mardi 22 mars 2022

Anna Starobinets / Le Vivant

 


Anna Starobinets

Le Vivant

Lucie
2 juin 2015

Imaginez-vous un monde nouveau au cœur duquel la communication entre les hommes n’est plus que virtuelle. Un monde composé de strates immersives dans lesquelles les êtres se plongent, s’informent ou se divertissent. Une planète sous tutelle du Vivant, organisme monstrueux et captivant tout à la fois. Les hommes ne sont que des ouvriers prêts à tout pour le servir, ils sont une partie de lui, vivent, procréent et meurent pour lui. Sur cette planète ; trois milliards d’êtres se soumettent aux lois du Code et de la réincarnation. Mais l’harmonie connait son trouble, une anomalie au sein du Système, un individu nommé Zéro et dont les gènes n’ont jamais connu d’antécédents.

Les strates sont des extensions des êtres, un prolongement de leur esprit sous forme de réseau social permanent. Relié directement à leur cerveau, la déconnexion est rare et de quarante minutes maximum, la dépendance quant à elle, est extrême. Des logiciels à la technologie hyper-avancée permettent aux hommes de se divertir, de se détourner d’eux-mêmes au profit du Vivant, de ne pas réfléchir à leur condition d’esclaves. Chaque être connait une pause lorsqu’il parvient à la trentaine, rares sont ceux qui peuvent prétendre atteindre les soixante car pour que le Vivant demeure un organisme sain, les corps faibles et vieillissants doivent être éliminés. Cet arrêt momentané de vie est une pause de quelques secondes avant que l’homme ne se réincarne en un corps jeune et vigoureux. Celui-ci effectuera la même fonction qu’il avait l’habitude d’honorer, car les strates sont aussi des castes très difficiles à contourner. La pause n’est pas douloureuse et la mort n’existe pas (leitmotiv entêtant du régime). Du moins, le Vivant se donne un mal immense à le faire croire. Il y a pourtant bien quelques dissidents qui se souviennent par vagues bribes leur souffrance passée, mais ceux-ci sont cordialement invités à se rendre en zone de pause, ignominieuse celle-ci, pour avoir osé nier la suprême beauté du Vivant.

Le monde crée par Anna Starobinets est absolument terrifiant, elle y anéantit toute possibilité de liberté humaine au profit d’une dictature informatique. Un roman visionnaire, peut-être, très inspiré pour le moins d’une société toujours plus rivée sur ses écrans, lancée dans cette quête frénétique du divertissement. Des sociétés qui sont de plus en plus régies par des hastags, des « j’aime » ou du nombre de vues, créant un système nouveau. L’auteure bâtit ce monde, invente les codes et le vocabulaire qui le compose pour offrir une illusion proche de la perfection. Une immersion qui demande concentration et accroche mais qui devient très rapidement fluide. Les différents chapitres naviguent et dévoilent des intériorités diverses, individu Zéro, planétarien, membre du conseil des Huit, tous ont droit d’être connectés à nos yeux dévorateurs. La lecture est incroyablement prenante et on se laisse guider docilement par l’auteure qui nous mène sur des sentiers biaisés, impossible à prédire. Un monde qui ne vous quitte plus, même après avoir refermer le livre. Une lecture qui vous happe doucement et vous entraine dans ses plus sombres méandres. Troisième lecture Mirobole et ce n’est rien que pur délice.

anna starobinets le vivantMirobole Éditions

Trad. Raphaëlle Pache

474 pages

Lucie




UNDERNIERLIVRE



lundi 21 mars 2022

Des femmes de Nouvelle-Zélande, entre amours et diableries

Fiona Kidman


Des femmes de Nouvelle-Zélande, entre amours et diableries

Nouvelliste reconnue dans son pays, romancière aussi, Fiona Kidman, née en 1940, fait paraître «Gare au feu», un recueil de onze textes sensibles et émouvants

Eléonore Sulser
Publié vendredi 25 mai 2012 à 21:19

Genre: Nouvelles
Qui ? Fiona Kidman
Titre: Gare au feu

Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet

Chez qui ? Sabine Wespieser, 396 p.


«Le lendemain matin j’ai vu au loin un vol de mouettes. Elles étaient venues à l’intérieur des terres pour picorer les morceaux de lézards et de sauterelles rôtis parmi les cendres et les dernières volutes de fumée.»Participer maintenant

Cendres, fumées, feux qui courent à la surface de la terre, la description des brûlis – ces feux destinés à la fois à défricher la terre et à la fertiliser – est un motif qui revient de proche en proche dans les nouvelles de Fiona Kidman, une écrivaine néozélandaise née en 1940 dont un roman, Rescapée , est paru en français en 2006, chez Sabine Wespieser déjà.

Leurs «diableries»

Son recueil ( The Trouble with Fire, paru en 2011 en version originale anglaise) porte un titre de feu, celui de la dernière de ses nouvelles: «Gare au feu». Feu par lequel, dans cette histoire-là, deux femmes, Annie et Alice, l’une mariée, l’autre pas, sous couvert de brûlis, tentent d’exorciser l’angoisse qu’elles éprouvent face à cette terre neuve de Nouvelle-Zélande, essayent de juguler leurs inquiétudes nées de l’atmosphère étouffante de la colonie, et peut-être aussi de la présence invisibles des Maoris, maîtres secrets des lieux. «Je n’ai pas la permission d’allumer des feux chez nous», avait confié Alice, et donc elles avaient pris l’habitude d’appeler cela leurs «diableries», partant toutes seules dans les collines, rentrant tard dans la nuit avec l’allure de ramoneurs excentriques, robes noircies en lambeaux, sourcils roussis. Frederick trouvait à leur apparence quelque chose de barbare, presque maléfique.»

Le feu et les femmes. Ce sont elles les héroïnes de presque toutes les nouvelles de Fiona Kidman. Si un homme se raconte parfois, c’est encore à propos d’elles. Et le feu, lui, lorsqu’il ne roussit pas les sourcils, brûle, c’est couru d’avance, les cœurs ou les entrailles. Voilà pour le fil rouge, car Gare au feu se divise, par ailleurs, en trois parties, en trois séries de nouvelles à l’ambiance, chaque fois, singulière.

Malaises rétrospectifs

La première partie, qui compte six textes, fait dialoguer le passé et le présent de femmes d’aujourd’hui. Mémoire de l’adolescence, de ses errances, de ses erreurs, de ses chocs, pour l’Hilary du «Petit Italien», qu’une vieille amie vient cuisiner pour en savoir plus sur ce qui s’est passé jadis. La nouvelle est longue et prend des airs de petit roman. «L’historique des faits» confronte, lui, rétrospectivement les rêves d’une liaison adultère au réel; «Extrême» évoque l’avortement et les enfants, qui, nés tout de même, viendront plus tard demander des comptes; «Soiries» explore la maladie, la perte, la solitude. Il y a aussi un hommage à Marguerite Duras, Joan Didion et Graham Green, écrivains qui hantent cette nouvelle vietnamienne, la seule à ne pas se dérouler en terre néo-zélandaise.

La seconde partie est la plus compacte. Trois textes: «L’homme de Tooley Street», «Un autre homme» et «Sous l’eau» forment une sorte de roman à plusieurs voix. Des générations de femmes se succèdent, se méprennent et se font écho à travers les temps et les terres, de la campagne à la ville, traversant des amours difficiles, enterrant et déterrant leurs héritages perdus. Tout tourne, dans ces trois textes, autour d’une femme, Joy, aïeule de plusieurs autres, trop tôt disparue.

La dernière partie, deux nouvelles, campe dans le temps passé. «Montée d’arôme» convoque un personnage réel: Gordon Coates, qui fut premier ministre de la Nouvelle-Zélande entre 1925 et 1928. La rumeur veut que l’homme ait eu, avant d’épouser en bonne et due forme une jeune femme d’origine anglaise, plusieurs enfants de femmes ­maories. Fiona Kidman reprend l’histoire à son compte et s’en sert pour évoquer un thème qui lui est cher. Elle décrit ici subtilement, à la manière d’une Nadine Gordimer ou d’une Doris Lessing, les gouffres entre communautés blanches et de couleur.

Adepte de l’ellipse, préférant suggérer plutôt qu’affirmer, laisser deviner plutôt qu’expliquer longuement, Fiona Kidman n’en est pas moins extrêmement sensible aux différences de classe, aux humiliations que subissent les uns aux dépens des autres. Elle examine soigneusement les frictions qu’elle provoque. Dessinant tout à coup des espaces de liberté, douchant brutalement les espoirs de ses personnages.

«Gare au feu», le dernier texte du recueil, donne à voir, notamment, le paradoxe d’une société très hiérarchisée sur une terre pourtant si neuve: «Mais nous sommes en Nouvelle-Zélande», murmura Nancy. «Est-ce que nous ne sommes pas venus ici pour être tous égaux?»

Ce qui touche, dans ces textes composés aux antipodes, c’est un mélange de sentiments familiers et d’une sorte d’exotisme diffus qui ne tient pas tant à la géographie ou aux mœurs qu’à la sensation permanente de précarité qui semble habiter les héros de ces histoires. Comme si, sur cette terre-là, si loin des origines, rien n’était jamais tout à fait fixe, tout à fait sûr. Que rien ne soit jamais acquis pour personne est de l’ordre de l’universel, mais on l’oublie tout le temps. Gare au feu constitue un précieux rappel.

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Fiona Kidman

«Le petit Italien»

«Hilary avait enviede dire à cette intruse avec son misérable sac de paperasseset de croquis,ses excuses pour s’inviter, qu’il fallaitlire des livres pour savoir ce qui se passait ensuite. Comme les films, c’est làque se déroulaitla vraie vie»


LE TEMPS


dimanche 20 mars 2022

Fiona Kidman / Comme au cinéma / Les premières lignes


Fiona Kidman
COMME AU CINÉMA

Les premières lignes

« Moisson de fumée 1952 »

C’était comme emménager dans un pays nouveau. Laisser derrière soi la ville des tramways et des maisons surpeuplées pour un paysage grand ouvert. Le car chaloupa dans un virage, heurtant les tôles ondulées qui bordaient la route. Irene Sandle était perchée au bord du siège en lattes de bois, un bras autour des épaules de sa fille. L’enfant avait six ans, bientôt sept, et avec ce visage couvert de taches de rousseur, sa mère pensait qu’elle avait peu de chance de devenir jolie, mais c’’était sans importance car elle était intelligente. Comme son père, l’aviateur, qui était mort juste avant la fin de la guerre. Irene s’efforçait de ne pas trop s’attarder là-dessus, ce sentiment d’injustice, qu’il soit rentré à la maison pour une brève permission très douce, puis reparti tenir son rôle dans un conflit qui devait bientôt se terminer. Il s’était perdu au-dessus du Pacifique, mais au moins lui avait-il laissé Jessie.

Parties de Wellington très tôt ce matin en ferry, elles avaient été ballottées par la tempête au moment de doubler le cap. Des rideaux de pluie inondaient la ville et le vent cognait sur les corniches de la maison parentale tandis qu’elles faisaient leurs adieux. Et les voilà maintenant de l’autre côté du détroit, le ciel aussi lisse qu’une nappe de lin bien repassée quand elles débarquèrent à Picton.

samedi 19 mars 2022

Fiona Kidman / «Albert Black», ou les derniers sursauts de la peine de mort en Nouvelle-Zélande

 

Fiona Kidman


«Albert Black», ou les derniers sursauts de la peine de mort en Nouvelle-Zélande

Fiona Kidman raconte le procès, en 1955, d’un jeune immigré irlandais qui sera l’avant-dernier condamné à mort du pays

Christine Matthey
Publié samedi 21 août 2021 à 17:52
Modifié samedi 21 août 2021 à 17:52

L’écrivaine néo-zélandaise Fiona Kidman a choisi de raconter un procès qui commence en octobre 1955, celui d’un jeune immigré irlandais qui sera – presque – le dernier condamné à mort de son pays. Le travail accompli par son avocat en faveur de l’abolition de la peine de mort finira par porter ses fruits, mais trop tard pour Albert. Après lui, il n’y aura plus qu’une seule pendaison avant l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement travailliste en 1957-1960. Fiona Kidman reconstruit minutieusement le parcours du jeune homme, parti trop jeune de Belfast, à contrecœur, mais elle tente aussi de retracer l’enquête expéditive qui suit son geste malheureux.

Bien sûr, il s’agit d’un roman. Mais Fiona Kidman (autrice néo-zélandaise née en 1940) développe intelligemment ses personnages à l’aide de nombreux témoignages, mais aussi des archives cinématographiques de Nouvelle-Zélande, ou encore de retranscriptions de Radio New Zealand. Elle parvient à transformer une histoire pourtant connue – le livre débute d’ailleurs dans la cellule d’Albert Black – en récit haletant. Comme dans les films de procès, même si l’issue laisse peu de doutes, la qualité de l’écriture et des dialogues entretient le suspense jusqu’au bout.

La cause pas si perdue d’Albert Black

Mais le plus intéressant, dans toute l’affaire, c’est le climat social dépeint par Fiona Kidman, et l’épouvantable racisme qui étouffe la Nouvelle-Zélande au milieu du siècle dernier: les «douze hommes droits et sincères» qui constituent le jury de la Cour suprême d’Auckland ne sauront pas y échapper, malgré les tentatives d’une très petite minorité d’entre eux. L’atmosphère est menaçante, étouffante, il faut voir que les immigrés ont très mauvaise presse, rien de bon ne peut découler de leur arrivée dans le pays. Et puis, la peine de mort vient d’être rétablie, en 1950, grâce au procureur général en poste qui en fait sa fierté.


A la douleur de l’exil qui étreint le cœur d’Albert Black, lui qui donnerait tout pour revoir son pays et sa famille, répond un puritanisme dépourvu de tout sentiment, si ce n’est la haine de l’étranger. Les manquements et les contradictions de l’enquête se lisent sous cette loupe déformante d’un a priori sur les nouveaux arrivants étrangers, il ne peut y avoir de deuxième chance.

Jugement avec préméditation

Le procès ressemble d’ailleurs, sous la plume de Fiona Kidman, à la lecture d’un scénario déjà écrit, comme si on avait fait la leçon aux témoins: «Les événements de la soirée sont répétés une nouvelle fois, comment Paddy (Albert Black) est tombé sur Rita et Johnny qui s’embrassaient sur la véranda, la bagarre qui a suivi. C’est devenu presque une litanie, comme dans une chanson de western, où chaque strophe raconte un chapitre de l’histoire, mais le refrain se répète encore et encore, retournant toujours au même point.» C’est comme s’il était impossible pour le jeune Irlandais d’échapper à la sentence, son meurtre ne peut qu’être prémédité. La vérité importe peu, comme le dit un des jurés «un bon Néo-Zélandais ne ferait jamais une chose pareille». Le préjugé n’aura jamais si bien démontré sa malfaisance que sous la plume de Fiona Kidman. Et le roman toute sa force: une équipe de juristes serait en passe d’obtenir la révision de la condamnation d’Albert Black.


Roman
Fiona Kidman
«Albert Black»
Ed. Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet
354 pages




LE TEMPS


vendredi 18 mars 2022

Fiona Kidman / Fille de l'air

 

Fioma Kidman

Par Fiona Kidman
Éditeur POINTS
Collection : Points. Les grands romans
Paru le 3 mai 2018

Fille de l'air

Enfant, juchée sur sa balançoire, elle voulait déjà s'envoler plus haut. Promise à un destin de pianiste, Jean Batten ne rêve que d'avions. Avec l'aide de sa mère, elle prend des leçons de pilotage en cachette et devient une aviatrice célèbre dans les années 1930. Surnommée la « Garbo des airs », téméraire et infatigable, elle enchaîne les records. D'Angleterre en Australie, de la gloire à l'oubli...



« Elle n'avait peur de rien ou presque sur la terre ferme, c'est dans l'immensité de l'air seulement qu'il lui arrivait de comprendre le danger. »

« Ce portrait est vif, vibrant, éminemment romanesque. Un récit qui donne des ailes ! » Lire


LES LIBRAIRES

jeudi 17 mars 2022

Fiona Kidman / Comme au cinéma / Rémanence des mères

Rémanence des mères

par Liliane Kerjan
4 juin 2019

Le roman Comme au cinéma présente une chronique de la Nouvelle-Zélande au fil de tranches de vie familiale, de 1952 à 2015. Avec son écriture fluide et chaleureuse, la grande romancière Fiona Kidman y traite de la cascade des conséquences, de l’empreinte laissée par chaque génération sur le statut et la survie d’une descendance.


Fiona Kidman, Comme au cinéma. Trad. de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet. Sabine Wespieser, 357 p., 23 €


Ce sont les femmes qui charpentent ce beau roman de la vie comme elle va, à commencer par Irene Sandle, veuve d’un aviateur disparu au combat, qui, en 1952, quitte Wellington avec Jessie, sa fillette de six ans, pour la côte Ouest et le travail harassant de la cueillette du coton. Comme Fiona Kidman l’a été à ses débuts, Irene est bibliothécaire mais elle a perdu son emploi faute de congés de maternité, illustrant ainsi la situation difficile de l’après-guerre pour les femmes. D’emblée, ce premier mouvement se termine par une mésalliance et un drame : l’union d’Irène la lettrée avec Jock le barbare hypothèque la lignée à venir, tandis que l’espoir d’indépendance et de dignité est parti en fumée. Il y aura trois enfants du second lit, dont Belinda, la cinéaste qui rejoue en souvenir son enfance orpheline, les funérailles de sa mère et la dureté des proches ; puis viendront Grant et Janice. Sur un demi-siècle, se forgent des vies, pavées de cruautés et de secrets, rythmées par des déplacements et des fugues qui vont faire circuler à travers le pays et les moments d’histoire, car Fiona Kidman entend faire revivre la Nouvelle-Zélande de son enfance dans les années 1940 jusqu’au temps d’aujourd’hui. Le livre des secrets traitait des commencements, des tout premiers arrivants au village côtier de Waipu, à l’aube du XIXe siècle, et Comme un roman lui offre un prolongement contemporain. Des origines du peuplement d’une terre à celle d’une vie sur terre marquée par la rémanence de la mère.

Fiona Kidman, Comme au cinéma

Plage de Maipu (Nouvelle-Zélande) © Bernard Spragg

Chacune des quatorze séquences du déroulement chronologique, soigneusement datée, a l’attrait d’un court métrage avec des extérieurs typés – la plantation de Picton, l’île Campbell, un quartier de Wellington, le Wairarapa, les rives du Tongariro, le Hokianga –, la présence de la société de chaque décennie et des personnages de premier plan en clair-obscur, lumineux en dedans et sombres au dehors. La facture du roman doit beaucoup à l’expérience de scénariste de Fiona Kidman qui découpe en scènes et tableaux, centre sur une confidence, un désir d’enfant, une amitié. À chaque fois, des rencontres s’ajoutent, la vie circule dans le jaillissement des dialogues, le crescendo est bien construit jusqu’à la chute : un incendie, une disparition dans la glaise, un bébé retiré du foyer d’adoption, un avion perdu en plein ciel qui s’écrase, soit des accidents de parcours qui relancent le récit et à chaque fois déplacent les perspectives. Autour d’un pivot narratif, se regroupent des rappels sociologiques tels les drames des grossesses aléatoires des années 1970 avec leur cortège de honte et de répudiation, les réponses rebelles au conformisme et à la discrimination, l’action de l’Union des Femmes, les émeutes et violences policières de 1981 lors du passage des Springboks d’Afrique du Sud, ou encore les manifestations contre le nucléaire en 2012. Défile ainsi la vie de la Nouvelle-Zélande incarnée par une fratrie de la classe moyenne, en prise avec le désordre familial et l’ordre sociétal. L’intérêt de Fiona Kidman pour les théories darwiniennes, déjà présentes dans sa biographie, ne se dément pas, un déterminisme social traverse ce résumé qui s’attache aux soubresauts d’un petit monde morcelé, mettant en vis-à-vis l’intelligence des filles, aux études souvent brillantes, et leur place très longtemps subalterne. Dans ce même cadre apparait toute une société conservatrice qui fait la vie dure aux Maoris, aux Italiens renvoyés de leurs camps, aux étrangers, toujours suspects.Il s’agit là du dixième roman de Fiona Kidman, dont  le même éditeur a déjà publié Rescapée (2006),  Le livre des secrets (2014) et Fille de l’air (2017), rendant un juste tribut à une femme de lettres qui a gagné les honneurs et le titre de Dame dans son pays, pour lequel elle a décidé, dit-elle, à travers Comme au cinéma, non seulement de faire défiler quelques actualités anciennes qui lui tiennent à cœur mais surtout d’écrire un « hymne » et une « lettre d’amour », une  forme de bilan, pleine de vigueur et de rebondissements. Également honorée par la France en 2009, Fiona Kidman aime le cinéma, où il lui arrive de passer une journée entière à Wellington, et, dans le paysage des lettres, elle admire tout particulièrement Alice Munro, Toni Morrison et Marguerite Duras, dont elle partage les thèmes majeurs tels la force et l’honneur des femmes : toutes ces affinités résonnent au long cours de son œuvre diverse.

Fiona Kidman, Comme au cinéma

Parc Tongariro (Nouvelle-Zélande) © Daniel Chen

Dans cet avant-dernier roman, famille et filiation, curiosités sexuelles et liaisons, offrent sur plus de trois générations un panorama extrêmement riche qui, d’inceste en incartades, de pulsions en ménages, donne des scènes de prétoire, des tragédies, des « vérités cuisantes », mais aussi reflète une sensibilité attentive à l’évolution d’une société. En explorant une fratrie remuante toujours partagée entre ruptures et amours anciennes, Fiona Kidman dépasse la carte de la Nouvelle-Zélande et s’empare de l’humain sans frontières. « Elle se souvint qu’ils s’installèrent à la Rotonde, quelques heures avant le vol de Nick. Il lui tenait la main par-dessus la table, en geste d’excuse silencieux. Il a changé, pensa-t-elle, il vieillit mais n’était-ce pas leur cas à tous. On était en novembre, des chrysanthèmes jaunes s’épanouissaient dans des jardinières, luisant comme des lanternes d’or dans la brume de l’après-midi finissant. »

Le livre se referme dans une quasi-sérénité embellie par l’émotion qui sourd des deux derniers fragments consacrés à 2015, comme si l’histoire de la Nouvelle-Zélande se resserrait dans un jardin, prenant un tour plus personnel et intimiste face à la fragilité de la vieillesse, à l’éclosion d’une belle fleur passée de mode et au constat des demi-sœurs que « nous ne sommes que des restes, les résidus de la vie amoureuse de notre mère ». Comme au cinéma, par sa composition sérielle qui permet croisements et retours, ne manque ni d’envergure ni d’ambition, dessinant un arbre généalogique noueux à souhait, planté dans un sol pauvre, avec des greffes successives, des rejets, des branches folles, mais aussi les fruits magnifiques des saisons en enfer.

EN ATTENDANT NADEAU

mercredi 16 mars 2022

Philip Roth spéculaire

 

Pléiade Romans et récits (1979-1991) : Philip Roth spéculaire

Roth spéculaire

par Steven Sampson
16 mars 2022

Romans et récits (1979-1991) poursuit l’aventure Philip Roth de la Pléiade. Ce deuxième volume représente le sommet de l’œuvre, le moment où l’auteur perfectionne la voix qui sera sa marque de fabrique – une voix sèche, ironique, réflexive – avant qu’il ne sombre dans le conservatisme.

dimanche 13 mars 2022

Callan Wink / Courir au clair de lune avec un chien volé / Bêtes et gens de l’Ouest américain

 



Bêtes et gens de l’Ouest américain

par Liliane Kerjan
24 octobre 2017

Grâce à Courir au clair de lune avec un chien volé, le jeune Callan Wink pose sa patte singulière et vigoureuse entre Annie Proulx et Thomas McGuane. Au cœur des éléments – l’eau des crues ravageuses et des rivières lisses des pêcheurs à la mouche, l’air du ciel et des vents, la terre dure et rocheuse –, il plante ses humains bravaches et généreux, proches de leurs animaux de rencontre. Un beau mélange qui donne souffle et relief aux émotions sur fond d’immenses paysages.


Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Michel Lederer. Albin Michel, coll. « Terres d’Amérique », 288 p., 22 €


« Jim Harrison, merci pour les jours passés sur la rivière, merci de m’avoir montré ce qu’être écrivain signifie et, plus que tout, pour avoir écrit tout ce que vous avez écrit. » Complicité de pêcheur à la ligne, parrainage du vieux connaisseur qui a jugé la première livraison de Callan Wink « riche et pleine de jus ». Il est vrai que, né en 1984, il fut en 2011 le plus jeune auteur à être publié par le New Yorker, puis dans la foulée par le britannique Granta et ensuite dans des anthologies [1]. Réunies en recueil, neuf nouvelles, dont deux inédites, brossent l’horizon de l’Ouest en bordure du Yellowstone, celui du Montana méridional et du Wyoming d’aujourd’hui, avec ses ranchs isolés et ses passions rentrées, celui d’hier avec les références à la dernière bataille du général Custer, l’intemporel, avec fêtes et amours sur les terres des Indiens Crows. Le titre original, Dog Run Moon, qui est celui de la première nouvelle, accroche bien et annonce les ingrédients de base de l’univers de Wink : l’animal, l’énergie, le cosmos, comme si l’habitant y cherchait son souffle de liberté, tout en dérapages et accélérations. La forte emprise de la nature, puissante et sauvage, dessine à chaque saison les contours de l’humain, le cerne et l’éblouit. « Au dessus de la chaîne des Bighorn Mountains, le ciel était rouge, sillonné de traînées. Il roula vite et aborda à plus de cent quarante kilomètres/heure la dernière colline qui descendait de la vallée du Little Big Horn. On aurait dit une charge impétueuse, une percée dans les dernières lueurs d’un coucher de soleil sur Mars. Il baissa sa vitre pour laisser entrer l’air du soir. »

Au démarrage de chaque nouvelle, une image forte, une affaire d’impulsion : un bœuf massacré, deux hommes perdus sur une réserve, ou encore Sid qui court nu sur une arête rocheuse, suivi par un épagneul qu’il a « libéré », selon ses termes, et poursuivi par le propriétaire du chien, un certain Montana Bob flanqué de son inquiétant compère Charlie Chaplin. Course de nuit, solitaire, absurde, renseignée par des interstices en regard : un Mexicain en sang, les jambes brisées par une palette dans la scierie où Sid travaille, une femme aimée qui l’a quitté et dont il encombre la messagerie de suppliques bien vaines. Impuissants face à ces chocs, au bout du rouleau, les gens du cru sont captés par Wink dont chaque histoire s’articule sur l’instant de bascule au milieu de la routine du quotidien, sur le désastre qui un jour ou l’autre frappe chaque vie – un « dérapage » qui mène à la case prison, ou une catastrophe naturelle comme « la montée des eaux », deux titres de nouvelles. Chaque personnage est attachant parce qu’il est composite, perplexe, hardi à sa manière, secouriste dans l’âme. À tout moment s’impose la nature, les lueurs rouges du soir, face à l’insignifiance : « on a traversé une petite ville, le genre d’endroit qu’on ne verrait même pas si on clignait seulement des yeux – un bureau de poste, une laverie automatique, une petite église baptiste aux murs couverts de graffitis, le tout sans rien de remarquable ». Au contraire, une faune luxuriante fait loi, riche et remuante de chiens et chats grouillants, de chevaux pie, de chauve-souris et troupeaux de bisons, de bœufs, de hardes de cerfs-mulets, de vols de mergules, et de quelques perches aussi, dans le lac aux nénuphars. À chaque fois, une densité, une rencontre qui mène à l’introspection, à la complexité des sentiments et à l’approfondissement de l’essentiel au monde.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

© Luke Detwiler

Un monde très concret, le plus souvent au plein air, si bien qu’on a pu dire que Callan Wink, qui aime camper, ramer et faire des courses d’endurance, était un pur produit de la Frontière : c’est qu’il s’agit pour lui d’un mode de vie au quotidien et non d’un Ouest purifié, idéalisé, ou d’une violence allégorique comme chez Cormac McCarthy. Si les guides de tourisme affirment que dans le Montana tout est grand – superficie, légendes, histoire, ranchs et montagnes étincelantes – et que le Wyoming c’est d’abord le parc de Yellowstone, chez Callan Wink c’est l’humain qui prime. Pas de clichés de western, pas d’emphase, mais un rythme, une belle écriture moderne, rapide, sensible, servie par une fine traduction, comme pour prendre la relève des voisins vétérans Proulx et McGuane. L’aridité rurale et culturelle conduit nécessairement à privilégier un concentré de lumières et de sensations, du glacier à la fournaise, mais aussi des rapports fondés sur la tradition, sur des défis étranges, souvent liés à la question du genre et à la survivance des fantômes de virilité de la mythologie de l’Ouest – « dans le Montana, on fait pousser des cowboys alors qu’au Texas on fait pousser des hommes », plaisante Karl qui tient une réserve de chasse.

L’héritage de la nature, la splendeur giboyeuse, modèlent les hôtes de passage, accentuant leur solitude fragile dans l’immensité. « Il s’agit, dit Annie Proulx parlant du Wyoming, d’un lieu très masculin » et les mâles à l’ancienne, la relation père-fils, y tiennent une large place : c’est ainsi qu’un père, par ailleurs peu soucieux de son fils, lui promet un dollar par queue de chat mort attrapé dans l’étable, qu’un fils découvre son père dans ses papiers posthumes, qu’un grand-père lègue sa demeure et tout son univers onirique à son petit-fils qui va sortir de prison. Ailleurs, la domination prend d’autres formes, comme celle de Rand, chef de chantier face à ses maçons, des Mexicains clandestins. Graduellement, Callan Wink, captivé par la richesse de son environnement dans ce « pays du grand ciel » et des « petits aperçus de l’existence d’autrui », ouvre notre curiosité à d’autres coutumes, d’autres rapports au temps et à la nature, en particulier ceux de ses voisins les Indiens, comme dans « La danse du soleil ». De même, la reconstitution de la célèbre embuscade du 25 juin 1876, l’une des premières dates des dix ans de la guerre des Sioux, où le général George Armstrong Custer est massacré avec ses six cents cavaliers près de la rivière Big Horn, donne matière à la nouvelle « Une autre dernière bataille », qui dépasse largement tout le folklore local pour entrer dans l’intime. Perry endosse depuis dix-sept ans l’uniforme de laine bleu marine à chevrons et boutons dorés du général et reprend chaque soir après le spectacle sa vieille liaison amoureuse avec Kat, la cavalière indienne qui le terrasse dans la geste et le chevauche au lit. De la chambre, il ne manque pas d’appeler Andy, son épouse aux prises avec un cancer. En lisière de la grande histoire, l’adultère ; au moment du retour, la flèche.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

À la belle saison, depuis 2003, Callan Wink exerce un métier qu’il aime, celui de guide de pêche sur le fleuve Yellowstone, à partir de Livingston où il réside, si bien que ses nouvelles sont mises en forme à l’automne et en hiver. Livingston, lieu de rendez-vous pour Harrison, McGuane et Wink, et non loin Missoula, repaire de Ford, Carver et Wink, une famille d’esprits, tout un pan de la littérature de l’Ouest. Il tient à cette double vie, à la fois ancrage collectif, maîtrise d’un domaine sur l’eau et solitude de l’écriture qui s’inspire de faits vécus, observés soit dans le Montana d’aujourd’hui, soit dans le nord du Michigan de son enfance. Cette double appartenance professionnelle se retrouve dans « Exotisme », où un professeur estimé répond à une annonce qui recherche un saisonnier d’été – « Superbe environnement. Isolé. Bonne paie » –, et voilà James Colson subjugué par l’Echo Canyon Ranch où les nuits sont longues, « laissant l’esprit courir après le cœur tout autour de la lune », où il croise bisons, chevreuils, mouflons de Barbarie et autres wapitis, où il voudrait rester au-delà du contrat, dans un rêve à la Kipling peuplé de lions, de cochons sauvages et de zèbres. En filigrane, le scandale des riches prêts à chasser des raretés pour leur plaisir et la gloriole. Mais rien n’est véhément, tout est suggéré et pudique.

Si Callan Wink avoue se laisser volontiers distraire par la pêche, les soirées au Murray et les filles, il tâche néanmoins d’écrire chaque jour, préférant les moments de l’entame et de la chute, soucieux avant tout de la fluidité du texte et travaillant par scènes. À cet égard, la novella « Regarder en arrière », qui clôt le recueil, illustre le soin méticuleux d’une construction séquencée pour rendre le déroulement de la vie de Lauren, seule sur sa terre avec ses chiens et ses bœufs indociles, des Texans longhorn à robe rousse. L’arrière-plan aride des montagnes permet de jouer sur les échelles, d’accentuer le minuscule de la silhouette humaine, de créer l’asymptote dans une géométrie coordonnée. Semblable à une tragédie, la novella remet en perspective les épreuves marquantes, les bourrasques qui emportent, la solitude de chaque vie, et campe un beau portrait de femme, solide et charpenté. En dénouement d’un parcours sédentaire, Lauren a su conserver son exigence de liberté comme sa bravoure et, la soixantaine passée, elle peut encore faire face, faire la paix avec son voisin et faire corps avec sa ferme : « Au bout du champ, il y avait son Rouge. Le bœuf solitaire se tenait là, silhouette qui semblait écrasée par les masses sombres des montagnes se dressant derrière lui. Tout en caressant les chiens, elle observait en attendant qu’il bouge, baisse la tête pour paître, se couche pour dormir ou n’importe quoi d’autre, mais il demeura immobile jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire. » Dernière image de l’Ouest de Wink.

  1. Dont American Best Short Stories 2013(« Les respiriens ») et Bonnes nouvelles d’Amérique (« Montée des eaux »), Albin Michel, publiées en 2016 pour célébrer les vingt ans de la collection « Terres d’Amérique » dirigée par Francis Geffard.
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