vendredi 26 juillet 2024

Pascal Quignard / Les heures heureuses / Les grands espaces d’un solitaire

 




Pascal Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait
Pascal Quignard © Jean-Luc Bertini


Les grands espaces 

d’un solitaire 

par Marie Étienne
23 août 2023


Depuis la parution de son premier livre en 1969, L’être du balbutiement, Pascal Quignard impressionne par le nombre de ses publications comme par leur étourdissante diversité, et fournit matière à d’incessants commentaires. Alors, sous quel angle analyser ce douzième volume du Dernier Royaume ?

Pascal Quignard | Les heures heureuses. Albin Michel, 235 p., 19,90 €


Illustration de Pascal Quignard pour Les heures heureuses
« Cadran solaire » © CC BY 2.0/Ellen Munro/Flicrk

Après deux brefs chapitres qui proposent deux récits sur l’importance de l’heure, Pascal Quignard nous résume son projet : « Dans ce livre où je veux quitter la lettre, il me faut recueillir ces ultimes vestiges : les chiffres et les dates. Les heures qui les assemblent. » 

Lisant ce passage, la langue fourche, l’œil se fourvoie et on lit sans pouvoir l’éviter : « dans ce livre où je veux quitter la terre ». Le sous-texte nous fournit le motif véritable et nous renseigne sur le titre : les heures heureuses sont à comprendre autrement qu’on ne croit, autrement qu’en heures bonnes ou mauvaises. Elles ont à voir avec la fin, avec la mort, de même que les dates : « Qu’est-ce qu’une tombe ? Un corps sous une pierre. Qu’est-ce qui est inscrit sur cette pierre ? Un nom, une date. »

Dès lors, on est saisi par le mélange, par son vertige, non seulement du temps, des paysages, mais aussi des séquences narratives, des personnages, de la biographie. 

Au chapitre IV, dédié aux livres d’heures des anciens manuscrits, succède l’évocation d’Ischia, de sa plage, de la mer où se baigne l’amie E., déjà malade, bientôt perdue, que les pages du livre tentent de ranimer, qu’elles raniment, en effet, le temps de l’évocation des « heures heureuses, infiniment heureuses » vécues par elle, pour elle et en sa compagnie. 

L’auteur essaie de définir en quoi ces heures étaient heureuses. De définir l’amour, c’est-à-dire la passion, qui pour lui est contraire au désir, et de ce fait demeure chaste, car le désir est le désastre, il apaise la tension, alors que la passion ne procure que suspens, et ne reconduit rien : les heures heureuses ne sont qu’uniques : « Une fois chaque chose, seulement une fois », avait déjà écrit Rilke dans la Neuvième Élégie.

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On est saisi par le mélange, par son vertige, non seulement du temps, des paysages, mais aussi des séquences narratives, des personnages, de la biographie.

Mélange et donc fragmentation, juxtaposition d’éléments de pensées, de récits, d’aphorismes, de rêves, de journal intime… comme dans un monde explosé dont il ne resterait que des éclats, que le langage recueille, que le langage écrit arrache à la disparition. « Un livre doit être un morceau de langage déchiré » (entretien paru dans Lire en 2002). Et que l’auteur dispose dans le hasard et le désordre de la pensée associative : « En 1640, la France occupait la Savoie. C’est pourquoi j’écrivis L’amour conjugal »… « Espérer que soit lu en 1640 ce qu’on écrit en 1979, c’était inverser, non pas la direction du temps, car il n’a pas de direction, mais la coutume de cette orientation. » 

Multiplicité des sujets et des genres abordés, sensibilité au Grand Tout qui nous loge, tentation d’une unité cosmique, retrouvée, primordiale, des idées qu’on retrouve chez d’autres écrivains, comme Jean-Christophe Bailly, dans la psychanalyse et dans la poésie.

Raison et imagination, loin de se contredire, s’épaulent. À en croire Bachelard, la science fait bon ménage avec les arts et en particulier avec la poésie et la littérature. Newton, nous dit-on, aurait trouvé la loi de la gravitation tout à fait par hasard, en regardant tomber une pomme.  

Depuis quelques années, astrophysiciens et mathématiciens s’intéressent, après Albert Einstein, à ce qu’on nomme la théorie des cordes, laquelle fait entrevoir la possibilité d’une unification de l’infinie fragmentation, en offrant le moyen de décrire l’univers avec une équation, accomplissant ainsi le rêve entretenu par les humains depuis qu’on sait qu’ils pensent, et par les religions depuis qu’elles imaginent que le couple premier fut expulsé du Paradis. 

Notre univers, qu’on croit unique, serait en vérité, d’après certains cosmologistes et la théorie des supercordes issue de la précédente, un univers gigogne, constitué d’un nombre infini de mondes-bulles, chacun ayant ses propres lois. Ce qui aurait pour conséquence de nous faire exister dans un cosmos où tous les mondes seraient possibles !

« Derrière tout nid il y a une coquille brisée », écrit Pascal Quignard en son chapitre VIII, « Déménagement ». Avec lui nous sortons de notre abri ouaté, quand nous en possédons un, nous ouvrons grands les yeux sur ce qui l’a ourdi, la fracture, l’effondrement, et le deuil, et nous nous embarquons sur l’horloge du temps – « Même dans la fin, il n’y a que du départ » –, en quête de son surgissement, son premier temps ou son printemps. L’imprévisible. Les ruines jaillissantes. Car « à n’importe quel moment du temps, une œuvre rencontre son audition soudaine ». Ce sont les maisons perdues, les passions désordonnées dans l’amour, qui engendrent les livres. « L’irracontable ne peut revenir que si on invente un écrin où on l’insère. »

Une conception du temps non linéaire, a-chronologique, qui ne commencerait pas par un début, qui ne se dirigerait pas vers une fin, mais qui au contraire se déploierait et se parcourrait comme un paysage, infiniment, un temps « ouvert », non programmé, bouché, « Si le temps est la référence au sein des référents, il n’est jamais le contemporain de rien. La pulsion est inorientée » ; une conception du monde « où la lumière et la chaleur mettent d’invraisemblables minutes pour quitter le soleil et venir jusqu’à nous » ; une conception de la paléontologie où, « par le biais des volcans […], la terre sans cesse se réavale » ; une conception de l’amour qui contredit nos habitudes : « L’annonce d’une maladie mortelle qui nous frappe délimite soudain l’ombre du paradis »… Tout cela fait de Pascal Quignard, selon ses propres dires, un amant déraisonnable de l’imagination, « comme en exil face au groupe », un solitaire, sinon un asocial. Et qui connaît la joie du pire.

Que sera le volume suivant du Dernier Royaume ? Que seront les volumes suivants, dont Pascal Quignard lui-même ignore le nombre à venir *? Pourra-t-il, pareil à la « Fille des cendres, la princesse du conte, tellement aïeule dans un corps de vingt ans », « peindre ce partir qui revient sans vraiment revenir », se renouveler sans se trahir, progresser, se pro-jeter dans le dessein de l’œuvre en cours, sans renoncer au « chant sur le jadis », demeurer secret à l’époque d’internet jusqu’au point critique de son propre deuil ? 


* Ne déclarait-il pas déjà à Alain Veinstein sur France Culture, le 9 septembre 2009, dans l’émission « Du jour au lendemain » à propos justement de la série Dernier Royaume : « lorsqu’on a devant soi quatorze à seize volumes et l’âge que j’ai, chacun devant contenir une centaine de chapitres, on ne peut pas avoir la maitrise et je voulais trouver quelque chose, baroque, […] fonctionnant uniquement par contraste, dans laquelle je puisse être perdu. Je ne sais pas très bien vous expliquer pourquoi il me fallait être perdu. Peut-être pour que le contenant soit plus vaste que mes jours ».

EN ATTENDANT NADEAU





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