Le directeur du Lieu unique, Patrick Gyger, ex-directeur de la Maison d’Ailleurs, le musée suisse de la science-fiction, l’a bien connu : «La place de Giger est intéressante car il n’a jamais intéressé personne justement», avance-t-il. Créateur en 1979 du monstre contemporain le plus célèbre, la bête vorace et hideuse d’Alien, le film de Ridley Scott, Giger obtient l’oscar des effets spéciaux. Le succès de sa créature le met sur orbite et l’emprisonne paradoxalement. S’ensuivent aussi des démêlés avec la justice pour faire valoir ses droits lorsque son nom n’apparaît pas au générique…
Victime d’un succès planétaire, déclinant son univers (livres, bagues, pendentifs, figurines…), pop star protégée par des gardes du corps, Giger a aussi été rejeté par les institutions. Cantonné aux marges de la pop culture, considéré comme obscène, adulé sur la scène du tatouage, il a été copié partout mais reconnu nulle part. Comme dévoré par le monstre qu’il avait enfanté.
Mon œuvre est «un festin pour la psychiatrie», répétait-il souvent. Et dès le début de l’expo, le visiteur est convié à un banquet gothique avec d’effrayants meubles de salon noir brillant. Table et fauteuils, composés de vertèbres, coiffés de crânes ou de sacrum, ont été pensés comme décor pour la famille Harkonnen de Dune, le film d’Alejandro Jodorowsky qui n’a jamais vu le jour. Lorsque David Lynch reprend le projet, dans les années 80, il ne veut pas de Giger, trop identifié. Ce mobilier témoigne pourtant du talent de Giger, formé au design industriel, pour les silhouettes mi-squelettiques, mi-machines. Juste à côté de ce dantesque salon, repose Biomechanoid (1969), une sculpture de la bête qui a inspiréAlien. Vue du dessus, la tête de cette chimère extra-terrestre ressemble à un très long phallus dont les yeux épousent les courbes d’un gland, soulignant une lecture érotique du film. Les matières lisses et reptiliennes sont cinglantes et aseptisées. Adepte du pistolet à peinture, Giger pulvérisait la couleur sur ses toiles, inventant une esthétique du sang-froid.


SoupirauxDans une scénographie en forme de pentagone, le visiteur avance sous une lumière tamisée où s’enchaînent dessins, tableaux et sculptures. Les habiles encres sur papier du début, dont Guillotine (1962), la série d’énigmatiques soupiraux («Passage») et les paysages de chairs tuméfiées («Landschaft») déploient des registres variés. Ailleurs, cyborgs, bébés recroquevillés, carcasses éventrées et mutantes sophistiquées peuplent l’univers du maître de l’aérographe jusqu’à la nausée. Anarchiste, antifasciste et issu d’une famille bourgeoise, Giger s’est aussi offert les salles d’un château dans le village médiéval de Gruyères pour créer un musée à sa mémoire. Là gît la face noire et fin de siècle d’une psyché suisse à la façade idyllique.