samedi 1 octobre 2022

« La sente étroite du bout du monde » / Marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

« La sente étroite du bout du monde » : marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

Fukasawa Shinji 

La sente étroite du bout du monde, le chef-d’œuvre de Matsuo Bashô, est un journal de voyage basé sur une randonnée de 24 000 kilomètres, parcourus en cinq mois à travers le Japon. Cet ouvrage tout à fait classique, mais aussi très inventif sur le plan littéraire, porte la marque des écrits du temps jadis.

Presque un ouvrage de fiction

Matsuo Bashô avait approximativement 45 ans en mai 1689, quand il s’est lancé dans le périple de cinq mois à travers le Japon qui lui a inspiré le plus célèbre de ses journaux de voyage : Oku no Hosomichi (traduit par René Sieffert sous le titre La sente étroite du bout du monde dans son ouvrage intitulé Bashô Journaux de voyage, dont sont extraits tous les passages reproduits ci-dessous). Parti de Fukagawa, à Edo (aujourd’hui Tokyo), où il habitait, il s’est dirigé vers le nord jusqu’à Hiraizumi, dans l’actuelle préfecture d’Iwate, puis vers l’ouest, avant de descendre le long du littoral de la Mer du Japon et d’achever son voyage à Ôgaki, dans l’actuelle préfecture de Gifu.

Sur le plus gros du parcours, jusqu’aux sources chaudes de Yamanaka, Bashô a été accompagné par son disciple, appelé dans le texte Kawai Sora (Kasai Sora selon son vrai nom, identifié par l’érudit Muramatsu Tomotsugu). Il a également voyagé en compagnie du poète de haïku Tachibana Hokushi, entre Kanazawa et un endroit situé juste avant Fukui. Non content de visiter les lieux historiques associés à la poésie où célèbres pour d’anciennes batailles, il souhaitait rencontrer des poètes, créer avec eux des vers enchaînés, et faire connaître sa version du haikai, le genre littéraire humoristique qu’il a grandement contribué à façonner. (Voir notre article : Le haïku, ou l’art de la concision)

Autre facteur qui a sans doute joué un rôle, l’année de son départ était celle du 500e anniversaire de la mort de Saigyô, ancêtre littéraire très admiré de Bashô, qui avait lui aussi effectué un voyage à Hiraizumi. Le texte comporte de nombreux passages où l’on peut sentir la présence de Saigyô au plus profond de la conscience de Bashô. On pense qu’il a publié son ouvrage sous sa forme définitive entre 1692, soit trois ans après son voyage, et 1694, année de sa mort.

Le journal de Sora, qui raconte ce qui s’est passé au cours de l’expédition, laisse à penser que le récit véhiculé par La sente étroite du bout du monde s’écarte fréquemment de la réalité. Le journal littéraire du voyage de Bashô part certes du véritable périple, mais l’auteur y a intégré nombre d’idées qui lui étaient propres. Ce journal, qu’on pourrait presque qualifier d’œuvre de fiction, occupe, en ce sens, une place à part dans la littérature classique japonaise du voyage. Schématiquement parlant, trois priorités déterminent sa démarche.

1. Omniprésence du temps

Le voyage se déroule entre la fin du printemps et celle de l’automne, et l’ouvrage accorde une place prépondérante aux changements de saisons et aux célébrations auxquelles ils donnent lieu. Outre cela, il arrive souvent au narrateur d’être ému en prenant conscience de la fuite du temps lorsqu’il est en train d’observer des objets, des sites ou des coutumes rattachées au passé lointain.

2. Appel à des concepts puisés dans le théâtre nô

il existe une forme de nô appelée mugen-nô (nô d’apparitions), dans laquelle le shite, ou personnage principal, est un fantôme qui apparaît dans le rêve du waki, ou second rôle. Il y a, dans La sente étroite du bout du monde, des passages où l’on ressent l’influence de dialogues avec des gens qui ne sont plus de ce monde.

3. Le voyageur marche sur les traces de Saigyô

Il existe bien un narrateur qui parle à la première personne, mais il n’est pas stipulé qu’il s’agisse de Bashô lui-même. Le narrateur tel que le décrit Bashô est un admirateur de Saigyô, en quête des faits et gestes du poète qui l’a précédé.

Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)
Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)

Un voyage dans le temps

Examinons, pour commencer, l’ouverture de l’ouvrage :

Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sont voyageurs. Celui qui sur une barque vogue sa vie entière, celui qui la main au mors d’un cheval s’en va au devant de la vieillesse, jour après jour voyage, du voyage fait son gîte. Des anciens du reste, nombreux sont ceux qui en voyage moururent. Et moi-même, depuis je ne sais quelle année, lambeau de nuage cédant à l’invite du vent, je n’avais cessé de nourrir des pensers vagabonds et j’avais erré sur les rivages marins…

Il y a un intérêt manifeste pour le temps, vu comme un concept indissociable des voyageurs et, plus spécifiquement, comme un compagnon de voyage du narrateur. Ce « je » va continuer de prendre des notes sur le début de l’été et de l’automne, ainsi que sur les festivals spécifiquement inscrits au calendrier, dont le Tango no Sekku (la fête des garçons), le Tanabata, l’O-bon et le Tsukimi. Il contemple aussi des objets laissés en héritage par Minamoto no Yoshitsune et son serviteur Benkei — partis vers le nord, jusqu’à Hiraizumi, à l’instigation de Yorimoto, demi-frère du premier et fondateur du shogunat de Kamakura — et se rend sur des sites historiques comme le Konjikidô du temple Chûson-ji, à Hiraizumi. Ces rencontres avec le passé l’émeuvent jusqu’aux larmes.

Rencontres avec des fantômes

Examinons ensuite le secteur de Takadachi, à Hiraizumi, où s’est déroulée la bataille qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et ses suivants. Incidemment, il se trouve que Saigyô s’est rendu à Hiraizumi alors que Yoshitsune y avait pris refuge.

C’est là que les hommes de Yoshitsune ont vaillamment résisté et se sont couverts de gloire au combat, mais cet instant est passé et leur gloire s’est transformée en herbe. « L’État détruit, il reste monts et fleuves ; sur les ruines du château, le printemps venu, l’herbe verdoie. » Posant mon chapeau, j’ai oublié la fuite du temps, et j’ai pleuré.

夏草や兵どもが夢の跡
Natsu-kusa ya / tsuwamono-domo ga / yume no ato
Herbes de l’été
Des valeureux guerriers
Trace d’un songe

卯の花に兼房みゆる白毛かな 曽良
Unohana ni / Kanefusa miyuru / Shiraga kana
Dans les fleurs de deutzie
J’ai cru de Kanefusa
voir la tête chenue
(poème de Sora)

L’influence du mugen-nô est manifeste dans cette partie de l’ouvrage. Elle a été rédigée de façon à ce que le lecteur sache que le narrateur oublie la fuite du temps en se lamentant à propos de la bataille de jadis qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et de ses hommes. Alors, les guerriers apparaissent dans son rêve pour lui faire un récit des épisodes de la bataille, et, à son réveil, il ne reste que les herbes de l’été.

Le passage suggère aussi que c’est en rêve que Sora a vu la tête chenue du guerrier Kanefusa, de l’armée vaincue. Le haïku, qui ne figure pas dans la version conforme à la réalité du journal de Sora, semble être une invention tardive de Bashô. Dans la terminologie du nô, le narrateur est le waki (second rôle) et Sora le wakitsure (compagnon du second rôle), et tous deux offrent des poèmes aux hommes morts au combat.

Un éloge de Saigyô

Le passage suivant, qui décrit l’arrivée de Bashô dans l’actuelle préfecture de Fukui, illustre bien la façon dont le narrateur est présenté comme un disciple de Saigyô.

À la frontière d’Echizen, je coupai en barque la crique de Yoshizaki, et j’allai voir les pins de Shiogoshi.

終宵嵐に波を運ばせて
月を垂れたる汐越の松  西行
Yo mo sugara / arashi ni nami o / hakobasete / tsuki o taretaru / Shiogoshi no matsu 
Toute la nuit
La tempête a soulevé
Les hautes vagues
Et les pins de Shiogoshi
Ruisselaient de clair de lune
(poème de Saigyô)

Ce poème rend pleinement compte de la beauté de l’endroit. Ajouter quoi que ce soit reviendrait à mettre un sixième doigt sur une main.

Dans ce cas précis, le poème a en fait été composé par un autre auteur, nommé Rennyo, et l’idée que c’est Saigyô qui l’a écrit est une invention de Bashô. Rennyo était une grande figure du bouddhisme, et la lune symbolise l’illumination. Bashô insère donc ce poème dans La sente étroite du bout du monde pour montrer, via la lune, que Saigyô est arrivé au terme de la formation bouddhique, et que le narrateur veut faire son éloge.

Un travail inachevé

Diverses versions du texte ont été publiées avant 1694, année de la mort de Bashô. Le manuscrit écrit à la main est connu sous le nom de version Nakao depuis sa découverte en 1996. La version Sora — qui doit son nom au fait qu’elle s’est transmise au sein de la famille Sora — est une copie fidèle, qui a été révisée et affinée. La version Nishimura, qui porte le nom de son propriétaire, est une copie de la version Sora réalisée à la demande de Bashô par le calligraphe Kashiwagi Soryû, auteur d’une autre copie appelée version Kakimori du fait qu’elle appartient à Kakimori Bunko.

Toutes ces versions sont écrites à la main. Bashô, semble-t-il, n’avait pas l’intention de publier La sente étroite du bout du monde. Comment expliquer qu’il n’ait laissé que des manuscrits écrits à la main ? Peut-être faut-il chercher une raison de ce fait dans l’avantage comparatif de la rareté, qui aurait été perdu si le manuscrit avait été tiré à de nombreux exemplaires. Il existe bien des façons d’interpréter la situation, mais je suggérerais pour ma part que le texte était aux yeux de Bashô une œuvre en cours, qu’il avait l’intention de peaufiner.

L’année de sa mort, Bashô revint dans sa ville natale de la province d’Iga (dans l’actuelle préfecture de Mie) et emmena avec lui la version Nishimura, qu’il montra à son frère aîné Matsuo Hanzaemon. Elle passa ensuite aux mains du disciple de Bashô Mukai Kyorai, et c’est sur cette version, publiée à Kyoto en 1702 par Izutsuya, que se sont basées les nombreuses réimpressions ultérieures. On a longtemps considéré qu’elle constituait la seule et unique version du texte, jusqu’à ce que divers manuscrits soient découverts au XXe siècle. L’original de la version Nishimura est réapparu en 1943, la version Sora en 1951, la version Kakimori en 1959 et la version Nakao en 1996. C’est en 1943 que le journal de Sora est sorti de l’oubli pour proposer une version alternative des événements. Toutes ces découvertes ont donné un nouvel élan à l’étude du classique de Bashô.

(Photo de titre : Yosa Buson, Shihon tansai oku no hosomichi-zu [Image de La sente étroite du bout du monde en couleurs claires sur papier], 1779. L’illustration de Buson montre Bashô et Sora à leur départ de Senju, dans l’actuel arrondissement d’Adachi, à Tokyo. Avec l’aimable autorisation de la Fondation culturelle Hankyû/Musée Itsuô)

NIPPON

jeudi 29 septembre 2022

Matsuo Bashô / Un écrivain vagabond vivant pour le haïku

Les grandes figures historiques du Japon

Matsuo Bashô : un écrivain vagabond vivant pour le haïku

 

Fukasawa Shinji


Matsuo Bashō / El poeta trotamundos que dictó un nuevo estilo


À travers sa poésie et ses récits de voyage, nés de son désir de vivre à l’écart de la société, Matsuo Bashô s’est imposé comme l’une des plus grandes figures littéraires de Japon, célèbre pour sa contribution à l’élaboration de la forme poétique qui allait rester sous le nom de haïku.

Une vie au service de la littérature

Il y eut un temps où j’enviais les gens qui avaient un poste dans l’administration ou possédaient d’impressionnants domaines, et il m’est arrivé d’envisager de pénétrer dans le royaume du Bouddha et les parloirs où enseignent les patriarches. Au lieu de cela, j’ai épuisé mon corps dans des voyages aussi erratiques que le vent et les nuages, et focalisé ma sensibilité sur les fleurs et les oiseaux. Mais j’ai tant bien que mal réussi à gagner ma vie de cette manière, si bien qu’au bout du compte, dénué de compétence et de talent comme je le suis, je me suis entièrement dédié à cette seule affaire, la poésie.

C’est à l’approche de la cinquantaine que Matsuo Bashô (1644-1694) a écrit cet autoportrait dans son ouvrage Genjûan no ki (traduit en français sous le titre L’Ermitage d’illusion , par Jacques Bussy). Pour résumer cette citation, on pourrait dire qu’il y affirme qu’il ne saurait vivre qu’à travers la littérature — le haikai en l’occurence.

Haikai est une abréviation de haikai no renga, une version plus légère et humoristique de la poésie renga en vers liés issue de la riche tradition japonaise du waka. L’usage du mot haikai s’est répandu pour désigner des poèmes — aujourd’hui communément appelés haïku — et des textes en prose de même inspiration. À mesure que l’aptitude à lire et à écrire progressait au début de l’époque d’Edo (1603-1868), les livres de haikai sont devenus populaires chez les samurai et les citadins.

Bashô, le second fils de la famille Matsuo, est né en 1644 à Ueno, dans la province d’Iga (aujourd’hui préfecture de Mie). Les Matsuo avaient été samuraïs — bien que non rémunérés —, mais son père perdit ce statut et s’installa avec sa famille dans la ville fortifiée de Ueno, où il vécut de l’agriculture. Bashô, qui à l’origine s’appelait Kinsaku, prit le nom de Munefusa à l’âge adulte. Embauché à la fin de son adolescence par la maison Tôdô, il fut choisi comme compagnon littéraire de Toshitada, le fils du seigneur, et cette association s’avéra propice au développement de son don personnel pour la poésie. Mais Toshitada mourut jeune et, à l’approche de la trentaine, Bashô partit pour Edo.

Bashô à Edo

Pendant la jeunesse de Bashô, l’école Teimon de poésie haikai, regroupée autour de Matsunaga Teitoku, était en vogue. Ce style, qui s’appuyait sur des concepts empruntés à la poésie waka et à d’autres genres littéraires classiques, s’attachait à jouer avec les mots. Mais à Edo, Bashô découvrit l’école Danrin, fondée par Nishiyama Sôin, qui s’inspirait du texte taoïste Zhuangzi et aimait à parodier les chants du théâtre nô. Cette école, qui recourait aux associations de mots et aux tournures de phrases fantaisistes, intégrait aussi avec enthousiasme les usages poétiques du moment.

Portrait de Bashô par Ogawa Haritsu (Avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)
Portrait de Bashô par Ogawa Haritsu (Avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)

Une fois à Edo, Bashô adopta le nom de plume Tôsei. Après avoir occupé divers emplois, dont un au service municipal des eaux, il parvint, arrivé à la trentaine, a gagner sa vie comme professeur de haikai, une occupation populaire à Edo. Il organisait des réunions à Nihonbashi, peaufinait les œuvres de ses clients et éditait des anthologies. C’est à cette époque qu’il prit pour disciples des gens comme Kikaku, Ransetsu et Sanpû, qui lui accordèrent leur soutien jusqu’à la fin.

Voici, à titre d’exemple un poème écrit par Bashô pendant cette période.

実にや月 間口千金の 通り町
Ge ni ya tsuki / maguchi senkin no / tôrichô
Si belle la lune
Spectacle valant mille pièces d’or
à Tôrichô

Ces vers font une allusion humoristique à un poème célèbre du poète chinois Su Shi, qui dit qu’un instant d’une nuit printanière vaut mille pièces d’or. Tôrichô était la grande rue commerçante de Nihonbashi, au centre d’Edo, et le prix des terrains était donc très élevé. Écrit dans le style de l’école Danrin, le poème de Bashô est un chant jubilatoire à la ville en plein essor.

La solitude et les écrits de voyage

Bashô était en train de se bâtir une réputation en tant que professeur de haikai quand, en 1680, il se retira soudainement dans le village de Fukagawa, sur la rive orientale du fleuve Sumida. Le bashô, ou bananier, planté par un disciple en bordure de son ermitage, donna tout d’abord son nom à la résidence elle-même (Bashôan), avant d’être adopté par le poète et de devenir le nom de plume sous lequel il entrerait dans la postérité.

À mesure du déclin de l’école Danrin, le haikai est entré dans une période de changement et de confusion. En adoptant un mode de vie solitaire, Bashô, qui cherchait à tracer un nouveau chemin, se mit à l’étude du zen sous la conduite du prêtre Butchô. En 1684, alors qu’il abordait la quarantaine, il entreprit une série de voyages, qu’il a racontés dans les mémoires dont la liste est donnée ci-dessous.

Nozarashi kikô (Notes de voyage - Mes os blancs sur la lande)

De l’automne 1684 au printemps suivant, Bashô a parcouru la route Tôkaidô entre Edo et Iga, sa ville natale, et visité en cours de route les sanctuaires de Kyoto, Ôtsu et Atsuta.

Kashima môde (Pèlerinage à Kashima)

En 1687, Bashô a effectué un aller et retour entre Edo et Kashima pour s’adonner à la tradition dutsukimi (la contemplation de la lune).

Oi no kobumi (Notes de sac à dos)

Entre l’hiver 1687 et l’été de l’année suivante, Bashô s’est tout d’abord rendu à Iga, après quoi il s’est promené à pied dans la région du Kansai en compagnie de Tsuboi Tokoku, effectuant à cette occasion une visite aux célèbres cerisiers en fleurs de Yoshino.

Sarashina kikô (Voyage à Sarashina)

Bashô est parti de Nagoya avec Ochi Etsujin en 1688 pour contempler la lune d’automne à Sarashina avent de revenir à Edo.

Oku no hosomichi (La Sente étroite du Bout-du-Monde)

Du printemps à l’automne 1689, Bashô a voyagé avec Kawai Sora entre Edo et les provinces septentrionales de Ôshû et Dewa, puis vers l’ouest à travers le Hokuriku, avant d’arriver à Ôgaki (dans l’actuelle préfecture de Gifu).

Les nombreux voyages effectués par Bashô à un âge plus avancé étaient en partie inspirés par le désir de se soumettre à un entraînement ascétique via les pèlerinages, loin de la société. Il voulait aussi voir de ses propres yeux les nombreux endroits rendus célèbres par la littérature classique, et marcher dans les pas de moines poètes tels que Nôin, Sôgi et tout particulièrement Saigyô. La perspective de répandre son style haikai d’un bout à l’autre du pays a sans doute elle aussi contribué à le motiver.

Le poème suivant a été composé au début du voyage qu’il raconte dans Mes os blancs sur la lande.

野ざらしを 心に風の しむ身哉
Nozarashi o / kokoro ni kaze no / shimu mi kana
Os blanchis
le vent fait frissonner
mon cœur

En relisant le poème dans son contexte, on pourrait le paraphraser ainsi : « Quand j’entreprends un voyage, j’imagine mes os en train de blanchir à l’air libre, et le vent d’automne me fait frissonner ». Et pourtant, malgré l’éventualité de mourir en route, son appétit d’errance est si fort qu’il ne peut pas se retenir.

Sur les traces de Saigyô

Après le voyage dans le nord et vers l’ouest du Japon à travers le Hokuriku sur lequel repose La Sente étroite du Bout-du-Monde, Bashô a passé environ deux ans dans la région du Kansai. C’est là qu’il a écrit L’Ermitage d’illusion ,. Il est ensuite revenu à Edo, où il est resté deux ans et demi avant de repartir pour Iga en 1694. Cet été-là, il est passé par Kyoto et Ôtsu, et à l’automne par Nara et Osaka. Il est décédé le 28 novembre 1694, dans une chambre qu’il louait rue Midôsuji, à Osaka. Sa mort semble avoir été due à des maux d’estomac.

Bashô ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfants. La suggestion selon laquelle il aurait eu une liaison avec une femme appelée Jutei ne repose sur rien de solide. Au cours des cinq dernières années de sa vie, on a l’impression que le style de Bashô était influencé non seulement par la littérature classique sous la forme du waka, des chants du nô, et du kanshi (poésie chinoise), mais aussi par sa compréhension du bouddhisme zen et du Zhuangzi. Il enseignait à ses disciples les concepts ascétiques du wabi, qui prône le renoncement aux satisfactions matérielles en faveur d’une pauvreté honorable, du sabi, qui valorise une forme fanée et flétrie de beauté, et du karumi, qui attribue une élégance classique au quotidien et au vulgaire.

Dans les formes de haïku où les vers sont liés, Bashô a renoncé à créer des liens via le kotobazuke (association de mots) et le kokorozuke (extension de la scène ou du récit) et choisi de développer la technique du nioizuke, littéralement « lien ressenti », dans laquelle les liens se fondent davantage sur l’humeur que sur la raison. Il a recouru à cette technique en association avec le karumi. Dans les dernières années de sa vie, Bashô s’est entouré de disciples tels que Kyorai, Jôsô, Kyoriku et Shikô. À parti du milieu de l’époque d’Edo, son style de haikai est devenu le courant dominant, et on a commencé à le vénérer pour le rôle central qu’il avait joué dans le développement de ce genre poétique.

旅に病で 夢は枯野を かけ廻る
Tabi ni yande / yume wa kareno o / kakemawaru
Malade en voyage
mes rêves errent
dans les champs flétris

Bashô a écrit ce poème peu avant sa mort à Osaka. Il fait allusion à un poème, écrit des siècles plus tôt par Saigyô, qui établit un contraste entre un printemps de jadis à Naniwa et celui d’aujourd’hui où le vent souffle entre les feuilles mortes des roseaux. À l’époque où Bashô a écrit ce poème, c’était l’hiver, et Naniwa était l’ancien nom d’Osaka, ce qui semble suggérer qu’il aspirait à voir la même végétation desséchée que dans le paysage du poème de Saigyô. Mais sa maladie l’en empêchait, et seul son esprit a quitté son corps en rêve pour errer dans les champs flétris. De façon symbolique, ce poème montre à quel point Bashô a marché jusqu’à sa mort sur les traces de Saigyô.

(Photo de titre : le portrait de Bashô, avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)

NIPPON

mardi 27 septembre 2022

Kaneko Misuzu / Une poétesse japonaise ressuscitée pour l’universalité de ses œuvres

Les grandes figures historiques du Japon

Kaneko Misuzu, une poétesse japonaise ressuscitée pour l’universalité de ses œuvres


15.03.2021
Yazaki Setsuo
« Nous sommes tous différents et nous sommes tous beaux » est sans doute le vers le plus célèbre écrit par la poétesse Misuzu Kaneko. Ses œuvres figurent aujourd’hui dans les manuels de japonais des écoles primaires, et certains ont même été adaptés en français (deux figurent dans l’article). Penchons-nous sur le talent de cette jeune femme, décédée bien trop tôt après un lourd chagrin.

À la recherche d’une poétesse fantomatique

Appréciés des petits comme des grands, les comptines pour enfants ont fait leur apparition au Japon avec le premier numéro de la revue « L’Oiseau rouge » (Akai tori ), en juillet 1918. Une femme est alors apparue telle une comète dans ce genre littéraire en pleine effervescence, Kaneko Misuzu. Le poète de renom Saijô Yaso l’avait considéré comme l’étoile géante des jeunes poètes pour enfants.

Kaneko Misuzu à l'âge de 20 ans
Kaneko Misuzu à l’âge de 20 ans

Après la revue « L’Oiseau rouge » qui avait été créée pour faire mieux apprécier la valeur artistique des œuvres pour enfants, d’autres revues ont continué dans le même sens, « Le Bateau en or » (Kin no fune ), ou encore « Contes » (Dôwa). Elles ont toutes les trois publié des poèmes des grands artistes de l’époque, Kitahara Hakushû, Noguchi Ujô, ou Saijô Yaso, et suscité de nouvelles vocations en publiant des poèmes choisis parmi ceux envoyés à leur rédaction.

Kaneko Misuzu a ainsi publié environ 90 poèmes, essentiellement dans la revue « Contes », ce qui a fait d’elle une star aux yeux des autres jeunes poètes pour enfants. Malheureusement, son décès est arrivé bien trop tôt, le 10 mars 1930, à l’âge de 26 ans. Sa vie et son œuvre ont ensuite été peu à peu oubliées : on ne l’évoquait plus que comme la grande poétesse fantomatique.

J’ai rencontré son poème Bonne pêche (Tairyô) en 1966, quand j’étais étudiant de première année.

Bonne pêche (traduction officielle de Patrick Blanche et Kemmoku Makoto)

Ciel rouge
le soleil se lève
Bonne pêche
bonne pêche aux sardines !

C’est fête
au bord de l’eau
mais en mer
de mille en mille sardines
C’est la fête des funérailles !

Lorsque je l’ai lu, j’ai eu un choc tellement fort... comme si les trois cents autres poèmes du volume avaient disparu. En seulement dix lignes, il a complètement renversé le regard centré sur l’humain que j’avais alors. Il a transformé mon sens des valeurs en me faisant comprendre que trouver normal de manger des sardines était erroné, puisque nous vivons en réalité grâce à leur sacrifice.

J’ai eu envie de lire d’autres textes de cette femme qui avait écrit ce poème si puissant. Et j’ai commencé à chercher.

Je suis allé dans tous les bouquinistes de Jinbôchô, le quartier des livres de Tokyo, et j’ai cherché des ouvrages où son nom apparaissait, mais en vain. Et je n’en ai pas plus trouvé qu’à la Bibliothèque nationale de la Diète ou dans d’autres bibliothèques. Satô Yoshimi, un poète pour enfants, m’a appris qu’elle envoyait ses poèmes et textes depuis la ville de Shimonoseki (située tout à l’ouest de l’île principale du Japon).

Plus tard, j’ai reçu de Danjô Harukiyo, un poète contemporain de Kaneko Misuzu, un exemplaire du recueil « Le cocon et la tombe » (Mayu to haka), rassemblant 30 de ses œuvres, qu’il avait publié à ses frais. Mais ensuite, pendant plus de dix ans, je n’ai accompli aucun progrès. Je n’ai rencontré personne à Shimonoseki qui connaissait son nom. J’ai décidé de changer d’approche et de trouver la librairie de Shimonoseki d’où elle avait soumis ses poèmes.

De là, je suis arrivé jusqu’à quelqu’un de sa famille, qui m’a appris que son frère cadet vivait à Tokyo. Seize ans s’étaient écoulés depuis que j’avais découvert le poème « Bonne pêche ». Son frère gardait précieusement trois recueils que sa sœur avait écrits. Ils contenaient 512 poèmes, c’est-à-dire plus de cinq fois ce qui avait été publié jusque-là ! Et il m’a aussi parlé de Misuzu...

Les trois carnets qui avaient été préservés
Les trois receuils de Kaneko Misuzu qui avaient été préservés chez son frère cadet.


La courte vie d’une femme talentueuse

Kaneko Misuzu (Teru de son prénom de naissance) est née le 11 avril 1903, dans le village de Senzaki, canton d’Ôtsu, préfecture de Yamaguchi (aujourd’hui le quartier de Senzaki de la ville de Nagato). Ses parents avaient déjà un fils deux ans plus âgé qu’elle. Sa grand-mère vivait avec eux.

Deux ans plus tard naît son deuxième frère qui deviendra dramaturge et compositeur, mais en 1907, leur père meurt. La famille Kaneko, grâce à l’aide de la librairie Kamiyama de Shimonoseki (la tante de Misuzu avait épousé le libraire), ouvre alors la librarie Kaneko Buneidô. En 1907, le frère cadet est adopté par la famille Kamiyama qui n’avait pas d’héritier.

Kaneko Misuzu à l'époque où elle était élève au lycée de filles
Kaneko Misuzu à l’époque où elle était élève au lycée de filles

En 1916, Misuzu entre au lycée de filles d’Ôtsu. C’est une très bonne élève, aimée de ses camarades, sage, gaie, et gentille. Sa tante meurt quand elle est en troisième année, et c’est sa mère qui reprend alors le travail à la librairie.

Trois ans après la fin du lycée, elle commence à écrire des comptines, tout en travaillant à la succursale de la librairie Kamiyama dont elle est l’unique employée. Environ un mois plus tard, elle envoie ses poèmes à quatre magazines, dont la revue « Contes » (Dôwa), sous le pseudonyme de Kaneko Misuzu. Les trois autres revues la publient aussi. Elle continuera à écrire avant tout pour« Contes ».

En 1926, sur les conseils de son oncle, elle se marie, et donne naissance en novembre à une petite fille, Fusae. Mais son mari, qui ne la voit que comme épouse et mère, lui interdit d’écrire de la poésie et de correspondre avec d’autres auteurs. C’est la raison pour laquelle elle consigne ses œuvres dans trois carnets. Elle confie un exemplaire des trois à Saijô Yaso, un autre à son frère cadet, et cesse ensuite d’écrire.

Quelques temps après, elle divorce, épuisée physiquement et mentalement par sa vie conjugale. Elle demande à avoir la garde de sa fille, mais à l’époque la loi ne reconnaissait l’autorité parentale qu’au père. Elle en discute de nombreuses fois avec son ex-mari, mais il refuse de lui laisser l’enfant. La veille du jour où il devait venir la chercher, au matin du 10 mars 1930, elle se suicide en laissant une lettre à son ex-mari dans laquelle elle demande que leur fille soit confiée à sa mère.

Le secret d’un succès : résonner avec l’universel

Les œuvres de Kaneko Misuzu qu’aucun d’entre nous n’avait pu lire pendant plus d’un demi-siècle ont été publiées avec les trois recueils que possédait son frère cadet aux éditions JULA sous le titre « Oeuvres complètes de Kaneko Misuzu » (Kaneko Misuzu zenshû). Aujourd’hui, plusieurs de ses poèmes figurent dans les manuels de japonais des écoles primaires, et son œuvre est connue bien au-delà du Japon, puisqu’elle a été traduite dans plus de dix langues (dont le français pour certains poèmes). Sans doute peut-on en comprendre la raison grâce à mon maître, le poète Mado Michi, qui m’a enseigné la différence entre les poèmes et les comptines.

« Dans un poème, on écrit ses découvertes et ses sentiments, alors que dans une comptine on écrit en creusant profondément ses découvertes et ses émotions jusqu’à ce que toute le monde puisse les partager. »

Si Kaneko Misuzu a connu un tel succès, c’est assurément parce qu’elle écrivait en se penchant sur l’universalité qui existait en elle. C’est ce qui a permis à nous, lecteurs, de se retrouver facilement dans ses comptines : nos propres pensées et émotions, que nous n’arrivions pas forcément à transformer en mots, apparaissaient habilement exprimées sous forme de vers.

Pour conclure cet article, je veux présenter à tous ceux qui souffrent aujourd’hui de la crise sanitaire, le poème Au clair !

Au clair ! (traduction officielle de Patrick Blanche et Kemmoku Makoto)

Au clair
au clair !

Où un rayon traverse
même une simple feuille

Plante à l’ombre des broussailles

Au clair
au clair !

Où la flamme consume
jusqu’à cette paire d’ailes

Insecte volant dans la nuit

Au clair
au clair !

Où le soleil se lève
et peu à peu grossit

Enfants de la grande ville

(Toutes les photos sont avec l’aimable autorisation de l’Association de préservation des œuvres de Kaneko Misuzu. Les deux poèmes cités en français dans l’article sont tirés de l’ouvrage Malgré tout le ciel est toujours bleu, Poèmes choisis de Misuzu Kaneko, publié en 2003)

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dimanche 25 septembre 2022

Le potentiel de la littérature, de l’aventure et de l’humanité / Un dialogue avec l’auteure bilingue Tawada Yôko

Le potentiel de la littérature, de l’aventure et de l’humanité : un dialogue avec l’auteure bilingue Tawada Yôko

Culture Livre 

L’auteure Tawada Yôko, dont plusieurs de ses livres sont traduits en français, dialogue ici avec Irmela Hijiya-Kirschnereit, une japonologue allemande qui a obtenu la récompense universitaire la plus prestigieuse d’Allemagne. Les deux femmes vivent à Berlin et sont amies de longue date. Elles abordent ici des thèmes très divers, parmi lesquels la littérature, l’aventure, la traduction, le genre, ou encore l’avenir de l’humanité.

Tawada Yôko

Auteure. Née à Tokyo en 1960, elle s’installe en Allemagne en 1982 après ses études à l’université Waseda. C’est dans ce pays qu’elle est publiée pour la première fois en 1987. En 1991, elle obtient le prix des jeunes auteurs de la revue Gunzô pour son roman Kakato wo ushinau (« Perdre son talon », non traduit en français), et le prix Akutagawa pour Le Mari était un chien (traduit en français en 2005). Puis en 2003, Train de nuit avec suspects (traduit en français en 2005) est couronné par le prix Tanizaki Junichirō, tandis que Histoire de Knut (traduit en français en 2016 à partir de la version allemande de l’auteur), obtient le prix Noma pour la littérature en 2011. Elle a aussi obtenu plusieurs prix internationaux, dont le prix allemand Heinrich Kleist en 2016, et le National Book Award américain en 2018 dans la catégorie traduction pour The Emissary (traduction anglaise de Kentôshi, non traduit en français).

Irmela Hijiya-Kirschnereit

Professeure de littérature japonaise et d’histoire culturelle à l’Université libre de Berlin, en Allemagne. Traductrice littéraire et auteur de nombreux ouvrages sur la littérature et la culture japonaises. Lauréate du Gottfried Wilhelm Leibniz Prize, le prix allemand le plus prestigieux attribué à des chercheurs, pour ses travaux sur le Japon. Elle a été par ailleurs directrice du German Institute for Japanese Studies de Tokyo et présidente de la European Association for Japanese Studies.

Une pandémie qui a favorisé la lecture et l’écriture

Irmela Hijiya Kirschnereit (ci-après « I.H. »)  Vous êtes connue comme une écrivaine qui voyage. Vous avez par exemple donné près de 1 200 lectures à l’étranger. Et vous participez aussi à de nombreux symposiums et donnez des conférences. Votre vie pendant cette crise sanitaire a-t-elle beaucoup changé ?

Tawada Yôko (ci-après « T.Y. »)  J’ai toujours vécu en voyageant, avec le sentiment que pour moi, c’était ça la Terre. Mais ce qui était dommage, c’est que je voyageais trop. Je commandais les livres que m’avaient conseillés les gens des pays dans lesquels je me rendais, mais je repartais en voyage avant d’avoir eu le temps de les lire. Je me disais déjà alors un peu que se déplacer à ce point n’avait peut-être pas beaucoup de sens.

Avec la crise sanitaire, les voyages sont soudainement devenus impossibles, et j’ai pu me plonger un peu dans les livres que j’avais envie de lire. J’ai entendu dire qu’au Japon, les ventes de livres ont augmenté pour la première fois depuis des décennies. Ce doit être parce que les gens contraints de rester chez eux ne se sont pas contentés de passer leur temps sur internet mais ont eu aussi envie de s’adonner à la lecture.

I.H.  C’est vrai. Pourvu que ça dure…

T.Y.  C’est la première pandémie que nous avons vécue, non ? Et j’ai beaucoup écrit, et beaucoup lu. Lorsque l’être humain est confronté à une crise, il a le sentiment qu’il doit faire quelque chose, n’est-ce pas ? Cette année, la situation ne s’est pas vraiment améliorée, mais je suis un peu revenue à ma vie d’avant parce que j’ai eu plus d’événements en distanciel. Je pense qu’il y a quelque chose dans la littérature qui fait que l’on écrit quand on est enfermé, parfois dans un cloître ou dans une prison. Cette année, j’ai l’impression que je n’ai pas vraiment tiré partie de la crise sanitaire.

Tawada Yôko
Tawada Yôko

Une disparition soudaine du japonais, au profit du seul allemand

I.H.  Vous avez commencé à écrire dans l’Allemagne où vous vous étiez installé non pas en y cherchant asile ou parce que vous aviez été contrainte de quitter votre pays, mais poussée par votre goût de l’aventure. Vous n’y avez pas seulement voyagé, mais travaillé, et étudié à l’université de Hambourg, où vous avez rédigé votre thèse en langue allemande. Vous avez ensuite fait vos débuts d’écrivain en Allemagne, puis élargi vos activités au plan international.

T.Y.  Quand j’étais étudiante, j’ai pris le Transsibérien, et j’ai aussi voyagé en Inde. À l’époque, c’était une belle escapade, mais la vraie aventure, je pense que c’était de trouver un logement dans une ville étrangère, d’y travailler et de vivre en utilisant la langue de ce pays. À Hambourg, au début, je travaillais tous les jours comme stagiaire. Ce n’était pas simple pour moi de parler avec mes amis au travail, d’aller à des fêtes d’anniversaire, mais cela m’a beaucoup appris.

J’exagérerais en disant que cela m’a complétement éreinté, mais à être ainsi coincée entre deux langues, j’ai vécu quelque chose comme un effondrement de mon identité. Alors que je n’avais que parlé japonais toute ma vie, il m’a fallu soudain parler allemand. Internet n’existait pas à l’époque, et je n’avais pas accès au téléphone. Il n’y avait pas de Japonais autour de moi. La langue japonaise avait disparu, il ne restait que l’allemand. Je me suis demandée qui était ce « je » que j’avais été jusque-là. Et ça, c’était une aventure que je n’avais pas du tout prévue.

Traduire c’est créer

I.H.  Vous êtes une auteure bilingue, vous publiez en allemand et en japonais. Comment décidez-vous dans quelle langue vous allez écrire ?

T.Y.  Lorsque je raconte en allemand des souvenirs de mon enfance que j’ai vécue au Japon, cela prend parfois un côté fictionnel comme si je parlais d’un pays inventé. Au contraire, quand j’écris en japonais des choses que j’ai vécues en Allemagne, il arrive en quelque sorte que je montre au lecteur ma vie traduite et digérée. Je décide toujours en fonction du thème que j’aborde.

I.H.  Mais vous ne traduisez que rarement ce que vous avez écrit, n’est-ce pas ? Même si vous avez traduit en allemand Yuki no renshûsei. (Histoire de Knut en français, traduit à partir de la version allemande de l''auteur, Ndlr)

T.Y.  Quand je traduis mes livres de l’allemand en japonais, je me dis que si j’avais écrit dès le départ en japonais, je n’aurais pas du tout écrit de cette manière, que j’aurais mieux fait de faire autrement. Je m’éloigne de plus en plus de l’original en changeant l’histoire, ou même en pensant que j’aurais dû avoir d’autres personnages. C’est pour ça que se traduire soi-même n’est pas une bonne chose.

I.H.  Mais dans ce cas, vous devez souvent être mécontente des traductions de vos traducteurs ?

T.Y.  Non. Une traduction, c’est une création. Quand j’ai lu la traduction allemande de Kentôshi (non traduit en français, Ndlr), j’ai trouvé que la voix du narrateur était différente de la mienne, mais cela ne m’a pas gênée. L’important est qu’il y ait une « voix ». Par contre, ce n’est pas bien si la traduction cherche à tout prix à imiter la mienne, et qu’il n’y ait pas de voix, que l'œuvre ne soit plus un tout. C’est pour cela que j’aime lire les traductions.

Irmela Hijiya Kirschnereit
Irmela 

Attirée par la mythologie japonaise

I.H.  Chikyû ni chiribamerarete (« Incrusté dans le globe terrestre »), le premier tome de votre trilogie, est paru en 2018, et Hoshi ni honomekasarete (« Suggéré par les étoiles »), le deuxième, en 2020. Un des personnages est une femme du nom de Hiruko. Ce nom fait penser à Hiruko, le premier enfant d’Izanagi et Izanami dans le Kojiki (« Chronique des faits anciens », l’un des plus vieux recueils de textes du Japon, remontant au VIIIe siècle, Ndlr). Mais y a-t-il un lien ?

T.Y.  Le nom est en effet emprunté au Kojiki. Je suis allée dans une école primaire où il y avait beaucoup d’enseignants de gauche, et la mythologie japonaise était plus ou moins considérée comme étant intrinsèquement nationaliste. On nous apprenait que mieux ne valait pas trop en lire. Elle ne m’intéressait pas vraiment, d’ailleurs, et quand j’étais étudiante, j’ai lu beaucoup de littérature russe, Dostoïevski et autres.

Une fois en Allemagne, je me suis rendu compte que dans la sphère culturelle pacifique, il y avait beaucoup d’histoires liées à la mythologie, et c’est aussi le cas du Kojiki. Ce genre de récits existent aussi en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est. Lorsque j’ai compris que la mythologie est vraiment internationale, et nullement nationaliste, je m’en suis sentie très proche.

I.H.  À part le Kojiki, vous intéressez-vous à d’autres œuvres de la littérature japonaise ?

T.Y.  Les classiques du Moyen-Âge m’attire. Je n’en suis pas une spécialiste, mais j’aime en lire. Chaque fois que j’en ai l’occasion, je lis Collection de sable et de pierres (Shasekishû) et Notes de ma cabane de moine (Hôjôki). J’aime aussi le Konjaku monogatari (« Histoires qui sont maintenant du passé »). C’est très instructif de voir sous quelle forme les légendes indiennes ou chinoises ont été transmises au Japon.

Quand j’étais lycéenne, j’aimais assez Le Dit du Genji. J’avais des préventions contre Le Dit des Heike, parce que ça ne parlait que de samouraïs, mais une fois que j’ai commencé à faire des performances en Allemagne, j’ai changé complètement d’avis. Quand on le lit en japonais, Le Dit des Heike est magnifique du point de vue du rythme. Parce que ce texte était dit avec un accompagnement de biwa, le luth japonais. Je cherchais des textes japonais qui pouvaient me servir de référence en relation avec des lectures accompagnée au piano que je devais donner, et j’ai découvert dans ce texte de merveilleux rythmes.

La frontière du genre s’efface

I.H.  J’ai publié en 2018 un livre intitulé « Joryû » hôdan (Propos libres sur la « littérature féminine »). Il s’agissait d’une présentation d’interviews que j’avais réalisées en 1982 avec de grandes auteures dont Enchi Fumiko et Ishimure Michiko, et le thème central en était « Que pensez-vous de la société masculine japonaise ? » Avant de commencer à faire ces entretiens, je me disais que ces femmes devaient ressentir de la colère vis-à-vis des hommes. Elles étaient toutes de fortes personnalités, et le mouvement de libération des femmes né aux États-Unis était arrivé au Japon. Néanmoins, fondamentalement, elles étaient toutes magnanimes, parce que selon elles, les hommes aussi étaient soumis à de fortes pressions de la part de la société, et elles comprenaient qu’ils cherchent à asseoir leur autorité en conséquence. Cela m’a surprise, en tant que femme allemande, mais vous, qu’en pensez-vous ?

T.Y.  Les années 1990, celles où j’ai fait mes débuts littéraires au Japon, étaient une époque où l’opposition hommes-femmes commençaient à s’effondrer, où l’on sentait que le sexe était pluriel. Je veux dire, que chez les femmes, certaines étaient lesbiennes et d’autres hétéro. Les transgenres et les bisexuels apparaissaient, et la frontière du genre telle qu’elle existait autrefois était en train de disparaître. Cette situation borderless s’applique aussi aux frontières entre les pays. Et la délimitation entre les humains et les animaux est en train de disparaître graduellement. On voit des mouvements divers qui affirment que les animaux aussi ont des droits, par exemple. Comment allons-nous franchir les différentes frontières, et pas seulement celles du genre, maintenant que nous sommes au XXIe siècle ? C’est un autre de mes grands thèmes.

Un futur proche qui n’est pas entièrement catastrophique

I.H.  En lisant les deux premiers tomes de votre trilogie, j’ai eu l’impression que la narration était plus forte. Vous abordez des thèmes comme l’utopie, la dystopie, les catastrophes. Il y a des jeunes et des vieux, mais les vieux sont en pleine forme et les enfants très faibles. Ou peut-être manquent-ils de force vitale. On sent un monde à l’envers, mais je voulais vous demander si vous êtes optimiste ou pessimiste quant au futur de l’humanité.

T.Y.  Quand on décrit l’avenir proche, ça ne peut qu’être assez tragique. Mais je ne pense par pour autant que tout est catastrophique. Parce que le passé a été bien pire. Nous faisons face à divers problèmes, mais pour moi, notre situation est meilleure que celle qui prévalait pendant la Seconde Guerre mondiale. Et de très loin. Nous avons progressé à bien des égards, et en ce sens-là, je ne suis pas pessimiste.

I.H.  La situation n’est pas désespérée ?

T.Y.  Non je ne crois pas.

I.H.  L’histoire humaine est très brève dans celle de notre planète, mais il y a des philosophes et des biologistes qui pensent que tout va peut-être finir. Nous les humains sommes en train de détruire le monde, et comme la destruction progresse actuellement très vite, arrêter ce mouvement sera très difficile. Moi, je pense que quelque part l’humanité va disparaître. Mais ce ne sera peut-être pas une mauvaise chose pour la Terre !

T.Y.  C’est une question difficile. Mais quand je pense que ma vie, celle d’une grenouille et celle d’une fleur sont toutes pareilles, cela ne m’ennuie pas particulièrement que la période humaine soit peut-être terminée. Il me semble que cette façon de pensée aussi est profondément ancrée dans la littérature japonaise.

I.H.  Je suis d’accord avec vous. Et cela peut nous consoler ou nous sauver, non ?

Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit conversent dans l’Institut de recherche sur le Japon de l’Université libre de Berlin.
Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit conversent dans l’Institut de recherche sur le Japon de l’Université libre de Berlin.

(Édition de Nippon.com. Photos : Sawabe Katsuhito. Photo de titre : Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit dans le jardin de l’Université libre de Berlin, après leur entretien)


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