par la lecture de La Brinvilliers d’Alexandre Dumas, comme on se retrouve ! Je ne vais pas développer maintenant le contenu de cet épisode, sachez seulement qu’il est aussi haletant que les précédents, et qu’après avoir quitté Londres – où sévissait alors Jack l’éventreur – Augusta suivit en Inde son mari, officier de l’armée britannique alors puissance occupante ; le temps faisant son office, comme le désenchantement, elle prendra un amant et finira par empoisonner patiemment Edward afin de se sentir libre. Lors d’un déplacement à travers le pays, cette phrase magnifique surgit soudain : « Les voyageurs traversèrent une ville rouge et blanche comme une pièce de boucherie ».

Convaincue d’assassinat, elle est condamnée à être « pendue par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive », mais du fait qu’elle se trouve enceinte, des œuvres de son amant, sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité. Le 29 mai 1914, jour anniversaire de ses trente-neuf ans, Augusta Fulham « vit soudain une lueur fulgurante, ressentit le choc d’une clarté qui lui entrait par les yeux et lui brûlait le cerveau. Elle tomba raide morte […] Personne ne vint réclamer le corps ».

Mais c’est le quatrième récit, celui qui « encadre » les trois histoires de meurtrières, qui éclaire cette « part du discours passée sous silence » ; on pourra y suivre les réflexions de Hemlock, dont le mari, H. – qu’elle aime éperdument –, souffre d’une maladie incurable le rendant dépendant de son épouse. On sait que Gabrielle Wittkop déclara avoir « encouragé » Justus à se suicider ; mais si elle déclara avoir découvert le corps après une brève absence, tout laisse à penser que ses « encouragements » comportaient une part d’action directe, et que c’est bel et bien d’euthanasie qu’il convient de parler. À juste titre, d’ailleurs ! Une partie du voile est levée quand Hemlock écrit : « Il est encore très tôt, peut-être six heures du matin, matin d’un jour particulier […] Elle lève lentement le bras gauche et lentement aussi fait plusieurs fois un geste d’adieu auquel H. répond. […] Hemlock et H. échangent un signe d’adieu de chaque côté d‘une frontière qui déjà les sépare, se font signe sur les deux rives du Styx déjà, se font signe, se font signe. Puis Hemlock se détourne et s’en va ». Moment déchirant de lucidité absolue.

Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Les éditions Christian Bourgois nous présentent quant à elles un texte inédit de Gabrielle Wittkop, Les héritages, afin de célébrer le centenaire de sa naissance. Probablement écrit tardivement, ce roman se déroule sur près d’un siècle, traverse deux guerres, et nous mène jusqu’au moment de l’apparition du sida. Cela étant, une histoire qui commence par cette phrase : « Alors que, deux mois avant de se pendre, Monsieur Célestin Mercier reprenait d’un potage au céleri, il interrogea sa femme sur le nom de la villa » ne peut être que captivante !

Située en bord de Marne, la villa Séléné verra se succéder au fil du temps un égyptologue, bibliophile et grand joueur de roulette russe, une belle dévote, torturée par le doute, un pharmacien exhibitionniste, bien d’autres encore ; notamment, ce jeune couple formé d’un déserteur allemand (tiens tiens !), nommé Hugo Degencamp (tiens, encore un H), et d’une Antoinette bien française ; on se souvient que Gabrielle et Justus avaient trouvé refuge, durant l’Occupation, dans une chambre située rue de Seine, et voilà que ce jeune couple habite une villa située sur les bords de la Marne : comme c’est bizarre, aurait dit Louis Jouvet !

Ils connaîtront un sort identique, puisque Hugo rejoindra les forces alliées en 1944, tandis qu’Antoinette, dénoncée et arrêtée, connaîtra les joies de Drancy – voir plus haut. C’est alors un nouveau clin d’œil de Gabrielle, à moins que ce ne soit une ruse de son inconscient. Voici l’affaire : « Un jour de 1966, un couple s’arrêta devant la villa, l’homme grand, mince, à la fin de la soixantaine, la femme belle encore, commençant à peine à vieillir […] Ils demeurèrent quelques instants devant cette maison qui avait abrité sous son toit les joies et les angoisses de leur histoire interdite. Puis, main dans la main, ils s’éloignèrent silencieux, en ce bref instant des quarante ans qu’heureux ils passèrent ensemble ». Et c’est là qu’il y a « clin d’œil ». En effet, si, dans la vie réelle, Gabrielle et Justus, entre 1944 et 1986, ont effectivement passé une quarantaine d’années ensemble, il n’en est pas de même pour Hugo et Antoinette qui, de 1940 à 1966, n’auront passé qu’une vingtaine d’années côte à côte !  Manière de signaler au lecteur peu au fait de leur histoire que Hugo et Antoinette sont, en fait, Gabrielle et Justus… Plus tard, preuve supplémentaire, dans une villa allemande, Hugo boira le poison « pour échapper aux humiliantes déchéances du très grand âge. Une mort virile, digne des Anciens […] Avant son geste, Hugo avait même pris soin de se raser. Il avait toujours montré du caractère ».

La « morale » de tout cela ? C’est que tout être – homme ou femme – est amené un jour à tuer ce qu’il aime, réellement ou symboliquement. Cette morale, Gabrielle Wittkop en a fait une leçon de vie, et son œuvre n’a pas fini de faire trembler les murs de la bienséance. Merci Madame – ou Monsieur ?

EN ATTENDANT NADEAU



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