mercredi 8 mai 2019

Joyce / Après la course


James Joyce
APRÈS LA COURSE 

Les voitures roulaient vers Dublin à toute vitesse, lancées comme des boulets dans le sillon de la route de Naas. Au sommet de la colline d’Inchicore, des spectateurs s’étaient massés pour voir passer les voitures, et le continent déversait sa richesse et son industrie à travers cette banlieue pauvre et paresseuse. De temps à autre, s’élevait des groupes le hourra des opprimés reconnaissants. Leur sympathie, cependant, allait aux autos bleues, – les autos de leurs amis, les Français. 
Les Français, au surplus, étaient virtuellement vainqueurs. Leur équipe avait fort bien terminé ; ils étaient classés seconds et troisièmes, et l’on disait que le conducteur de l’auto allemande gagnante était un Belge. De sorte que chaque auto bleue recevait une double mesure de joyeux hourras, à son arrivée au sommet de la colline ; et à chaque hourra, ceux qui étaient dans l’auto répondaient par des sourires et des saluts. Dans l’une de ces autos d’une carrosserie élégante se trouvaient quatre jeunes gens dont l’entrain semblait dépasser même celui qui est naturel à des Gaulois victorieux : en fait, ces quatre jeunes gens étaient presque dans un état d’hilarité. Il y avait Charles Ségouin, le propriétaire de l’auto ; André Rivière, un jeune électricien d’origine canadienne ; un énorme Hongrois qui s’appelait Villona, et un jeune homme de mise très correcte nommé Doyle. Ségouin était enchanté parce qu’on venait, inopinément, de lui faire des commandes d’avance (il allait monter une affaire d’automobiles à Paris), et Rivière était de bonne humeur parce qu’il devait être nommé directeur de l’établissement ; ces deux jeunes gens, deux cousins, étaient aussi tout joyeux à cause de la victoire française. Villona était heureux parce qu’il avait eu un bon déjeuner ; et de plus, il était optimiste par nature. Le quatrième du groupe, lui, était trop excité pour être heureux aussi naïvement. 
Il avait dans les vingt-six ans, une fine moustache d’un brun clair et des yeux gris au regard plutôt innocent. Son père, qui était entré dans la vie en nationaliste avancé, changea vite sa manière de voir. Il s’était enrichi comme boucher à Kingstown ; et en ouvrant des magasins à Dublin et dans les faubourgs, il avait doublé plusieurs fois sa fortune. Il avait eu aussi la chance d’obtenir quelques polices d’assurance, et à la fin il était devenu assez riche pour qu’on parlât de lui dans les journaux de Dublin, sous le titre de prince des marchands. Il avait envoyé son fils en Angleterre pour être élevé dans un grand collège catholique, et l’avait fait entrer ensuite à l’Université de Dublin en qualité d’étudiant en droit. Jimmy n’était pas très travailleur et même, pendant quelque temps, il eut de mauvaises fréquentations. Il était riche et très populaire et il partageait bizarrement son temps entre les cercles de musique et d’automobiles. Puis on lui offrit un trimestre à Cambridge, afin de connaître un peu la vie. Son père, tout en criant, mais secrètement flatté de ses extravagances, avait payé ses dettes avant de le ramener à la maison. C’est à Cambridge qu’il avait rencontré Ségouin. 
Ils n’étaient guère que des connaissances encore, mais Jimmy prenait un grand plaisir dans la société de quelqu’un qui avait vu tant de pays et qui avait la réputation de posséder quelques-uns des plus grands hôtels de France. Un tel personnage (et là son père l’approuvait) était bon à connaître, même s’il n’eût pas été un aussi charmant compagnon. Villona aussi était amusant : brillant pianiste, mais, malheureusement, très pauvre. 
L’auto courait allègrement avec sa charge de folle jeunesse, les deux cousins par-devant, Jimmy et son ami hongrois parderrière. Décidément Villona débordait d’entrain. Tout le long de la route, de sa voix de basse il ne cessait de fredonner un air ; les Français jetaient leurs rires et leurs mots légers par-dessus leurs épaules, et parfois Jimmy avait à se pencher pour saisir la plaisanterie au vol. Ce n’était pas toujours drôle, car le plus souvent il lui fallait faire semblant de comprendre et crier une réponse adaptée, malgré le grand vent qui fouettait la figure. D’ailleurs, le fredonnement de Villona aurait empêché n’importe qui de comprendre ; et le bruit de l’auto aussi. 
Le mouvement rapide à travers l’espace transporte de joie, et aussi la notoriété, et non moins la possession de quelque argent. Trois bonnes raisons pour que Jimmy fût excité. Beaucoup de ses amis l’avaient vu, ce jour-là, en compagnie de ces Français du continent. Au contrôle, Ségouin l’avait présenté à l’un des coureurs français ; et, en réponse à ses félicitations embrouillées, la figure hâlée du coureur avait découvert une rangée de dents blanches et brillantes. Après un tel honneur, il était agréable de rentrer dans le monde profane des spectateurs au milieu des saluts et des regards significatifs. Quant à l’argent, il en avait vraiment une assez jolie somme. Ségouin, peut-être, ne la trouverait pas grosse ; mais Jimmy, malgré quelques erreurs momentanées, avait hérité de solides instincts, et savait au prix de quelles difficultés cette somme avait été amassée. Connaissance grâce à laquelle il n’avait contracté que des dettes raisonnables ; et, s’il avait déjà fait preuve d’une telle conscience de la valeur de l’argent lorsqu’il s’agissait de simples caprices, combien davantage l’avait-il aujourd’hui où il allait en engager la plus grande part dans cette affaire ! C’était pour lui une chose sérieuse. 
Bien sûr, le placement était avantageux ; et Ségouin s’était arrangé pour donner l’impression de concéder une faveur en acceptant que cette bagatelle irlandaise fût englobée dans son capital. Jimmy avait un grand respect pour la perspicacité de son père en affaires ; et dans celle-ci, c’était son père lui-même qui avait suggéré le premier ce placement ; de l’argent mis dans des affaires d’automobiles ? Cela rapportait gros. D’ailleurs, Ségouin avait cette apparence de l’homme calé qui ne trompe pas. Jimmy se mit à calculer à combien de journées de travail reviendrait une auto merveilleuse comme celle-ci. Elle roulait si bien ! et avec quel chic ils étaient arrivés, courant le long des routes de la campagne ! Le voyage, de son doigt magique, avait accéléré le pouls de la vie chez le jeune homme ; et la machine humaine répondait galamment de toute la force de ses nerfs aux bonds magnifiques de cette rapide bête d’azur. 
Ils descendirent Dame Street. Elle était animée d’un trafic inaccoutumé, bruyante des cornes des autos et des cloches des conducteurs de tramways impatients. Près de la banque, Ségouin s’arrêta, et Jimmy descendit avec son ami. Un petit attroupement se forma sur le trottoir pour acclamer l’auto trépidante. Ils devaient tous dîner le soir à l’hôtel de Ségouin ; et Jimmy et son ami (ce dernier à demeure chez Jimmy) devaient rentrer s’habiller. L’auto se dirigea lentement vers Grafton Street, les deux jeunes gens se frayant un chemin au milieu des badauds. Ils avançaient avec une étrange sensation de désappointement tandis que la ville suspendait ses globes de lumière pâle au-dessus d’eux dans la brume de ce soir d’été. 
Chez Jimmy, on avait parlé de ce dîner comme d’une chose sensationnelle. Un certain orgueil se mêlait à l’agitation de ses parents enclins pour la circonstance à tourner comme des girouettes ; l’évocation des grandes villes étrangères a du moins cet effet. D’ailleurs, Jimmy avait fort bon air dans son habit de soirée, et, comme il se tenait dans le hall en train de mettre la dernière main à son nœud de cravate, son père pouvait se sentir satisfait, même commercialement parlant, de l’avoir nanti de qualités qui souvent ne se laissent pas acheter. C’est pourquoi il fut plus aimable avec Villona, et fit montre d’un véritable respect pour ses manières étrangères et accomplies ; mais il est probable que cette subtilité de son hôte échappa complètement au Hongrois qui commençait à sentir un urgent besoin de dîner.
Le dîner fut excellent, exquis. Jimmy décida que Ségouin avait un goût très raffiné. La bande s’était augmentée d’un jeune Anglais nommé Routh que Jimmy avait connu avec Ségouin à Cambridge. Les jeunes gens dînaient dans un petit salon confortable, éclairé par des candélabres à l’électricité. Ils parlaient avec volubilité et sans contrainte. Jimmy, dont l’imagination s’échauffait, voyait déjà la vivacité et la jeunesse des Français traçant une arabesque élégante sur le fond ferme et solide des manières de l’Anglais. C’était là, pensait-il, une image gracieuse qu’il avait trouvée, et juste avec cela. Il admirait la dextérité avec laquelle leur hôte dirigeait la conversation. Les cinq jeunes gens avaient des goûts variés, et leurs langues étaient déliées. Villona, avec un grand respect, commençait à découvrir à l’Anglais modérément étonné les beautés du madrigal anglais, tout en déplorant la perte des instruments anciens. Rivière, s’adressant à Jimmy, entreprit de lui expliquer à sa façon le triomphe des mécaniciens français. La voix tonitruante du Hongrois commençait à tourner en ridicule la technique bâtarde des peintres romantiques, quand Ségouin fit dévier la conversation sur la politique. C’était là un sujet qui leur agréait à tous. Jimmy, sous l’influence généreuse du bon dîner, sentit le zèle paternel se réveiller en lui ; il finit par secouer l’apathique Routh luimême. L’atmosphère de la pièce devenait de plus en plus orageuse, et le rôle de Ségouin plus ardu à chaque instant : il y avait même danger qu’on en vînt aux mains. Aussi saisit-il la première occasion pour lever son verre en l’honneur de l’humanité ; et, quand tous eurent porté cette santé, il ouvrit toute grande une porte-fenêtre, d’un geste significatif. 
Cette nuit, la ville avait le visage d’une capitale. Les cinq jeunes gens déambulèrent le long du Green Stephen clans un léger nuage de tabac odorant. Ils bavardaient gaiement, bruyamment, et leurs pardessus flottaient sur leurs épaules. Les gens s’écartaient sur leur passage. Au coin de Grafton Street, un homme court et gros mettait deux belles dames en auto, sous la
garde d’un autre non moins corpulent. L’auto démarra et le petit homme gros aperçut la bande. 
– André ! 
– C’est Farley ! 
Un flux de paroles suivit. Farley était Américain. Personne ne savait exactement de quoi l’on parlait. Villona et Rivière étaient les plus bruyants, mais tous étaient partis. Ils montèrent dans une auto, serrés comme des sardines, avec des rires sonores. Ils roulèrent dans cette foule aux couleurs estompées, se dirigeant vers le son de joyeuses cloches. Ils prirent le train à Westland Row, et il parut à Jimmy que quelques secondes seulement s’étaient écoulées lorsqu’ils se trouvèrent descendant à la gare de Kingstown. L’homme qui prenait les billets salua Jimmy ; il était vieux : 
– Belle nuit, monsieur ! 
C’était une nuit d’été sereine ; le port, tel un miroir assombri, s’étendait à leurs pieds. Ils s’y rendirent bras dessus, bras dessous, chantant Cadet Rousselle en chœur, et frappant du pied à chaque refrain : 
Ho ! Ho ! Hohé vraiment ! 
À l’embarcadère, ils montèrent dans un canot et ramèrent vers le yacht de l’Américain. On devait y souper, y jouer aux cartes, y entendre de la musique. Villona déclara avec satisfaction : 
– C’est délicieux ! 
Il y avait un piano dans la cabine. Villona se mit à jouer une valse pour Farley et Rivière, Farley faisant le cavalier et Rivière la dame. Puis ils dansèrent un quadrille improvisé, les hommes inventant au fur et à mesure des figures originales. Quel amusement ! Jimmy en prenait largement sa part, de toutes ses forces : ça, du moins, c’était vivre ! Farley, hors d’haleine, cria tout à coup : « Arrêtez ! » Alors, un homme apporta un souper léger, et les jeunes gens s’assirent pour la forme. Ils burent cependant, c’était vraiment la vie de bohème. Ils burent à la santé de l’Irlande, de l’Angleterre, de la France, de la Hongrie, des ÉtatsUnis, de l’Amérique. Jimmy fit un discours, un long discours, et Villona répétait : « Silence ! Silence ! » chaque fois qu’il s’interrompait. On l’applaudit à tour de bras quand il se rassit. Ça avait dû être un beau discours, car Farley lui tapait dans le dos en s’esclaffant. Quels joyeux camarades ! Quelle bonne compagnie c’était ! 
Des cartes ! Des cartes ! On débarrassa la table. Villona se remit tranquillement au piano et improvisa pour eux. Les autres jouèrent partie sur partie, se jetant audacieusement dans l’aventure. Ils burent à la santé de la reine de cœur et de la reine de carreau. Jimmy regrettait confusément l’absence d’un auditoire, car tous pétillaient d’esprit. Le jeu montait très haut, et les papiers commençaient à circuler. Jimmy ne savait pas exactement qui gagnait, il savait seulement qu’il perdait. Mais c’était sa faute, car il confondait souvent les cartes, et ses camarades devaient même compter ses points pour lui. C’étaient de rudes camarades, mais il avait envie de s’arrêter. Il se faisait tard. Quelqu’un proposa de boire à la santé du yacht La Belle-deNewport et quelqu’un d’autre suggéra un grand jeu pour finir. 
Le piano s’était tu. Villona avait dû monter sur le pont. Le jeu devenait terrible. Ils s’arrêtèrent un instant, juste avant la fin, pour boire à leur chance. Jimmy comprenait que la partie se jouait entre Routh et Ségouin. Quelle émotion ! Jimmy aussi était ému. Il était perdant, bien sûr. Mais pour quelle somme avait-il signé ? Les jeunes gens se mirent debout pour jouer les derniers coups, parlant et gesticulant. Ce fut Routh qui gagna. La cabine trembla sous les hourras des jeunes gens, et les cartes furent rassemblées. Ils commencèrent alors à récolter ce qu’ils avaient gagné. Farley et Jimmy étaient les plus gros perdants. 
Il savait qu’il regretterait ce qu’il avait fait le lendemain matin ; mais pour l’instant il était heureux de ce repos, heureux de cette obscure stupeur qui s’abattait sur sa folie. Il mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses mains, comptant les pulsations de ses tempes. La porte de la cabine s’ouvrit, et il vit le Hongrois se détacher sur une ligne de lumière grisâtre : 
– L’aube, messieurs !




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