samedi 19 février 2022

Michel Houellebecq / Anéantir / Un humanisme résiduel

 


Un humanisme résiduel       

par Cécile Dutheil de la Rochère
5 janvier 2022

Offert en avant-première à quelques-uns, piraté donc auréolé d’un parfum de scandale, le dernier roman de Michel Houellebecq est-il si sulfureux ? Anéantir, qui paraît le 7 janvier, met en scène une fratrie de trois adultes dans une situation apte à susciter de la tension et des questions graves : leur père est dans un coma profond dont il semble s’éveiller. Où ? Entre Paris, les Hauts-de-France et le Beaujolais. Quand ? En 2027, date de la prochaine élection présidentielle (n + 1), sur fond d’attentats. Action, lieu, temps : vous avez les principales cartes en main. Imaginez le malin génie Houellebecq tirant les ficelles : il est exercé, perçant, contempteur ; et il est encore plus ambitieux et plus mondial. Les amateurs se réjouiront ; les rétifs laisseront tomber.


Michel Houellebecq, Anéantir. Flammarion, 736 p., 26 €


Un mot sur l’objet. Le livre est relié et agrémenté d’un élégant signet rouge qui tranche sur la blancheur de l’ensemble. C’est prétentieux, mais l’écrivain a le génie de la publicité et ses ventes le permettent. En vérité, le livre est vilain, il ressemble à une vieille édition de Ginette Mathiot, Je sais cuisiner. Coïncidence, Cécile, un des personnages, compense le chômage de son mari en créant Marmilyon.org, une petite entreprise qui propose de préparer des repas à domicile.

Cécile est surtout catholique et pratiquante. Des trois enfants, elle est celle qui croit : au réveil du coma de leur père, en Dieu, en la Résurrection. Elle n’est pas antipathique, un peu ravie de la crèche, pauvre, gentille, son créateur a peu d’estime pour elle. Elle vote Le Pen : aux yeux de Houellebecq, c’est une évidence, quand on est fille de l’Église, on vote à l’extrême droite. Ou est-ce que l’extrême droite n’est plus extrême ? Elle s’est enracinée dans le paysage, celui de la France et de la « force tranquille » qui se déployait, sereine, sur les affiches de campagne de Mitterrand en 1981.

Anéantir, de Michel Houellebecq : un humanisme résiduel

Michel Houellebecq lors d’une conférence en Argentine (2016) © Silvina Frydlewsky / Ministerio de Cultura de la Nación

Le monde entier sait que Michel Houellebecq est un sismographe expert des courants, des modes, des tendances et de leurs mille et une variations et retournements qui font dériver la France et l’Europe occidentale de-ci, de-là. Il anticipe, dit-on. C’est vrai, mais pas toujours. Il n’est pas non plus devin ni sage. Anéantir peut donner l’impression d’être un vaste pot-pourri de tout ce dont nous abreuvent les chaînes d’info en continu : tout y est, tout ce qui fait débat, qui heurte, qui choque, qui choqua, qui ne choque plus ou qui devrait choquer.

L’état des lieux tel qu’il apparaît dans Anéantir est extrêmement clair et parfaitement lisible. Le roman est excessivement signifiant. À trop relever les marques, les sigles, l’invasion des initiales (EHPAD, AVC, PMA, GPA, EVC-EPR), par exemple, il pourrait lui-même finir par devenir un panneau. Heureusement il n’y tombe pas, la sensibilité du romancier est trop aiguisée pour se laisser prendre au piège. Il n’empêche, préciser systématiquement que tel personnage déjeune dans un restaurant Courtepaille et émailler le roman de tics langagiers ridicules finit par affaiblir le propos. Trop de réalisme tue le réalisme. Mais un roman strictement réaliste est un roman mort, ce que n’est pas Anéantir.

Le livre vit, avance, abandonne des pistes, bifurque et surprend. Il est long, certes, et alors ? En dépit des virages et des impasses, son rythme est régulier, comme une autoroute, en cinquième vitesse. Quelques pauses sont néanmoins recommandées, vous pouvez même arrêter en route : « anéantir », dit le titre, alors pourquoi ne pas appliquer la méthode à la lecture du roman et tout jeter par-dessus bord ? Vous aurez raté les quelques sentiers de traverse qui donnent de l’épaisseur à ce livre.

Les premiers sont les rêves du personnage principal : Paul, énarque, fonctionnaire du ministère des Finances, moins minable que le héros houellebecquien habituel. Il doute, croit ne plus aimer et pourtant réapprend à aimer. Il a des angoisses, des passages à vide, des hallucinations qui bousculent la plaque photographique trop reconnaissable qu’offre le roman. Un léger onirisme colore le livre et lui évite de sombrer dans la satire et l’aigreur. La nature est présente, le ciel et ses couleurs, les arbres et leurs teintes vertes, rassérénantes, éternelles. Le romancier se risque à de simples descriptions de paysages qui tempèrent sa noirceur ; les personnages se déplacent sur le territoire et l’observent. Tout ce qu’ils voient ne se réduit pas à un vaste écran Internet ni télévisuel.

Curieusement, aucun des trois frères et sœur n’est célibataire, condition humaine fin-de-siècle type chez Houellebecq. Tous sont mariés, même s’ils ne sont pas toujours heureux. Qui l’est vraiment, après tout ? Des interrogations presque candides naissent : « Il y a encore une dizaine de jours il n’avait jamais touché Maryse, le contact de sa peau était complètement en dehors de son champ d’expériences ; et maintenant cette même peau lui était devenue indispensable ; comment expliquer cela ? »

Maryse est d’origine béninoise, la précision mérite d’être relevée et opposée à une autre : le fils d’Indy, personnage détesté par le romancier (une journaliste « conne » et bien-mal-pensante), est né d’une GPA et d’un père noir anonyme. Indy est pourtant mariée, mais c’est ainsi, assène Houellebecq, de son fils elle a voulu faire « un placard publicitaire ». Le romancier est là au moins aussi malveillant et vengeur que ce personnage féminin honni, Indy. Et il charge la barque, lourdement, très lourdement.

Anéantir, de Michel Houellebecq : un humanisme résiduel

Ministère de l’Économie et des Finances © Jean-Luc Bertini

Plus le roman avance, plus sa dimension apocalyptique et mondialisée est manifeste. Les trois frères et sœur semblent passer au second plan, plus ou moins effacés par les trois attentats qui scandent l’intrigue du livre : contre un porte-conteneurs chinois, contre une banque de sperme, contre un bateau de migrants – trois cibles plus que symboliques pour Houellebecq. Régulièrement, le récit penche vers le roman d’espionnage – hackers, darkweb, exterminateurs impossibles à identifier. Puis il redevient conforme à ce qui a fait la noire réputation de l’écrivain : une comédie de mœurs. Nouvelle surprise, des pages laissent penser qu’il s’agit d’un thriller politique. Puis ce fil s’effiloche lui aussi. Enfin, le livre s’achève comme un mélodrame.

Alors que reste-t-il de cette hésitation d’une piste à l’autre ? Un roman-métastase, qui élimine ses personnages les uns après les autres : Houellebecq les oublie, les abandonne à leur inanité, les suicide ou leur impose une maladie terminale. Il reste aussi un esprit nihiliste « jusqu’au trognon » : l’expression, peu gracieuse, est du romancier, caricaturiste et cousin de Reiser. Dans le roman, elle s’applique au politiquement correct, autre pot-pourri dans lequel Houellebecq balance tout, l’humanisme, « mou », dit-il ; une gauche en loques, la foi du charbonnier de Cécile, la joie, et cætera, et cætera.

Et la droite, l’extrême ? Houellebecq est ambigu, il peut sembler distant puisqu’il a même des « pétainistes vegan » dans sa hotte, mais il joue avec le feu, les braises qui couvent au moment même où il écrit et publie, et il en jouit. Et l’islam ? Le thème est peu présent. Sur une même page, il note deux choses : une mosquée à Belleville-en-Beaujolais, avec un « C’était étonnant » pour seul commentaire ; la « solidarité entre les générations » des Maghrébins qui répugnent à enfermer leurs aînés dans des Ehpad. Ailleurs il est plus désobligeant et ne peut s’empêcher de railler sous cape.

Là où il ne saurait ruser, c’est dans le style, plat comme une limande. Sa prose est normale en tous points, vecteur efficace d’action. Il use d’un passé simple de rigueur et de bon aloi. Il s’est affiné, dans la mesure où il a abandonné ses habits élimés de pornographe, même s’il reste des taches de gras. S’il dénonce ce qu’il appelle la « druckérisation » du monde et du langage, Houellebecq en est le fils consentant.

Finissons en lui donnant raison : l’humour, y compris sur sa propre survie, « fait partie des droits de l’homme en quelque sorte ». Il y a bien chez Houellebecq un humanisme que l’on dira « résiduel », adjectif heureux que nous lui volons. Lui-même parle de « christianisme résiduel » ou d’« une forme de vie étrange et résiduelle », comme si l’un ou l’autre, ou l’un et l’autre, en était la racine. Chez lui flottent de vagues restes d’altruisme, transportés par un vent toujours mauvais.


Tiphaine Samoyault rend également compte d’Anéantir dans ce même numéro 142.
EaN a rendu compte de Sérotonine, le précédent roman de Michel Houellebecq, et du Cahier de l’Herne consacré à l’écrivain.

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Evan S. Connell / Mrs Bridge / Vendanges tardives

 


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Vendanges tardives

par Liliane Kerjan
10 février 2016

Les Éditions Belfond jouent au caviste en lançant leur collection « Vintage » et en repérant dans leurs chaix les crus classiques qui ont bien vieilli. Dans la petite vingtaine de titres parus depuis 2014 se côtoient les grandes étiquettes – Erskine Caldwell, Henry Miller, Gloria Naylor – et d’autres à découvrir avec surprise et un brin de nostalgie.


Evan S. Connell, Mrs Bridge. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Chloé Royer. Belfond, 360 p., 16 €

Evan S. Connell, Mr Bridge. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Richard. Belfond, 436 p., 16 €

Ce diptyque des époux Bridge, petits bourgeois de Kansas City dans les années entre les deux guerres, sort indemne d’une histoire littéraire méconnue. Son auteur, Evan S. Connell, ancien pilote, publie Mrs Bridge en 1959 et, encouragé par son éclatant succès, récidive dix ans plus tard avec Mr Bridge, également très apprécié du public, tant et si bien que James Ivory en fait l’adaptation en 1990, confiant à Paul Newman et Joanne Woodward les rôles au cinéma. La fabrique de ce double roman au charme discret n’est pas banale, mais surtout elle met en branle toutes les stratégies du miroir à deux faces, du reflet, de la duplication biaisée, de l’écart féminin-masculin. Une même vie familiale, improprement dite sans histoires, ressentie par deux parties liées entre elles mais dans des univers asymptotiques. Constatation certes galvaudée, et pourtant la représentation d’India Bridge prend relief et pérennité lorsqu’elle s’interroge avec perplexité face au vote, à ses enfants ou à l’autorité. La gaucherie modeste de cette femme effacée permet l’art du soupir et du silence, cette façon de glisser sans insister. Mais la chute du roman, son 117ème épisode, prouve à l’envi l’art de Connell qui sait tendre l’intrigue et surprendre.

Le parti pris de brefs tableaux de mœurs exige une grande attention aux détails qui n’exclut pas une tendresse voilée dans les coulisses : l’évocation d’une partie de base-ball ou la remise de l’aiglon dans une cérémonie de scouts est aussi datée qu’intemporelle. Ces petits documentaires d’époque donnent des vignettes savoureuses où l’ironie est toujours en embuscade. Les deux romans sont précédés de bienveillantes préfaces qui mettent l’éclairage sur « une âme perdue incapable de trouver sa place dans un univers dénué de sens » pour Mrs Bridge, tandis que Mr Bridge, avocat et père consciencieux, orchestre « une exquise tragédie en miniature ». Ces rôles de genre sont bien révélateurs de la société américaine décrite aussi dans les années trente par les épopées de Steinbeck ou les audaces stylistiques de Dos Passos. Face à ces collègues illustres, Evan S. Connell a pour lui l’élégance distanciée et la litote des sentiments.

À venir et à guetter en novembre 2016 un autre portrait, Mr North, du grand Thornton Wilder, un roman de 1973. En attendant, l’histoire autobiographique de l’afro-américain du ghetto, Iceberg Slim, alias Robert Beck, Du temps où j’étais mac, aussi bien que L’homme au complet gris de Sloan Wilson, énorme succès de 1955, éclairent les ambitieux des années 40 et 50 à Chicago ou Manhattan. Bref, une collection à suivre.

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vendredi 18 février 2022

Cécile Dutheil de la Rochère / Les armes de Joan Didion

Pour tout vous dire : les armes de Joan Didion


Les armes de Joan Didion

par Cécile Dutheil de la Rochère
3 février 2022

Joan Didion s’est imposée il y a peu de temps sur la scène française, à l’occasion d’un livre consacré à la mort de son mari, L’année de la pensée magique (Grasset, 2005), suivi d’un autre récit sur leur fille disparue, Le bleu de la nuit (2013). Elle était née en 1934, en Californie, et dans son pays elle était reconnue depuis longtemps déjà, comme romancière et, surtout, comme une journaliste hors pair, anoblie par l’étiquette « new journalism », que l’on voit à l’œuvre dans Pour tout vous dire, un recueil d’articles traduit au moment même de sa disparition, le 23 décembre 2021.


Joan Didion, Pour tout vous dire. Trad. de l’anglais par Pierre Demarty. Grasset, 212 p., 17 €


La France a sacré Joan Didion avec retard. Pourquoi ? Il est difficile de répondre. Faites de fascination, de haine et de malentendus, les relations entre les États-Unis et la France suivent un calendrier heurté qui dépend de nombreux éléments : la décision d’un éditeur, la loi du marché, le hasard, le calcul ou, au contraire, le risque, la mode, l’enthousiasme sincère… Qu’importe. Joan Didion est morte mais elle est là, accessible en français. Il paraît que c’est une « icône », terme galvaudé et assez sot quand il est ainsi métaphorisé. En tout cas, il convient mal à cette femme très forte et très pénétrante.

Pour tout vous dire : les armes de Joan Didion

Joan Didion © Brigitte Lacombe

Que valsent les clichés, plongeons dans ce bref recueil et commençons par la chronique qui s’intitule « La jolie Nancy ». Elle fait le portrait d’une femme que tout oppose à Joan Didion. L’une sourit, l’autre rit. L’une pose, l’autre note. La première « écoute très attentivement », dit la seconde qui observe très attentivement. Mais ceci n’est pas une charade, donc voici des noms : la première s’appelle Nancy et elle a pour époux le gouverneur de la Californie. C’est en 1968, celui-ci se nomme Ronald Reagan.

N’imaginez pas un portrait enlevé ni un entretien savamment enjolivé. Nous sommes avec une équipe de télévision qui veut filmer Nancy en toute simplicité, un matin comme un autre. Joan Didion, qui n’est dupe d’aucun artifice, dédouble son regard et observe à la fois une femme jolie et souriante, une femme qui se sait observée, et une autre, observante, elle-même, Joan Didion, le tout sous le regard de la télévision. En huit pages à peine, se déploie toute la perspicacité de la journaliste, sa science de la mise en scène médiatique et de la fausse spontanéité, son talent qui mêle répliques, sous-entendus, phrases coupant l’herbe sous le pied, et qui crée un subtil comique de situation. La chronique ne contient pas un mot de jugement ni un terme à connotation politique, et elle ne dit strictement rien sur les campus qui grondent à l’extérieur. Il reste quelques pages concises et scintillantes, sur lesquelles le lecteur s’empressera de projeter tout ce qu’il sait, réprouve ou aime (sans doute peu de choses) à propos de monsieur et madame Reagan.

Joan Didion s’intéresse peu à l’actualité, en vérité. Du caractère journalier du journalisme elle se débarrasse. Son regard est systématiquement oblique et ironique, mais sans méchanceté ni gratuité. Toujours en 1968, elle consacre une chronique à la presse américaine, non pour s’émerveiller des journaux underground et caresser l’époque dans le sens du poil, mais pour louer les tabloïds pour jeunes et le Wall Street Journal : elle livre une savante analyse en biais du mythe de l’objectivité qui ravira les apprentis journalistes, les élèves d’ateliers d’écriture et les experts en médiologie.

 

Joan Didion

De nombreux textes de ce recueil reviennent sur les années de formation de Joan Didion et sur son métier. Elle ne se prend pas pour une artiste mais pour ce qu’elle est, une artisane. Elle rappelle la rigueur exigée par le magazine Vogue où elle a fait ses armes dans les années 1950, la prise de conscience que les mots étaient « des outils, des jouets, des armes à déployer stratégiquement ». (Rappelons que les Anglo-Saxons ne comptent pas le volume d’un texte en signes mais en mots, il y aurait beaucoup à dire sur cette différence de méthode.) Elle répond au célèbre « Pourquoi j’écris » de George Orwell en commençant par noter la récurrence du son « I » [aïe] dans Why I Write, une façon de souligner la finesse de son oreille et de glisser son Je.

Joan Didion revient plusieurs fois sur ses études. Un jour, c’est pour éreinter le système américain de plus en plus compétitif et le classement des universités qui oriente et brise la vie de jeunes Américains et de leurs parents – la compétition commence à la maternelle et elle est pire que le système de nos grandes écoles que nous déplorons si souvent. Un autre jour, c’est pour exercer son humour et sa lucidité sur elle-même : elle est moins sensible à la dialectique hégélienne qu’à un poirier ou à une fleur derrière la fenêtre de la salle de cours. Connais-toi toi-même, sous-entend-elle dans cette lettre à un jeune journaliste.

Elle dit tout ce qu’elle doit à Hemingway, dont le premier paragraphe de L’adieu aux armes est pour elle un modèle. À douze-treize ans, elle avait compté les 126 mots que comprenait cet incipit, le nombre de syllabes que contenait chacun de ces mots, le nombre d’articles définis et indéfinis, de conjonctions de coordination… Chez Joan Didion, la détermination et la précision sont des qualités réelles et exploitées. Le talent ne tombe pas des nues.

L’édition française proposée par le traducteur Pierre Demarty ajoute une note pour préciser que l’analyse de la journaliste s’applique à la version originale. Nous pourrions ajouter que Maurice-Edgar Coindreau, traducteur historique de Faulkner et d’Hemingway, méprisait ce dernier et admirait l’écrivain du Sud profond, mais c’est un autre débat. Il nous ramènerait pourtant aux malentendus et aux décalages auxquels nous avons fait allusion, sur lesquels sont fondés les échanges entre la France et l’Amérique.

En attendant, c’est un plaisir de lire les chroniques de madame Didion car elles sont fort sophistiquées et bien ouvragées. Notre préférée est celle qui nous promène à San Simeon, le château féerique que s’était offert William Randolph Hearst. L’expérience est presque métaphysique ; l’idée de goût, si européenne, saute ; le temps et l’espace sont suspendus : « Les feuilles ne tombaient jamais à San Simeon, rien ne fanait, rien ne mourait. » On plane au royaume de l’immortalité.


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mercredi 16 février 2022

Donal Ryan / Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe / Décembre en Irlande

 


Décembre en Irlande

par Liliane Kerjan
14 mars 2017

Au fil de son roman Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, la belle voix irlandaise de Donal Ryan, intimiste, grave et sensible, fait vibrer une campagne en proie au fol espoir des mutations face au refus d’un solitaire farouche.


Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe. Trad. de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso. Albin Michel, 288 p., 24 €


Après le succès de son roman Le cœur qui tourne, primé en Irlande, en Grande Bretagne et couronné par le prix de la littérature européenne de 2015, Donal Ryan sort Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, chronique au fil des mois et des heures du tourment d’un jeune paysan des environs de Tipperary. Son malicieux collègue américain, l’écrivain Hector Tobar, qui recense les deux romans pour le Los Angeles Times, titre alors : « Rejeté 47 fois, le romancier irlandais vainqueur reconnu ». Il faut s’interroger sur cette fluctuation du rejet au succès : exprime-t-elle d’abord une réticence liée à une histoire apparemment loin du monde et du bruit, celle d’un lopin de terre, d’une trinité qui devient solitude, d’une candeur angélique qui vire et se replie dans un trou de l’enfer ? Les motifs du refus initial tenaient-ils à l’étroitesse du champ rural, à la gaucherie naïve d’une victime désignée, un garçon étrillé à l’école, un jeune adulte rossé, tabassé un soir d’avril ? Est-ce la profonde mélancolie irlandaise de Johnsey, contemplant souvent la poutre et la corde, qui alimente la tradition d’une littérature de la tristesse immobile ? Foin des atermoiements, car le grand talent de Donal Ryan, admirateur de Steinbeck et de McGahern, transforme totalement la donne et fait palpiter bien autre chose dans ce roman, situé dix ans avant Le cœur qui tourne. Se dessinent ici la guerre des terres, la sourde inquiétude, les tiraillements internes de l’Irlande et, bien au-delà, la question de ce qui est essentiel dans la vie d’un homme, un homme presque primitif qui défend une manière d’être et sa singularité authentique.

En ouverture du roman, le mois de janvier donne le cadre et le ton : une ferme à l’étable cadenassée, une mère veuve et son fils. Aux alentours, quelques villageois, comme les doigts d’une main calleuse : un curé bienveillant et discret de l’Église irlandaise, le couple des boulangers, Mc Dermott qui a pris des terres de Cunliffe en fermage, Eugene Penrose et sa bande de chômeurs assis sur le muret du cimetière de Height ; au contraire, la coopérative où travaille Johnsey est à peine esquissée. Au fil des saisons, Donal Ryan va creuser la tourbe de cette paroisse rurale paisible et le ressenti du jeune homme terré dans son logis : « La solitude est un drap qui recouvre le monde. Elle coule jusqu’au lac avec les eaux de la rivière, se fond dans la gadoue qui macule la cour, dans les ronces du potager, et les dépendances abandonnées pourraient se briser de tant de solitude. Elle ruisselle dans la maison comme si les murs pleuraient, étouffe la façade comme une plante vénéneuse. »

À la mort de la mère, février confirme le vide et la détresse. Ryan manie avec délicatesse les silences, les courants de conscience de Johnsey, l’homme au diminutif familier comme une épithète homérique, qui rêve souvent et laisse sa mémoire vagabonder à la manière des esseulés de Beckett, car il appartient désormais à leur cohorte, devenu peu à peu sans lien et sans but. Son personnage se dessine, s’étoffe et s’ombre comme au fusain, il suscite la curiosité. Timide, embarrassé et bientôt harcelé, comment va-t-il faire face au monde, un monde réduit à son village et à sa ferme ?

Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe. Trad. de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso. Albin Michel

Donal Ryan © Anthony Woods

Passé le printemps comme premier acte, le ressort de cette tragédie de chambre postmoderne s’enclenche en deux péripéties, l’une collective et l’autre personnelle, qui vont tendre le fil dramatique. À l’échelle du comté, s’amorcent le rachat des terres et le remembrement pour des projets fonciers, et Johnsey possède les terres maintenant très convoitées de la ferme héritée, tandis qu’à titre privé la bande de Penrose, dans un guet-apens de violence mâle et machiste, que Ryan entend dénoncer comme tare de la société traditionnelle irlandaise, le passe à tabac et l’estourbit. Pressuré par les gens du village pour ses terres, attaqué pour rien par les vauriens du coin, Johnsey est devenu l’homme à abattre. Mais, sans même le savoir, il garde une dignité et son mystère. « Si ça se trouve, il cherchait juste un endroit chaud où passer la soirée, un visage familier avec qui partager le silence sans être gêné. Il savait peut-être que c’était beaucoup plus précieux que des terres agricoles ou un gros tas de billets tout froissés que des gens avaient sali de leurs doigts.»

Mai et juin jouent l’acte intermédiaire de stase grâce à un séjour à l’hôpital qui va marquer un tournant dans la vie de ce « petit paysan lourdaud et sans défense ». Au propre comme au figuré, sa cécité guérit, deux alliés entrent dans sa vie, l’infirmière et le voisin de chambre, un ouvrier gouailleur et bavard à souhait, surnommé Dave Charabia. Les deux nouveaux personnages amènent dès lors légèreté et vitalité, une veine délibérément comique qui gomme la souffrance. En cette période tardive d’apprentissage, le solitaire découvre les voix puis le regard des autres, s’émerveille d’une amitié naissante, d’une caresse érotique de l’infirmière, la jeune et vive Siobhàn. La lente éclosion de Johnsey, à vingt-quatre ans, tient en éveil au fur et à mesure que l’attention prodiguée, la liberté des conversations ou un compliment simple changent sa vie et sa perception de reclus et d’éternel orphelin : le tout est traité avec finesse, par petites touches, par contrastes, sans grande scène, dans le confinement d’une chambre d’hôpital et le registre de l’intime.

Mais il faudra bien revenir à la ferme, revivre les jours sans travail, sans perspective et sans fin, en butte aux voisins rapaces qui le démarchent, aux journaux qui le vilipendent, tous alliés pour l’intimider et le contraindre. Ryan sait nous toucher par les détails prosaïques de la vulnérabilité de son paysan toujours candide, toujours inquiet, hospitalier pour Dave et Siobhàn, méfiant envers les autres. Les visites des villageois s’enchainent, le malaise s’installe avec les amis d’antan en proie à leur mirage : Johnsey est devenu l’empêcheur et l’obstacle. Avec des moyens narratifs sobres, Donal Ryan joue de la répétition, de la nuance, de la variation, pour montrer une société qui perd ses repères anciens et se délite dans la gangrène de l’appât du gain, tandis qu’un homme seul résiste en silence sur sa terre.

Voici décembre et le terme de cette trajectoire minuscule d’un petit cul-terreux dépassé par la société et sur la défensive. Donal Ryan a mille fois raison de laisser une fin ouverte : « Voilà à quoi on reconnaît le mois de décembre : il file comme un éclair. Vous fermez les yeux et déjà il est passé. Comme si vous n’aviez jamais été là ». Être là, tel est l’enjeu, s’entêter s’il le faut, et durer. Donal Ryan, né en 1976 dans un village du Tipperary dont il a observé la folie et la violence, propose une réflexion sociale, voire politique, du destin récent de son île ; il brosse bien les ombres de l’arrière-plan, la pauvreté, le chômage, qui ont durement frappé cette Irlande du Sud-Ouest, les mensonges des sociétés fantômes, de même qu’il introduit des allusions discrètes à l’IRA et aux transformations amorcées qui ont déchiré les cohésions et les modèles. La sensation d’enfermement et d’étranglement dans les campagnes irlandaises, mais aussi la force intérieure de ce paysan encore dans sa gangue, font de lui non seulement un personnage attachant mais aussi un entêté magnifique.

EN ATTENDANT NADEAU

mardi 15 février 2022

Gabrielle Segal / Brooklyn Strasse / Vies croisées

 

Room in Brookly, 1932
Edward Hopper




Vies croisées

par Liliane Kerjan
28 mars 2017

Dans son roman Brooklyn Strasse, Gabrielle Segal crée au cœur d’une bâtisse et d’un petit quartier tout un théâtre d’ombres et de voix où se mêlent souvenirs et présences, disparition et attente. Une écriture remarquable par touches fines et approches à l’affût, pour tenter de clore provisoirement des inventaires de vie. Un beau livre entêtant et profond.


Gabrielle Segal, Brooklyn Strasse. Maurice Nadeau, 208 p., 18 €


Ils sont voisins à Brooklyn, dans l’immeuble de Madleen Hutikton, et clients de l’épicier Stefan Karmerr, le vieux Juif berlinois ; la maison part à vau-l’eau et les rayons de l’épicerie dégringolent. Ils se croisent, ils s’écoutent, ils se devinent ; chacun a un secret lourd à garder et à porter. Gabrielle Segal construit leurs rencontres sur une vingtaine de séquences centrées à chaque fois sur un ou deux personnages, offrant une mise au point par bribes, un feuilletage d’introspection, une concentration sur un moment. Scènes brèves, conversations confiantes mais retenues, évocation voilée de terribles traumas, dessinent la marque de ce premier roman très travaillé et réussi.


Ils ont en commun leur habitat, leur classe moyenne, leur discrétion, une vie marquée par une rupture. Rupture causée par la grande histoire des barbaries, rupture amoureuse dans un bar ou sur un bref coup de fil vingt-sept ans après l’idylle, rupture du lien filial : Pete Parker disparait, laissant ses fils Chuck et Roy désarmés ; quant à Mary June Parker, elle est née d’un ventre anonyme. Dans leur flottement et leur solitude, naissent leurs paysages de mots, leur identité incertaine. Sans être minimaliste, Gabrielle Segal sait tirer parti de menus faits, d’odeurs et de légers glissements dans la perception d’un lieu familier après une courte absence. Épouse et fils délaissés, mari en fuite, orphelins, émigrés vieillissants, ils ont en commun la survie qui les hante, les liens brisés, l’avant et l’après.

Comme il y a les étages de l’immeuble – Norman Klein au deuxième, inconsolable de la mort de sa mère, Madleen au-dessus de la famille Parker –, il y a les strates des prises de conscience et des bouffées d’inconscience mal calées. Amours toutes contrariées, vies loupées, souvenirs d’émotions et méandres de l’âme : tout cela dans une langue imagée avec une densité sans lourdeur, une vibration des corps, des clés, des téléphones. Et la versatilité du quotidien fait échapper au dogmatisme d’un portrait à charge grâce à quatre versions du personnage du père, tout comme la nostalgie s’allège à l’arrière-plan, grâce à quelques scènes de jeunesse insouciante.

Brooklyn, terre d’exil et de mémoires : Gabrielle Segal joue constamment sur deux intrigues, la partie américaine, celle du présent avec la disparition de Pete Parker, le violent à la gueule d’ange, l’homme-bombe, le fauve aux dents carnassières, et la partie allemande, ancienne, enfouie, en lente métamorphose avec le temps, deux épisodes disjoints et rejoints alternant des instants de cruauté et de tendresse. Elle joue aussi sur deux échelles, du petit format de l’album de famille à la grande nasse de la période nazie, et pose ses rescapés comme « sur un pont, d’une distance de quarante années, entre Berlin et New York entièrement dans le brouillard ». Révérence gardée aux poèmes d’Heureux qui n’a pas de patrie de Hannah Arendt, cette double appartenance donne une épaisseur à ces anonymes aux histoires individuelles apparemment méconnues ou tristement banales, un formidable quant-à-soi tout en pudeur, une force dans la constance et l’approche de l’autre. Madleen, ex-médecin, voit défiler toutes les femmes qu’elle a sauvées mais qui retournent « toujours à leurs bourreaux logés dans leurs maisons et dans leurs cauchemars », mais elle se garde de toute interrogation morale.

Le temps reste imprécis, sans aucune date, même si Stefan, épicier sexagénaire, était étudiant en philosophie à Berlin avant de fuir en Amérique. De même, le site de Brooklyn n’est délibérément jamais décrit, pas une rue nommée, aucun marquage local d’un extérieur réduit à un terrain vague et à une allusion à l’hôpital, car c’est bien l’intérieur des perceptions et des mémoires qui est l’enjeu : les pensées encombrées, les rêves et les évocations. Sur le banc devant l’épicerie, où devisent les deux ex-Berlinois, « une image ancienne recouvre le présent. Trente ans plus tôt, sur ce même banc, Stefan avait embrassé Madleen sur les paupières. De la poudre vert pâle s’était déposée sur ses lèvres. Il l’avait attrapée avec le bout de ses doigts. Il se souvient du temps écoulé entre le moment où il avait pris la décision de lui donner un baiser et celui où il avait touché sa peau. Il se souvient de la couleur noire de cet instant, de ce geste. Il n’avait pas cherché les lèvres de Madleen mais bien ses yeux ». Les moments de tendresse qui flottent dans les souvenirs s’imbriquent dans la mosaïque d’un présent de mélancolie plus atone. Mais un fil continu est tendu de la jeunesse berlinoise aux retrouvailles à New York à mi-parcours, puis la vieillesse qui vient, et toujours le même banc devant l’épicerie : hier n’est pas mort.

Cette atmosphère à la Pinter, faite de menace ancienne, de violence sourde, voire d’envies de meurtre, s’alimente de croisements et de retours qui multiplient l’incertitude et la solitude des vies. Dès ce roman de l’intime qui a l’ambition d’un livre plus total, Gabrielle Segal manie bien le paradoxe d’une zone floue qui permet de peaufiner les personnages, celui d’une clandestinité réactivée – des fuyards des strasse au fuyard de Brooklyn –, et la fuite du temps dans le maquis des non-dits où le passé tour à tour affleure et s’efface. Dans ce système d’échos qui relie les fragments, d’intercalaires ciselés au rythme syncopé, la beauté vient de la forme imbriquée du singulier et de l’historique, si bien qu’au au fur et à mesure tout décolle, les rêves se multiplient, la confusion se revendique entre présent et passé. Brooklyn Strasse, ce sont des êtres en rappel pour qui court encore « le temps brut et indolore de la jeunesse berlinoise de Magda Beck et de Stefan Karmerr qu’elle chérira toujours fidèlement. Elle pressent qu’il s’accroche à ce temps – qui dans une époque pacifique les aurait irrémédiablement unis ». Les voilà tous deux loin des rues de Berlin, voisins à Brooklyn, « sur-vivants, sauvés sans doute mais un peu maudits, non ? », comme dit Karmerr.

Ce regret d’une époque pacifique trop brève lie les personnages de ce roman des douleurs de l’absence et de la fuite, du dépaysement perpétuel et des malédictions aléatoires. Brooklyn Strasse vrille dans les dégâts en préservant des équilibres et des échappées oniriques, en captant dans la pénombre et le brouillard le tourment de ceux qui tentent de réparer l’irréparable.

EN ATTENDANT NADEAU

lundi 14 février 2022

samedi 12 février 2022

Marilyn Manson / Femmes




Marilyn Manson
FEMMES





Serge Koster (1940-2022)

 

Hommage à l'écrivain Serge Koster (1940-2022)

Serge Koster 

(1940-2022)

par Steven Sampson
16 février 2022

Serge Koster s’est éteint le 12 janvier 2022. Découvert par Maurice Nadeau, qui a édité ses critiques ainsi que ses deux premiers romans, Le soleil ni la mort (1975) et Le rêve du scribe (1976), il était chroniqueur sur France Culture et au Monde. Cet agrégé de grammaire, professeur de français-latin-grec, entretenait un rapport jouissif avec sa langue maternelle, sujet récurrent de ses livres, qui s’inspiraient de Léautaud, de Montaigne, de Ponge ou de Racine… pour ne pas évoquer Hitchcock.