DISPARITION - Figure de l'art portugais, seule femme marquante de l'École de Londres, cette peintre figurative laisse une œuvre où le merveilleux côtoie le réalisme. Elle disparaît à 87 ans, en pleine saison culturelle France Portugal.
Unique artiste femme du groupe de l'École de Londres, Paula Rego se distinguait par une œuvre fortement figurative, littéraire, incisive et singulière, comme l'a démontré la Tate Britain par sa rétrospective l'an dernier à Londres. Née en 1935 à Lisbonne, Paula Rego avait quitté, adolescente, le Portugal et l'oppressante dictature de Salazar, pour faire ses études à Londres où elle vivait depuis plus de cinquante ans. Formée à la Slade School of Arts, elle y a côtoyé Francis Bacon, Lucian Freud, Frank Auerbach, David Hockney. La Tate Britain les avait réunis dans All Too Human : Bacon, Freud and a Century of Painting Life en 2018 : elle était la seule femme à tenir tête à tous ces mâles de la peinture. Cette rebelle souriante est morte le 8 juin à Londres à 87 ans.
motel valparaiso, premier roman du libraire Philippe Castelneau, capte le sens transcendant des grands espaces de l’Ouest américain : la solitude, le vide, le génocide des Indiens, ainsi que la quête d’une sagesse primordiale, ensevelie sous le sable, à peine perceptible dans les vents balayant l’armoise.
En 1943, Hans Nebel et sa femme, Anna, arrivent en Pologne, sous un soleil radieux, dans une région boisée qui leur rappelle un peu la Forêt-Noire. Une vraie chance. Lui est Untersturmfürer ; c’est un SS. Il vient d’être affecté à l’état-major d’Auschwitz, où il sera chargé de la comptabilité du camp. Son supérieur lui assure que les conditions d’existence en Pologne sont excellentes pour les familles, puis lui offre un cigare, en ajoutant qu’il y a pire comme travail. Anton Stoltz, écrivain canadien dont Le jardin du Lagerkommandant est le premier roman, mène la narration du point de vue d’Anna ; ce sont donc les réflexions et les états d’âme de cette bonne épouse qui constituent l’essentiel du récit qui va suivre.
Anton Stoltz, Le jardin du Lagerkommandant. Maurice Nadeau, 192 p., 19 €
Ainsi l’installation dans un chalet vaste et confortable, une « villa », à quelques kilomètres du camp, se passe-t-elle pour le mieux : il y a le chauffage central et l’eau chaude. Le seul véritable souci d’Anna concerne l’éducation de ses deux enfants, Joachim et Helmut, mais on lui assure que Frau Muller, originaire de Berlin, s’en occupera merveilleusement. Il ne reste plus au personnage d’Anton Stoltz, dès lors, qu’à réfléchir à son emploi du temps, une fois les garçons en classe.
Pour commencer, Anna estime qu’elle a besoin d’être régulièrement coiffée, chaque vendredi, et demande à son mari de lui envoyer quelqu’un, préférant être coiffée à domicile plutôt que de se rendre au salon de coiffure du camp. C’est une Juive (on ne saura jamais son nom), qui sert d’interprète au bureau de l’état-major, que propose Hans ; elle n’a pas du tout le type sémite, observe Anna, qui, du coup, souhaite la prendre à la maison pour l’employer également à certaines tâches domestiques ; c’est tellement plus pratique pour l’entretien des lieux ! Hans donne son accord en précisant cependant : « Pas question qu’elle touche à la cuisine, nous engagerons quelqu’un d’autre pour cela ». Ce sera une jeune fille, allemande par son père, hollandaise par sa mère, prénommée Elisabeth (elle a le droit d’être « nommée », elle !), et Témoin de Jéhovah, donc d’une parfaite docilité, déclare Hans, même si ces gens-là « ont des idées un peu bizarres en ce qui concerne la pratique religieuse, et sont pacifistes ».
L’intendance, c’est bien joli, mais cela ne suffit pas à Anna qui pense transformer son salon en un espace de concert et de lecture, espérant que certaines femmes d’officiers, qu’elle n’a pas encore côtoyées à Auschwitz, aimeraient participer à ces soirées, au lieu de se rencontrer uniquement « pour partager café, gâteaux et pâtisseries, ou pour un thé musical ». Sa solution : un événement tous les mois, sur un thème musical associé à une lecture. Pour ouvrir la saison, elle décide de proposer le thème de la joie en musique, en s’appuyant sur Beethoven, Bruckner et Bach et, pour la première lecture, sur l’un des grands auteurs romantiques allemands à choisir. On se fournira en alcools et victuailles grâce au Lagerkommandant, « homme en mesure de comprendre ce type de demande », sachant que sa femme, Frau Hoess, adore le faste et « s’approvisionne largement aux entrepôts de vivres du camp ».
L’urgence du moment, cependant, c’est de vérifier si la Juive, âgée de dix-sept ans et demi, est en mesure de coiffer convenablement Anna. Tout se passera le mieux du monde et Hans, de retour du camp, pourra dire à sa femme « C’est du travail de professionnelle, nul doute là-dessus ». Plus tard, dans la soirée, après avoir tous les deux bu force schnaps, Hans dissertera sur l’impératif catégorique de Kant, en déclarant que la morale, au sens où l’entendait le philosophe, « ne pouvait être discutée que si des hommes comme lui avaient le courage de poser la question […] en termes dramatiques, excessifs, grâce à une action nouvelle, inconcevable jusque-là pour l’esprit humain », ce qui laissa songeuse Anna qui, à cet instant encore, ignorait tout de ce qui se passait réellement dans le camp. Bien sûr, l’odeur nauséabonde qui flottait alentour, si elle lui rappelait celle d’une tannerie qu’elle respirait jadis du côté de Günzburg, lui laissait à penser qu’il s’agissait alors d’une tannerie « d’un type particulier ».
Certes, elle savait par son mari, qui était chargé de compter les morts, qu’il existait un four crématoire, mais la manière dont ces morts s’étaient ainsi accumulés lui échappait totalement. Et si elle comprenait qu’il fallait éviter les risques d’épidémie, elle se disait néanmoins : « N’aurait-on pas pu tout de même enfouir les corps à une bonne profondeur plutôt que de nous imposer cela ? » Ce à quoi Hans répondait : « Tu n’as qu’à te boucher le nez si ça te déplait ».
Un jour qu’il avait beaucoup bu, Hans déclara qu’il avait aussi beaucoup réfléchi au cas du Christ, et que c’était un faux Juif : « Jésus était un aryen venu de l’Inde et qui a été tué parce qu’il n’était pas sémite. Ce qui nous autorise à croire en lui ». Sur ces bonnes paroles, Anna fait endosser à la coiffeuse juive une blouse qui permet de dissimuler son étoile jaune au travail, sachant que la jeune fille ne s’approprie pas le bien d’autrui et ne songe pas à fuir ; une perle, à l’image d’un bon SS qui ne vole ni ne fuit, déclara Hans, sauf exception…
Toujours soucieuse de sa bonne forme physique, Anna évite de compenser son ennui par la nourriture : « Ce serait si bête de grossir à Auschwitz lorsqu’une femme peut employer son temps à se cultiver et à profiter de la campagne ». Il s’agit à présent d’organiser la première soirée de concert et d’en fixer le programme, le problème de l’approvisionnement étant surmonté !
Cette soirée se déroulera sans incident, à grands coups de Bach et de Chopin, pour la musique, et avec l’aide des poèmes d’Evald Klust lus par Frau Brunner. Il est vrai qu’Anna avait rédigé une présentation affirmant que « nous, Allemands, avons une largeur de vue que les autres peuples n’ont pas, dès qu’il s’agit d’apprécier les œuvres du génie humain ». Un autre jour, alors qu’elle fait l’éloge du docteur Kremer qui tente de trouver des réponses au problème du « vieillissement », Hans s’insurge violemment et déclare : « On ne vieillit pas à Auschwitz, Anna, Le problème du vieillissement ne se pose pas, ne s’est jamais posé et ne se posera pas à Auschwitz, tu m’entends ? Tu ne sais rien et tu ne dois rien savoir ! » À l’avenir, en plusieurs circonstances, Hans formulera un certain nombre de critiques quant au devenir de l’Allemagne, ce qui se passe sur le front de l’Est lui paraissant négativement décisif. Mais la grande question pour Anna est ailleurs ; elle souhaiterait posséder un grand jardin, agrémenté d’une serre où pourraient être cultivés des fruits exotiques !
Bon. Le lecteur du roman d’Anton Stoltz a compris ce qui se passe à quelques kilomètres du camp, cette vie bucolique au milieu de fermes, d’écuries, de jardins individuels, alors que les chambres à gaz tournent à plein régime afin d’éliminer Juifs et Tziganes par un système d’extermination de masse. Ah ! bien sûr, il y a l’odeur ! Bref, nous sommes au cœur d’une « normalité monstrueuse »…
Dans une postface, Anton Stoltz nous apprend que l’Untersturmfürer Hans Nebel n’est pas un personnage de fiction ; né en 1910, il est mort en 1973, après avoir passé quatre ans dans un camp d’internement américain à partir de 1945. Stoltz précise aussi que : « Si on ne peut mettre sur le même plan ici les problèmes domestiques de Frau Nebel et les meurtres de masse qui sont commis à l’intérieur du camp, dissocier ces deux réalités serait une erreur. Car ce qui a lieu à l’intérieur comme à l’extérieur du camp constitue l’envers et l’endroit d’une même entreprise de dissimulation de la vérité. Ici, on se plaint des odeurs ; là-bas, on brûle les corps. »
Dans cette chronique, je n’ai relaté qu’une petite partie des réjouissances hypothétiques vues par Anna, et des interrogations diverses de Hans, voire de ses « complaisances » envers la Juive, comme nous l’apprendra une lettre non cachetée, retrouvée dans ses papiers après sa mort. Mais ce livre, d’une grande puissance d’évocation, « montre l’emprise de cette idéologie mortifère que fut le nazisme sur ceux qui, « muets », « sourds », « aveugles » et « amnésiques », furent trop souvent les complices des bourreaux », rappelle Anton Stoltz, en guise de conclusion. Certains « rappels » sont-ils toujours aussi utiles ? L’avenir nous le dira.
L’inspecteur norvégien Wisting exerce ses talents depuis une douzaine de romans : il se penche dans La chambre du fils sur une « affaire non résolue » (un « cold case ») pour la quatrième fois. Jørn Lier Horst, son créateur, a bien sûr donné aux vieilles histoires que Wisting tente de résoudre des prolongements dans le présent, suspense oblige. Encore plus au nord, l’Islandaise Lilja Sigurðardóttir lance une enquêtrice financière sur la piste de sa sœur disparue.
Jørn Lier Horst, La chambre du fils. Trad. du norvégien par Aude Pasquier. Gallimard, coll. « série noire », 480 p., 20 €
Lilja Sigurðardóttir, Froid comme l’enfer. Trad. de l’islandais par Jean-Christophe Salaün. Métailié, coll. « Noir », 288 p., 21 €
Tout commence dans La chambre du fils, le nouvel opus de Jørn Lier Horst, avec la mort de Bernhard Clausen, ancien ouvrier soudeur, membre important du parti travailliste et ex-ministre. En allant visiter son chalet, un de ses collègues du parti découvre neuf cartons remplis de billets de banque.Wisting est chargé de découvrir d’où ils proviennent et d’éviter que l’affaire ne s’ébruite. L’argent, comprend-il très vite, est celui d’un hold-up réalisé vingt ans plus tôt et jamais élucidé. En fouillant un peu dans les vieux dossiers, il s’aperçoit également que, le jour du vol, un jeune homme est allé pêcher près du chalet de Clausen et n’a ensuite jamais été revu. Ce sont les liens entre Clausen, le braquage, et l’homme disparu que va tenter de démêler Wisting. Il enrôle officiellement et officieusement dans son enquête des collègues et sa fille journaliste (que les lecteurs de Horst connaissent déjà).
Nous sommes donc en terrain familier, avec des personnages que nous aimons bien, des rebondissements quand il faut, des méchants menaçants quand ils le doivent, et des balades dans les forêts norvégiennes. Côté gastronomie, c’est aussi assez norvégien, la saucisse réchauffée au micro-ondes se posant là comme mets de prédilection.
À quelque 1 500 kilomètres au nord-ouest, en Islande, on enquête aussi, mais d’abord en amateur. En effet, dans Froid comme l’enfer de Lilja Sigurdarðottir, Aurora, qui vit en Angleterre, revient en Islande, pour tenter de retrouver sa sœur Isafold qui a disparu. Elle le fait, sans enthousiasme, à la demande de sa mère, persuadée que les talents déployés par sa fille dans son métier d’enquêtrice financière, spécialiste du débusquage d’investissements douteux, permettront de résoudre le mystère.
Aurora, de retour au pays, découvre la violence à laquelle Isafold était soumise de la part d’un mari brutal et qu’elle a toujours niée, mais pas l’endroit où elle aurait bien pu se réfugier. Enquêter, c’est bien, mais séduire, ce n’est pas mal non plus, et Aurora, au fil de ses investigations, joue de ses charmes pour ensorceler deux messieurs dont un policier qui va l’aider dans la recherche de sa sœur. Mais rien n’est comme il paraît.
Le ton est assez enjoué, le déroulement de l’intrigue aussi. Le lecteur apprend des choses sur les scandales financiers qui ont ébranlé l’île et sur ce que la société islandaise peut avoir de décourageant et de sympathique. D’un autre point de vue, le même lecteur, s’il est familier des polars d’Arnaldur Indriðason, Ragnar Jónasson, Yrsa Sigurðardóttir (autres auteurs islandais), se dit que le pays doit être à coup sûr le paradis des assassins, truffé comme il l’est (par les bons soins imaginatifs de ces écrivains) de cadavres « irretrouvables », précipités pour l’éternité dans ses eaux, ses glaciers et ses vertigineusement profondes failles volcaniques.
Voilà qui ajoutera quelques frissons à notre prochain trek en Islande.
L’Histoire splendide, de Guillaume Basquin, s’inscrivant dans la tradition des textes prophétiques, se livre à une dénonciation de la cité, personnifiée ici par Emmanuel Macron, fustigé à cause de sa politique sanitaire.
The Beatles : Get Back, film de Peter Jackson, ainsi que le livre qui l’accompagne, amplifient le documentaire Let It Be (1970), aujourd’hui indisponible. Bien plus qu’un simple « making-of » de celui-ci, ce film permet d’entrer dans l’intimité des Beatles, de regarder tel un voyeur leur fonctionnement dans le studio peu avant leur séparation. Paroles et souvenirs de 1956 à aujourd’hui, livre grand format de Paul McCartney également sorti cet automne, complète le travail de Jackson, en fournissant des informations précieuses sur la composition des chansons.
Peu avant le second tour, sur Twitter, j’ai lu ceci : « Je voterais pour un âne si c’était le seul moyen de ne pas subir Macron cinq ans de plus. » Tiens, me suis-je dit, en voilà un qui se prend pour Sancho. Du moins, au début des aventures de Don Quichotte, quand l’expérience et l’amitié n’ont encore transformé ni l’un ni l’autre. Après l’épisode des moulins à vent, Sancho voterait pour son âne, si c’était le seul moyen d’éviter à Don Quichotte la suite de ses folies (lesquelles consistent, Le Pen n’aurait pas dit mieux, à trouver « les offenses à réparer, les torts à redresser, les injustices à corriger, les abus à réformer et les dettes à satisfaire »). Cependant, celui qui a écrit ce tweet n’est pas un brave laboureur « avec fort peu de plomb dans la cervelle », qui abandonne femme et enfants pour suivre le chevalier errant. C’est un professeur de philosophie. A-t-il de longues oreilles ? Je n’en sais rien. Mais cela me conduit à une question : que serait un pays dirigé par un âne ?
Cette question ne rejoint pas la dystopie de ce numéro de Charlie, mais j’avoue avoir très peu d’imagination quand il s’agit de prévoir le pire, peut-être parce que je l’ai vécu. Un pays dirigé par un âne plutôt que par Le Pen, à défaut de Macron, voilà qui convient, sinon à mon rêve, du moins à ma fantaisie. Les ânes sont injustement décriés. Don Quichotte commence par faire la grimace face à celui de Sancho, se demandant s’il « se souvenait que quelque chevalier errant eût emmené avec lui un écuyer monté sur un âne ; mais aucun ne lui revint en mémoire. Néanmoins, il décida qu’il le prendrait avec lui, avec l’intention de pourvoir son écuyer d’une plus honorable monture, dès que l’occasion se présenterait, en ôtant son cheval au premier chevalier discourtois qu’il rencontrerait ». Don Quichotte a promis à Sancho le gouvernement d’une île, les promesses inconsidérées sont choses fréquentes en politique. Sancho va donc « sur son âne, comme un patriarche, avec son bissac et sa gourde, et avec grand désir d’être déjà gouverneur de l’île que son maître lui avait promise ». Il l’obtiendra tel un gouverneur de comédie, mais, en politique, rien n’a presque jamais lieu comme on l’imaginait, et il arrive que l’habit finisse par faire le moine : Sancho se montrera excellent dans l’art de gouverner ; excellent, parce que juste. Sans doute est-il conseillé par son âne.
L’âne est fidèle, têtu et endurant, habitué à porter des fardeaux, à subir des coups. De ces humiliations, de toute cette vilenie humaine, il sait tirer avantage en résistance, noblesse et sympathie. Un pays dirigé par un âne serait du côté des humiliés. L’animal trouverait comment améliorer leur sort sans leur vendre sans cesse du ressentiment, de la colère et des lendemains qui chantent. Il les accompagnerait en silence, avec efficacité, comme un miroir qui a vécu, sur un chemin difficile. Quant à ceux qui le maltraitaient ou l’ignoraient, quant à tous ces maîtres, il en ferait des laboureurs et des écuyers, avec interdiction de frapper ou de surcharger leurs ânes. Bref, il leur apprendrait la patience et l’humilité.
Mon âne préféré, c’est Platero. Platero et moi a été écrit par l’Espagnol Juan Ramón Jiménez entre 1906 et 1914. C’est un classique de la littérature enfantine ; autrement dit, un classique de la littérature tout court. Vingt ans après la publication, l’auteur justifiait son goût pour l’animal qu’il avait créé :
« Je continue à te préférer, Platero, pour chaque jour qui passe, à n’importe quel autre ami. Je te préfère comme un enfant. Parce que toi, tel que tu es, comme un enfant, comme un chien aussi, et comme mon cheval Almirante, tu me tiens compagnie sans m’enlever la solitude, et, à l’inverse, me révèle ma solitude sans m’enlever la compagnie. Je peux tout te raconter, dans l’enthousiasme ou dans la peine, Platero, et tout cela te paraît bien. Et toi, en revanche, bon comme tu l’es, jamais tu ne m’interromps, tu n’en as pas besoin, tu sais te faire valoir par toi-même. Tu ne me dis même pas que je suis ridicule ou égoïste, même quand tu le penses ; tu me tais en te taisant, par sérieux ou par distraction. Comme tu es supérieur à moi et à tous, Platero ! C’est pourquoi nous pouvons être aussi bons amis. Je n’aimerais pas avoir des amis qui soient pires que moi. »
Juan Ramón Jiménez a quitté l’Espagne en 1936. Le franquisme ayant gagné, il n’y est jamais retourné. •
Après la parution de son livre Gomorra, en 2006, le journaliste d’investigation Roberto Saviano vit menacé de mort par la Mafia et sous protection permanente. Exil, solitude, menaces, mais aussi reconnaissance mondiale, celui qui « dérange » jusqu’à Berlusconi et qui a brisé l’omerta napolitaine a accepté son sort et décidé de remercier ses lecteurs en leur dédiant un chef d’œuvre. La pépite, parue en 2010, s’intitule « La Beauté et l’Enfer ». Elle est un recueil d’articles publiés entre 2004 et 2009 dans les journaux du monde entier et expose avec profondeur et émotion ce que sont, aux yeux de l’auteur, l’oppression et la résistance.
Beaucoup plus qu’un travail, écrire a coïncidé avec ma vie même. Ceux qui pensaient m’obliger au silence en me faisant vivre dans des conditions impossibles se sont trompés. Ce que j’avais à dire, je ne l’ai pas tu, je ne l’ai pas perdu. Mais ça été une vraie lutte, quotidienne, un corps à corps silencieux, comme un combat fantôme. Ecrire, ne pas me taire, c’était ne pas me perdre. Ne pas m’avouer vaincu. Ne pas désespérer.
Les lignes dépassent la forme journalistique. Elles rejoignent l’art total d’un roman : intenses, crues, poétiques, violentes, nécessaires. Pour Roberto Saviano, le monde est profondément noir et les mots doivent le changer, parce que, eux, ne s’endorment pas sur eux-mêmes, ni sur les serpents ni sur les oiseaux. Ils sont la conséquence de « voir » mais peuvent aussi en être la cause. Alors, l’auteur dévoile des cauchemars bien éveillés à un monde mal réveillé et s’en explique :
C’est ma question, comment cette terre se voit-elle, quelle représentation a-t-elle d’elle-même, quelle image ? Et vous, quelle image avez-vous de votre terre, de votre pays ? Comment vous sentez-vous quand vous allez au travail, quand vous vous promenez, quand vous faites l’amour ? Est-ce que vous vous posez au moins la question, ou vous suffit-il de dire : « ça a toujours été ainsi et ce sera toujours ainsi » Vous suffit-il vraiment de croire que rien de ce qui arrive ne dépend de votre engagement ou de votre indignation ? Que tout le monde, au fond, s’en sort, alors autant vivre son petit quotidien et voilà tout ? Cela vous suffit-il pour aller de l’avant ? Vous suffit-il de dire : « Je ne fais rien de mal, je suis quelqu’un d’honnête » pour vous sentir innocent ? Pour que ce que vous apprenez glisse sur votre peau et votre âme ?
Mais « Chacun ne grandit que s’il est rêvé » écrit Danilo Dolci. Et Roberto Saviano dresse, avec tendresse et ferveur, des portraits d’hommes et de femmes qu’il a croisé, de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée parce qu’elle dérangeait le pouvoir de Poutine, en passant par Myriam Makeba, qui a « enseigné la rage de la dignité », jusqu’à Michel Petrucciani. Dès lors, les lumières, ainsi décrites par Saviano, percent l’enfer. Plus rageuses encore que lui, elles dressent leurs poings désespérés entre chaque ligne. Au bout de chacune d’elle : la beauté.
Des gens sont incapables de comprendre le mécanisme de la beauté. La beauté ne tient pas seulement à la physionomie, à l’élégance, au rayonnement, au charme. C’est aussi la capacité de faire apparaître à l’extérieur ce qu’on est à l’intérieur. De ressembler à ce que l’on imagine, de montrer qui l’ont est vraiment. Chaque fois que je m’interroge sur la beauté, je pense à Michel Petrucciani.
Dans « La Beauté et l’Enfer », l’auteur reprends des forces et en donne également. Certes, le livre raconte comment la mafia est en train de pourrir un monde entier de l’intérieur et balance même les noms parce que « “Les responsables ont des noms. Ils ont des visages. Peut-être même une âme. Ou peut-être pas », mais il parle surtout de ce qu’il faut en soi pour être dans cette démarche de « creuser » puis de « révéler ». Etre celui là qui a « encore ouvert sa grande gueule » et qu’on essaye de faire taire. A travers son histoire et celles de quelques autres, il parle de son métier et de ceux qui s’y consacrent avec une passion certaine pour les autres et pour la vie, qu’on n’écoute pas mais qu’on condamne tout de même à l’isolement, bien loin des médias de masse qui désinforment, eux, en toute sérénité.
Et c’est au nom de la force de la dénonciation, unie à la faiblesse de la personne humaine, qu’il faudra trouver les outils pour faire renaître un nouveau journalisme d’investigation, plus diffus et plus efficace. Pour ne pas contraindre à un combat héroïque et solitaire quelques journalistes locaux, que personne n’écoute.
Voilà. Il y a des livres dangereux, où des écritures sans compromis soulèvent des couvercles de silence et donnent à voir au monde ce qui grouille dans son ventre. Ceux qui écrivent ces livres là ont fouillé les mots et les faits avant de savoir ce qu’ils allaient en faire. Ils ont décidé de placer la vérité avant leur existence, jusqu’à ce que l’une et l’autre ne fasse plus qu’une. Et plus dangereux encore, ils sont lus. Avec eux, les vérités appartiennent à tout le monde. Ils dérangent l’ordre établi. Roberto Saviano est de cette trempe là. Et quand une plume vous rappelle à ce point ce qu’est le courage, la chose à faire en tant que lecteur, c’est de la lire.
Roberto Saviano La Beauté et l’Enfer Editions Robert Laffont, 2010 319 pages
Photo: Bruno Lévy «Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là, je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original, mais singulier simplement parce que c’est le mien», dit l’écrivain.
Le grand jeu de Pierre Lemaitre
Christian Desmeules 19 mars 2022
Formidable conteur, issu du roman noir, Pierre Lemaitre est passé à la « littérature blanche » à 62 ans avec Au revoir là-haut, remportant du même coup le prix Goncourt 2013. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans 42 langues, une adaptation au cinéma par Albert Dupontel qui lui vaudra un César en 2018. Il est depuis considéré comme l’un des meilleurs romanciers populaires de notre époque, au sens le plus noble.
Faisant le grand écart entre Paris, Beyrouth et Saigon, Pierre Lemaitre poursuit sa lecture fine et engagée du XXe siècle avec Le grand monde, premier roman d’une série de quatre intitulée « Les années glorieuses ». Il nous convie une fois encore à un complexe jeu de serpents et échelles, mêlant coulisses de l’Histoire, zones de guerre et d’après-guerre, personnages attachants ou repoussants, aventures et pulsions secrètes.
On l’attrape au téléphone alors qu’il se trouve en vacances en Provence, lui qui vit désormais près de Bordeaux. « J’ai décidé de feuilleter un siècle qui comprend quand même deux guerres mondiales et une tétrachiée de conflits coloniaux. On ne peut pas feuilleter ce siècle sans s’occuper de la guerre, parce que la guerre s’occupe de nous, hein », dit l’écrivain de 70 ans. Il se défend bien, du reste, d’avoir un goût particulier pour les guerres, mais aime prendre les choses de biais.
Il l’a fait en regardant la Première Guerre mondiale dans le rétroviseur et en « enjambant » la Seconde en parlant de l’exode. « Cette fois, j’ai enjambé les Trente Glorieuses en évitant la guerre d’Algérie et en parlant plutôt de la guerre d’Indochine. C’est un petit peu ma méthode. »
Les Trente Glorieuses
Le romancier s’attaque cette fois aux « Trente Glorieuses », comme on a surnommé les années 1945 à 1975. Une période marquée par une forte croissance économique, le plein-emploi, une explosion du pouvoir d’achat et de la consommation de masse. Il le fait à l’heure où l’empire colonial français commence à s’effriter, notamment en Indochine française (qui deviendra grosso modo le Vietnam, le Cambodge et le Laos).
Mais pas question pour le romancier de déboulonner des mythes. « Ce serait avoir des ambitions, ou pédagogiques ou révolutionnaires, et je n’en ai pas. Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là, je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original, mais singulier simplement parce que c’est le mien. Rien de plus. »
L’intrigue qui nourrit Le grand monde se déploie autour d’une famille d’industriels français qui sont à la tête d’un petit empire de la savonnerie à Beyrouth, au Liban. Jean (dit Bouboule), l’aîné, pressenti un temps pour prendre la tête de l’entreprise — ainsi que son épouse arriviste. François, parti faire de grandes études à Paris, journaliste qui sera aux premières loges du meurtre d’une actrice célèbre. Hélène, leur sœur adolescente qui rue dans les brancards.
Enfin, Étienne fera tout pour se rapprocher de son amoureux, un militaire posté en Indochine. Ayant déniché un emploi à l’Agence des monnaies de Saigon, il sera à la fois agent et témoin d’une fraude massive liée à des transferts de fonds vers la France — un scandale politique et financier véridique et connu comme « l’affaire des piastres ».
Parlant de l’Indochine française comme d’un « grand marécage », Pierre Lemaitre a le sentiment que cette guerre a un peu été effacée de la mémoire. « C’était une guerre purement capitaliste. On était là-bas pour des raisons capitalistes, uniquement pour défendre les intérêts industriels et commerciaux des gens qui y sont installés, et on va maintenir à bout de bras ce conflit à coups d’argent. Une guerre purement financière dans tous les sens du terme. Sauf qu’elle a fait des milliers de morts dans le camp indochinois. Mais le capitalisme ne regarde jamais le coût humain, ce qui l’intéresse, c’est le coût des dividendes. »
L’art et la magouille
Les lecteurs se rappelleront qu’il était aussi question d’arnaque dans Au revoir là-haut. D’où vient cet intérêt pour la magouille, qu’elle soit économique ou politique ? « La magouille, ça a un côté très réjouissant, avoue Pierre Lemaitre. Une arnaque, quand elle est bien faite, n’importe qui n’en étant pas la victime ne peut s’empêcher de l’applaudir. C’est très jubilatoire. C’est comme un tour de prestidigitation. Vous êtes devant lui, vous savez qu’il va mentir, bluffer, tricher. »
« Le roman, c’est exactement la même chose, poursuit-il. Quand je fais un roman, je dis à un lecteur imaginaire : je vais te raconter une histoire et dans quelques pages, si j’ai bien fait mon travail, tu vas croire qu’elle est vraie. En fait, quand il ferme le livre, il sait bien qu’il s’est fait avoir. Les personnages sont fictifs, l’histoire est fictive, mais il referme le livre en disant : bravo l’artiste. »
Auteur de plusieurs polars (de Travail soigné à Trois jours et une vie), et même d’un Dictionnaire amoureux du polar (Plon, 2020), qu’est-ce qui sépare, selon lui, ses premiers livres de ceux qui sont venus après Au revoir là-haut ? « Rien. Rien ne les sépare, répond Pierre Lemaitre, catégorique. Évidemment, je n’écris plus des romans qui relèvent du genre policier, mais rien ne les sépare dans la mesure où tous les éléments factuels ou structurels qui étaient dans mes romans policiers continuent d’être ma nourriture. Mes outils narratifs continuent d’être les mêmes. Je continue de raconter des histoires avec du suspense, des rebondissements, des fausses pistes. Bref, c’est une évolution, il n’y a pas de rupture. »
Il reconnaît toutefois qu’il y a eu une sorte de saut, un changement de genre. « Mais en même temps, j’emmène avec moi, comme unescargot, ma baraque avec tout ce qu’il y a dedans. Tous mes outils, mes savoir-faire, mes fantasmes, mes névroses. » Et n’importe quel lecteur un peu attentif de toute son œuvre, pense-t-il, pourrait voir la continuité. « J’espère qu’il n’y en a pas, parce qu’ils seraient de grands névrosés eux aussi », lâche-t-il avec son humour de pince-sans-rire.
Un névrosé de la structure
Avec sa vivacité et son talent de faiseur de fresques, ses phrases ciselées et sa fidèle tonalité bédéesque, l’écrivain se décrit lui-même comme un « névrosé de la structure ». « Je pense beaucoup à la question de la structure, reconnaît-il. Je crois qu’un livre bien structuré a des chances de devenir un bon livre et qu’un livre mal structuré n’a aucune chance de devenir un bon livre. »
À ses yeux, il doit exister une logique interne entre le sujet et les personnages, une cohérence entre le temps du roman et le temps de la lecture. « Tant que je ne suis pas rassuré sur ces questions structurelles, je ne commence pas le roman », ajoute-t-il.
Alors que paraît Le grand monde, le deuxième volet de la tétralogie est déjà bouclé, assure-t-il. « La grande angoisse du feuilletoniste est d’avoir écrit quelque chose dans un épisode précédent qu’il ne peut plus modifier, qui l’enchaîne et le prive d’une bonne idée qu’il aurait eue. » C’est donc dire que pendant toute l’écriture du volume trois, il va pouvoir corriger le volume deux. Et ainsi de suite.
« C’est la technique du romancier feuilletoniste qui essaie d’avoir un tout petit peu d’avance pour ne pas se faire piéger par sa propre histoire. » C’est la manière qu’il a trouvée pour faire cohabiter en paix, et devant la page, le joueur, le « grand névrosé » et le fin stratège.