vendredi 3 juillet 2026

Richard Wagamese / Jeu blanc / Amérindiens : pourquoi ça patine

 



Amérindiens : pourquoi 

ça patine

Richard Wagamese, fer de lance de la littérature amérindienne canadienne, est mort il y a quelques mois à l’âge de 61 ans. Il laisse derrière lui des poèmes et des romans ; après Les Étoiles s’éteignent à l’aube, les éditions Zoé publient Jeu blanc, qui a valu à son auteur une large reconnaissance au Canada. L’histoire d’un homme qui puise sa force à la fois dans sa singularité et dans son appartenance à un peuple et une histoire.

jeudi 2 juillet 2026

John Okada / No no boy / L’autre versant de Pearl Harbor




L’autre versant 

de Pearl Harbor

Avec le roman No no boy, John Okada (1923-1971) fait resurgir toute la période de l’après Pearl Harbor et les conflits de loyauté des citoyens d’origine japonaise face aux exigences du gouvernement des États-Unis. Ichiro, vingt-cinq ans, tiraillé par sa double appartenance, retrouve Seattle après quatre années de prison et de camp d’internement. Un roman clé de la première génération des écrivains asiatiques-américains.

mercredi 1 juillet 2026

Michel Surya / Le retour du monde des amants

 




Le monde des amants - L’éternel retour, de Michel Surya

Michel Surya © Catherine Hélie


Le retour du monde des amants

par Stéphane Massonet
6 juillet 2022
6 mn

En 2006, Michel Surya publiait aux éditions Lignes L’éternel retour, un roman de pensée qui suspend la narration traditionnelle du romanesque pour tenter une nouvelle expérience de la littérature. Écriture de rupture qui appelait sa suite, qui paraît aujourd’hui sous le titre Le monde des amants – L’éternel retour, non pas un livre qui se lit après le premier, comme un second tome, mais un livre qui vient se placer avant lui et en lui tout à la fois, et dans lequel se joue l’improbable répétition de ce qui devra toujours revenir selon l’obscure loi de l’Éternel Retour. Roman de pensée qui pousse le lecteur au bout d’une expérience amoureuse de la littérature, dans laquelle les deux textes forment une étonnante lecture circulaire, en forme de double hélice inversée.

Michel Surya, Le monde des amants – L’éternel retour. L’extrême contemporain, 513 p., 26 €


Ouvrir un livre pour y lire les premières lignes d’un autre. Sentiment de malaise, de déjà lu, qui invite à poursuivre la lecture, le temps de lever l’ambiguïté. D’une page l’autre, l’ouverture revient mot pour mot, ou presque. Se serait-on trompé de titre ou de couverture ? Certainement pas, si le livre s’intitule L’éternel retour et relève de ce que Nietzsche appelait la pensée la plus haute. Se mettre à la hauteur de la pensée est une chose. Se mettre à la merci de sa pensée pour en faire l’expérience en est une autre. Mais l’autre livre se tient à l’envers. Il faut le retourner pour le lire à partir de cette inversion troublante, comme si les fins des deux livres se touchaient, se rejoignaient à partir d’une répétition qui les prolonge. Aucun des deux livres n’est le premier. Le monde des amants vient se tisser dans L’éternel retour comme son retour, son redéploiement. Il tente de vérifier la possibilité de répéter les mêmes mots à partir d’une loi obscure : et si le monde du désir et des amants était la face cachée de l’éternel retour ?

L’échange monologué avec Dagerman continue. Il reprend là où il avait été laissé, comme la mise à l’épreuve d’une pensée qui emporte tout pour nous mettre dans l’attente de celui qui croit à l’amour. Qui est le narrateur ? Il se nomme Boèce et il est venu s’installer en bord de mer pour écrire un livre : une biographie de Nietzsche à la première personne. Il fait immanquablement penser à un personnage de Bataille, sinon à Bataille lui-même qui invoqua Nietzsche à la veille du désastre, avant qu’il ne se confondît avec lui durant cette expérience intérieure que fut la guerre. Mais le destin tragique de Nietzsche pointe vers d’autres figures, d’autres écrivains dont la vie (et surtout la mort) ne fut pas moins tragique, comme Malcolm Lowry ou l’écrivain allemand Uwe Johnson qui sert de fil conducteur à la traversée de ce roman.

Comme Johnson, Boèce est venu s’installer au bord de la mer pour écrire son livre. Son ami Dagerman et sa compagne, Nina, hantent la pensée du narrateur par une étrange absence de motif ou de raison : un dialogue sans fin, tant intérieur que littéraire. N’est-il pas lui-même à la hauteur de cette pensée qui veut se penser elle-même dans sa fuite ? Entre le narrateur et le couple Dagerman-Nina s’ouvre un échange qui va du calme à l’angoisse, dans un incessant va-et-vient qui nous confronte à l’innommable. Il permet de retisser le lien entre la reprise de L’éternel retour et la pensée la plus périlleuse. L’innommable est ce dont la littérature doit nous sauver en permettant de tout répéter. Le roman n’est pas le moyen du retour « mais celui de la venue de ce qui a disparu », tandis que l’amour « est ce dans l’attente de quoi on se tient, même quand on l’a déjà ».

Le livre que Boèce veut écrire est l’épure de toute littérature : écrire un livre revient à écrire le livre, celui dont le feu invoque tous les autres livres. Ainsi, la trame principale fait revenir derrière elle une suite sans fin de récits secondaires, comme des microfictions avec ses phrases et ses voix, ses citations et ses livres. Pour ce biographe de Nietzsche, tout, justement, n’est-il pas biographique, comme le suggère le philosophe allemand ; et, derrière les œuvres, des vies ne se tiennent-elles pas qui nous disent les conditions dans lesquelles sont nées les œuvres – alors que le tout de l’œuvre veut nous faire oublier les vies et les souffrances, les désastres que les auteurs ont dû traverser ? Saisissant passage où l’œuvre cède le pas à la vie et à la biographie. En élevant ainsi la littérature à l’épreuve de l’Éternel Retour, sa tâche est d’assurer que rien ne soit oublié et que tout puisse revenir à travers elle.

Cela permet au roman de Michel Surya d’assigner à la littérature une tâche impossible, qui passe par des figures, tant fictives que réelles, comme le narrateur et Dagerman, ou cette tentation de laisser la littérature ne retenir que les joies et les plaisirs, alors que le non-souvenir est différent de l’oubli. Mais le miracle de la rencontre est qu’elle sauve tant Boèce que Dagerman de tout ce qu’ils voulaient oublier. Et si cet amour veut tout, c’est qu’il se place à la hauteur de cette pensée inaugurale « qui cherche à penser que penser peut décider de tout ». Face à la pensée de la mort, l’amour est fuite pour Dagerman, qui rédigeait encore quelques pages savantes d’une expérience de vie peu avant de rencontrer Nina, peu avant que l’amour ne le détournât de la pensée de la mort et qu’il ne délaissât l’écriture. Pour Boèce, elle est ce qui fait retour par la voie de la littérature, déployant entre l’amour pour une femme et l’amour pour la littérature la possibilité même de son écriture.

Le monde des amants - L’éternel retour, de Michel Surya

Le monde des amants est rythmé par cette oscillation continue entre le livre (auto-) biographique, les discussions avec ses amis et cet amour pour la littérature qui transite par de multiples vies, comme un fleuve se laisse grossir par ses alluvions avant de se jeter dans l’océan. Bien qu’on ne sache lequel des deux livres est le premier, puisque leur circularité renvoie à un même présent, les références de L’éternel retour sont bien d’avant-guerre, avec Georges Bataille et les dialogues entre Brod et Kafka ou entre Jean Selz et Benjamin, tandis que Le monde des amants privilégie des figures d’après-guerre. Ainsi, ce double roman traverse et encercle le désastre en faisant advenir ce qui a disparu pour le laisser mourir à nouveau.

Au sein de cette récurrence, la figure de Lowry est absolument essentielle. Elle incarne une des variations sur le retour, sur l’amour et la trahison qui traversent Au-dessous du volcan. Face à l’Éternel Retour, il invoque la fête des morts, non pour faire revenir les morts et les laisser revivre, mais pour faire revivre l’amour qui doit mourir à nouveau, à chaque fois. La mort de Lowry est préfigurée par celle du consul, et rappelle en bien des points celle d’Uwe Johnson. Elle forme cette part du retour qu’on ne peut pas oublier. Cette mort « par mésaventure » travaille le roman de Michel Surya à partir de ce qui rapproche les deux écrivains : la manière dont la trahison traverse leurs œuvres, de la révolution vécue comme trahison collective jusqu’à l’amour comme trahison individuelle et absolue.

En croisant pensées, notes et souvenirs de dialogues, le roman télescope les différents niveaux d’une écriture qui demeure centrée sur une fascination extrême de ce qu’on peut encore attendre de la littérature. Michel Surya déploie une écriture fulgurante, une écriture fleuve qui porte toutes ces vies et toutes ces phrases vers ce bord de mer où se brassent les pensées de Nietzsche, Dostoïevski, Kafka ou Proust, pour mieux les faire dialoguer avec d’autres voix : celles de Beckett, Adorno ou Wittgenstein. Au gré des saisons et des changements de ce paysage de bord de mer, Michel Surya déploie une écriture météorologique, sensible aux changements atmosphériques et aux variations climatiques, qui deviennent les vecteurs de cette expérience de pensée. Écriture par temps de houle pour une traversée du désastre et qui trouve dans cette ligne d’horizon si présente la possibilité d’écrire un livre qui invoque le tout de la littérature. Face à la répétition de L’éternel retourLe monde des amants trouve son rythme dans le reflux des vagues. Son écriture nous porte comme un ressac par gros temps, et, si Nietzsche nous rappelle qu’il y a quantité d’aurores qui n’ont pas encore eu lieu, en tissant ce lien entre l’amitié, l’amour, la mort et la littérature, Michel Surya nous montre comment s’écrit une de ces nouvelles aurores.

EN ATTENDANT NADEAU





lundi 29 juin 2026

Edgar Selge / Tu nous as enfin trouvés

 

« Berlin, Mairie rouge, Ruines », 1954 © CC-BY-SA-3.0/German Federal Archives/WikiCommons


Passé recomposé

Jean Luc Tiesset
23 juin 2026


Tu nous as enfin trouvés est le premier livre de l’acteur allemand Edgar Selge, qui a tourné dans nombre de films et de séries télévisées. L’ouvrage rencontra un vif succès dans son pays, car, en racontant l’histoire de sa famille au lendemain de la guerre, l’auteur (né en 1948) parlait à un public qui partageait une mémoire identique. Mais le livre est plus qu’un document : comme l’a dit son auteur, la fiction commence là où le souvenir devient récit ; au-delà des éléments autobiographiques, Tu nous as enfin trouvésse veut aussi une œuvre romanesque de notre temps.

dimanche 28 juin 2026

Emmanuel Ruben | Sur la route de la Loire


« Bancs de sable sur la Loire », Félix Vallotton (1923) © CC0/WikiCommons


Les rives de la Loire

Emmanuel Ruben construit-il une version cyclable du genre littéraire dit viatique ? Soit un fleuve, un vélo, une condition physique et une culture littéraire… En 2019, Sur la route du Danube était une première et convaincante étape européenne. Elle est aujourd’hui suivie d’une étape française, Sur la route de la Loire, puisque la Loire et ses rives, suivies de l’embouchure à la source, soit 1 000 km en France, sont le sujet fluide et varié de ce récit.

samedi 27 juin 2026

Derniers feux de Louise Glück



Louise Glück © Katherine Wolkoff 


Derniers feux de Louise Glück

Recueil collectif de recettes d’hiver, paru en 2021, est le treizième et dernier recueil de poésie de Louise Glück, disparue en octobre 2023, trois ans après son prix Nobel. Assez proche dans son inspiration et sa forme du précédent, Nuit de foi et de vertu, paru il y a sept ans, il poursuit l’évocation des grandes douleurs de l’existence humaine, sujet de toute son œuvre, mais il prépare plus précisément aux frimas de l’âge et de la mort, tout en suggérant (?) par son titre qu’existeraient des  « recettes » pour les endurer.

mardi 23 juin 2026

Sebastian Haffner / Adieux / Un roman retrouvé

 

« Un couple marchant le long du bassin du Luxembourg », Henri Martin (1932-1935) (détail) © CC0/WikiCommons


Un roman retrouvé

Étrange destin que celui de Sebastian Haffner (1907-1999), qui, après avoir quitté l’Allemagne pour l’Angleterre en 1938, y revint quinze ans plus tard, et laissa dormir dans ses tiroirs deux ouvrages écrits dans ses années de jeunesse qui ne furent retrouvés qu’après sa mort par son fils. Le premier, Histoire d’un Allemand, contemporain de la déclaration de guerre, est un témoignage rare devenu best-seller sur la montée du nazisme avant qu’on n’en connaisse tous les méfaits, et les millions de morts qu’il allait causer. Le second est un roman, Adieux, écrit en octobre-novembre 1932, qui raconte le dernier des quelques jours que l’auteur passa à Paris en compagnie de celle qu’il aimait.

samedi 20 juin 2026

Olivier Cadiot / Love Supreme

 

Projet d’immeuble, quartier des Nations à Bruxelles, architecte Léon van Dievoet (1936) © CC BY-SA 4.0/WikiCommons


A love Supreme… A love Supreme…

Nouveau roman d’Olivier Cadiot, Love Supreme revient sur des thématiques chères à l’écrivain parmi lesquelles figure le désir quasi démiurgique d’un ailleurs qui paradoxalement s’ancre profondément dans notre contemporain.

vendredi 19 juin 2026

Siegfried Lenz / Le bateau-feu suivi de Fin de guerre


« Vue sur la mer Baltique », Caspar David Friedrich (1820-1825) 

Actualité de Siegfried Lenz

À l’occasion du centenaire de la naissance de Siegfried Lenz (1926-2014), les éditions Robert Laffont republient La leçon d’allemand, roman qui fit sa célébrité, ainsi que deux de ses nouvelles moins connues en France : Le bateau-feu et Fin de guerre. Écrites à vingt ans d’intervalle, elles ont toutes deux pour cadre la mer Baltique, véritable couloir stratégique entre le nord et l’est de l’Europe.

mercredi 17 juin 2026

La Fondation Carmignac

 

La Villa et ses jardins sont ouverts du 25 avril au 1er novembre 2026. 


lundi 15 juin 2026

Cyrille Martinez / Comment habiller un garçon / L’habit fait les Monks


Comment habiller un garçon, Cyrille Martinez,
Les Who. De gauche à droite : Roger Daltrey, John Entwistle, Keith Moon, Pete Townshend (Chicago, 1975) © CC-BY-SA-3.0/Jim Summaria/WikiCommons


L’habit fait les Monks

Il est toujours jubilatoire, lorsque l’exercice est réussi, de lire un livre qui associe littérature et musique. C’est ce que propose dans son nouveau roman, Comment habiller un garçon, Cyrille Martinez, avec de surcroît une proposition de refaire sa garde-robe.

dimanche 14 juin 2026

Patti Smith / Le pain des anges

 

"Le pain des anges", Patti Smith (Détail) © Gallimard
« Le pain des anges », Patti Smith (Détail) © Gallimard


Pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? 

Un an après sa parution en anglais, le dernier récit autobiographique de Patti Smith, Le pain des anges, est traduit en français. Depuis au moins Just Kids, la chanteuse, qui insiste sur sa vocation et sa qualité première d’écrivaine et de poétesse, nous y reviendrons, construit avec minutie ce qu’il faut bien appeler une œuvre littéraire.

samedi 13 juin 2026

Maria Navarro Skaranger / Celle qu’on appelle Emily


« L’Espoir II », 
Gustav Klimt (1907) © CC0/WIkiCommons


Ventre rond, regard sur plafond

Par son écriture douce, Maria Navarro Skaranger entend Emily et sa grossesse qui réveille mille évènements. Entre la future grand-mère et Pedro, le fiancé que l’on cherche désespérément dans la banlieue d’Oslo, Emily cherche un chemin. Comment lui faire signer un acte de reconnaissance de paternité ? Et l’autrice de Celle qu’on appelle Emily de s’adresser directement au lecteur.