dimanche 19 octobre 2014

Patrick Modiano / Le paradis perdu de l'enfance

Patrick Modiano
 Patrick Modiano
Le paradis perdu de l'enfance

"Rétrospectivement, il me semble que des épisodes de mon enfance ont ressemblé à un roman policier."
Patrick Modiano 

patrick Modiano est un des écrivains les plus importants de la génération née juste après la Seconde Guerre mondiale, dont son œuvre – qui rencontre un public nombreux et fidèle – est directement issue. Ses romans plongent dans l'atmosphère équivoque et indécise des périodes où les êtres et les choses sont profondément troublés. Son style, d'une grande clarté, vise à l'épure et atteint parfois à cette « écriture blanche » caractéristique de la littérature de la seconde moitié du XXe siècle, marquée par la tension entre la mémoire et l'oubli, le silence et la nécessité de la parole pour rendre compte d'une réalité que l'Histoire a rendue confuse.

1.  Le paradis perdu de l'enfance

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr, par exemple, d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant, j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée ». Patrick Modiano décrit ainsi – dans Livret de famille – l'obsession qu'il tente de résoudre par l'écriture depuis son premier roman, La Place de l'Étoile, publié en 1968, à l'âge de vingt-trois ans. Ce livre est apparu comme une sorte de météore : il allait à l'encontre de l'histoire officielle qui tendait à faire de tous les Français des héros de la dernière guerre. Patrick Modiano, lui, parlait – sous la forme du constat ironique – de juifs collaborateurs, d'écrivains antisémites, de marché noir et d'amours ambiguës, de ce que la France voulait recouvrir du voile de l'oubli. Même Raymond Queneau, l'ami de sa famille, jugeait scandaleux ce livre qu'il avait néanmoins porté au comité de lecture chez Gallimard et qui obtint le prix Roger Nimier.

La part autobiographique est immédiatement perceptible dans l'œuvre de Patrick Modiano, fils d'une actrice d'origine flamande, Luisa Colpeyn, et d'Albert Modiano, juif d'Alexandrie vivant dans le milieu des producteurs de cinéma originaires d'Europe centrale. Pendant la guerre, le père survécut grâce à une double identité, à son refus de porter l'étoile jaune et à des relations troubles, sans doute liées à la bande de la rue Lauriston : en 1942, il fut libéré après une rafle qui aurait dû le conduire à Drancy et aux camps de concentration.

Patrick Modiano avoue être poursuivi par de multiples culpabilités : celle d'être né juif en 1945, celle d'avoir survécu à son frère. Pendant longtemps, il a mentionné une date de naissance erronée au dos de ses livres : ce n'est pas lui qui est né en 1947, mais son frère Rudy, mort dix ans plus tard d'une leucémie. Patrick Modiano s'est brouillé, à l'âge de dix-sept ans, avec son père, et ses livres ne cessent d'interroger sa mémoire. Dans les Boulevards de ceinture, le narrateur part en quête de ce père à la fois trafiquant de marché noir et juif traqué : les romans de Modiano mettent en évidence la complexité d'une période où le passage du monde de la Gestapo à celui des résistants – comme dans La Ronde de nuit – était plus fréquent qu'on ne voulait le croire, et parfois davantage lié au hasard qu'à la conviction : ainsi de Lucien Lacombe, l'antihéros du film tourné par Louis Malle à partir du scénario de Patrick Modiano.

Les romans de Modiano sont hantés par l'absence, l'effacement, mais aussi par « le thème de la survie des personnes disparues – développé par le narrateur de Vestiaire de l'enfance –, l'espoir de retrouver un jour ceux qu'on a perdus dans le passé » et de revenir à l'enfance trop vite effacée : dans Remise de peine, le narrateur, « Patoche », vit avec son frère, loin de leurs parents partis en Afrique ou dans des tournées théâtrales lointaines, dans une maison de la banlieue parisienne, au milieu de femmes du monde du spectacle et d'hommes un peu évanescents et aux activités mystérieuses, sur fond de souvenirs liés à l'Occupation. Le jeu de miroirs est continuel entre réalité et fiction, entre les différents moments d'un passé qui vient, par bribes, à la lumière.

2.  Au bord de la disparition

« Les meilleurs repères, ce sont les guerres », affirme Patrick Modiano, et lorsque ses romans n'évoquent pas les années 1940, ils sont volontiers situés pendant la guerre d'Algérie, période aussi glauque, incohérente et floue que l'adolescence de l'auteur. Il a alors côtoyé des gens plus âgés avec l'impression de vivre en fraude, comme un clandestin, éternel étudiant à la silhouette fragile, presque transparente, porté vers les milieux troubles et les logements provisoires à l'hôtel, les amours furtives avec des femmes toujours sur le départ, comme la jeune héroïne de Du plus loin de l'oubli, qui disparaît à deux reprises de la vie du narrateur, dans la fuite des identités et la résurgence des faits divers. Le suicide de deux jeunes époux en 1933 est le point de départ de Fleurs de ruine, où un dénommé Pacheco laisse au narrateur une valise contenant la preuve d'une autre identité pour lui « donner une leçon en [lui] montrant que la réalité était plus fuyante qu'[il] ne le [pensait] ».

Même les lieux sont menacés de disparition : la vision qu'a Modiano de Paris est plus imprégnée du Balzac lu depuis l'adolescence que de la réalité contemporaine de la rive gauche – où il vit, mais qu'il considère comme la province de Paris – ou de la rive droite, où son père avait un bureau près des Champs-Élysées, et où lui-même a habité avant la construction du périphérique, près des portes de la capitale, « quand la ville peu à peu desserrait son étreinte pour se perdre dans les terrains vagues ».

Lorsqu'il tente, avec son ami, l'illustrateur Pierre Le Tan, de fixer, dans Memory Lane et Poupée blonde, des façades de boutiques, des intérieurs de bars, des appartements dans les beaux quartiers, tous deux s'aperçoivent que les endroits qu'ils ont choisis disparaissent entre le moment où ils les découvrent pour les décrire et les dessiner et l'achèvement du livre.

Tout se dérobe, même la mémoire : le narrateur de Rue des boutiques obscures (prix Goncourt 1978) est un détective privé amnésique qui recherche son propre passé en enquêtant sur la personnalité et la vie de différents inconnus qu'il aurait « pu être », dont l'histoire pourrait lui permettre de reconstituer la sienne. Cet enquêteur – comme l'écrivain de romans policiers Ambrose Guise, narrateur de Quartier perdu – est une autre figure de l'auteur qui n'hésite pas, en 1976, à soumettre Emmanuel Berl à un Interrogatoire très serré sur la période de 1900 à 1945 dont il a été un acteur fascinant.

Pour rendre une matière floue et indécise, Patrick Modiano emploie un langage d'une fausse simplicité, d'une grande concision, à la limite de ces rapports de police qu'il affectionne. Dans cet univers de fantômes où l'inconsistance est la règle, les signes d'écriture tracés par l'auteur sur la page semblent les seuls repères solides. Mais ces traces également échappent. Leur apparente neutralité cache d'autres chausse-trappes : les noms de personnages, leur nationalité, se révèlent d'emprunt et les noms de lieux s'effacent derrière des énumérations – comme celle des garages du XVIIe arrondissement dans Remise de peine – qui deviennent des manières de litanie ou de comptines, accentuant la lenteur du rythme incantatoire de la narration et abandonnant tout pouvoir d'information. Villa triste, le quatrième roman, qui marque le glissement du style vers une fausse précision à la limite de la dilution, est situé dans une sorte de « non-lieu », une ville au bord du lac Léman qui reste anonyme, dans un hôtel coupé de la réalité, où se vit une histoire d'amour vouée à l'inachèvement, malgré les listes de numéros de téléphones recopiées dans de vieux Bottin ou les articles venus de journaux spécialisés dans les faits divers.

3.  Dora Bruder : le récit d'un processus de création

C'est sur un avis de recherche, paru dans Paris-Soir le 31 décembre 1941, que Patrick Modiano ouvre Dora Bruder, livre qu'il ne considère pas comme un roman mais comme le récit où se dévoile sa « méthode ». Cette coupure de journal décrit une jeune fille disparue, apparemment en fugue, alors qu'elle était juive, doublement soumise au couvre-feu ou aux mesures qui, à cette époque, fermaient parfois tout un quartier. Conduite après une rafle, en 1942, à la prison des Tourelles, puis à Drancy et à Auschwitz, Dora Bruder n'a pas échappé au destin qui aurait dû emporter Albert Modiano et qui aurait condamné Patrick à ne pas naître.

La jeune fille a fait, au même âge que l'écrivain, une fugue aux conséquences et à la durée bien différentes : lorsqu'en janvier 1960 celui-ci a tranché, pendant quelques heures, les liens qui le rattachaient à ses maîtres, ses camarades, ses parents, il a éprouvé le même « sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d'apesanteur » que Dora Bruder, sorte d'extase permettant d'oublier les dangers, mais pouvant apparaître comme « un appel au secours et quelquefois une forme de suicide ».

Ces parallèles et ces différences ont poursuivi l'auteur, et un premier livre, Voyage de noces, n'a pas suffi à anéantir sa fascination pour Dora Bruder. Partant des lieux où la jeune fille a vécu, il a mené une enquête très serrée – citant des rapports, des lettres, des témoignages – pour retrouver ses traces et celles de sa famille, mais il s'est arrêté au moment où il aurait dévoilé « le trop » et détruit le mystère, l'impression d'un destin qu'on a voulu effacer, la légèreté d'une empreinte préservant l'essentiel : « les blancs, les silences et les points d'orgue ».
 

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