vendredi 17 décembre 2021

Le centenaire de Gabrielle Wittkop

 



Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Gabrielle Wittkop © Luc Paris


Le centenaire de Gabrielle Wittkop

par Alain Joubert
28 octobre 2020

Le fait d’écrire nous enseigne-t-il l’implicite, le silencieux, le secret, ce qui ne se voit pas, ce qui se devine, ce qui n’a l’air de rien ? Vous venez de lire le détournement d’une interrogation de la philosophe Cynthia Fleury, portant sur autre chose ; en l’état, il a toute sa place dans ce qui va suivre concernant Gabrielle Wittkop, qui aurait eu cent ans cette année. Un de ses textes (Hemlock) reparaît, pendant qu’un autre (Les héritages) apparaît.


Gabrielle Wittkop, Hemlock (à travers les meurtrières). Quidam, 556 p., 25 €

Gabrielle Wittkop, Les héritages. Christian Bourgois, 170 p., 17 €


Avant d’en venir aux ouvrages, peut-être convient-il de rappeler aux lecteurs qui était leur auteur, écrivain trop peu connu qui se voulait influencée par Sade et Lautréamont. Née « par accident » le 27 mai 1920 à Nantes, d’une mère qui ne l’aimait pas, Marguerite Marie Louise Gabrielle Ménardeau qui deviendra Gabrielle Wittkop est élevée par une bonne martiniquaise et un père libre penseur ; dès l’âge de quatre ans, elle plonge dans les livres et, à vingt ans, a tout lu : Sade, Voltaire, La Mettrie, Holbach, Condillac. Très jeune, elle déteste les enfants : « Je me souviens que j’écrasais rageusement avec mes pieds le crâne des baigneurs en Celluloïd », précise-t-elle quelque part. Par crainte d’enfanter, elle se voudra « surtout » lesbienne.

À Paris, durant l’Occupation, elle rencontre un écrivain allemand antinazi, déserteur, homosexuel, de vingt et un ans son aîné ; ils s’aiment « comme deux frères », et se cachent dans une mansarde de la rue de Seine jusqu’en août 1944. Justus Wittkop, c’est son nom, prend contact avec les Alliés et gagne Londres pour réaliser, à la BBC, des émissions destinées à l’Allemagne en guerre. De « bons français » dénoncent Gabrielle pour avoir vécu avec un « boche » ; arrêtée sans autre vérification, elle est transférée à Drancy pour y être tondue. En 1946, elle rejoint clandestinement l’Allemagne et y épouse Justus ; ainsi, du fait de l’état civil, « naît » enfin Gabrielle Wittkop.

Grâce à Justus, elle exercera pour la presse allemande le métier de journaliste culturelle, et voyagera beaucoup, surtout en Asie. En 1970, sa rencontre avec Christopher, un Anglais rédacteur en chef d’un journal bâlois, jouera le rôle de « catalyseur psychique et spirituel de son travail vraiment littéraire ». Son vrai premier roman, Le nécrophile, lui est d’ailleurs dédié. Mais Christopher est assassiné à Bombay le 1er février 1973, et Gabrielle rédigera alors La mort de C., écrit « avec le sang du cœur ». Suivront Sérénissime assassinatLe sommeil de la raison, d’autres encore, notamment La marchande d’enfants, qui, si son action ne se déroulait pas au XVIIIe siècle, aurait probablement provoqué des poursuites pour « apologie de la pédophilie, du meurtre, de la torture et autres actes de barbarie », tant l’humour noir et provocateur y va bon train.

Cette femme étonnante, qui affirmait volontiers sa totale absence de sentiment religieux, son dégoût de la famille et son mépris de toute revendication nationale – ce que l’on peut comprendre après l’épisode de Drancy –, se donnera la mort en décembre 2002, à quatre-vingt-deux ans, pour éviter la sinistre dégénérescence que lui promettait un cancer en phase avancée. Un dernier message à son éditeur disait : « Je vais mourir comme j’ai vécu : en homme libre ». On ne saurait mieux dire !

Car il faut savoir que, précédemment, Gabrielle avait assisté à la déchéance absolue de Justus, son double, atteint de la maladie de Parkinson, « dont les mains ne pouvaient même plus maintenir un livre sur ses genoux », rappelle Karine Cnudde, dans sa remarquable préface à Hemlock. Justus se suicidera officiellement en 1986, et Gabrielle Wittkop affirmera : « Je l’y ai encouragé. J’ai raconté ça dans Hemlock ». Ce n’est peut-être pas aussi simple, si l’on prête attention à une phrase revenant tout au long du livre, jusqu’à ses dernières lignes : « La vérité est la part du discours passée sous silence ».

À la mort de Justus, Gabrielle entreprend la rédaction de ce Hemlock qui nous intrigue aujourd’hui. Il sera publié une première fois dès 1988, revu plus tard par l’auteur, réédité cette année. Il suit donc de très peu la disparition de Justus, et constitue comme la longue justification d’un acte qui devait être posé afin que la vie affirme sa toute-puissance. Un indice est apporté par Karine Cnudde dans sa préface, comme en passant, lorsqu’elle écrit que Gabrielle retrouvera le corps de son mari sans vie « suite à une prétendue absence de sa part ». Ce drame sera en quelque sorte le fil d’Ariane du livre dont nous allons maintenant décrypter la troublante structure.

Si Hemlock est sous-titré « à travers les meurtrières », la polysémie du mot est à prendre au sérieux ; en effet, le lecteur est invité à suivre les destinées tragiques de trois femmes, à travers le temps, un quatrième récit s’insérant entre les pages, justifiant, comme par écho, le comportement de Hemlock, la narratrice, dont le nom en anglais signifie « cigüe ». Deuxième indice récurrent, la cigüe révélant chaque fois, dans chaque histoire, sa présence toxique dans la nature où se déplacent les personnages en situation. Lesquels ?

Nous sommes d’abord au XVIe siècle, en Italie, pour suivre les crimes de la famille Cenci, principalement ceux de Béatrice, qui inspira plus tard Shelley et Stendhal. Tout au long de l’évocation du cheminement qui va amener Béatrice Cenci à assassiner Francesco, son père, on découvre que celui-ci n’a aucune considération pour ses enfants, qu’il mène une vie où dominent la boisson, les garces et le jeu, qu’il est de plus d’une hargneuse brutalité avec sa fille comme en témoigne cet extrait : « Déjà le nerf de bœuf fendait l’air en sifflant, s’abattant sur les épaules de Béatrice, sur les bras dont elle se protégeait le visage. Un coup de pied dans le ventre la fit choir sur le sol, tandis qu’infatigable le nerf de bœuf continuait à la cingler, la striant de rouge, lui brisant un doigt. Enfin Francesco la saisit aux cheveux et la traîna jusqu’à un cabinet où il la jeta comme un paquet avant de claquer la porte et de tourner la clé dans la serrure ».

Le style de Gabrielle Wittkop est d’une somptuosité affolante, qui fait penser – analogiquement, non à l’identique – aux plus belles pages de Huysmans ; il plonge le lecteur dans une réalité visuelle d’une intensité proche de ce qu’il pourrait ressentir au cinéma, comme dans cette description d’un quartier de Rome : « Le quartier avait gardé son aspect médiéval et, sous le vertigineux labyrinthe des degrés extérieurs, des cours suspendues, des galeries en bois jetées d’une maison à l’autre et d’où cascadaient les glycines et les fougères […] s’ouvraient encore les échoppes des serruriers, des papetiers, des drapiers, des marchands d’estampes, des orfèvres… ». Et puis cette phrase, d’une beauté évidente dans sa limpidité, à propos d’une femme vêtue d’une robe blanche, et qui parlait, trempée comme sortie du fleuve, alors que « la pluie lavait ses paroles ». Au passage, on apprendra encore que l’omniprésente cigüe s’appelle aussi faux-cerfeuil, herbe-aux-souris, persil-de-chien, sang-de-vipère, angélique-des-sorcières et bonne-providence. Suivez mon regard…

Toute l’histoire de Béatrice et de ses méfaits nous est contée dans ses moindres détails, jusqu’au procès qui la condamnera à mort, puis à son exécution au final grandguignolesque : « Toute rouge encore du sang de Lucrezia, la hache retomba avec un bruit sourd. Comme le bourreau voulait montrer la tête au peuple, ainsi qu’on le faisait toujours pour les condamnés de qualité, elle lui échappa et roulant à bas de l’échafaud, vint frapper le sol en répandant un flot de sang. Alors une grande plainte s’éleva, une immense clameur : la foule romaine mettait au monde Béatrice Cenci ».

Le deuxième destin tragique qui nous est conté est celui d’une Française du Grand Siècle, Marie-Madeleine d’Aubray, future marquise de Brinvilliers. Née le 22 juillet 1630, par une nuit de pleine lune, dans une grande maison centenaire, bâtie à la barrière de Picpus, à la mort de sa mère elle fut confiée à la Macette, serve ramenée du château d’Offémont que possédait Antoine Dreux d’Aubray, conseiller d’État, et maître des requêtes, notamment. Elle avait à peine six ans quand la Macette lui fit voir la lune dans un seau d’eau, ce que Marie-Madeleine voulut expérimenter à chaque pleine lune ! Plus tard, Macette lui apprit à reconnaître les champignons, bolets, morilles, coulemelles et autres coprins chevelus ; mais aussi la fausse oronge, l’amanite phalloïde, le tricholome ardent, la russule fourchue ou l’entolome livide et les touffes de l’hypholome, tous ceux qui faisaient mourir quiconque en mangeait. « Et pour la première fois, Marie-Madeleine d’Aubray entendit parler du poison, une chose cachée qui pouvait tout. » Plus tard, jeune fille, elle est violée par un valet au bec-de-lièvre, qu’elle perdra en l’accusant d’un vol menant à son arrestation. Mais, apprenant qu’il s’est échappé, l’angoisse ne la quittera plus de toute sa vie. Un autre indice, glissé là entre deux phrases : « Il y a des choses qu’on fait mais dont on ne parle pas ».

Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Après avoir appris les plantes et leurs propriétés multiples, et batifolé avec Hector de Thouarcé, un ami de ses frères, puis enseigné à ceux-ci les travaux pratiques menant au plaisir, elle fut bien aise d’avoir recours à Macette pour avorter des fâcheuses conséquences de ces emportements ! À l’instigation de son père, elle rencontre M. de Brinvilliers qu’elle ne tarde pas à épouser. Lors de la nuit de noces, en leur château de Sains, Clément de Brinvilliers « ne s’étonna point de ne pas trouver ce qu’il n’avait guère attendu »… En revanche, il fut ravi de trouver en sa femme « une compagne de plaisir, élégante et disposée à jouir de toutes les fêtes ». Très vite, il initia Marie-Madeleine aux joies et aux affres du tripot, où l’on perdait toujours. Des fortunes disparaissaient en un rien de temps, « des manoirs s’écroulaient sur eux-mêmes, des forêts disparaissaient en vapeur, des joyaux coulaient en rapides rivières jusqu’à ce que plus rien ne restât ». Un jour, Clément lui présenta un ami, son double, qui se reflétait en elle comme elle se reflétait en lui ; or, on sait que croiser son double, c’est ouvrir sa porte à la mort ! Du fait de cette rencontre avec Godin de Sainte-Croix, le destin de la marquise se trouva scellé. Devenue bien vite sa maîtresse, pour la première fois elle avait connu une assomption, « atteignant enfin ce que toujours elle avait attendu, soulevée et anéantie dans d’indescriptibles délices. Elle se retrouva ruisselante, défaite, noyée dans sa chevelure et riche aussi du souvenir futur ».

La marquise entreprit de soutenir financièrement son amant, le couple que celui-ci formait avec Élisabeth, son épouse, étant fort démuni. Des fortunes y passèrent, sous le regard « complaisant » de Clément qui, généreusement, offrit même son nom à une petite fille adultérine prénommée Marie. Dreux d’Aubray, le père de Marie-Madeleine, indigné par l’inconduite de sa fille et sa monstrueuse prodigalité, s’arrangea pour faire embastiller Sainte-Croix. Elle devint folle furieuse et décida, ce jour-là, de tuer son père ; encore fallait-il savoir comment s’y prendre. Certaines rencontres vont y pourvoir.

Et puis soudain, Wittkop se permet un clin d’œil réservé aux initiés. C’est un clin d’œil « littéraire », si l’on peut dire ; un paragraphe commence ainsi : « La marquise sortit à cinq heures ». Or, dans le premier Manifeste du surréalisme, André Breton citait en bonne part Paul Valéry déclarant qu’il se refuserait toujours à écrire : « La marquise sortit à cinq heures ». On appréciera !

Certaines rencontres, disais-je. Avant d’être libéré, pâli et aminci, Sainte-Croix avait côtoyé au cachot un Italien nommé Eggidi qui l’incita à user du poison s’il avait des comptes à régler, et à reprendre contact avec le chimiste et apothicaire bâlois Chistopher Glazer, établi à Paris, rue du Petit-Lion. Ainsi Sainte-Croix et Marie-Madeleine furent-ils initiés à la bonne manière d’administrer l’arsenic sans laisser de traces, ou si peu ! Un chemin s’ouvrait.

Bon. Je ne vais pas retracer tous les méfaits de la Brinvilliers, le lecteur devant en connaître une bonne partie, et Gabrielle Wittkop se délectant à les rappeler au fur et à mesure de leur accomplissement. Petit résumé de la liste noire de ses transgressions telles qu’elles figurent dans une confession écrite de sa main : après avoir perdu sa virginité quand elle n’avait pas huit ans, elle reconnaissait avoir empoisonné son père et ses frères, avoir tenté d’empoisonner sa sœur, avoir été incendiaire, avoir commis incestes et avortements. Finalement arrêtée après une escapade à Londres, elle fut condamnée à avoir la tête tranchée en place de Grève, et à subir préalablement la question « pour avoir révélation de ses complices ». Liée nue sur un chevalet, un homme au bec-de-lièvre (son obsession) « lui força entre les dents un entonnoir où il vida les coquemars contenant l’eau de trois grands seaux. Elle étouffait. Ses entrailles allaient éclater, ses reins se dissoudre, son cœur se rompre, l’eau lui ressortait par les coins de la bouche, inondait ses cheveux, ruisselait glaciale sur tout son corps ».

Le jour de son exécution, on entendit un coup sourd, celui du glaive du bourreau : « Madame de Brinvilliers tenait fort droite sa tête qui, quelques instants, demeura sur le tronc avant de tomber tandis qu’avec un gloussement de source une cape écarlate revêtait la condamnée jusqu’aux pieds. Le petit corps chancela, tout rouge, et s’effondra sur le tas de sable ». « Sortie » de la marquise, bien qu’il ne fût pas cinq heures !

La troisième histoire racontée par l’auteur porte sur une Anglaise de l’époque edwardienne, Augusta Fulham, et sur ce qu’il advint alors qu’elle vivait en Inde. Dès les premières lignes, le fil rouge fait son apparition quand il est précisé qu’Augusta était justement en train de lire The Cenci de Shelley. Plus tard, évidemment, elle sera bouleversée par la lecture de La Brinvilliers d’Alexandre Dumas, comme on se retrouve ! Je ne vais pas développer maintenant le contenu de cet épisode, sachez seulement qu’il est aussi haletant que les précédents, et qu’après avoir quitté Londres – où sévissait alors Jack l’éventreur – Augusta suivit en Inde son mari, officier de l’armée britannique alors puissance occupante ; le temps faisant son office, comme le désenchantement, elle prendra un amant et finira par empoisonner patiemment Edward afin de se sentir libre. Lors d’un déplacement à travers le pays, cette phrase magnifique surgit soudain : « Les voyageurs traversèrent une ville rouge et blanche comme une pièce de boucherie ».

Convaincue d’assassinat, elle est condamnée à être « pendue par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive », mais du fait qu’elle se trouve enceinte, des œuvres de son amant, sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité. Le 29 mai 1914, jour anniversaire de ses trente-neuf ans, Augusta Fulham « vit soudain une lueur fulgurante, ressentit le choc d’une clarté qui lui entrait par les yeux et lui brûlait le cerveau. Elle tomba raide morte […] Personne ne vint réclamer le corps ».

Mais c’est le quatrième récit, celui qui « encadre » les trois histoires de meurtrières, qui éclaire cette « part du discours passée sous silence » ; on pourra y suivre les réflexions de Hemlock, dont le mari, H. – qu’elle aime éperdument –, souffre d’une maladie incurable le rendant dépendant de son épouse. On sait que Gabrielle Wittkop déclara avoir « encouragé » Justus à se suicider ; mais si elle déclara avoir découvert le corps après une brève absence, tout laisse à penser que ses « encouragements » comportaient une part d’action directe, et que c’est bel et bien d’euthanasie qu’il convient de parler. À juste titre, d’ailleurs ! Une partie du voile est levée quand Hemlock écrit : « Il est encore très tôt, peut-être six heures du matin, matin d’un jour particulier […] Elle lève lentement le bras gauche et lentement aussi fait plusieurs fois un geste d’adieu auquel H. répond. […] Hemlock et H. échangent un signe d’adieu de chaque côté d‘une frontière qui déjà les sépare, se font signe sur les deux rives du Styx déjà, se font signe, se font signe. Puis Hemlock se détourne et s’en va ». Moment déchirant de lucidité absolue.

Hemlock et Les héritages : le centenaire de Gabrielle Wittkop

Les éditions Christian Bourgois nous présentent quant à elles un texte inédit de Gabrielle Wittkop, Les héritages, afin de célébrer le centenaire de sa naissance. Probablement écrit tardivement, ce roman se déroule sur près d’un siècle, traverse deux guerres, et nous mène jusqu’au moment de l’apparition du sida. Cela étant, une histoire qui commence par cette phrase : « Alors que, deux mois avant de se pendre, Monsieur Célestin Mercier reprenait d’un potage au céleri, il interrogea sa femme sur le nom de la villa » ne peut être que captivante !

Située en bord de Marne, la villa Séléné verra se succéder au fil du temps un égyptologue, bibliophile et grand joueur de roulette russe, une belle dévote, torturée par le doute, un pharmacien exhibitionniste, bien d’autres encore ; notamment, ce jeune couple formé d’un déserteur allemand (tiens tiens !), nommé Hugo Degencamp (tiens, encore un H), et d’une Antoinette bien française ; on se souvient que Gabrielle et Justus avaient trouvé refuge, durant l’Occupation, dans une chambre située rue de Seine, et voilà que ce jeune couple habite une villa située sur les bords de la Marne : comme c’est bizarre, aurait dit Louis Jouvet !

Ils connaîtront un sort identique, puisque Hugo rejoindra les forces alliées en 1944, tandis qu’Antoinette, dénoncée et arrêtée, connaîtra les joies de Drancy – voir plus haut. C’est alors un nouveau clin d’œil de Gabrielle, à moins que ce ne soit une ruse de son inconscient. Voici l’affaire : « Un jour de 1966, un couple s’arrêta devant la villa, l’homme grand, mince, à la fin de la soixantaine, la femme belle encore, commençant à peine à vieillir […] Ils demeurèrent quelques instants devant cette maison qui avait abrité sous son toit les joies et les angoisses de leur histoire interdite. Puis, main dans la main, ils s’éloignèrent silencieux, en ce bref instant des quarante ans qu’heureux ils passèrent ensemble ». Et c’est là qu’il y a « clin d’œil ». En effet, si, dans la vie réelle, Gabrielle et Justus, entre 1944 et 1986, ont effectivement passé une quarantaine d’années ensemble, il n’en est pas de même pour Hugo et Antoinette qui, de 1940 à 1966, n’auront passé qu’une vingtaine d’années côte à côte !  Manière de signaler au lecteur peu au fait de leur histoire que Hugo et Antoinette sont, en fait, Gabrielle et Justus… Plus tard, preuve supplémentaire, dans une villa allemande, Hugo boira le poison « pour échapper aux humiliantes déchéances du très grand âge. Une mort virile, digne des Anciens […] Avant son geste, Hugo avait même pris soin de se raser. Il avait toujours montré du caractère ».

La « morale » de tout cela ? C’est que tout être – homme ou femme – est amené un jour à tuer ce qu’il aime, réellement ou symboliquement. Cette morale, Gabrielle Wittkop en a fait une leçon de vie, et son œuvre n’a pas fini de faire trembler les murs de la bienséance. Merci Madame – ou Monsieur ?

EN ATTENDANT NADEAU



jeudi 16 décembre 2021

Rachel Cusk / Un heureux événement ?


Rachel Cusk

Rachel Cusk 

Un heureux événement ?

par Steven Sampson
16 décembre 2021

L’œuvre d’une vie
 de Rachel Cusk, livre de référence dans le monde anglophone, arrive enfin en France, vingt ans après sa publication originale. Ce récit traite de la grossesse et de la maternité à travers le vécu de l’auteure, tout en s’appuyant sur la littérature préexistante, pour mettre en relief le caractère ambigu de l’expérience maternelle.


Rachel Cusk, L’œuvre d’une vie. Devenir mère
. Trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné. L’Olivier, 220 p., 20 €


James Salter, dans notre entretien il y a sept ans, déclarait que l’accouchement était l’événement central de la vie, raison pour laquelle il considérait que les femmes sont plus fortes que les hommes. Il n’empêche que, dans le domaine littéraire, ce sujet n’a pas encore reçu toute l’attention qu’il mérite, lacune comblée à présent par Rachel Cusk. « Quarante semaines », le premier chapitre, s’ouvre sur un regard porté sur des femmes nues. Il est réjouissant d’étudier le « deuxième sexe » avec les yeux d’une observatrice. Rachel Cusk l’examine dans le vestiaire d’une piscine municipale, elle trouve que ces corps ont dans l’ensemble une « dimension narrative » évocatrice des peintures rupestres, dimension rarement perceptible, si ce n’est dans ce lieu humide et public où, anonyme, la ségrégation se fait en fonction du genre. Confrontée à la vision de ces seins, ces ventres et ces hanches – la « chair primitive » –, la narratrice ressent brièvement un mélange de peur enfantine, de révulsion et d’effroi. Il lui semble que tout cela n’existe qu’à « des fins de reproduction ».

L’œuvre d’une vie. Devenir mère, de Rachel Cusk : heureux événement ?

Rachel Cusk © Siemon Scamell-Katz

Dans la prose poétique de Rachel Cusk, ce vestiaire devient le théâtre d’une symphonie humaine, un opéra bouffe à la fois comique et grotesque : « Les séchoirs à cheveux chantent, les portes des casiers s’ouvrent et se ferment avec fracas, les onguents et la mousse glissent sur le carrelage des douches. Des jambes veinées et musclées vont et viennent ; des bras nus démêlent des cheveux en bataille et essuient avec une serviette des chairs qui frissonnent sous l’effort.» Ces corps existent en tant qu’« objets » ; ils communiquent exclusivement par leur forme. On songe à Woody Allen, qui évite les vestiaires masculins par peur d’être vu déshabillé : il y a quelque chose d’effrayant à partager son intimité avec des étrangers.

L’accouchement inquiète Rachel Cusk depuis longtemps, enfant elle s’émerveillait du fait qu’un jour un autre corps sortirait du sien, lequel demeurait « étroit et scellé ». Elle discernait une promesse violente dans les pinatas mexicaines remplies de bonbons sur lesquelles on tapait à coups de bâton jusqu’à leur éclatement. En grandissant, ses expériences de douleur furent mises au service de la souffrance à venir.

Celle-ci ne s’arrêtera pas avec la mise au monde d’un enfant. Dans le chapitre intitulé « L’enfant de Lily Bart » – nom de l’héroïne de Chez les heureux du monde d’Edith Wharton –, Cusk considère la maternité du point vue du concept de « possession ». La découverte de son nourrisson l’amène à une discussion du roman d’Edith Wharton où Lily Bart, à la fin de sa vie, veut posséder une « chose vivante ». Quant à Rachel Cusk, le sentiment de possessivité s’avère complexe : a-t-elle acquis son bébé à l’hôpital ou dans une boutique ? De retour à la maison, elle se trouve dans « un état de choc transactionnel », comme si elle venait de s’offrir un article hors de prix et qu’elle le montrât à d’autres personnes, les laissant le toucher et le tenir, malgré sa peur que cela puisse l’abîmer.

L’œuvre d’une vie. Devenir mère, de Rachel Cusk : heureux événement ?

L’ambivalence étant l’une des leçons principales de la psychanalyse, Cusk invoque Freud et Winnicott pour mieux comprendre ses émotions conflictuelles. Winnicott avait proclamé que la mère hait son petit enfant dès sa naissance. Et que le bébé n’existe que par le truchement de la mère. Puisqu’il n’a ni personnalité ni existence indépendante, qu’y a-t-il à aimer, à haïr, sinon soi-même ? Plus le temps passe, plus Cusk sera obsédée par l’idée que les enfants puissent être mal aimés. Elle pleure en regardant les nouvelles où elle voit des images d’orphelins, de réfugiés et d’enfants de la guerre. Pourtant, un matin, alors que sa fille a six semaines, après l’avoir nourrie et mise dans son berceau vingt fois en moins de dix heures, elle explose : « Que c’est injuste, qu’il est manifestement inconcevable d’espérer avoir CINQ MINUTES à moi toute seule. DORS ! je hurle à présent devant le berceau. J’ai hurlé non pas parce que je pense qu’elle va m’obéir, mais parce que je suis pleinement consciente de mon envie de la lancer par la fenêtre. »

Heureusement, Rachel Cusk ne cédera pas à son éphémère envie meurtrière. Elle finira par avoir la nostalgie des premiers mois de sa fille, « tempête d’émotion et de nouveauté ». La maternité prendra les allures d’un emploi, d’un travail, limité à certaines périodes, avec un début et une fin, laissant la travailleuse libre en dehors de ces horaires. Si, pendant la première année, travail et amour étaient liés, la relation se libère ensuite, l’enfant s’intègre à la liberté de sa mère, ensemble elles deviennent « un mélange, une expérimentation ». Comme pour nous tous.


EN ATTENDANT

Le château des Milandes, le troisième amour de Joséphine Baker



Le château des Milandes, 

le troisième amour de Joséphine Baker 


Elle aimait déjà son pays et Paris ; elle tombera amoureuse du château des Milandes, en Dordogne. Dans cette bâtisse, qui accueille aujourd’hui un musée en sa mémoire, Joséphine Baker – qui sera panthéonisée le 30 novembre – vivra pendant plus de trente ans et élèvera les douze enfants adoptifs de sa « tribu arc-en-ciel ».
Par Gabriel Bertrand
Novembre 24, 2021

L’arrivée au château, dans le Périgord noir, inspire une drôle d’impression. Le petit matin n’a pas encore dissipé les nappes de brume qui enveloppent les hautes tours de cette architecture de style Renaissance et gothique datée du XVe siècle. Les gargouilles nous observent de leurs yeux moqueurs et de la volière, située aux pieds du château, s’échappent les hululements lugubres des hiboux grands-ducs. Soudain, le soleil et le vent se lèvent et chassent ce brouillard de campagne, découvrant une vue splendide sur la vallée de la Dordogne. Les fenêtres s’ouvrent et l’on entend un enregistrement de la voix veloutée de Joséphine Baker, chantant ses deux amours. Elle semble nous dire : « Entrez et soyez les bienvenus ! »




En 1936, Joséphine Baker, superstar du music-hall en France, achève une tournée d’un an aux Etats-Unis. a bord du Normandie, le célèbre paquebot de luxe qui la ramène dans son pays d’adoption, elle rencontre les anciens propriétaires des Milandes. Elle visite et tombe instantanément amoureuse de ce château et, souhaitant s’éloigner du tumulte parisien, en fait l’acquisition un an plus tard. Elle passera trente-deux ans dans ce lieu qu’elle surnomme « le château de la Belle au Bois dormant » puis « le village du monde ».

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Joséphine Baker au château des Milandes, en 1964. © Keystone-France/Gamma-Rapho
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Joséphine Baker avec son quatrième mari, le meneur d’orchestre français Jo Bouillon, et leurs enfants adoptés.


Costumes de scène et archives personnelles


La propriété propose aujourd’hui plusieurs activités : spectacle de rapaces, atelier d’ornithologie, balade dans le jardin orné de magnolias à grandes fleurs… Mais c’est bien le musée consacré à Joséphine Baker qui attire les visiteurs. Dans chacune des pièces du château, on découvre un nouvel aspect de sa personnalité. La visite démarre avec sa facette la plus connue : l’artiste sensuelle et subversive qui faisait swinger son pagne de bananes au rythme du charleston dans la Revue nègre à Paris. Cette fameuse ceinture (« le costume le plus célèbre du show-business », selon le panneau descriptif) est là, comme une relique dans sa vitrine. Les tenues suivantes racontent les Années folles de Joséphine Baker. On s’extasie devant cette courte robe blanche à bretelles, ornée de pétales de tulle blanc, à la vue de ce diadème à plumes de paon ou devant ce kimono en taffetas de soie rouge corail. Sans oublier les nombreux objets qui témoignent de l’engouement pour « la perle noire» : coupures de presse, affiches de spectacles et produits dérivés («le Bakerskin, lotion qui brunit la peau ! »).

Que serait une richissime star sans une extravagante salle de bains ? Joséphine Baker a voulu la sienne à l’image de la boîte de son parfum préféré : Arpège de Lanvin. Plafond peint à la feuille d’or, mosaïque en pâte de verre de Murano, robinetterie en plaqué or. Dessinée et conçue en 1950, la salle de bains reprend les lignes du mouvement Art déco, si cher à l’artiste. Déjà, l’on pressent la ruine à venir : mauvaise gestionnaire et trop généreuse, elle aurait payé trois fois les artisans peu scrupuleux. Nous voici maintenant dans la salle de la Résistance, sous une imposante charpente de chêne qui remonte au XVe siècle. Au fil des archives exposées, on découvre l’implication de Joséphine Baker aux côtés des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale. Loin d’être une simple résistante d’opérette, dès 1940, elle cache dans les caves de son château des armes pour les maquisards périgourdins.

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La salle à manger du château. © Jac'Phot/Château des Milandes
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La chambre d’Akio Bouillon, le fils aîné de Joséphine Baker. © Jean-Michel Le Saux/Château des Milandes
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Joséphine Baker et sa « tribu arc-en-ciel » dans la cuisine du château, en 1964. © Keystone-France/Gamma-Rapho

Mère d’une « tribu arc-en-ciel »

Derrière la danseuse, la résistante et la militante antiraciste, il y a une mère aimante. C’est ce que l’on découvre dans les chambres de ses enfants. Après plusieurs fausses couches et souhaitant prouver au monde qu’il n’existe qu’une seule race, la race humaine, elle adopte avec son mari, le Français Jo Bouillon, douze enfants de nationalités et de religions différentes. C’est l’aspect le moins connu de sa vie. Des photographies d’époque nous plongent dans l’intimité de cette famille insolite et montrent l’amour de Joséphine Baker. On la disait proche des paysans du coin, aimant s’occuper de son potager et de ses enfants, attentive à leur éducation. Pour les conduire à l’école publique, elle crée un service de ramassage scolaire, dont elle fait bénéficier tous les enfants de la vallée. Chaque membre de la tribu a aussi un précepteur qui l’instruit sur la culture de son pays d’origine.

La grande cuisine du château, capable d’accueillir dix-huit personnes à table, raconte la triste fin des Milandes : la ruine, la dissolution de la famille «arc-en-ciel » et la longue bataille juridique pour la garde des enfants et enfin la mise aux enchères du domaine, vendu pour une fraction de sa valeur. Une large photo montre Joséphine Baker expulsée en 1969, assise sur les marches du perron, refusant obstinément de quitter sa demeure. C’est la seule image sur laquelle on ne la voit pas sourire.



Article publié dans le numéro de novembre 2021 de France-Amérique.

GABRIEL BERTRAND

Après des études supérieures en journalisme à Montréal et une licence en journalisme à Paris, Gabriel Bertrand est basé dans la capitale française. Passionné de terrain, il sillonne la France qu'il raconte dans une série de voyages illustrés à l'aquarelle. Il anime aussi la rubrique FrenchFluencers consacrée aux Instagrameurs américains installés en France.
FRANCE-AMÉRIQUE




mercredi 15 décembre 2021

« The Power of the Dog » avec Benedict Cumberbatch est l’un des meilleurs films de l’année

« The Power of the Dog » avec Benedict Cumberbatch est l’un des meilleurs films de l’année

Disponible sur Netflix, le nouveau film de Jane Campion est un anti-western de toute beauté. 

Douze ans séparent Bright Star, la dernière incursion sur grand écran de Jane Campion, et la sortie sur Netflix de son nouveau film, The Power of The Dog. Entre temps, la réalisatrice néo-zélandaise s’était concentrée sur la série Top of The Lake, mais son retour était l’événement des festivals de cinéma de l’automne. Et pour cause, avec son adaptation du roman de Thomas Savage (1967), elle livre un long-métrage d’une puissance sans nom, tout en paysages grandioses et en violence sourde.

Montana, années 20. George (Jesse Plemons) et Phil (Benedict Cumberbatch) ont fait fortune en héritant d’un des plus grands ranchs de la région. Occupation mise à part, tout les sépare. Le premier est élégant et plein d’empathie, le second est un animal sauvage, revendiquant son machisme. Les deux frères mènent une vie intrinsèquement liée, au point de dormir côte à côte. Jusqu’à ce que George épouse Rose (Kirsten Dunst), une jeune veuve qui s’installe, avec son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), sur le domaine familial. Les plus aguerris détecteront un petit clin d’oeil (volontaire ou inconscient) à La Leçon de piano, qui a permis à la réalisatrice d’être la première femme à remporter une Palme d’or en 1993.

Après avoir bâti tant de films autour de figures féminines, Jane Campion s’attaque au western, genre cinématographique masculin par excellence. Sale, rustre, adepte de la castration à mains nues, Phil est la figure principale du récit. Sa présence menaçante plane sur le film, qu’il harcèle Rose, vue comme une croqueuse de diamants, ou se moque de l’attitude efféminée de son fils. Ses quelques excursions solitaires au fin fond de la forêt sont les seuls moment où il se départit de ce masque de virilité exacerbée. Sous couvert de le soumettre au rite de passage des vrais cow-boys, donc à des codes de masculinité hétéronormés, Phil se rapproche aussi de Peter. Se tisse une relation de professeur à élève pleine d'ambiguïté, qui fait surgir une dimension inattendue de la personnalité de l’éleveur sans pour autant l’absoudre. Le face-à-face entre Benedict Cumberbatch et Kodi Smit-McPhee, qui livrent deux grandes prestations, en est d’autant plus passionnant.

Face à cet afflux de masculinité toxique, Rose s’est construit un monde à elle pour survivre à l'oppression, à l’image de tant d’héroïnes campioniennes. Elle se réfugie de plus bel dans l’alcool et la dépendance, faisant de sa chambre un cocon protecteur. Les personnages de The Power of the dog traversent le film avec le poids de leur passé et de leurs secrets. Le découpage par chapitre favorise aussi les ellipses, faisant du long-métrage une énigme de tous les instants, où les dynamiques ne cessent d’évoluer et d’emplir chaque moment d’une horreur lancinante. Amoureuse des grands espaces, Jane Campion sublime cette nature de l’ouest et condamne en filigrane ceux qui cherchent à la comprendre ou à la dompter. Si le paysage est un baromètre de l’âme, comme le confiait la cinéaste, il présage ici d’une tragédie qui ramène chaque homme à la condition (dérisoire) de son existence.


VANITY FAIR