mercredi 19 avril 2023

Alain Veinstein / Le désir que j’ai / Arrière, toute !

Le désir que j’ai : une anthologie de poèmes d'Alain Veinstein

Alain Veinstein (2020) © Jean-Luc Bertini


Arrière, toute !

par Maurice Mourier
12 janvier 2022

En arrière, oui, en plusieurs sens. D’abord parce que ce gros livre regroupe trois recueils précédents d’Alain Veinstein, Le développement des lignes (2009), Voix seule (2011) et Scène tournante (2012), c’est-à-dire semble compléter L’introduction de la pelle (2014), compilation des premiers poèmes de l’auteur (1967-1989). Je dis « semble », car en fait le nouvel ensemble atteste plutôt d’une rupture.


Alain Veinstein, Le désir que j’ai. Points, 695 p., 10,90 €


Sur cette rupture, la très belle préface inédite du poète apporte des précisions éclairantes, pour autant que puisse éclairer une analyse qui, comme toujours dans les textes d’Alain Veinstein (y compris ses poèmes), allie la plus lucide (ou, en tout cas, limpide) des écritures à l’obscurité fondamentale de ce qui cherche à se dire. C’est d’ailleurs de ce contraste, qu’on trouve aussi chez Lautréamont ou chez Michaux (une éblouissante opacité), que résulte le charme sans pareil de tels écrits.

Rupture en effet, rendue manifeste, après des années de ressassement (de pelletage) poétique, par l’abandon provisoire – mais cru sur le moment définitif – de la forme poème après 2001 et la mort de l’ami et mentor André du Bouchet. Alors Veinstein, dont la capacité de rebond est la plus évidente aptitude physique et morale, se lance à corps gagné dans le roman et produit en 2006 cet étrange objet, Dancing, à la fois échappée romanesque étincelante et sombre enquête sur l’impossibilité d’être heureux en dehors du maintien dans un état permanent de transe dansante, état pourtant par excellence transitoire et, à vrai dire, tout mental.

Or, la course vers l’idéal du dancing, dans laquelle s’engage sur deux roues un héros par certain côté parent du Cégeste de Cocteau dans son film Orphée (1951), par certain du casse-cou d’André Pieyre de Mandiargues (La motocyclette, Gallimard, 1963), constitue un parfait exemple de pari contradictoire. Sous le prétexte fallacieux de foncer de l’avant vers l’Eldorado, tel un aventurier du monde moderne épris de vitesse, de filles faciles et d’horizons ouverts, il s’agit en réalité de retrouver, au fin fond de soi, entre les pièces démontées et poussiéreuses du théâtre de la mémoire, la scène perdue de l’enfance, qui tourne éperdument et ne s’ajuste jamais au « désir que j’ai ».

Cela, cette bizarre et inconfortable situation où se trouve coincé comme malgré lui le narrateur courageux, il serait urgent de s’en dépêtrer. Mais le motard obstiné dans sa quête n’y parvient qu’en rêve. Toujours déçu mais toujours sur la brèche, il veut croire à toute force et contre toute évidence que son désir de vaincre la mort finira par l’emporter sur l’usure absolue que c’est d’être là sans pouvoir, à grands pas mais vers l’arrière auquel on tourne pourtant le dos, et privé de toute visibilité, faire retour vers « cette femme, / quand le projecteur balaye la piste… » qui « balance les hanches / comme ma mère le faisait, le seul soir où je l’ai vue danser, / avec ce sourire / que je n’ai jamais oublié ».

« Il m’a semblé que ces trois livres n’en faisaient qu’un », dit Veinstein dans la préface où il parcourt à reculons l’espace qui sépare Dancing, roman de la révélation du désir qui permet seul la reprise magnifique du travail poétique, des trois volets du recueil d’aujourd’hui, bouleversants de faiblesse avouée et de puissance réelle. Faiblesse du vieil enfant, qui tend en vain les mains pour ressaisir ses disparus, tantôt le père, tantôt la mère, à travers un décor presque immuable de rideaux noirs, de hangars délabrés, de paravents, décor triste, froid, accablant semble-t-il mais où cependant ont existé un jour des réduits, des refuges, des chambres où échapper, ne fût-ce qu’une minute, à la terreur omniprésente de la disparition. Et puissance incroyable de la parole poétique qui rabâche, trébuche, ne parvient pas à accommoder son désir présent à la lamentable réalité, et triomphe quand même en réussissant presque à chaque page à transformer une effective tendance à la régression sans espoir en une sorte, étrange et envoûtante, de danse déglinguée où le malheur, en fin de compte, se trouve vaincu, bien que tout soit toujours à recommencer.

Ce qui est, à la lettre, un quasi inexplicable prodige dans cette poésie où ne sont employés que des mots de tous les jours et des tournures simples, cette poésie contemporaine si accessible sans jamais sacrifier à aucune mode, aucune préciosité de langage, aucune vulgarité complaisante ou argotique, c’est la façon dont elle semble ne pas se préoccuper d’un public (le je est ici omniprésent et avec lui ses effrois, ses obsessions, bref ses affects strictement individuels), alors qu’elle est si profondément « sensible au cœur ». Musique ensorcelante de la simplicité et j’ajoute de l’authenticité. Rien ici ne grince, tout est fluide parce que tout est – comment le dire autrement ? – humain.

On peut aimer la poésie pour de multiples raisons. On peut l’aimer justement parce qu’elle grince, parce qu’elle gueule, abonde en imprécations, vitupérations et même en violences de langage (à condition qu’elles soient serties « dans les anneaux nécessaires d’un beau style », comme dit Proust, à la manière d’autant de joyaux). On peut aimer le son aigre de la cornemuse et le babil soyeux du violon, Verlaine et Villon, Michaux le dur (souvent) et Prévert le tendre (parfois). Il n’y a pas de règle pour émouvoir et pour mouvoir en poésie, si la frappe du vers est juste, classique ou dite (abusivement) libre.

Mais rarissimes sont les poèmes isolés et surtout les recueils qui font entendre de bout en bout, sous une apparence trompeuse de facilité d’expression, une voix aussi pure de toute sophistication abusive, aussi proche des seules choses qui comptent, la perte, la peur de vivre et de mourir, l’amour qui rédime (rarement), et aussi fraternelle en un mot que celle d’Alain Veinstein. Un vrai paradoxe : autarcique, le poète de Voix seule ne chante – le plus souvent de nuit comme le rossignol et sans plus de gaîté communicative que ce musicien ailé – que pour lui. Pour moi aussi cependant et pour vous, lecteurs, si vous écoutez chez vous, coupés de toutes parleries parasites, ce très grand poète de notre temps.


En attendant Nadeau a rendu compte de Venise, aller simple et de À n’en plus finir d’Alain Veinstein.
EN ATTENDANT NADEAU


samedi 15 avril 2023

Dag Solstad / De l’existence comme vide absolu

 


De l’existence 

comme vide 

absolu

par Maurice Mourier
31 mars 2021

T. Singer, de l’écrivain norvégien Dag Solstad, est un roman en tous points déconcertant : d’un humour particulier, moins pince-sans-rire qu’extravagant, parfois proche du délire, le plus souvent embusqué au fond de la page ; d’une tristesse scandinave irrémédiable, de celles qui donnent le choix entre se flinguer, méthode rapide, ou se saouler à mort, méthode lente. Ah ! les joyeux compagnons !


 Trad. du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Préface de Sophie Divry. Notabilia, 301 p., 19 €


Le roman de Dag Solstad est bucolique par accès : à l’occasion du voyage que le héros accomplit pour rejoindre son poste de modeste bibliothécaire à Nottoden, au sud-ouest du fjord d’Oslo, dans le Telemark, région montagneuse et agreste, le lecteur a droit à un guide précis du chemin de fer et de ses embranchements permettant de rallier cette charmante petite ville où l’énorme conglomérat hydroélectrique Norsk-Hydro est implanté. C’est inattendu, riche en détails pittoresques, rafraîchissant parce qu’on a l’impression que le trentenaire se trouve sur la ligne d’un nouveau départ, qu’il pourra oublier le pénible sentiment d’humiliation qui l’accablait dans la capitale, à la seule idée de commettre un faux pas en matière de rapports sociaux, minime mais capable d’engendrer une honte irrémédiable : celle de faire rire de lui.

 

Hélas ! Notodden est un cul-de-sac. Tout y avait pourtant bien commencé, par la rencontre (dans le train) du volubile directeur local de Norsk-Hydro, qui, ravi d’accaparer pour une nuit le nouveau venu, l’invite chez lui à un somptueux dîner fort arrosé et se lance dans un monologue lyrico-métaphysique savoureux, en forme de satire à peine décalée de ces discours de patrons à prétentions intellectuelles qui se piquent de philosophie et abondent en envolées de prospective paternaliste.

Un régal d’ironie, qui ressemble à une digression, comme le petit manuel touristique précédent, mais n’en est pas plus une que celui-ci, tant est forte la poigne de Dag Solstad sur son sujet, une biographie de T. Singer, personnage de fiction si inexistant qu’il n’est même pas pourvu d’un prénom.

Trop nul pour cela ? Ce serait une lecture trop simple de ce pauvre diable dont l’implacable narrateur ne va pas lâcher le destin, à partir de cet incident initial prometteur mais complètement privé de suite. Une manière d’amitié semble en effet s’être nouée, au cours d’une nuit de beuverie du reste tout à fait décente entre deux êtres que tout sépare : un riche notable et un employé besogneux. Le riche appelle le pauvre son ami, et ce n’est pas à cause de l’alcool ingurgité, que l’un et l’autre supportent aisément, mais parce que le premier a trouvé cette pépite dans le désert, un interlocuteur muet : combien de rapports fructueux entre un PDG qui s’écoute parler et son futur collaborateur n’ont pas de prémisses plus solides ? À l’issue de l’entrevue, rien ne se passe.

L’invitation ne se reproduit pas. De loin en loin, au fil des années passées à Nottoden, les ex-commensaux se croiseront dans la rue. Ils se salueront poliment mais d’un trottoir à l’autre. Or, si cet épisode, merveilleusement agencé d’un point de vue narratif, et qui paraît parfois sur le point de prendre son essor du côté du fantastique de conte bleu – ou noir – mais s’en garde bien, occupe dans le roman une place centrale, ce n’est pas sans raison littéraire profonde. Il s’agit du modèle applicable à tous les événements qui vont entrer, par la voie du hasard à la base de tout accident, dans le déroulement autrement rectiligne et plat de la trajectoire de T. Singer, et par là même dessiner, avec une remarquable économie de moyens scéniques, la psychologie du personnage.

Un roman psychologique, en effet. Dag Solstad – et derrière lui son lecteur – court désespérément après une explication des échecs successifs du héros. Il insiste à plusieurs reprises sur son droit régalien d’auteur à ériger en héros un minable dont n’importe quel écrivain raisonnable refuserait de s’occuper ; mais voilà, Dag Solstad n’est pas un écrivain raisonnable, c’est un véritable créateur. Même les êtres larvaires peuvent avoir une psychologie labyrinthique et profonde ? Mais oui, voyez Flaubert et ses deux « cloportes », Bouvard et Pécuchet.

 

Encore ceux-ci ont-ils la chance d’être deux, et de s’aimer, ce qui change toutes les existences en pays de soleil. T. Singer est seul et il n’aime pas. Encore que, attention ! Pas si vite, puisqu’il est parfaitement normal, et normalement susceptible de tomber amoureux, à Notodden précisément, dans ce trou à rats, amoureux bien accueilli de plus, sa Merete, céramiste d’art, étant tout à fait convenable pour faire une amoureuse et leur mariage subséquent reposant sur un coup de foudre (premier accident dans une vie trop bien réglée).

Aussi le lecteur pousse-t-il un soupir de soulagement, bien qu’il soit tout de même un peu surpris que la sexualité joue dans cette affaire, où elle devrait être d’importance cruciale, un rôle si secondaire, et un peu inquiet que seule l’image de la nudité embarrassante de deux corps vienne à la plume de l’auteur pour suggérer ce « détail ».

Très vite, d’ailleurs, une vérité se fait jour. Tomber amoureux, T. Singer le peut. Mais aimer, il en est incapable. Ce n’est pas faute d’en adopter toutes les pratiques extérieures : aux petits soins pour sa femme, il se change pour lui complaire en cuisinier compétent, presque en spécialiste de la gastronomie, accepte sans rechigner la belle-famille, bien que cela implique pour lui de se transformer en manœuvre (il n’a aucun don pour la construction proprement dite) afin d’aider au chantier d’une salle d’exposition que sa femme partage. Bien plus, il se comporte, sinon en père, du moins en protecteur attentif de sa belle-fille, une enfant de trois ans que Marete a eue d’un amant furtif.

 

Pourtant, l’édifice s’écroule doublement. D’abord, faute d’amour total, le couple décide de divorcer. Puis le mélodrame se change en tragédie : peu avant que la rumeur d’une séparation se soit ébruitée, Marete meurt à trente-quatre ans, seule, dans un accident de voiture.

Peu doué pour l’amour, T. Singer n’est pas exempt de réactions humaines : il pleure sa femme. Il est surtout volontaire, au moins apparemment, pour les dévouements sublimes : alors que la belle-famille se montre toute disposée à recueillir l’orpheline, c’est lui qui insiste pour la garder auprès de lui, et qui jusqu’à ses dix-huit ans l’entretient, tente de la distraire, l’emmène au cinéma et lui montre Oslo où une chance incroyable au jeu lui a permis d’acheter un appartement et de postuler avec succès à un emploi dans une bibliothèque de prestige.

 

T. Singer, de Dag Solstad : de l’existence comme vide absolu
L’écrivain norvégien Dag Solstad © Tom Sandberg Fullfigur

 

Tout va bien ? Non, c’est à ce nouveau tournant de l’existence d’un homme dépourvu des qualités essentielles (mais lui-même, son auteur, le narrateur du livre, le lecteur, sont bien incapables, chacun à sa place, de comprendre au juste desquelles il s’agit) que tout se brise définitivement : aucun lien affectif ne se noue avec la petite puis la jeune fille adoptée, il ne l’aime pas, il n’est pas aimé d’elle. Il finit aussi par congédier brutalement son unique ami d’enfance et va désormais rester seul (enfin ?) dans son logis, son métier répétitif, ses obsessions (il a peur des ragots et en voit partout) et ses angoisses (surtout, qu’on ne découvre pas qu’il était en instance de divorce juste avant l’adoption, cela lui ferait honte : la honte, seule passion authentique de cette vie).

Alors, un roman de la condition humaine, de la moyenne (abominable) des destinées ? On peut le craindre, mais non pas s’en désintéresser : tel est le privilège d’un grand talent, seul il peut vraiment susciter un pareil frisson.

EN ATTENDANT NADEAU 

mercredi 12 avril 2023

Maurice Mourier / Corée-graphie

 

Corée-graphie

par Maurice Mourier
27 mars 2018

Concernant la Corée en tant que péninsule comportant deux États en guerre l’un contre l’autre depuis soixante-dix ans, on ne consultera pas Alexis Anne-Braun, bien que le premier roman de ce normalien qui enseigne la philosophie ne soit pas du tout dépourvu d’intérêt. C’est le livre d’un jeune homme passionné d’abord par lui-même et par sa propre culture juive, qui se cherche – comme tout intellectuel honnête et débutant dans ce monde où les repères se sont singulièrement dissous – une raison de croire encore à un avenir, y compris non radieux.


Alexis Anne-Braun, L’approximation des choses. Traversée de la Corée. Fayard, 148 p., 16 €

Critique n° 848-849, janvier-février 2018 : « La Corée, combien de divisions ? », 142 p., 14 €


On en apprendra donc beaucoup sur lui, et peut-être sur sa génération d’indécis en lisant ce journal d’un voyage d’été de Séoul au grand port du sud-est qui s’appelle aujourd’hui Busan (je l’ai connu comme Pusan en 1963, quand il était une sorte de plaque tournante de tous les trafics et sous contrôle américain direct). D’ailleurs, Alexis Anne-Braun ne parle que d’une demi-Corée, celle du Sud, réduit qu’il est, comme la plupart des visiteurs aujourd’hui, à jeter seulement au-dessus de la frontière un œil torve sur l’autre Corée, celle du Nord, le grand méchant loup.

Pourquoi donc citer sa dérive rêveuse et passablement narcissique (c’est de son âge et, comme il a du talent, pas tout à fait ridicule), en regard de l’étude à plusieurs voix, documentée et sérieuse, de la revue Critique ? Eh bien ! parce que ses réflexions, tout autocentrées et superficielles qu’elles sont, témoignent assez bien et de la fascination qu’exerce toujours sur une jeunesse en quête d’exotisme extrême-asiatique et de leçons de vie la mystérieuse civilisation coréenne, dotée d’une langue et d’une culture originales, et de la surprise qu’éprouve l’Occidental à se trouver plongé dans un univers que le développement économique libéral a rendu apparemment si proche de nos propres normes, alors qu’en réalité il continue de fonctionner dans une autarcie presque complète sur le plan des mœurs, de l’existence quotidienne, des attitudes politiques, en somme de tout.

Alexis Anne-Braun, L’approximation des choses. Traversée de la Corée

Mémorial de la guerre de Corée, à Séoul © Travis Wise

De cette singularité qui rend les contacts réels si trompeurs, le remarquable ensemble constitué par l’équipe de Critique fournit une très éclairante analyse, grâce en particulier au panachage réussi de textes d’ici et de là-bas. La parole y est donnée d’abord au romancier Hwang Sok-yong, dont l’autobiographie, publiée en 2017 à Séoul, fait une grande place aux luttes héroïques que les dissidents comme lui ont menées contre les différentes dictatures de droite au Sud après la partition de 1953, l’auteur étant lui-même un exemple parlant des terribles déchirures de son pays (né en Mandchourie, soumise alors, en 1943, à la botte du colonialisme japonais, fixé au Nord en 1945, passé au Sud où il sera emprisonné pour ses idées en 1993…).

Dans « L’exceptionnalisme de la Corée du Nord », Philippe Pons, correspondant du Monde à Tôkyô, résume en une synthèse vigoureuse le très gros volume (Corée du Nord. Un État-guérilla en mutation) qu’il a publié en 2016 et dont nous avons rendu compte. Il démontre avec la sûreté de jugement qu’on lui connaît l’impossibilité d’avoir un avis manichéen sur le double visage d’une péninsule que les observateurs mal informés ont vite fait d’affubler d’un masque noir au Nord, blanc au Sud, alors que la culture coréenne est une et que les malheurs de la guerre, qui l’ont divisée doublement, n’ont pu modifier en profondeur cette unité.

Alexis Anne-Braun, L’approximation des choses. Traversée de la Corée

Les articles français qui suivent, centrés sur le Sud, y observent les changements politiques notables induits par le réveil d’une opinion publique dont le scandaleux naufrage d’un ferry,  le 16 avril 2014, et la mort de 304 passagers (parmi lesquels 250 lycéens) ont secoué la passivité et, en révélant la corruption et la gabegie ambiantes, entraîné trois ans plus tard la destitution de la présidente Park Geun-hye (Benjamin Joinau) ; puis les conséquences de l’intrusion d’une modernité fracassante dans une culture restée longtemps en marge du capitalisme et de la consommation (Alain Delissen) ; enfin, l’étrangeté, qui demeure, d’une situation de ni guerre ni paix ayant instauré, en 1953, ce paradoxe d’une frontière artificielle mais pérenne à l’intérieur du même pays (Valérie Gelézeau), cependant que Patrick Maurus attire l’attention sur l’existence d’ « une troisième Corée », une partie du territoire chinois, à l’extrême nord-est de la péninsule, qui est peuplée essentiellement de Coréens et « bénéficie » d’un développement à la chinoise, c’est-à-dire exponentiel mais étroitement contrôlé .

Ce sont pourtant les contributions coréennes de la fin du numéro qui surprendront le plus le lecteur. Tandis qu’une remarquable mise au point de Liu Jie-Hyun (« Comment historiciser le monde en Asie orientale »), en s’appuyant en grande partie sur la réception au Japon de l’histoire « moderne » au sens occidental du terme, plaide pour un dépassement de l’Occident et une réinsertion des histoires propres de chacun des peuples de l’Extrême-Orient dans une histoire globale enfin mondialisée, Chang Kyung-sup livre une réflexion vraiment pénétrante sur le rôle prépondérant de la famille, des liens familiaux  qui libèrent et emprisonnent à la fois, dans tous les aspects, du plus intime au politique et à l’économique, de la spécificité coréenne, établissant du même coup, entre les deux Corées, des ressemblances bien plus fondamentales que le déséquilibre actuel, ce déséquilibre absurde né d’un conflit fratricide, qui semble les séparer.

Alexis Anne-Braun, L’approximation des choses. Traversée de la Corée

Quant à Kim Kyung-mi, il ne cache pas que cette spécificité s’accommode mal, comme au Japon, de l’intrusion de l’étranger dans le cercle de famille. Croire l’Extrême-Orient plus accueillant à l’autre que notre Occident en fait multiculturel depuis des siècles serait hasardeux, et ce n’est pas l’article un peu trop volontairement œcuménique du philosophe Lee Ki-Sang (« Le ménage sensibilité-spiritualité, fondement de l’identité culturelle coréenne ») qui dissipera l’impression qu’il existe une réelle incompatibilité, au mieux temporaire, entre notre propension occidentale au culte de l’individualité et certain sentiment coréen, et plus largement asiatique, de la prépondérance de la collectivité sur l’individu.

Le bouddhisme est-il la clé de la compréhension de l’unité coréenne ? L’article passionnant de Bernard Senécal, qui donne du bouddhisme coréen une image fortement éclatée et en retrace les polémiques incessantes,  ne semble pas aller dans ce sens.

Ce numéro de Critique ouvre sur un pays que nous connaissons (un peu) et aimons (beaucoup), un pays superbe et malheureux qu’il faut essayer de comprendre avant de l’encenser ou de le maudire, des perspectives autorisant quelque espoir, malgré les monstrueuses sottises proférées par l’inculte agité de la Maison Blanche. Il se lit avec délectation d’un bout à l’autre.

EN ATTENDANT NADEAU




jeudi 30 mars 2023

Balzac / Le secret



Honoré de Balzac
LE SECRET

"Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait." 

1834, Revue de Paris, Volume 12, Le Père Goriot by Honoré de Balzac, Seconde Partie




RIMBAUD
Littérature / Les fautes de français des grands écrivains
Maurice Mourier / Contre-enquête / Balzac et Zola
Éric Hazan / Quand Balzac invente Paris
Notre bon gros Balzac / Correspondance
Balzac / Le secret





mardi 28 mars 2023

Notre bon gros Balzac / Correspondance

 



Honoré de Balzac, Correspondance III (1842-1850)


Notre bon 

gros Balzac

par Maurice Mourier
23 janvier 2018

Ce volume ultime de la correspondance de Balzac, ogre épistolier comme il fut romancier monstre, pose un problème embarrassant au lecteur, qui ne peut que constater sa déception tout en étant incapable, par probité intellectuelle, de l’imputer entièrement aux auteurs aussi érudits que talentueux, Roger Pierrot – hélas ! disparu, il avait consacré sa vie de chercheur à retrouver, collationner, classer les lettres – et son successeur Hervé Yon.


Honoré de Balzac, Correspondance III (1842-1850). Édition établie, présentée et annotée par Roger Pierrot et Hervé Yon. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 367 p., 59 € jusqu’au 31 mars 2018, 65 € ensuite


Avant de m’expliquer là-dessus, une recension des mérites de ce travail universitaire impeccable s’impose. On y trouvera beaucoup d’inédits, surtout d’ordre informatif, qui concernent l’activité périphérique d’un homme prodigieusement occupé, qui traite quotidiennement des questions de gros sous (placer des articles, obtenir des comptes rendus, s’agiter avec frénésie pour faire jouer ses pièces – il rêve toujours de théâtre parce que ça rapporte plus que les livres –, cajoler les acteurs, et bien sûr négocier les contrats qui le lient, le ligotent plutôt, à ses éditeurs), et donne rendez-vous à ses amis au Rocher de Cancale, le restaurant à la mode situé à l’angle de la rue de Richelieu (Balzac a un gîte au 112, où il se cache à ses créanciers sous de faux noms) et des Grands Boulevards. Là, il s’empiffre de fruits de mer, comme un de ses personnages, « le comte de Montriveau […] un gros homme qui avait une incroyable passion pour les huîtres », ainsi que le rappelle Proust dans Contre Sainte-Beuve.

Et en même temps (extensible pour lui), « notre bon gros Balzac », selon la formule mi-attendrie mi-affligée de la fidèle George Sand, vaque à trente-six autres opérations saugrenues, volontiers clandestines (entrevues galantes), le plus souvent nécessaires à sa sauvegarde (régler une partie de ses énormes dettes, sans cesse renaissantes, qui lui coûtèrent l’abandon des Jardies, la propriété campagnarde quasiment inconstructible qu’il laissa finalement aux griffes du plus âpre de ses prêteurs).

Pour la matérielle triviale, il a la belle demeure biscornue du 19 rue Basse à Passy (aujourd’hui la Maison de Balzac, 47 rue Raynouard, commode par ses deux issues de fuite, entre des voies que sépare une dénivellation de plusieurs dizaines de mètres : il est passé par ici, il repassera par là…), sur laquelle règne Louise Breugniot, une quadragénaire solide et plantureuse, anoblie par Balzac en « Mme de Brugnol » (tout comme le propre père du romancier avait changé en Balzac puis de Balzac son patronyme auvergnat de Balssa…)

Honoré de Balzac, Correspondance III (1842-1850)

Mme de Brugnol, servante maîtresse, l’accompagne partout dans le monde. La famille de Balzac, peu austère – la dévotion n’est pas son fort, c’est là sa qualité principale : M. Balzac père, de trente ans plus âgé que sa femme, a multiplié les conquêtes, le baron Hulot de l’œuvre lui ressemble fort ; Mme Balzac mère, à la satisfaction générale, a eu un fils adultérin de M. de Margonne, châtelain de Saché en Touraine, fils chéri – aux dépens des enfants légitimes – qui deviendra une nullité remarquable, il y a une justice ; cette famille accommodante considère la dame de céans comme l’épouse de son maître. Mais Balzac doit cependant la dissimuler avec soin à l’autre, Mme Hanska, devenue veuve le 22 novembre 1841. Dès qu’il apprend la nouvelle, le 8 janvier 1842, Balzac n’a plus qu’une pensée : renouer un lien passablement distendu (les amants se sont perdus de vue depuis le 4 juin 1835 à Vienne, il y a quand même de cela sept longues années !), et désormais aboutir à ce qui, dans son esprit « chimérique », comme dira Flaubert dans Bouvard et Pécuchet, constituera l’apothéose qui lui est due : un mariage avec « l’Étrangère ».

Or, c’est là que le présent volume déçoit. Les éditeurs scrupuleux sont victimes de leur décision initiale, précisée en 2006, pages LVII-LVIII du premier tome de la correspondance dans la Pléiade : « Le poids démesuré des Lettres à Madame Hanska, leur caractère de journal intime et littéraire – qui aurait été rompu par l’intercalation de la correspondance générale polyphonique, dont le classement chronologique strict serait devenu impossible… » Bref, nous n’aurons pas dans la Pléiade ces lettres-là (elles ont, en 1990, fait l’objet d’une publication complète dont Roger Pierrot était le maître d’œuvre, aux éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.). « À cette exception près… », nous donnerons tout le reste. « Exception », le mot est joli, quelle exception, en effet !

« Polyphonie », le terme convient à peu près pour le premier opus (1809-1835), où Evelyne Hanska, alors épouse Hanski qui s’ennuie là-bas dans l’Ukraine polonaise sous le joug russe, n’apparaît que par une lettre signée « l’Étrangère » et postée à Odessa (28 février 1832, non retrouvée), suivie dès le 4 avril de la même année par une réponse de Balzac qui inaugure le roman d’amour par lettres connaissant un premier aboutissement lors de la rencontre de Neuchâtel le 25 septembre 1833.

Dans le deuxième volume (1836-1841), publié en 2011, l’absence de cette correspondance capitale est encore moins dommageable, bien que « l’amour de loin » perdure sur le plan rhétorique entre les deux amants de quelques jours. Là encore, l’emploi du mot « polyphonie » – souvent une cacophonie quand il s’agit des épreuves balzaciennes : labeur acharné alternant avec des entreprises désespérées de bâtisseur (les Jardies) ou des voyages farfelus ou carrément insensés (Italie, 1836, en compagnie d’une demoiselle Marbouty déguisée en homme ; Sardaigne en 1836 dans le but illusoire de faire fortune comme concessionnaire d’une exploitation de boues argentifères) – se trouve à peu près justifié.

Honoré de Balzac, Correspondance III (1842-1850)

Madame Hanska

Mais à partir de 1841 ? La vie de Balzac n’est plus dès lors une polyphonie, les péripéties accessoires (commerciales, ménagères) n’y jouant plus un rôle central dans une partition définitivement dominée par l’aventure « étrangère ». Aventure complexe, en grande partie double. D’un côté, il y a l’amour, qui se ravive chez Balzac d’un coup comme un feu mal éteint (mais la suggestion romanesque y est pour beaucoup, et un activisme autoréalisateur qui sait souffler sur les passions pour les faire flamber à nouveau). De l’autre, et c’est moins romantique mais plus vrai, seule l’immense fortune d’Evelyne – en réalité moins immense qu’escomptée, puisque en abandonnant pour épouser un Français sa nationalité « russe » (pratiquement imposée à la Pologne colonisée depuis le partage de 1815) la châtelaine jouissant de millions d’hectares de riches terres agricoles devra les restituer au tsar, son unique propriétaire – apporterait à l’écrivain vieillissant une sécurité financière à laquelle il aspirait de toute éternité.

Donc la correspondance essentielle, celle qui mobilise la moitié du temps dévolu à l’écriture – l’autre étant consacrée aux chefs-d’œuvre pathétiques de la fin, conclusion de Splendeurs et misères des courtisanes et surtout ces deux monuments inséparables, La cousine Bette et Le cousin Pons où Mme de Brugnol devient « la belle écaillère », « la Cibot » –, du moins quand Balzac est à Paris, car il vadrouille beaucoup et s’épuise ces ultimes années-là en compagnie d’« Eve », de sa fille et de son gendre, à travers l’Europe, c’est celle qu’au cours de nuits fébriles il rédige à l’intention de la promise.

Cette dernière ne cède que lentement. Il faut donc la circonvenir de protestations de fidélité, se débarrasser de Mme de Brugnol, trouver une issue vraisemblable à la ténébreuse affaire des lettres de Mme Hanska, volées (?) par la servante maîtresse comme moyen de chantage (?), finalement récupérées par Balzac et sacrifiées par lui (brûlées) sur ordre d’« Eve », acheter une maison, la meubler, aplanir mille tracas.

La polyphonie est toujours là, en musique de fond, mais éclipsée par le solo magnifique et troublant de ce piano nocturne, en premier plan sonore, dominant le concerto de toute la puissance de l’idée fixe, et infiniment séduisant de souplesse enjôleuse, de stratégies concertées, de menteries déconcertantes. Tout cela aboutira, enfin, au résultat désiré, à ce mariage supposé salvateur du 14 mars 1850 en l’église Sainte-Barbe de Berditcheff, mais l’issue, fatale comme la malheureuse épopée du Cousin Pons, aura lieu cinq mois à peine plus tard : Balzac mourra à Paris, dans la maison tombeau, d’« hypertrophie du cœur » (insuffisance cardiaque d’origine ancienne et probablement syphilitique, aggravée par un surmenage et une hygiène de vie suicidaires), ayant scarifié, comme il l’avait lui-même prophétisé dès La peau de chagrin, sa propre tragédie sur son propre cerveau fourbu.

Si vous enlevez Mme Hanska de la décennie tronquée 1841-1850, que reste-t-il ? Des rogatons ? Non, pas à ce point et on aura raison d’acheter tout de même ce livre pour ses beaux restes : le roman douloureux de la mère et du fils, nourri des peines inoubliées de l’enfance, et qui explique le fond sinistre de tant d’œuvres, un flot de notes remarquables, un répertoire des personnages indispensable.

Mais si, à côté de ce volume de la Pléiade, vous n’ouvrez pas le volume des Lettres à l’Étrangère signalé plus haut, en effectuant vous-même « l’intercalation » jugée à tort nuisible par les éditeurs mal avisés sur ce point, vous ne comprendrez rien à l’art de l’échange épistolaire mené en toute virtuosité de plume et débordements d’âme par un écrivain si génial et si désarmant en ses sincérités parallèles qu’on lui pardonne tout, comme le disait (encore) Proust, négligences et contes bleus compris.

EN ATTENDANT NADEAU



RIMBAUD
Littérature / Les fautes de français des grands écrivains
Maurice Mourier / Contre-enquête / Balzac et Zola
Éric Hazan / Quand Balzac invente Paris
Notre bon gros Balzac / Correspondance

samedi 25 mars 2023

Éric Hazan / Quand Balzac invente Paris

 


Éric Hazan, Balzac, Paris


Quand Balzac 

invente Paris

par Maurice Mourier
22 avril 2018

Il est rare qu’un excellent livre bénéficie d’une aussi excellente couverture. Le montage de deux daguerréotypes qu’a effectué Jérôme Saint-Loubert Bié pour le travail d’érudition empathique d’Éric Hazan sur le Paris de La Comédie humaine associe avec la plus grande intelligence le fameux portrait, dû à Louis-Auguste Bisson, qui montre le plus beau Balzac (chemise ouverte sur un poitrail de taureau, main étalée sur le cœur, regard fulgurant) au Paris brumeux de son siècle, auquel il se surimpose.


Éric Hazan, Balzac, Paris. La Fabrique, 209 p., 14 €

Jean-François Nebel, Les secrets du café mythique d’Honoré de Balzac. Historiae éditions, 177 p., 19,50 €


On pense alors immédiatement au gigantesque Fantômas, le héros d’Allain et Souvestre, qui, placardé sur les murs de la capitale pour la sortie du serial de Louis Feuillade en 1913, fit à juste titre délirer les surréalistes. Cette couverture en noir et blanc, épatante, du livre d’Éric Hazan, dit d’un seul coup presque l’essentiel : le Paris de Balzac n’est pas un des écrins où son génie visionnaire et sa puissance de création poétique ont trouvé à s’épanouir, c’est une ville fantasmatique née de lui seul, qu’il a entièrement créée grâce à la baguette magique de sa plume.

Encore faut-il être et se maintenir au niveau de cette entrée en scène mirobolante par le porche de la couverture. Éric Hazan y parvient aisément, non seulement parce qu’au fil des pages il déploie une connaissance exhaustive de l’œuvre formidable dont il éclaire les recoins, suit les rues, scrute les quartiers à la mode et ceux qui le sont moins, mais surtout parce qu’il propose au lecteur beaucoup plus que Balzac (l’écrivain, l’homme public, le semeur de créanciers, l’amoureux des dames, le marcheur, le gastronome), et que ses personnages (De Marsay au faubourg Saint-Germain, les commensaux de la pension Vauquer au Quartier latin, le cousin Pons sur les Grands Boulevards), tout, créateur et créatures patrouillant inlassablement à travers le dédale de la ville réelle qu’ils transforment en caverne d’Ali Baba ou en grotte d’Aladin.

Éric Hazan, Balzac, Paris

Éric Hazan © Hannah Assouline

En vérité, c’est une analyse pénétrante du monde littéraire parisien tout entier, où Balzac se meut comme un poisson dans l’eau, louvoyant entre les « libraires », qui sont les éditeurs de ce temps-là, les journaux où s’ébattent les loustics cultivés et cyniques de Splendeurs et misères des courtisanes, les restaurants, tel ce « Rocher de Cancale » que j’avais toujours cru sis carrefour Richelieu-Drouot (emplacement de l’actuel « Cardinal »), à cause du fait qu’en face Balzac avait chez son tailleur un de ses domiciles clandestins, et qui en réalité se trouvait rue Montorgueil, artère comme aujourd’hui dédiée à la bonne bouffe, le Rocher de Cancale abhorré des éditeurs de Balzac qui les y ruinait en commandant à leurs frais et à son usage un cent d’huîtres…

Mais ce diable de coureur des avenues et des venelles (lui qui ne travaille que la nuit fait chaque jour des kilomètres à pied) fréquente aussi les théâtres car il compte en vain faire fortune grâce à la scène. Et il rencontre une foule d’amis de tous milieux (sauf le milieu ouvrier, qu’il ignore), et nombre de belles dames, le plus souvent bien plus âgées que lui, lui ouvrent ici ou là leurs salons, leurs bras, parfois leur lit, d’un Paris l’autre.

Éric Hazan, Balzac, Paris

Ce Paris traversé, sillonné, habité en plus d’une de ses provinces – Éric Hazan appelle Balzac « un migrateur » –, est toutefois loin d’être exhaustif, comme le révèlent les cartes dessinées pour ce livre, celle des Halles où le pauvre et honnête homme qu’est le parfumeur César Birotteau s’agite afin de conjurer une faillite qu’il n’évitera pas ; celle de la Chaussée d’Antin jouxtant les Grands Boulevards (rue Saint-Lazare s’abrite le boudoir d’amour et de mort de l’extraordinaire Fille aux yeux d’or) ; celle du Quartier latin (Illusions perdues) ; celle du Marais où le romancier a longtemps vécu.

Des pans entiers de Paris sont hors Comédie humaine, la capitale balzacienne se réduisant à ses quartiers bourgeois, parfois passés de mode, comme le Marais de cette époque. Ce n’est pas un Paris de la réalité (la ville est encore populaire aux trois quarts), Balzac n’étant pas un auteur réaliste bien qu’il sache tout voir, mais un puissant plasmateur qui invente Paris, y installe ses rêves, sa frénétique poésie du désir et de la possession, mais aussi du drame et du désastre. Quelle introduction au fantastique balzacien que ce parcours d’une ville plus vivante, plus séduisante, plus terrifiante dans l’œuvre reine qui la magnifie que dans ce qui aurait pu n’être qu’un guide d’une cité historiquement datée !

Pour le plaisir de la découverte, on associera à ce beau texte l’amusant et instructif essai que Jean-François Nebel, président de l’Institut français de caféologie, a consacré à un aspect certes mineur de la fabrique balzacienne, mais néanmoins utile à connaître, essai élégamment préfacé par Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac, qui fait le point sur le rôle décisif du café dans la vie et dans l’œuvre du romancier. On y mesurera la phénoménale addiction de Balzac à ce que l’auteur, caféophile et non caféomane selon ses propres termes, appelle justement une drogue dure. Songez donc : de la savante étude proposée aux pages 49 à 65 du livre de Jean-François Nebel, il ressort que la consommation balzacienne était vraiment exceptionnelle – et tout à fait excessive – puisqu’il buvait entre 17 et 25 tasses de café par jour, ou plutôt par nuit, soit environ un paquet de 250 grammes de Bourbon, ou encore, si l’on examine la teneur en produit actif de ses mélanges personnels et la méthode d’infusion utilisée dans la cafetière en porcelaine de Limages « à la Du Belloy » offerte dès 1832 par sa meilleure amie (en tout bien tout honneur), la provinciale Zulma Carraud, correspondante d’élite de sa maturité, une quantité de caféine « cinq à dix fois supérieure au niveau maximal recommandé par les autorités de santé européennes » aujourd’hui.

Faut-il conclure que Balzac est mort de ce type d’excès, et non pas seulement de la syphilis précoce que soignait en toute discrétion professionnelle le bon docteur Nacquart, son ami, modèle de l’immortel Horace Bianchon ? Même les crabes du trentième siècle n’en sauront jamais rien, me semble-t-il.


EN ATTENDANT NADEAU