vendredi 2 mai 2014

Jane Campion / Douce et rebelde


Douce et rebelle

jane campion
DOUCE ET REBELLE

Le 25 avril 2014 | Mise à jour le 25 avril 2014
Première réalisatrice à présider le Festival, manifestera-t-elle au sein du jury le même anticonformisme que derrière les caméras ? On peut, en tout cas, compter sur elle pour secouer le public qui, déplore-t-elle, « se limite de plus en plus aux adolescents de 18 ans friands de superproductions ».
Madame la présidente du jury du prochain Festival de Cannes ne se laissera influencer par personne. Jane Campion n’en fait qu’à sa tête, prenant un malin plaisir à se trouver où l’on ne l’attend pas. Petite, déjà, elle scandalise sa famille en méprisant le théâtre, « trop artificiel » : ses parents, anciens élèves de Laurence Olivier au Old Vic de Londres, ont fondé les New Zeland Players, une des troupes théâtrales les plus respectées de Nouvelle-Zélande. Pas question d’être comédienne comme ils le souhaiteraient. A l’âge où d’autres filles ne rêvent que de monter sur les planches, elle s’inscrit à l’université Victoria de Wellington, sa ville natale, pour étudier l’anthropologie. Puis, son diplôme en poche, changement de cap : elle choisit de se consacrer à la peinture. Mais elle s’en lasse rapidement. « Mes toiles n’étaient pas très bonnes », affirme-t-elle.
Le souvenir d’un film vu à l’adolescence, « Belle de jour », de Buñuel, la hante. Cette fois, c’est décidé, elle sera cinéaste. Sitôt dit, sitôt fait. En 1980, à 26 ans, elle dirige un premier petit film, « Tissues », avec des moyens de fortune, et va parfaire son apprentissage dans une école de cinéma. A peine six ans plus tard, ses premiers courts-métrages professionnels sont présentés à Cannes où l’un, « Peel », obtient la Palme d’or. Dès 1989, elle est de retour sur la Croisette avec un long-métrage, « Sweetie ». D’emblée, elle a trouvé son ton et son style. Tous ses films seront des portraits de femmes qui lui ressemblent, douces et rebelles, en butte aux préjugés de leur milieu social et de leur époque. La consécration arrive en 1993, lorsque « La leçon de piano » reçoit la Palme d’or – la vraie, dont celle de « Peel » n’avait été, sept années plus tôt, qu’une sorte d’esquisse. L’actrice principale, Holly Hunter, décroche pour sa part le prix d’interprétation féminine.

UNE CARRIÈRE À CONTRE-COURANT


Deux bonheurs n’arrivant jamais seuls, Jane arbore pendant tout le Festival un ventre arrondi dont elle est encore plus fière que de ses trophées : mariée à son réalisateur de deuxième équipe, Colin Englert, elle attend un petit garçon. Las ! né le mois suivant, Jasper, son fils, ne vivra que douze jours. Aussi, en mars 1994, quand elle se rendra à Hollywood pour recevoir trois Oscars, toujours avec le même film, s’efforcera-t-elle de conjurer le mauvais sort en dissimulant sa nouvelle grossesse : « Six mois après la mort de Jasper, raconte-t-elle, je suis retombée enceinte. Je ne m’y attendais pas, j’étais très heureuse. » Alice, sa fille, naîtra le 15 août de la même année et deviendra ce qu’elle-même n’avait pas voulu être : comédienne. Désormais célèbre, Jane pourrait se laisser vivre au gré des succès. Il n’en est rien, elle ne peut s’empêcher de mener sa carrière à contre-courant. Le département cinéma de la BBC propose de lui produire un film ; elle préfère élaborer une série télé, prétendant qu’« on peut faire sur le petit écran des choses moins convenues qu’au cinéma ». Ainsi furent tournés les sept épisodes de « Top of the Lake », un triomphe, en 2013, dans le monde entier – y compris, en France, sur Arte.



jeudi 1 mai 2014

Gabriel García Márquez / L'amour est ma seule idéologie

Gabriel Garcia Marquez: "L’amour est ma seule idéologie"
Gabriel Garcia Marquez à son domicile de Carthagène, en Colombie, en 1998.

GABRIEL GARCIA MARQUEZ: "L’AMOUR EST MA SEULE IDÉOLOGIE"

Le 18 avril 2014 | Mise à jour le 18 avril 2014
En juillet 1994, notre jeune journaliste Olivier Royant, aujourd'hui directeur de la rédaction de Paris Match, s'était entretenu avec Gabriel Garcia Marquez dans sa maison de Carthagène, en Colombie. Voici l'intégralité de cet entretien, en guise d'hommage à la mémoire du grand écrivain, décédé jeudi à l'âge de 87 ans. Il venait de terminer son roman : « De l'amour et des autres démons ».
Paris Match. Que ressentez-vous quand, comme aujourd'hui, vous venez d'achever un livre ?
Gabriel Garcia Marquez. En général, une grande satisfaction. Mais pour ce "nouveau" roman -je ne dis jamais le "dernier" -, je ne sais pas pourquoi j'ai eu une trouille terrible, comme un acteur de théâtre. Je n'avais pas le courage de montrer le manuscrit à mes amis. La réponse du public m'a rassuré.
La véritable adoration d'une partie du public rend-elle votre tâche d'écrivain plus difficile ?
Le phénomène a commencé avec "Cent ans de solitude". C'était un poids très lourd. Tout le monde attendait une deuxième partie, qui n'est pas venue.
Vous connaissez le monde entier, mais, à 66 ans, quand il s'est agi de construire votre première vraie maison, c'est Carthagène et la côte caraïbe de vos grands-parents que vous avez choisis?
 Le climat y est parfait. C'est très écologique! Et je n'aime pas le froid. J'ai mis trente ans pour trouver l'emplacement de "la" maison idéale. Je la voulais dans l'enceinte de la vieille ville avec vue sur la mer. Je ne voulais rien avoir à conserver.
Vous allez désormais dormir au milieu de vos personnages?
La maison est construite sur l'ancien cimetière du couvent de Santa Clara, où se déroule toute l'intrigue de mon nouveau roman "De l'amour et des autres démons". J'ai grandi ici et, quand j'écris sur Carthagène, c'est comme si je grattais ma mémoire et mes souvenirs d'enfance pour voir ce que je peux trouver.

"LE JOURNALISME EST UN GENRE LITTÉRAIRE À PART ENTIÈRE"

C'est à Carthagène que vous avez débuté comme journaliste?
Oui, à 20 ans, en arrivant de Bogota, je me suis présenté au journal local, "El Universal". J'ai dit que j'avais déjà écrit quelques contes et que je voulais être journaliste. Un rédacteur en chef m'a fait asseoir derrière une machine pour rédiger une dépêche. Il a lu la première ligne. Il a tout barré. Et m'a fait recommencer. Il a encore presque tout corrigé, mais il l'a tout de même publiée. Au fil des jours, il barrait de moins en moins, jusqu'au jour où il ne barrait plus du tout. C'est ainsi que je suis devenu journaliste.
Pour vous, c'est toujours "le plus beau métier du monde"?
Je travaille en ce moment sur un livre qui portera ce titre. Les journalistes refusent de l'accepter, mais le journalisme est un genre littéraire à part entière, comme le théâtre, le roman ou la poésie.
L'écrivain vedette part-il parfois en reportage avec son crayon et son carnet à la main ?
Récemment, j’ai voulu réaliser un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps. Me rendre incognito dans un petit village dans lequel du pain empoisonné avait intoxiqué toute la population, pour écrire l'histoire de ces gens. Mais j'ai vite réalisé qu'au troisième jour toute la presse colombienne serait là et que ce serait moi le sujet du reportage !
Vos amis disent souvent que, pour vous, "écrire c'est comme respirer", un besoin vital.
C'est vrai, c'est la chose que je préfère au monde. Rien ne peut m'empêcher d'écrire. L'écriture occupe toutes mes pensées.
Combien de temps pouvez-vous passer sans écrire ?
Jamais plus d'un jour ! Je ne fais pas de pause entre deux livres. Dès que j'ai terminé, il faut que je m'y remette tout de suite, parce que j'ai les mains chaudes à ce moment-là. Si je les laisse refroidir, cela ne va pas du tout. Il me faut recommencer à apprendre à écrire.
Vous êtes un écrivain matinal ?
Oui, je me lève tous les matins à 5 heures et je lis pendant deux heures. Je le fais à ce moment-là, parce que, pendant le reste de la journée, je n'aurai plus le temps. Généralement, je corrige ce que j'ai écrit la veille. Je ne me relis jamais le soir même, car sinon je ne dors pas tranquille. Je continue à penser pendant mon sommeil.
Et après ces deux heures de lecture matinale?
Je fais une heure de tennis. Et, ensuite, je prends un petit déjeuner. Je commence à travailler à partir de 9 heures jusqu'à 2 heures de l'après-midi. J'ai conservé les horaires espagnols et mexicains. Je déjeune à 15 heures et, pour moi, la journée est terminée. Je ferme la boutique !
Vous oubliez de mentionner l'importance de la douche dans votre création artistique...
Ah oui, la douche ! [Rires !] C'est sous l'eau que me viennent mes idées le matin, l'endroit où je trouve l'inspiration. Pourtant, récemment, quand le "Washington Post" m'a demandé quelle était la durée maximale de mes douches, j'ai répondu "dix minutes", et le journaliste américain a paru déçu.
A 66 ans, vous n'avez jamais été aussi prolifique : un roman tous les trois ans, des Mémoires et des essais en préparation. Pourquoi ce jaillissement?
Parce que j'écris avec un ordinateur. Avant, il me fallait sept ans pour un livre. Je perdais un temps fou avec ma machine à écrire. Aujourd'hui, trois ans me suffisent.

"MÊME SI JE VIVAIS CENT ANS DE PLUS, CELA NE SERAIT PAS SUFFISANT"

L'âge n'est pour rien là-dedans?
Je ne sais pas. De toute façon, même si je vivais cent ans de plus, cela ne serait pas suffisant pour écrire tout ce que j'ai à écrire. C'est ce qui me fait le plus mal.
L'amour est le thème central de votre œuvre. Quelle place a-t-il dans votre vie?
C'est la chose la plus importante du monde, la chose la plus importante de la vie. Je l'ai souvent répété : l’amour est ma seule idéologie.
Comment envisagez-vous la vieillesse ?
C'est curieux, quand je lis mes livres précédents et qu'il est question d'un "vieux", très souvent il est plus jeune que moi aujourd'hui. Alors, maintenant, j'augmente  l'âge des "vieux" dans mes romans.
Il y a deux ans, comment avez-vous réagi quand les médecins vous ont annoncé qu'ils avaient détecté chez vous une tumeur cancéreuse ?
J'avais toujours pensé qu'en pareil cas j'aurais très peur et qu'il faudrait réserver la nouvelle à ma famille afin que je puisse continuer à vivre en toute innocence. Quand les médecins ont découvert cette petite lentille sur mon poumon et qu'ils m'ont assuré que cette chose n'allait pas grandir, j'ai voulu, au contraire, aussitôt tout savoir. J'ai pris la décision de subir l'opération, cela m'a beaucoup tranquillisé. Je maîtrisais ma vie.
Vous avez arrêté de travailler?
 Très peu de temps. Je venais de remettre mon manuscrit des "Douze contes vagabonds" à mon éditeur. Quinze jours après ma sortie de l'hôpital j’ai recommencé à écrire.
La maladie a-t-elle eu une influence sur votre vie et votre inspiration ?
Je suis plus pressé qu'avant. J'avais l'habitude de dire : "Je pourrai faire cela dans vingt ou trente ans." Je sais aujourd'hui que, même si je vivais cent ans de plus, je n'aurais pas le temps de faire tout ce que je veux faire. Mais j'essaie de me débarrasser de ce sentiment. Car, dans toute expression créative, la précipitation est vite perceptible. 
Sur le court de tennis, devant votre ordinateur ou face à vos étudiants, vous débordez d'énergie.
J'ai découvert récemment le travail d'équipe. En ce qui concerne mes projets cinématographiques, l'école de journalisme que j ' ai créée à Carthagène, l'école de cinéma où j'enseigne à Cuba, ainsi que le groupe de réflexion de douze personnes dont je fais partie, et qui a été chargé par le président de Colombie d'étudier une réforme du système éducatif, je suis parvenu à m'organiser sans avoir pour autant à rogner sur le temps précieux que je consacre à mes amis. C'est un signe de maturité.
On m'a dit aussi que vous étiez un père de famille comblé?
C'est exact. J'entretiens d'excellentes relations avec mes deux fils. Ils sont ce qu'ils ont voulu être, et ce que je voulais qu'ils soient.



mardi 29 avril 2014

Interview d'Almudena Grandes

Interview d'Almudena Grandes

Par Marc Gadmer, le 24 avril 2012
Révélée au public français par son roman « Le cœur glacé », Almudena Grandes revient sur un épisode volontairement oublié de la guerre d’Espagne : la prise du val d’Aran en Catalogne, en 1944, par une poignée de communistes auxquels s’adjoint Inès, un personnage de fiction, acquise à la cause républicaine. Un livre où il est question d'Histoire mais aussi d’amour, d’espoir, de vie… Magnifique.

Vous parlez beaucoup d’amour dans ce roman de guerre. L’histoire d’amour de Dolores Ibarruri, dite la Pasionaria, grande figure du parti communiste, dont vous rappelez qu’elle fut aussi une femme et une mère, n'est-elle pas la plus étonnante ?

Il y a trois narrateurs dans ce roman et trois histoires d’amour dont deux bien réelles. Celle de Monzon, secrétaire général du parti communiste, avec sa secrétaire, qui sera un temps l’éminence grise du parti, une histoire qui m'a  beaucoup émue ; et celle de Dolores Ibarruri. En Espagne, la Pasionaria est comme la Vierge Marie du prolétariat international. C’est une icône. Une femme forte, très intelligente, bonne, parée de toutes les vertus de la Vierge. Il fallait que je parle d'elle et je crois que son histoire d’amour renforce son image de sainte. Son fils mourra à Stalingrad, ce qui va la briser. Et il y a aussi l'histoire d'amour inventée, celle d’Inès, mon héroïne, avec Galan, l’officier qui sera en charge de la reconquête du val d’Aran.

Pourquoi avoir choisi cet épisode peu connu de la guerre d’Espagne, la reconquête du val d’Aran, pour cadre de votre roman ?

Lorsque j’ai pris connaissance de ce fait historique, qui est également très peu connu en Espagne, j’ai été surprise par l'importance que lui donnaient les protagonistes et surtout la façon dont on l’avait ensuite occulté en Espagne. Il fallait qu’on ignore tout de cet événement et l’on ne trouve que trois ou quatre livres sur ce sujet. Je me suis demandé pourquoi ? Cet épisode répondait à une certaine logique pour les Républicains. En 1939, Franco a gagné la guerre civile grâce à l’appui des Allemands et des Italiens. Puis, avec le débarquement allié en Normandie, les Républicains espagnols ont espéré la libération de leur pays. Pour eux, l’Espagne devait être le dernier pays à être libéré par les Alliés et la prise du val d’Aran n’était que le premier épisode de cette libération. J’ai trouvé l’histoire fascinante et très significative de l’histoire de mon pays. L’Espagne est un pays atypique ! On a toujours marché à contre-courant de l’Europe. Quelque fois on va vite, parfois très lentement. Jamais au même rythme que le reste de l’Europe.


Dans cette histoire, la place des femmes est prépondérante. Est-ce parce que durant la guerre d’Espagne, cadre de l’histoire, les Espagnoles ont fait preuve de beaucoup de courage et d’abnégation ?

Pour moi, la femme républicaine est comme un modèle de femme. Pas une femme parfaite mais une femme courageuse. Une femme seule parce que, souvent, le mari est mort au combat, en prison ou dans la clandestinité, et qui a élevé seule ses enfants dans la foi républicaine. Ces femmes prenaient beaucoup de risques, elles n’hésitaient pas à cacher chez elles des résistants. Or dans l’imagerie populaire, seuls les hommes ont lutté. Je trouve très important de raconter le point de vue de ces femmes qui ont disparu de l’histoire. Et aussi parce que ces femmes ont connu la pire période du franquisme. La République espagnole a donné aux femmes un statut juridique très progressiste que le franquisme a balayé. Je trouve très émouvant de penser que mes grands-mères ont eu une vie plus semblable à la mienne que ma mère.

Une certaine connaissance de l’histoire de la guerre d’Espagne et de ses suites en France facilite la lecture de ce roman. Pourquoi avoir choisi le point de vue des communistes ?

L’histoire du val d’Aran est une histoire décidée, montée, organisée par le parti communiste espagnol. Le PCE a été l’unique parti, côté républicain, a continué le combat après guerre, alors que les dirigeants socialistes avaient fui au Mexique ou en Argentine faute d’organisation puissante en Europe, comme les communistes, pour lutter contre le franquisme. Sous Franco, seul le parti communiste a organisé la résistance et maintenu la lutte pendant trente-sept ans. Mais cette opération du val d’Aran est aussi une lutte fratricide à l’intérieur du parti. Monzon, son secrétaire général après le départ de Dolores Ibarruri, était un homme exceptionnel, charismatique, qui avait beaucoup de talent mais peut-être trop ambitieux. C’est lui qui, en 1939, a réorganisé le parti en France dans le Sud-Ouest. La puissance du parti communiste dans l’après guerre en Espagne date de ce moment. Et Monzon a pensé que monter cette opération lui permettrait de garder le pouvoir sur le parti. Mais Staline en avait décidé autrement. L’Espagne ne l’intéressait pas. C’était trop loin. Il voulait faire main basse sur l’Europe de l’Est uniquement. Pour Dolores Ibarruri, c’est un moment terrible. Qui va-t-elle suivre ? Appuyer Monzon ou s’en remettre au parti ? C’est pour elle un choix cornélien. C’est pourquoi, cet épisode a été occulté des mémoires, car, en réalité, tout avait été programmé pour maintenir Franco au pouvoir.



Les communistes espagnols n'ont-ils pas joué aussi un rôle en France durant la guerre malgré le pacte de non-agression signé entre Staline et Hitler ?

Ils ont été les premiers à organiser des maquis et il y a une certaine logique à cela. Les Républicains espagnols avaient l'habitude de la lutte, de l’organisation des combats. Ils se sont retrouvés en France après trois années de guerre en Espagne. Ils ne pensaient pas alors que le futur serait celui que l’on a connu mais étaient persuadés que l’Espagne serait libérée avec la fin de la guerre et c’est pourquoi ils luttaient.
Pour plagier le titre du recueil de poésies de Neruda, « L’Espagne au cœur », on sent que la guerre d'Espagne vous tient à cœur ?
Oui, car mon cœur est espagnol. Il y a un autre poète que j’aime beaucoup, Jaime Gil de Biedma. Dans les années 50, il a écrit : « De toutes les histoires de l’Histoire,
 la plus triste est sans doute celle de l’Espagne,
 car elle se termine mal. Comme si l’homme, fatigué de combattre ses démons, sacrifiait enfin à leur compétence l’administration de sa pauvreté.» C’est cette pensée qui m’anime. C’est vrai qu’aujourd’hui on a une démocratie bien ancrée, forte… mais la démocratie espagnole a une faiblesse congénitale qui est l’histoire de la mémoire. C’est une démocratie sans mémoire. Après la mort de Franco, au moment de la transition, même s'il est  vrai que l’armée franquiste était encore forte, nous sommes passés à la démocratie en faisant table rase de la dictature. On n’en parlait plus, c’était déjà du passé. Basta ! Les dirigeants se sont comportés comme si la dictature n’avait jamais existé.


Aujourd'hui, les cicatrices de la guerre d'Espagne sont-elle toutes refermées ?
Tout part de cette période de transition, durant laquelle la classe politique de l’époque n’a pas voulu dénoncer la dictature. Pour asseoir cette démocratie, on n’a pas voulu faire le procès du passé. Et c’est très injuste pour toutes ces personnes qui ont lutté toute leur vie pour la liberté, pour que la démocratie existe. La vie que nous vivons aujourd’hui en Espagne est la vie pour laquelle les Républicains ont lutté. La démocratie espagnole actuelle est la victoire posthume de la république espagnole. Et la défaite du franquisme. Ça c’est la vérité de la rue. Mais au niveau du pouvoir, rien n’a été fait pour rendre hommage à ces combattants. C’est pourquoi j’ai écris ce roman.

Ce roman est le premier épisode d’une série annoncée de six romans. Seront-ils tous consacrés à la lutte antifranquiste ?

Je veux faire une série de six romans pour raconter les vingt-cinq premières années du franquisme, de 1939 à 1964, au cours desquelles le pays s’est refermé sur lui-même. Car, ensuite, les Espagnols ont commencé à partir à l’étranger pour travailler et les touristes à arriver et à ce moment-là, la pauvreté a commencé à diminuer. Je veux raconter des épisodes sur les pires heures du franquisme cependant pas seulement d’un point de vue de la guérilla. Ça sera des histoires très diverses, mais toujours du point de vue de la Résistance. Je me suis inspirée pour cela d’un auteur espagnol très important à mes yeux, Bénito Pérez-Galdos, un des plus grands romanciers du XIXe siècle. Il a écrit de nombreux romans, qu’il a appelé des épisodes nationaux, pour raconter les débuts du XIXe siècle en Espagne, la guerre d’indépendance, Napoléon… Ce sont toujours des romans de fiction mais qui s’inscrivent dans des périodes historiques réelles. J’ai adopté ce modèle pour mes romans, de façon à ce que le vrai protagoniste de l’Histoire cohabite avec mes personnages de fiction. On peut bien sûr les lire séparément, mais ils ont un esprit en commun et une évolution chronologique cohérente. Et certains personnages secondaires dans un livre pourront devenir mes acteurs principaux dans un autre.
Quels souvenirs personnels gardez-vous de cette période ?
Je suis née en 1960 et j’ai beaucoup de souvenirs du franquisme. C’était un pays très dur, très content de ce qu’il était. Par exemple, si on prend l’école, j’ai été éduquée pour vivre dans un modèle de pays qui n’a plus existé ensuite, un pays qui a disparu quand j’ai eu 15 ans. Et je me souviens surtout de la transition. Ça a été un moment formidable. La soif de vivre, la liberté retrouvée dans tous les domaines. La joie.
Quel message voulez-vous faire passer à travers ces romans ?
Le message que je veux faire passer est le suivant : la liberté, les droits que nous avons en ce moment, n’ont pas été faciles à obtenir. Des gens ont lutté pour nous donner cette opportunité. Dans ces instants de crise que nous connaissons aujourd’hui, il est bon de rappeler que les droits que nous ne défendons pas, se perdent. Et qu’il est nécessaire de lutter pour le futur. Car le chemin est tortueux. Nous autres Espagnols savons cela.



lundi 28 avril 2014

César Vallejo / Les herauts noirs


César Vallejo
LES HERAUTS NOIRS

Il y a, dans la vie, des coups si forts... Moi je ne sais!
Des coups comme de Dieu la haine; comme si avant eux
le ressac de tout ce qui fut souffert
se déposait dans l'âme... Moi je ne sais!

Ils sont peu nombreux; mais ils sont... Ils creusent d'obscurs sillons
sur le plus fier visage, sur le dos le plus fort.
Ils sont parfois les poulains de barbares attilas;
ou bien les hérauts noirs que la Mort nous envoie.

Ce sont les chutes profondes des Christs de l'âme,
d'une adorable foi que le Destin blasphème.
Ces coups sanglants sont les crépitations
d'un pain brûlant pour nous à la porte du four.

Et l'homme... Pauvre... Pauvre! Il tourne les yeux, comme
quand sur l'épaule un battement de main nous appelle;
il tourne des yeux fous, et tout ce qu'il vécut
se dépose, comme une flaque de remords, dans le Regard.

Il y a des coups dans la vie, si forts... Moi je ne sais!




dimanche 27 avril 2014

Palmarès des pires scènes de sexe de la littérature

Palmarès des pires scènes de sexe de la littérature



Éric Reinhardt est le seul Français à faire partie de la liste des auteurs nommés au Bad Sex Award. <i>© Rue des Archives/BCA</i>
La revue britannique The Literary Review a dévoilé une liste de huit livres - dont Le Système Victoria d'Éric Reinhardt -, parus cette année, qui se sont fait remarquer pour leurs descriptions sexuelles particulièrement crues ou risibles. Morceaux choisis.
Alors que les ébats sexuels lesbiens représentés dans La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche ont embarrassé bon nombre de spectateurs, The Literary Review a publié une sélection de dix romans pour lesquels le lecteur a pu également se sentir de trop. Pour ce vingt et unième Bad Sex Award, le magazine tentera de départager ces écrivains, non répertoriés dans la littérature pornographique ou érotique, qui se sont attelés à la description d'une scène torride de façon maladroite ou avec un manque de tact évident. Redondances, métaphores douteuses, narration de pratiques sexuelles déviantes, plusieurs choix faits par ces auteurs peuvent surprendre et rapidement virer au ridicule.

samedi 26 avril 2014

Trois astuces pour écrire une scène de sexe crédible



Trois astuces pour écrire 

une scène de sexe crédible

 Si vos personnages sont adultes et que vos livres sont destinés à un public adulte, il se pourrait bien que vous ayez un jour ou l’autre à écrire une scène de sexe. Et si vous voulez éviter de figurer dans le prochain palmarès de la pire escène de sexe en littérature, voici trois astuces à adopter:
Trouvez les bons mots
Quand vous écrivez une scène de sexe, il est malheureusement très facile de tomber dans le cliché, d’être trop vague ou ridicule sans le faire exprès. En tant qu’auteur, vous devez surmonter vos inhibitions et trouver la terminologie exacte pour contrôler l’ambiance et les personnages que vous créez. Pourquoi ne pas commencer par établir un lexique en listant tous les mots que vous connaissez et qui se réfèrent au sexe. Puis surlignez les mots avec lesquels vous vous sentez le plus à l’aise et qui correspondent le mieux au ton de votre histoire. Ensuite, lancez-vous un petit défi : écrivez un court texte en utilisant uniquement les mots que vous n’avez pas surlignés, ceux que vous trouvez trop vulgaires, trop cliniques ou trop obscènes. Vous serez sans aucun doute surpris par le résultat ! Apprivoiser un plus grand nombre de mots vous permettra d’éviter les clichés et la confusion. N’oubliez pas que votre lecteur attend de vous que votre texte soit clair et compréhensible.

vendredi 25 avril 2014

Gabriel García Márquez / Cent ans de solitude / Extraits


Gabriel García Márquez
CENT ANS DE SOLITUDE
Extraits

Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d'une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d'une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. 

Couverture de Cent ans de solitude

Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. 

Couverture de Cent ans de solitude

Vers cette époque également revinrent les gitans, derniers héritiers du savoir de Melquiades, et ils retrouvèrent le village si éteint, ses habitants si éloignés du reste du monde, qu'ils s'introduisirent de nouveau dans les maisons en trainant des barres de fers aimantées, comme si ç'avait été en vérité la dernière découverte des savants de Babylone, et se remirent à concentrer les rayons solaires à l'aide de leur loupe géante [...] 

Couverture de Cent ans de solitude

Fasciné par une réalité immédiate qui lui apparut dès lors plus fantastique que le vaste univers de sa propre imagination, il [José Arcadio Buendia] se désintéressa dès lors complètement du laboratoire d'alchimie [...] 

Couverture de Cent ans de solitude

Il n'y avait, dans le coeur d'un Buendia, nul mystère qu'elle ne pût pénétrer, dans la mesure où un siècle de cartes et d'expérience lui avait appris que l'histoire de la famille n'était qu'un engrenage d'inévitables répétitions, une roue tournante qui aurait continué à faire des tours jusqu'à l'éternité, n'eût été l'usure progressive et irrémédiable de son axe. 

Couverture de Cent ans de solitude

"C'est comme si le monde faisait des tours sur lui-même."

Couverture de Cent ans de solitude

Bien des années plus tard, sur son lit d'agonie, Aureliano le Second devait se rappeler cet après-midi pluvieux de juin où il fit irruption dans la chambre pour faire connaissance avec son premier fils. 

Couverture de Cent ans de solitude

"Je connais déjà tout ça par coeur, s'écriait Ursula. C'est comme si le temps tournait en rond et que nous étions revenus au tout début." 

Couverture de Cent ans de solitude

"... une vieillesse en éveil permet de mieux discerner les choses que toutes les investigations dans les cartes."

Couverture de Cent ans de solitude

Pourtant, dans l'impénétrable solitude de son arrière-vieillesse, elle bénéficia d'une telle clairvoyance pour examiner jusqu'aux plus insignifiantes péripéties de l'histoire de la famille, que, pour la première fois, elle put faire toute la lumière sur des vérités que ses occupations d'autrefois l'avaient empêchée de bien voir. [...] elle avait déjà effectué une récapitulation infinitésimale de ce qui avait été la vie de la maison depuis la fondation de Macondo, et avait complètement révisé l'opinion que, depuis toujours, elle s'était faite sur ses descendants. 

Couverture de Cent ans de solitude

L'atmosphère était si humide que les poissons auraient pu entrer par les portes et sortir par les fenêtres, naviguant dans les airs d'une pièce à l'autre.

Couverture de Cent ans de solitude


Un filet de sang passa sous la porte, traversa la salle commune, sortit dans la rue, prit le plus court chemin parmi les différents trottoirs, descendit des escaliers et remonta des parapets, longea la rue aux Turcs, prit un tournant à droite, puis un autre à gauche, tourna à angle droit devant la maison des Buendia, passa sous la porte close, traversa le salon en rasant les murs pour ne pas tacher les tapis, poursuivit sa route par l'autre salle, décrivit une large courbe pour éviter la table de la salle à manger, entra sous la véranda aux bégonias et passa sans être vu sous la chaise d'Amaranta qui donnait une leçon d'arithmétique à Aureliano José, s'introduisit dans la réserve à grains et déboucha dans la cuisine où Ursula s'apprêtait à casser trois douzaines d'œufs pour le pain.



- Ave Maria Très-Pure ! s'écria Ursula.


Couverture de Cent ans de solitude

"Jusqu'alors, il ne lui était jamais venu à l'idée que la littérature fut le meilleur subterfuge qu'on eût inventer pour se moquer des gens [...]."

Couverture de Cent ans de solitude

Le premier de la lignée est lié à un arbre et les fourmis sont en train de se repaître du dernier.

Couverture de Cent ans de solitude

Dans la longue histoire de la famille, la répétition persistante des prénoms lui avait permis de tirer des conclusions qui lui paraissaient décisives. Alors que les Aureliano étaient renfermés, mais perspicaces, les José Arcadio étaient impulsifs et entreprenants, mais marqués d'un signe tragique. 

Couverture de Cent ans de solitude

Le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude.

Couverture de Cent ans de solitude

[..] le plus à craindre, dans cette maladie de l'insomnie, ce n'était pas l'impossibilité de trouver le sommeil, car le corps ne ressentait aucune fatigue, mais son évolution inexorable jusqu'à cette manifestation plus critique : la perte de mémoire. Elle voulait dire par là qu'au fur et à mesure que le malade s'habituait à son état de veille, commençaient à s'effacer de son esprit les souvenirs d'enfance, puis le nom et la notion de chaque chose, et pour finir l'identité des gens, et même la conscience de sa propre existence, jusqu'à sombrer dans une espèce d'idiotie sans passé. 

Couverture de Cent ans de solitude

C'était l'histoire de la famille, rédigée par Melquiades jusque dans ses détails les plus quotidiens, avec cent ans d'anticipation. [...] Mais avant d'arriver au vers final, il avait déjà compris qu'il ne sortirait jamais de cette chambre, car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l'instant où Aureliano Babilonia achèverait de déchiffrer les parchemins, et que tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible, car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n'était pas donné sur terre de seconde chance. 

Couverture de Cent ans de solitude

"Aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n'était pas donné sur terre une seconde chance"


García Marquez est mort / «Ce qui importe, c’est la vie dont on se souvient»