mercredi 27 janvier 2016

Objetif Tournier, une vie de letters

Michel Tournier, chez lui, le 15 juin 2015. Photo Edouard Caupeil

OBJECTIF TOURNIER, UNE VIE DE LETTRES

Par Claire Devarrieux
3 juillet 2015 à 17:26

Michel Tournier n’avait pas donné de nouvelle depuis un moment, c’est un plaisir de le retrouver à travers des textes aussi personnels, naturels et pensés. Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller 1967-1998est un livre épatant, et totalement inattendu, où l’auteur du Roi des Aulnes s’exprime avec aménité sur tous les sujets qui viennent à l’esprit quand on s’adresse à quelqu’un de confiance. Ce sont des lettres, non pas rédigées, mais enregistrées, qui témoignent du don de parole de Tournier. Ce don est connu, il l’a mis en pratique dans les écoles du monde entier pour Vendredi ou la vie sauvage, version écrite à l’usage des enfants. Encore fallait-il pressentir que ces enregistrements pouvaient être donnés à lire. On le doit à Arlette Bouloumié, universitaire chargée par l’écrivain de veiller sur ses archives. Elle est immergée dans son univers depuis les années 80, a créé un fonds Tournier à Angers en 1996, a composé pour lui en 2010 Voyages et paysages dans la collection «Voyager avec…» (Vuitton-la Quinzaine littéraire), et c’est elle, avec deux autres chercheurs, qui prépare la Pléiade des Œuvres romanesques à paraître en 2016.

L’interlocuteur, Hellmut Waller, est un procureur général, chargé notamment de requérir contre les crimes nazis. Ils se sont connus à Tübingen, entre 1946 et 1950, parenthèse enchantée où Michel Tournier étudie la philosophie allemande («mes meilleures années de jeunesse»),et Waller le droit. L’intérêt de Tournier pour l’Allemagne est à l’origine d’un malentendu. La germanophilie est chez lui une affaire de famille. Ses parents, tous deux germanistes, se sont rencontrés à la Sorbonne. Dès le début des années 30, Mme Tournier mère emmène sa progéniture à Fribourg (le jeune Michel est né le 19 décembre 1924). A l’exception de la période de la guerre (pendant laquelle M. Tournier père, très tôt lucide sur le régime nazi, refuse de parler allemand), et jusqu’à ce qu’elle ait l’âge de son fils aujourd’hui, 90 ans, la mère de Michel Tournier se rendra chaque année à Fribourg.
Quand l’écrivain conçoit l’allégorie de l’ogre pour le Roi des Aulnes (prix Goncourt 1970), et nourrit son roman, grâce entre autres à Waller, de recherches sur la Prusse, sur le IIIe Reich, sur les prytanées militaires SS, c’est en partie par amour pour l’Allemagne. Il n’est pas suspect de sympathie pour le régime hitlérien, représenté en amateur de chair fraîche. Ce qui est troublant, dans ce livre, c’est le thème de «l’extase phorique», qui s’empare du héros quand il porte des petits garçons. Tiffauges est un ogre dont la pulsion dévoreuse va s’inverser en vocation nourricière.
La polémique autour du Roi des Aulnes a été nourrie par l’Autrichien Jean Améry, l’auteur des Naufragés, qui y voyait «une apologie du nazisme», rappelle Michel Tournier, avec indignation, dans une lettre de 1985 à l’ami Hellmut. Puis l’historien Saül Friedländer a pris le relais :«Il a la malhonnêteté, dans un de ses derniers livres, de mettre sur le même plan les mémoires d’Albert Speer et le Roi des Aulnes […]».Tournier n’ira pas à Hambourg, où on prétend le faire débattre avec Friedländer, il ne prise pas ce genre de «cirque».
En 1997, alors que le roman Eléazar est mal accueilli par la critique, Michel Tournier explique, fataliste, qu’il lui faut chaque fois traiter «un grand sujet» et que ce sujet plaît, ou pas. «C’est ainsi par exemple que le Roi des Aulnes a été refusé par l’éditeur italien que représentait Italo Calvino à Paris, à cause justement d’une espèce d’horreur viscérale à l’égard du sujet traité. » En 1991, c’est à la critique allemande que déplaîtle Médianoche amoureux : «Et je commence à m’apercevoir que je suis aussi détesté des journalistes allemands que je le suis des journalistes français, ce qui est peut-être bon signe.»
Entre Michel Tournier et une grande partie de la presse française, il y a en effet, dans les années 80, une antipathie certaine, née de prises de position qui ne passent pas. Est-ce un esprit de contradiction trop prononcé ? Une volonté forcenée d’aller contre l’air du temps ? Entre l’article «Pour en finir avec la famine et l’avortement» dans le Nouvel Observateur en 1996, et «les avorteurs sont les fils des monstres d’Auschwitz», propos tenus dans Newsweek en 1989, ce ne sont pas seulement les féministes qui sont ulcérées. Il est possible que l’académie des Nobel ait jugé irrecevable ce candidat potentiel, et légitime, à une époque où l’expression «politiquement incorrect» n’existait pas, mais l’incorrection, certainement.

Tournant crucial

Ce n’est pas le Tournier provocateur ou scandaleux qui s’exprime dans les Lettres parlées. Bien au contraire. On voit un homme qui, au début de sa carrière, ne sait pas si ce qu’il écrit est nul ou génial. Qui ne vient que tardivement à la publication, qui travaille énormément, à la manière de Zola, avec force enquêtes et documentation, qui voudrait voyager de novembre à avril et ne supporte pas d’abandonner son jardin. C’est en 1957 que Michel Tournier achète le presbytère de Choisel (Yvelines). Il s’y installe en 1962, un demi-siècle plus tard il n’en bouge plus.
L’année 1962 est celle où il renoue avec Hellmut Waller, perdu de vue depuis 1950. L’ami allemand devient le traducteur de Michel Tournier après que celui-ci est déçu de la traduction Freitag oder die andere Inselen 1968. L’année précédente, dans la lettre de décembre qui ouvre le recueil, il est à un tournant crucial de son existence. Le voici définitivement écrivain. Il est obligé de reprendre pour un temps le chemin de son bureau aux éditions Plon - il a besoin d’argent - mais le prix de l’Académie française attribué à son premier roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique, le propulse dans la sphère où il souhaite évoluer, celle des auteurs qui comptent, et qui sont lus. «Ce n’est pas un prix tellement important. Mais il se trouve que je vis dans un milieu, professionnellement, où ce genre d’événement a un retentissement maximum.»
En 1976, Michel Tournier, qui est déjà à l’Académie Goncourt et au comité des lettres prince de Monaco, entre au comité de lecture de Gallimard, où il a, par ailleurs, bien négocié ses droits d’auteur. Il raconte tout cela à Hellmut Waller. Il lui parle de ses frères, de ses neveux et nièces, et puis de sa «famille adoptive». En 1969, un enfant de 10 ans, son filleul Laurent, s’installe chez lui. «Il y a trois semaines en effet, la famille a éclaté et on a distribué les enfants un peu partout parce que la mère mettait au monde son huitième enfant. […] Et alors moi, j’ai hérité de Laurent.» Laurent se mariera, aura des enfants, et Michel Tournier emmènera tout le monde en Bretagne. A Hellmut Waller, il raconte aussi sa passion pour la photo, le succès des Rencontres de la photographie à Arles qu’il a créées avec Lucien Clergue, son voyage en Egypte avec Edouard Boubat. Et sa découverte du Sahara. Et sa curiosité pour le mannequin Veruschka. Il se souvient de sa formation d’ethnologue («les Noubas, champions du tatouage»), use parfois du vocabulaire de la psychanalyse («l’ogre est un personnage anal»). Ces lettres sont passionnantes. A commencer, naturellement, par l’éclairage qu’elles donnent de la gestation perpétuelle.

Quatre ans de labeur

Prenons par exemple le Vent Paraclet, l’essai autobiographique, paru en 1977, où Michel Tournier visite un peu sa vie et raconte surtout ce qu’il a voulu mettre dans ses romans. A l’origine, c’était le titre d’un récit d’anticipation inspiré par un mystique italien, Joachim de Flore, pour lequel il prévoyait quatre ans de labeur. Puis c’est devenu le titre provisoire des Météores, «parce que je voulais faire de ce livre une sorte de resacralisation des phénomènes météorologiques». En décembre 1976, Michel Tournier termine un manuscrit intitulé Mue.Il est content du titre, mais, au moment d’envoyer le texte chez l’imprimeur, il en change. «Mue de Michel Tournier» est parfait quand on le lit, mais imprononçable, si on pense à la radio ou à la librairie. «Et puis, chez Gallimard, on m’a fait observer qu’il n’y a pas de bon titre sans la lettre "r".»

LIBERATION





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