mercredi 6 avril 2022

Quentin Tarantino / Il était une fois à Hollywood / Tarantino écrivain

 


Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Quentin Tarantino © Art Streiber


Tarantino écrivain

par Steven Sampson
6 avril 2022

Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino, révolutionne un art insipide : la novélisation des films. La « pulp fiction » (le roman à sensation) peut-elle accéder au statut d’œuvre littéraire ?


Quentin Tarantino, Il était une fois à Hollywood. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Fayard, 416 p., 23 €


Tarantino, écrivain ? Ses scénarios loufoques et spirituels le laissent pressentir. Avec ce premier roman, on comprend son choix de limiter son œuvre cinématographique à dix films. Enfin, au seuil de la soixantaine, il réalise son rêve d’écriture. Est-ce là sa véritable vocation ?

Il était une fois à Hollywood, lorsqu’on le lit, fait penser à Leonardo DiCaprio et à Brad Pitt, acteurs principaux du film. Le premier incarne l’ex-star d’un feuilleton western du petit écran, relégué dans un rôle de second couteau dans les séries des autres. Quant à Pitt, son meilleur ami, il avait commencé comme la doublure cascade de Leonardo, avant d’être mis sur la liste noire d’Hollywood : héros décoré de la Seconde Guerre mondiale, le cascadeur casse-cou s’était rendu coupable d’uxoricide. Il reste l’employé de son ami en tant que chauffeur, confident et homme à tout faire.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le Musée d’Art du Comté de Los Angeles, sur Wilshire Boulevard (1965) © CC3.0/GeorgesLouis at English Wikipedia

Lire ce livre, c’est assister à la mise en œuvre des théories de Gérard Genette élaborées dans Figures III. À travers Proust, Genette montre qu’un roman n’est que la face visible de l’iceberg (métaphore pertinente pour DiCaprio !) : les dialogues et les évènements relatés servent à attirer le regard sur la partie immergée, l’histoire globale des personnages. C’est comme si on feuilletait un album photo ou une story Instagram, attrapant de petites bribes de l’arc narratif, juste assez pour se donner soif.

Il était une fois à Hollywood, le film, a déjà suscité la soif à sa sortie, en 2019. C’est un film sciemment superficiel, il se délecte de la surface, c’est une ode aux extérieurs – au sens hollywoodien du terme –, aux façades. Il est situé à Los Angeles en 1969, année charnière qui mit fin à une décennie turbulente, dont les tueries représentent la face immergée de l’utopie. Tarantino le cinéaste filme les deux aspects : le mal et le mysticisme, réunis régulièrement dans les rues et sur les autoroutes de L.A. Personne ne les a si magnifiquement filmés.

Tout est factice. La Cité des Anges est habitée par des diables, ils sont présents à l’arrière-plan, logés sur Spahn Ranch, un ensemble de plateaux de tournage, d’où sort de temps à autre une bande d’adolescentes, dévotes de Charles Manson, envahissant Hollywood pour fouiller dans les poubelles à la recherche de nourriture. Los Angeles est un désert, ce n’est pas facile d’y trouver à manger ou à boire, pourtant DiCaprio et Pitt ne cessent de se saouler, l’un avec des whisky sour qu’il boit en plein air, vautré dans son fauteuil gonflable au milieu de sa piscine, l’autre au moyen de canettes de bière consommées devant la télévision en compagnie de Brandy, son pit-bull.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le funiculaire Angel’s Flight à Downtown Los Angeles, peu avant sa fermeture en raison du réaménagement du secteur (1969) © CC4.0/Rarmin

La frontière entre réalité et représentation est gommée, tout comme celle entre géologie et construction humaine. Le sable qui allonge les bas-côtés des routes bétonnées est-il de couleur jaune-brun ? Il s’accorde avec le reste du décor :  les cheveux blonds de Margot Robbie (Sharon Tate) et de Brad Pitt ; la chemise hawaïenne portée par celui-ci ; le col roulé que DiCaprio met en dessous de sa veste en cuir marron ; la Cadillac dans laquelle il se laisse conduire par son pote ; les couloirs de LAX qu’il emprunte à son retour de Rome où il tournait des westerns-spaghettis.

Le jaune dissimule le rouge, à l’image des affiches pour Kill Bill : tôt ou tard, il sera éclaboussé par le liquide visqueux qui coule dans les veines des hommes, ces voitures organiques vivant du plasma plutôt que de l’essence. On a soif de sang, Tarantino ne déçoit pas. En fournit-il la même dose dans son livre ? Où se situe le cœur du système circulatoire d’Hollywood ? Quel moteur donne l’impulsion aux bolides circulant dans ses rues, dont la Karmann Ghia bleu ciel de Brad Pitt, conduite quinze ans auparavant par Uma Thurman ? Dans la capitale du simulacre, y a-t-il de la matière grise ?

Un romancier se cache derrière le masque d’un personnage ; ici, Tarantino en revêt deux : Rick Dalton, l’ex-star du feuilleton western Chasseur de primes (DiCaprio dans le film), et sa doublure cascade, Cliff Booth (Brad Pitt). Le point de vue du roman oscille entre ces deux pôles, leurs univers se chevauchent. Contre toute attente, Cliff – peu volubile dans le film – s’avère esthète. Doté d’une mélancolie meurtrière, il noie son instinct d’assassin au volant de sa voiture et dans l’obscurité des salles de cinéma. Après une réunion d’affaires entre Rick et l’agent Marvin Schwarz au début du livre, l’intrigue se déplace rapidement vers Cliff, pour qu’on puisse lire ses réflexions de cinéphile, livrées dans un langage peu sophistiqué et fin. Cliff invite la réceptionniste de Schwarz au cinéma, où ils voient Je suis curieuse (édition jaune), un film suédois de Vilgot Sjöman – choix révélateur de sa passion pour les films étrangers. Il méprise les Américains, puérils pour ne pas avoir vécu la guerre sur leur sol. Par conséquent, leur cinéma rechigne devant la violence et la sexualité : il n’y a qu’en Europe qu’on sait baiser. 

Si Cliff joue le rôle de porte-parole de Tarantino, c’est à travers Rick, frustré dans ses ambitions de passer du petit au grand écran, qu’on apprend des choses sur les coulisses des productions cinématographiques : la partie business de l’iceberg. C’est ainsi que Tarantino partage les ragots des années 1960 qu’il a appris auprès d’une poignée d’initiés : Bruce Dern, David Carradine, Burt Reynolds, Robert Blake, Michael Parks, Robert Forster, et surtout Kurt Russell. 

Conscient du vide désertique de sa patrie, Tarantino mène une quête incessante des origines. Les années 1960 sont cruciales parce qu’elles marquent le début de notre époque : ce fut non seulement la décennie d’une scission entre hippies et conservateurs rétros (Rick et Cliff), mais aussi celle de l’éclosion du marketing et de la télévision. Il était une fois à Hollywood, le film, a beau effleurer la surface, celle-ci est multiforme et dense : les enseignes lumineuses en néon ; les affiches murales ; les panneaux de publicité ; les petits écrans allumés en permanence ; les radios, les platines et les haut-parleurs hurlant les mêmes mélodies à chaque coin de rue.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain
Un Boeing 727 de la Continental Airlines sur le tarmas de LAX (1969) CC2.0/Clipperarctic

Mystique dans l’âme, Tarantino voit dans la culture populaire des points de convergence, des mythes fédérateurs. Sur le plan télévisuel, il s’agit des feuilletons Mannix ou The F.B.I., dans le domaine de la musique, c’est le groupe pop Paul Revere and the Raiders – aujourd’hui oublié – dont le nom même renvoie aux origines de la révolution américaine. Terry Melcher, précédent locataire de la maison de Sharon Tate et Roman Polanski, avait été producteur du groupe, et on entend partout leurs albums Midnight Ride et The Spirit of ‘67. On apprend que Manson se sentait humilié par Melcher après l’avoir côtoyé – auteur d’une chanson pour The Beach Boys, le hippie espérait percer en tant que compositeur –, d’où son obsession pour la maison située à 10050 Cielo Drive.

Mais à L.A. la musique joue les seconds rôles : les Angelenos ont du cinéma plein la tête. C’est là que le génie de Tarantino s’exprime dans toute sa splendeur : chacun est acteur, producteur, distributeur et victime de sa propre projection. On cause cinéma, on respire cinéma, on bouffe cinéma, on le boit. Où s’arrête le septième art, où commence la vraie vie ? Question absurde !

Tarantino affectionne l’uchronie – Hitler et Goebbels ont été assassinés en 1944, Sharon Tate a été sauvée – parce qu’elle ouvre sur une version cyclique de l’Histoire : il n’y a plus d’évènement, plus de tragédie. Le passage du temps prend un autre sens : la création perpétuelle. Il était une fois à Hollywood, le livre, fait alors un saut provisoire dans le futur à la page 117 – Genette aurait parlé de « prolepse » – pour déjouer la fin du film : les adeptes de Manson se tromperont de demeure, s’attaquant à la maison voisine des Polanski, où ils seront tués par Cliff et par Rick, ce dernier se servant du lance-flammes d’entraînement qui lui restait du tournage des 14 gros bras de McCluskey.

La vie imite l’art et inversement. La prose de Tarantino part de ce principe, son ironie tranchante repose sur l’artificialité de l’existence, la porosité entre fable et réalité. Comme se dit Cliff devant le film Je suis curieuse (édition jaune) : « Qu’est-ce qui relève de l’histoire vraie de Lena et qu’est-ce qui participe du film de Vilgot ? » Même les prétendues reliques du passé sont du toc, artificiellement authentiques, résumées par le terme commercial de « vintage » : « Alors que la Cadillac vintage et les deux types vintage roulent sur le boulevard encombré… »

Il était prévisible que Tarantino prît la plume : comment conçoit-on un film sans passer par la généalogie du scénario ? Qu’est-ce qui est venu en premier, la page ou la pellicule ? Pour un cinéaste qui aime inverser les séquences narratives, quoi de plus naturel que de commencer par le tournage ? Ou faut-il considérer cette nouvelle vocation sous un autre angle ? Tarantino a toujours eu un faible pour les ratés : écrire alors que le livre perd contre l’écran, n’est-ce pas un (in)glorieux échec ?

EN ATTENDANT NADEAU

mardi 5 avril 2022

Poutine le barbare

 

Poutine le barbare

Guy Taillefer

Face à l’horreur, les capitales européennes promettent en urgence de renforcer les sanctions contre la Russie et de continuer de soutenir l’Ukraine militairement, tandis que des voix se font plus pressantes, à défaut d’être décisives, en faveur d’un embargo sur les hydrocarbures russes — cet embargo en l’absence duquel Poutine peut continuer à faire fonctionner sa machine à tuer. Une réponse qui, au-delà des cris d’orfraie, apparaît forcément trop tiède, pour ne pas dire froidement insuffisante, au regard des exécutions sommaires, des scènes de carnage, des corps calcinés et de la dévastation que laissent derrière elles les troupes russes se retirant de la région de Kiev. Il ne peut pas toujours suffire de s’indigner.

Marioupol, Kharkiv, les civils par dizaines de milliers sans eau ni nourriture, les millions de déplacés et d’exilés, le bombardement d’un théâtre, ceux des écoles, des hôpitaux, des tours d’habitation… On savait déjà le mépris de Poutine pour le sort des civils ukrainiens, le cynisme avec lequel il tente d’en faire un moyen de pression, une monnaie de négociation. Mais à l’échelle de l’inhumanité, ces images de civils assassinés en pleine rue à Irpin et à Boutcha, sous les balles d’une soldatesque mue par une absurde mission de « dénazification », viennent ajouter à l’abomination, nous placent devant l’évidence que Poutine est prêt à laisser faire une barbarie plus inouïe encore que ce dont on le croyait capable. Irpin et Boutcha « rappellent les meurtres de masse des régimes soviétique et nazi », a déclaré la première ministre estonienne, Kaja Kallas. La guerre est une trappe dans laquelle l’humanité n’arrête pas de retomber.

Le fait est que l’extrême brutalité dont les opinions internationales prennent conscience avec les images de Boutcha n’est manifestement pas exceptionnelle. Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié dimanche, documente depuis février des « crimes de guerre apparents » commis par les Russes dans les zones de Tchernihiv, de Kharkiv et de Kiev. Viols, meurtres, torture… HRW y affirme que « les cas que nous avons documentés témoignent d’une cruauté et d’une violence indicibles et délibérées à l’encontre des civils ukrainiens ». Sans qu’on puisse aller jusqu’à parler de « génocide », comme le fait le président Volodymyr Zelensky, il reste que Moscou mène en Ukraine son « opération militaire spéciale » au mépris criminel du droit humanitaire et des lois de la guerre.

Le fait, épouvantable, est aussi qu’avec la bénédiction tacite de Poutine, disait lundi le professeur Pierre Jolicœur dans Le Devoir, des exactions comme il s’en est produit à Boutcha risquent de se reproduire ailleurs à mesure que les forces russes, après avoir échoué à faire tomber Kiev, se replient vers la Biélorussie

Le régime russe ayant décidé de recentrer ses efforts militaires sur la « libération du Donbass » — lire : les régions « séparatistes » de Donetsk et de Louhansk —, des experts prédisent que va s’y livrer la bataille décisive de cette guerre. Avec son sillage de violence et de victimes innocentes, de part et d’autre. Perspective d’autant plus funeste que Moscou compte renforcer ses rangs militaires d’un millier de mercenaires appartenant au sinistre groupe Wagner et de quelques dizaines de milliers de soldats et de paramilitaires syriens.

 

* * * * * 

 

Si bien qu’entre les accusations de génocide portées par Zelensky et le démenti « catégorique », mais peu crédible de Moscou quant à la commission d’exactions à Boutcha, l’espoir d’une rencontre au sommet entre Zelensky et Poutine se dégonfle dans l’immédiat. Cela ne devrait pas pour autant libérer les diplomaties de la responsabilité de travailler par médiation à réunir d’urgence les conditions d’un cessez-le-feu. Il faut calmer le jeu. Une sortie de guerre est possible, qui, sans tout régler, passe par un statut de neutralité pour l’Ukraine et l’intégrité de son projet démocratique.

Aux yeux des opinions occidentales et de Joe Biden, le président Poutine est d’office considéré comme un criminel de guerre. Il l’est. Sauf qu’au-delà de ces considérations politiques, il sera impératif que la justice internationale joue activement son rôle par rapport à ce drame, fasse enquête de la façon la plus complète possible avant de porter jugement. Question fondamentale de respect des faits et de la mémoire des victimes civiles.

Ce qui ne sera pas une mince tâche. Les choses se mettent en place, notamment à la Cour pénale internationale, dont l’enquête sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre qui pourraient avoir été commis en Ukraine remontera à 2013. Le défi : opposer l’arme du droit international aux armes de M. Poutine et de sa coterie — en évitant de tomber dans le piège de la « justice des vainqueurs », comme il y a aussi dans l’histoire des procès qui mériteraient d’être faits à l’Occident. Il n’est pas exagéré, comme le font certains, d’évoquer le procès de Nuremberg.


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lundi 4 avril 2022

Jim Harrinson / Dans la tanière d’un ours misanthrope

Photo: Jean-Luc Bertini Flammarion Épicurien jamais repenti,
Jim Harrison se raconte ici à la troisième personne du singulier,
comme un leurre sans malice.

 

Dans la tanière d’un ours misanthrope


Christian Desmeules
29 octobre 2016

Il y a une dizaine d’années, rongé par les abus de toutes sortes à l’âge de soixante ans, l’auteur de Dalva et de La route du retour était convaincu qu’il allait mourir bientôt. Une intuition qui l’avait poussé à écrire ses mémoires (En marge, 2003).

Avec un mélange de mélodrame et d’autodérision inimitable, Jim Harrison raconte qu’il se voyait déjà « écroulé sur le plancher de sa maison, ou près d’une des innombrables fontaines de Rome, ou encore affamé dans une chambre de bonne parisienne perversement située au-dessus d’un bistro »…

La troisième personne du singulier qu’il emploie cette fois dans Le vieux saltimbanque est un leurre sans malice. Car c’est sa vie que Jim Harrison raconte ici. Par cet artifice, l’écrivain décédé en mars 2016 à l’âge de 78 ans a simplement voulu « échapper à l’illusion de la réalité propre à l’autobiographie ». C’est l’ultime pied de nez d’un vieux malcommode.

Au crépuscule de sa vie, un Américain, auteur de Légendes d’automne, évoque l’alcool, la cuisine, les femmes, la France (« Paris, une ville infiniment plus fascinante que n’importe quelle métropole américaine »), les animaux, la poésie, le Michigan et le Montana. Les souvenirs qu’il ravive dans un joyeux désordre partagent un horizon avec ses lecteurs : la mort. « Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception. »

« Le sexe est le plus puissant despote qui règne sur nos vies », croyait cet épicurien jamais repenti. Obsédé par les femmes, le sexe, la nourriture, l’alcool et la poésie (sa plus forte drogue, depuis sa rencontre avec l’oeuvre de Keats à l’adolescence), son amour pour la vie n’a eu d’égal que sa passion des grands espaces. Et il faut aimer les deux pour devenir éleveur de cochons comme il l’a fait à une époque — des passages hilarants et pleins de tendresse.

Ce disciple libre de Thoreau et de Steinbeck, qui a aussi passé une grande partie de sa vie à torcher à reculons des scénarios pour Hollywood ou à sacrifier à « la sinistre routine de l’enseignement », ne laissait pas sa place quand il s’agissait de dilapider son argent et son énergie.

Mais Jim Harrison était aussi prodigue d’humilité. « Il savait depuis longtemps que l’humilité était la qualité la plus précieuse qu’on pût avoir. Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse. Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l’humanité ? Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d’autres tombaient dans le vide de l’oubli. »

Un autoportrait d’écrivain en ours misanthrope. Y en a-t-il une autre espèce ?

« Il attendait avec impatience l’anniversaire de ses soixante-dix ans, et l’événement arriva à point nommé. Ce jour-là, il envisagea de devenir un vieux chnoque voguant librement de-ci de-là, réfractaire à toute critique émanant des autres ou de lui-même. Il buvait quand il en avait envie et, après deux ou trois échecs sexuels retentissants, il se dissuada de tenter à nouveau sa chance. »
 
Extrait de «Le vieux saltimbanque»

Le vieux saltimbanque

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2016, 148 pages


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dimanche 3 avril 2022

Jim Harrison / Le vieux saltimbanque / Le cocktail du Montana

 



Le cocktail du Montana

par Liliane Kerjan
25 octobre 2016

Le vieux saltimbanque est l’autobiographie resserrée, décantée, écrite à la troisième personne, que Jim Harrison (1937-2016) laisse en codicille littéraire. Publiée moins d’un mois avant sa mort en mars dernier, elle conserve intactes l’indépendance de ton, la puissance narrative et la sincérité abrupte d’un écrivain fécond et attachant.


Jim Harrison, Le vieux saltimbanque. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent. Flammarion, 144 p., 15 €


Vous aimez la Margarita ? Le gin and lime ? Il est temps de passer au cocktail Jim Harrison inventé par le patron de sa taverne favorite : quintuple tequila (Herradura de préférence), avec une pointe de citron vert Rose’s. Voilà qui met dans l’ambiance des coups à boire, des camaraderies, des bistrots de campagne et qui prolonge les Aventures d’un gourmand vagabond (2002). Le fort tempérament de Big Jim tient la route et il conduit son récit comme sa voiture, c’est-à-dire sans permis, à travers les halliers et les hautes herbes de sa vie. Chemin faisant, il revoit les épisodes marquants d’un parcours qui passe de la fac à la ferme, des poèmes aux romans et aux scénarios pour Hollywood, « un mode de vie quatre fois schizoïde ». Et quels épisodes ! Il y a la morsure lubrique qui l’entraîne au fond de sa voiture avec une étudiante, mais les ébats s’achèvent ponctués par le coup de feu de son épouse qui sort le calibre 38 de son holster et tire une balle près de la fenêtre ouverte de la banquette. Il y a les étonnants entretiens d’embauche d’un jeune collègue à l’université, et ces cauchemars récurrents, les ménestrels d’un spectacle vu au cours de ses jeunes années dans le Michigan, qui continuent de le hanter.

La vie sur le ranch de Jim Harrison ne ressemble pas aux tableaux classiques des meules et semailles, et ce qui lui reste en mémoire n’est pas le calendrier des saisons mais bien plutôt le troglodyte des marais qui écoute la musique de Schubert et lui répond, le coup de foudre pour Darling, une grosse truie Hampshire qui va mettre bas, bercer sa portée et somnoler en écoutant la Symphonie n° 41 de Mozart. Bref, les animaux, chiens, chevaux et serpents à sonnettes, les oiseaux du Montana ou du Mexique, tous en écho à Wolf: Mémoires fictifs (1991) et à La femme aux lucioles (1991). Il ne s’agit pas d’un portrait flatté ou des mémoires de Narcisse : Harrison, impétueux et modeste, parle sans détour de ses années de poète beatnik désargenté, de son épuisement chronique, de ses coups de mou devant ses notes, de sa crétinerie face à l’argent, de sa sexualité perdue vers ses soixante-dix ans ou de son œil gauche aveugle depuis l’enfance. Tout comme il expose franchement sa cupidité couplée à sa naïveté de prêteur à fonds perdus et son penchant pour la bouteille. Il brosse un portrait intime : à peine quelques lignes sur la politique étrangère et sur la marche du monde. Ces confessions qu’il juge nécessaires à soixante-quinze ans, qui font suite aux mémoires écrits à soixante ans lorsqu’il ressentait de manière poignante la menace de la mort, sortent carrément des sentiers battus avec un accent de grande sincérité, une grande liberté dans le bilan ultime.

D’emblée, Harrison s’impose deux contraintes d’écriture, un format court, une novella – « à cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie » –, et, toujours pour mettre à distance, ce vrai-faux personnage fictif qu’il observe et commente : « C’était un puritain pour tout ce qui touchait à son travail. » Un travail acharné, une force d’imagination pour « garder le ballon égotique en état de vol », la poésie pour drogue.

Tout se passe dans une discrétion assumée, un temps suspendu, sans dates précises, sans lieu nommé, à peine dit-il que la grande ferme de sa femme est située « non loin de Livingston, dans le Montana » et qu’ils passent un bout d’hiver à Patagonia, dans l’Arizona, ou encore que « cette université se trouvait à deux heures de New York ». Paris fait exception avec les rues de Sèvres et de Babylone, les emplettes de grosses chaussures de marche au Bon Marché. Discrétion aussi sur ses deux filles, sur les voisins, sur les amis. Pas un mot sur la correspondance suivie avec McGuane, collègue en écriture et en pêche à la mouche. Seules apparaissent les mentions des lectures de Dostoïevski, Faulkner et Rilke, sa grande admiration pour la prose de Gary Snyder. L’humilité et le resserrement sont de mise. Tout couronné de prix qu’il est, et conteur magnifique, Jim l’athlète connait son « hubris coutumière », ses folies et ses intempérances, s’avoue grognon, mais l’essentiel est ailleurs, dans son verbe et le temps du sursis de cet « esclave du langage ».

Jim Harrison Le vieux saltimbanque.

Jim Harrison © Jean-Luc Bertini

L’écrivain a, dit-il, hésité durant un mois sur son titre : devait-il choisir « Le vieux bâtard » ? « Le vieux saltimbanque » ? À son avis, les deux conviennent, « que l’on frime ou que l’on fasse un numéro de chien savant pour du fric. Les bâtards ressemblent de manière frappante aux écrivains ». Les deux termes de la version originale retenue, « The Ancient Minstrel », posent évidemment un problème de traduction. Chacun trouve en mémoire la résonance avec « the Ancient Mariner » de Coleridge, d’autant plus que Jim Harrison se réclame des poètes romantiques anglais, tout particulièrement de l’« Ode au rossignol » de Keats, son obsession dès l’âge de quatorze ans. Quant à sa référence aux Minstrel Shows, montés par des troupes de comédiens grimés en Noirs, imitant leurs voix et dansant le cake-walk, qui ont longtemps fait les beaux jours des spectacles populaires des XIXe et XXe siècles en Amérique et qui lui paraissent sacrilèges, elle ne correspond aucunement à l’acception des ménestrels à la française dans la période du Moyen Âge. Mais Harrison avoue sa fascination pour les jongleurs, ces vagabonds, ces baladins, artistes de la liberté dans une société autoritaire. D’où finalement The Ancient Minstrel – Le vieux saltimbanque –, avec les obsessions de sa vie, la pêche, la chasse à la grouse et à la bécasse, et la cuisine.

À l’intérieur du roman, huit courts métrages de longueurs très inégales où passent ses coups de cœur et ses boules de rage, sans transition, parfois par simple association, de manière décousue, comme portée par quelque conversation amicale. Jim Harrison, fantasque, n’a cure des conventions et des critiques établis, il reste un maître du découpage et du rythme, lui qui affirme avec superbe que « nous écrivons notre propre scénario ». Champion du sommeil, il évoque ses rêves, des amorces pour passer à autre chose, toujours fluide, toujours alerte, divertissant, chaleureux, souvent enclin à se moquer de lui-même mais certain que les rivières, les oiseaux et les forêts l’ont maintenu en vie. « Quand il pêchait la truite, son esprit jouait du violoncelle. » C’est la vie agreste qu’il développe davantage, bien loin des chromos de fermes bourrées de chèvrefeuilles et de lilas mais pleine de plaisirs et de lubies comme faire une promenade quotidienne avec son porcelet préféré. Et si, selon Harrison, « la vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat pour achever un poème », son roman, au contraire, avec sa série d’aperçus, brûle de générosité.

Le vieux saltimbanque s’achève par une « Passacaille pour rester perdu, un épilogue », à la typographie en italique, où Jim Harrison confie, et cette fois à la première personne : « Je me sens absolument vulnérable et je reconnais qu’il s’agit là du meilleur état d’esprit pour un écrivain, qu’il soit en forêt ou au bureau. Images et idées envahissent l’esprit. […] Tout va beaucoup mieux quand on est perdu dans son travail et qu’on écrit au petit bonheur la chance. On ignore où l’on est, le seul point de vue possible, c’est d’aller au-delà de soi ».

EN ATTENDANT NADEAU



samedi 2 avril 2022

«Un sacré gueuleton» / Jim Harrison, modéré à l’excès

 

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres,
publiées à partir de 1981 dans divers magazines américains.

«Un sacré gueuleton»: Jim Harrison, modéré à l’excès


Christian Desmeules
2 février 2019

Barbue chaude au fumet de fenouil, joues de porc à l’italienne, monceaux d’abats, tamales à la viande de wapiti, litres de Romanée-Conti, de Bandol, de grappa.

Multipliez ça par mille, ajoutez-y un peu de poudre de perlimpinpin, et vous aurez une petite idée de l’appétit surhumain de Jim Harrison, décédé en mars 2017 à l’âge de 79 ans.

Une longévité plus que respectable, quand on connaissait le sens de la démesure de l’auteur de Légendes d’automne et de Dalva. Ses Aventures d’un gourmand vagabond et En marge (Bourgois, 2002 et 2003), ses mémoires, nous en avaient donné déjà un bon aperçu. L’écrivain, qui n’aurait fait qu’une bouchée du nouveau Guide alimentaire canadien, vivait à l’évidence comme il écrivait : avec les deux mains dans le plat et un appétit sans fin. Et surtout sans avoir peur de se salir

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres, publiées à partir de 1981 dans des magazines américains, de Smoke Signals au New Yorker, Un sacré gueuleton rassemble 47 méditations sur la nourriture, le vin et l’écriture dont la règle de base est d’être « modéré à l’excès ».

Un « déjeuner » de 37 plats

Il nous promène de son ranch du Montana à un « déjeuner » de trente-sept plats dans un restaurant de trois étoiles en Bourgogne, en passant par la Patagonie et le souvenir d’un souper gargantuesque en compagnie d’Orson Welles. Pour cet ogre amateur de chasse et de pêche, de piments forts et de vin rouge, manger est de l’ordre du spirituel.

Mais qu’on se rassure, « Big Jim » n’est pas totalement omnivore. À preuve : « La viande d’écureuil me laisse froid. Ça me fait penser à un bébé extraordinairement prématuré. » Et puisque nous y sommes : le contenu de ce livre pourrait choquer certains adeptes du véganisme. Nous préférons les en avertir.

C’est brouillon, parfois sans queue ni tête, mais c’est surtout terriblement passionné, jouissif et gorgé d’humour. Tout ça couronné d’une philosophie à la logique implacable : « Tout ce qui vit finit en étron. »

EXTRAIT DE «UN SACRÉ GUEULETON»

« Mon authentique révolution personnelle a eu lieu l’automne dernier, à Parme, en Italie. J’ai découvert que je pouvais boire un verre de Prosecco di Valdobbiadene, puis reprendre mon dur labeur de touriste. Je préfère naturellement les marchés aux cathédrales. Quand je bois un verre de rouge, j’ai surtout envie d’en boire un autre. J’ai passé des heures dans le splendide marché de Modène en n’ayant bu qu’un seul verre de Prosecco. J’ai même découvert qu’en faisant la cuisine en buvant du Prosecco, on ne bousillait pas la recette. »
Un sacré gueuleton
★★★★

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2018, 384 pages



vendredi 1 avril 2022

Jesmyn Ward / Le chant des revenants / La métaphore pénitentiaire

Jesmyn Ward, Le chant des revenants


La métaphore pénitentiaire

par Liliane Kerjan
9 février 2019

Le roman Le chant des revenants, couronné par le National Book Award, confirme la grâce et la puissance du style poétique de Jesmyn Ward, déjà lauréate du prix pour Bois sauvage en 2011. Son blues du Mississippi, inspiré par les peines et les fantômes d’une fragile famille rurale, fait vibrer les traces des drames de l’Amérique noire.


Jesmyn Ward, Le chant des revenants. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé. Belfond, 264 p., 21 €


« J’ai été élevée dans le Mississippi, dans une famille et un milieu qui s’identifiaient comme noirs et j’ai les histoires et le vécu correspondants », confie Jesmyn Ward, racontant sa surprise lorsque la génétique lui révèle des ancêtres européens, africains et indiens séminoles. Et elle ajoute : « Un de mes arrière-grands-pères a été tué par un gang de patrouilleurs blancs pendant la Prohibition, mon père a été chassé des plages et du parc ségrégués de Pass Christian. J’étais la seule Noire de mon lycée privé à Pass Christian. » Elle puise son matériau dans ces réminiscences aussi bien que dans les vies des habitants de Delisle, la ville où elle est née il y a quarante ans, et sa musique rend hommage au répertoire du Mississippi, berceau du blues.

Le Chant des revenants (Sing, Unburied, Sing) se construit sur l’entrelacs des mélopées du Sud et sur trois personnages majeurs, en premier lieu l’adolescent Jojo, pivot de la fiction, sa mère Léonie, et l’ombre de Richie, gamin défunt qui hante les souvenirs.

Le roman s’ouvre par une brève scène de dépeçage à la ferme, première initiation sanglante et première corde au cou, puis s’organise autour d’une famille, les grands-parents noirs, River et Philomène, le couple mixte des parents, Léonie et Michael, avec leurs deux enfants. Mais telle apparente banalité permet de véhiculer clairement l’interrogation inquiète de la romancière sur le monde d’aujourd’hui et la place d’un enfant comme Jojo, né d’un homme blanc et d’une femme noire, un enfant qui voudrait déjà comprendre la mort et pouvoir la regarder en face. La complexité du Sud profond, la boue et la poussière du monde rural, les rets de la misère, de la captivité et de la déchéance en font « un monde qui se moque des vivants et les change en saints après leur mort. Et il n’arrête jamais de nous torturer ».

Tous esclaves et suppliciés modernes, les personnages appartiennent au monde contemporain, comme Léonie la serveuse de bar qui s’accroche à la drogue tandis que Michael, son mari, purge une peine de trois ans au pénitencier de Parchman. La prison agricole de l’État du Mississippi compte des hectares de terres à faire fructifier, des kilomètres de murs, trois cimetières et une chambre d’exécution par injection létale, avec deux mille hommes dans des camps fermés par des barbelés, gardés par des tireurs-tueurs armés, des rangs et des rangs de prisonniers semblables à des vols de corbeaux sur les sillons, une chaleur d’étuve pour une récolte du lever au coucher du soleil.

En taule avant Michael, il y a eu River, ligoté chez lui lors d’une opération de représailles et emprisonné à quinze ans ; il y a eu Richie, le petit voleur de viande, un gosse noir de douze ans qui s’étonne – « et comment j’aurais pu concevoir que Parchman était le passé autant que le présent et l’avenir ? » –, Richie aux yeux farouches qui veut s’enfuir, et finira sauvé du dépeçage et du brasier par la lame de River plantée dans son cou pour une mort douce dans des bras pleins de miséricorde. Richie, Given, des revenants parmi tant d’autres, toujours à l’arrière-plan, sinon au premier plan. Lettres de prisonnier, visites au parloir tous les quatre mois, violences, racisme, chasse à l’homme, fouet et chiens lâchés, le pénitencier tient ses promesses infernales.

Toujours sous l’emprise du roi-coton et de la haine du Noir, la « ferme Parchman » ressuscite la pire ambiance des plantations d’autrefois, si bien que le Mississippi de Jesmyn Ward n’est pas sans rappeler le vieux Sud des confédérés, puis le temps des lynchages, le souvenir des chasses à l’homme, un nègre buté parce qu’on perd un pari, les soupçons de viol, les châtiments extrêmes pour de petits larcins : le mode pénitentiaire a gagné tout le XXe siècle, de proche en proche, assorti pour les Afro-Américains de la hantise des fusils de la police, des chaînes, des rebuffades et du mépris.

Lorsque la romancière fait sortir le prisonnier du pénitencier, le long voyage en voiture vers le Nord puis le retour vers le golfe égrène un décor triste et de sordides rencontres pour se terminer en bagarre lorsque Michael est chassé de la maison de ses parents, des nantis blancs suprémacistes qui refusent d’accueillir leur fils, leur belle-fille noire et les enfants. À un monde carcéral brutal succède un monde libre abreuvé de violence et de haine.

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

Jesmyn Ward © Beowulf Sheehan

L’oscillation entre la critique de l’Amérique et la célébration des traditions des Noirs du Sud donne à Jesmyn Ward toute latitude pour créer un monde magique parallèle, varier les registres en faisant droit aux pratiques vaudoues, aux plantes médicinales et aux fables orales, autant d’aspects de la survie et de l’imaginaire du peuple noir, autant de façons de prêter une voix à ceux qui n’en ont pas, de donner un pouvoir à ces dépossédés. D’où les visions qui sont autant d’échappées poétiques avec leur étrange bestiaire, l’extase de la meth qui fait revenir les morts, les chansons du folklore pour sublimer les souffrances et évoquer les plaies qui attendent toujours d’être pansées.

Jouant du rythme et du lyrisme, le roman fait ainsi écho aux blues de Parchman – qui ont été enregistrés de 1947 à 1959 – et rappelle le patrimoine vivace du Mississippi, l’un des cinq États qui comptaient le plus d’esclaves au moment du déclenchement de la guerre de Sécession. Une force dramatique sous-tend cette chronique familiale et le périple de l’ironique retour à la liberté sous les yeux de Jojo, réceptacle des confidences bouleversantes de son grand-père, prisonnier à jamais de ses souvenirs de Parchman.

La confrontation entre l’ici et l’au-delà, entre l’innocence et l’expérience donne les plus belles scènes, toujours liées à la filiation et à la transmission d’un héritage immatériel. En visant à l’universel, le traitement des personnages afro-américains, tous vulnérables et chaleureux, tous démunis face à leur vie, emporte la conviction : leur simplicité directe, leur sens de la fratrie et leur humanité font passer une certaine connaissance de la vie et apprivoisent l’apprentissage de la mort.

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

Ferme dans le Sud des États-Unis © Thomas Machnitzki

Le Chant des revenants a été comparé à deux très grands romans classiques, Tandis que j’agonise et Beloved, inscrivant ainsi Jesmyn Ward dans les pas de William Faulkner et Toni Morrison. C’est donc l’écriture flamboyante et tourmentée du Sud aussi bien que l’engagement des Afro-Américaines qui font référence pour attester de la valeur esthétique et politique de ce remarquable roman. Le Chant des revenants fait suite à deux réflexions sur le devenir des jeunes Africains-Américains dans la société du XXIe siècle du Mississippi, fortement marquée par le racisme et la pauvreté. D’une part,2014, Ligne de fracture (Where the Line Bleeds) et d’autre part Les Moissons funèbres (Men We Reaped) en 2016.

Faut-il ajouter que Jesmyn Ward a succédé à l’Afro-Américain Colson Whitehead, lauréat en 2016 du National Book Award pour The Underground Railroad, fiction consacrée aux esclaves fuyant les plantations.

Dans le même temps, des universitaires republient et annotent les récits d’esclaves qui aujourd’hui trouvent un nouveau public. Non seulement la question de la race est loin d’être éteinte aux États-Unis – elle est au cœur de l’activisme des campus – mais elle irrigue puissamment la littérature américaine d’aujourd’hui. Pour Jesmyn Ward, qui travaille en ce moment sur un nouveau roman situé à la Nouvelle-Orléans à l’époque du florissant commerce des esclaves, une seule certitude : il est impossible d’ignorer les racines profondes de la culture noire et d’oublier la voix de ses morts jamais ensevelis.

EN ATTENDANT NADEAU