Juan Manuel Roca
ÉPIGRAME DU POUVOIR
Ceints de couronnes
de neige sous le soleil
passent les rois
Solito de Javier Zamora est porté par l’énergie d’une voix. Celle d’un enfant entraîné dans un voyage effarant entre le Salvador et les États-Unis pour passer illégalement la frontière et retrouver ses parents. Entre récit quasi documentaire et autobiographie, l’auteur parvient à écrire un récit à la hauteur de son sujet et de son expérience.

Le nouveau livre de Thomas Clerc, virtuose, touffu, passionnant, déborde les genres et les cadres de la littérature habituelle (lire notre article). Son « documentaire subjectif » dans le XVIIIe arrondissement de Paris nous emporte dans un flux descriptif enthousiasmant qui englobe le réel et sa personnalité dans un élan de lecture extrêmement rare. Avec une grande ambition et un humour inimitable, il prend le risque d’inventer des formes, des modalités d’écriture, des façons d’agir dans le livre. Il nous parle de ce projet ambitieux et nous entraîne dans ses innombrables ramifications.
L’Ouest soulève tout un imaginaire qui va du cinéma à la littérature, de la peinture à la musique, de la géographie à la politique, de l’histoire à la poésie. Un abécédaire subjectif qui invite à la fois à relire des romans de Cormac McCarthy et de Christa Wolf, à découvrir les noms des vents et à revoirDanse avec les loups ou West Side Story, à écouter du Philippe Katerine et à contempler des paysages de Monet.

Le premier roman de Timothée Zourabichvili est une révélation qui allie une maîtrise narrative et une force d’impact émotionnelle parfaitement remarquables. Plomb raconte quelque chose qui semble indicible et démontre que la littérature peut trouver des formes pour tout exprimer. Un texte bref, puissant, abrasif, rare.
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Avec Les orphelins, Éric Vuillard poursuit une entreprise littéraire de grande ampleur. En explorant un mythe de l’histoire des États-Unis, il brosse surtout le portrait d’une société violente, prédatrice et colonialiste d’une brutalité inouïe. Ce récit âpre et radical rappelle, plus qu’utilement aujourd’hui, la place de la fiction dans l’histoire et le devoir que nous avons de résister obstinément à ce qui nous écrase.

À l’occasion du centenaire de la naissance de Stig Dagerman, la revue Europe salue l’écrivain suédois en lui consacrant un important dossier. Celui-ci comporte un entretien avec J.M.G. Le Clézio, ainsi que différents textes qui abordent les relations de l’écrivain avec le cinéma, l’anarchisme ou encore la littérature prolétaire. D’autres publications paraissent pour célébrer l’écrivain, comme 31, c’est peu Stig Dagerman (1923-1954) ! de Christophe Fourvel ou Le rire caché de Stig Dagermande Claude Le Manchec, qui avait publié au début de cette année Suite Birgitta. Au-delà des dates et du calendrier des célébrations, il semblait nécessaire de revenir sur cet « éternel » jeune poète suédois qui brasse les différents registres de l’écriture afin d’éclairer la figure paradoxale d’un écrivain maudit – souvent comparé à une sorte de Rimbaud du Nord. Sa jeunesse et sa prodigalité ne cessent de fasciner par cette extrême rigueur avec laquelle il tenait l’écriture. Elle était pour lui recherche de la vérité dans un monde qui s’avance inéluctablement en direction du gouffre.

Elle vient de remporter le Grand Prix des Lectrices de ELLE pour « Rien ne s’oppose à la nuit » (JC Lattès), l’histoire romancée de sa famille qui a bouleversé sa vie.
Mes enfants ont 14 et 17 ans, mais j’aime bien me lever en même temps qu’eux. Une fois qu’ils sont partis à leurs collège et lycée respectifs, je profite de la tranquillité de l’appartement. Je prends un bon petit déjeuner, puis un ou deux cafés. Il me faut ça pour attaquer toute une matinée d’écriture ! Je ne vis pas avec l’homme que j’aime. Nous avons des vies très remplies (il est journaliste et anime « La Grande Librairie », sur France 5), et je trouve l’équilibre des familles recomposées fragile. Pour l’instant, nous sommes bien comme ça.
Commence alors le temps consacré à l'écriture. J'ai cinq ou six heures devant moi, et ce sont les plus productives. Depuis que j’ai quitté le monde de l’entreprise en 2008 – j’étais directrice d’études dans un institut de sondages –, rester chez moi le matin m’apparaît comme le comble d’un luxe que je continue de savourer. Après une journée passée au travail et une heure et demie dans les transports en commun, je devais me battre contre la fatigue physique pour écrire. Je me souviens même d’un matin où j’étais si fatiguée que je suis partie travailler avec deux chaussures différentes !
Je déjeune très souvent avec des ami(e)s, c'est ma base affective. Je parle peu de mon travail, mais ils sentent parfois que je suis un peu préoccupée. Ces derniers mois, ma vie s’est vraiment accélérée et ils m’aident à m’ancrer dans la réalité. J’ai beaucoup voyagé pour mon livre, car j’ai participé à une quarantaine de rencontres avec les lecteurs un peu partout en France. Ce n’est pas un livre que je pourrai accompagner aussi longtemps que les autres. Sa dimension autobiographique rend les échanges particulièrement intenses.
C'est l'heure où je suis parfois tentée par une petite sieste, qui me permet ensuite de me remettre au travail. Je me suis lancée dans l’écriture d’un scénario, une comédie. Et voilà que ce scénario va devenir un film que je réaliserai à l’automne. Le sujet ? La manière dont le sexe est associé à la notion de performance dans nos sociétés. Je suis en plein casting et cela tombe bien, car j’aurais été incapable de débuter un autre livre maintenant. Je veux retrouver ma propre trajectoire (et non faire ce qu’on attend de moi) avant de recommencer à écrire.
Autre privilège lorsqu’on travaille à la maison : je suis là quand les enfants rentrent de l’école. Je pense qu’ils en ont d’ailleurs un peu assez et qu’ils préféreraient parfois se retrouver tranquillement entre copains ! Ils ne portent pas le même nom que moi, et cela leur a sans doute facilité les choses ces derniers mois. Ils restent à la bonne distance de ce succès, comme n’importe quels enfants.
Soit nous dînons tous les trois, soit mon amoureux vient nous rejoindre. Je l’accompagne souvent au théâtre ou au concert. J’adore sortir, passer des week-ends avec nos amis, mais je déteste les mondanités. Lorsqu’il y a plus de deux personnes que je ne connais pas, je deviens totalement mutique ! Je me couche vers minuit, après avoir lu un peu. Quelques pages de Laura Kasischke, Joan Didion ou Nathalie Kuperman, des auteures que j’aime particulièrement.
La démarche poétique de Christian Dotremont (1922-1979) est celle des grands voyageurs partis à la recherche de traces et de gestes d’écriture, de graphies et d’expériences continues entre les mots et ses images. Après la grande exposition du centenaire de 2022 et différentes publications parues à cette occasion, voici une anthologie qui retrace le parcours du poète, des marges du surréalisme jusqu’au grand Nord, où la neige, l’ombre et le vide l’invitent à la folle invention du logogramme.
Cindy Sherman
Cindy Sherman, née le à Glen Ridge, est une artiste et photographe americáine contemporaine. Ses créations s'inscrivent dans une tendance fictionnelle et elle est généralement considérée comme une des représentantes de la photographie plasticienne, à l'opposé de tout esthétisme documentaire. Elle travaille sans assistant, et avec un seul modèle, elle-même. Elle vit à New York.
WIKIPEDIA
Chair, de David Szalay, Booker Prize 2025, est le sixième livre de l’auteur anglo-hongrois né à Montréal. Il suit le parcours rocambolesque d’Istvan, truand en Hongrie devenu chauffeur puis riche homme d’affaires en Angleterre. C’est un destin du XXIe siècle, l’expression du rêve de millions de migrants de l’Europe de l’Est partis vers l’eldorado de l’Ouest. Un roman sensuel et magnifique.
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| Georges Simenon |
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1. Introduction Simenon a répété plus d'une fois combien il a aimé les peintres, en particulier les impressionnistes qui faisaient chanter les couleurs, et sans doute son œuvre littéraire en est-elle influencée. A sa manière, Simenon sait aussi user des couleurs pour dépeindre une ambiance, un paysage, un personnage. |
![]() Voici Georges Simenon dans la piscine de la villa Golden Gate qu'il possède à Cannes, jouant avec deux de ses trois enfants, Johnny (7 ans) et Marie-Georges (4 ans). à Cannes |
EN entrant dans le beau jardin ensoleillé de la villa « Golden Gate », située dans le riche quartier de la Californie, à Cannes, où Georges Simenon, créateur du légendaire commissaire de police, Maigret, a trouvé, à 53 ans, le havre confortable pour son activité de romancier ultra-fécond, il nous fallait, involontairement, penser au sombre milieu liégeois qu'avait évoqué l'auteur belge dans ses souvenirs d'enfance et à ses parents en lutte constante contre la gêne et la misère.
Une des questions qu'on m'a posées le plus souvent et à laquelle, au début, je ne trouvais guère de réponse satisfaisante, est:
— Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?
Car Maigret est né dans une campagne de France qui produit un agréable petit vin blanc et vit ordinairement à Paris où les apéritifs sont à l'honneur.
La plupart du temps, je répondais:
— Le voyez-vous boire de la menthe verte, ou de l'anisette ?
C'est une erreur de croire qu'un auteur décide délibérément que son personnage sera bâti de telle ou telle facon, aura tel ou tel goût. La création d'un personnage est une chose quelque peu mystérieuse, qui se passe pour la plus grande part dans le subconscient.
Pour être tout à fait franc, j'aurais pu dire:
— Il boit de la bière parce qu'il ne peut faire autrement que boire de la bière. Pourquoi avez-vous le nez long, vous ? Et pourquoi mangez-vous des pommes frites à la plupart des repas ?
Or, je suis allé récemment à Liège, pour un trop bref séjour, malheureusement. Mais cette brièveté n'a été qu'apparente. En effet, pendant les semaines, les mois qui suivirent, mille détails enfouis au plus profond de ma mémoire se mirent à remonter à la surface.
Par exemple, j'ai revu la rue de l'Official, où la bonne vieille Gazette de Liègepossédait ses bureaux au temps où j'étais un jeune reporter. J'ai revu la Violette, où je me rendais presque quotidiennement, et les locaux du commissariat central.
A cause de cela, par la suite, de retour ici, il m'est arrivé de refaire les chemins que le jeune homme en imperméable beige faisait jadis.
— Tiens! Vers midi, il m'arrivait de m'arrêter à tel endroit... A cinq heures de l'après-midi, presque chaque jour, de rencontrer un ami à tel autre.
Trois endroits en tout, que j'avais presque oubliés, mais que je revois aujourd'hui avec une précision photographique et dont, même, je retrouve l'odeur.
Trois endroits, comme par hasard, où j'allais boire de la bière.
L'un était un café, dans le bas de la Haute-Sauvenière, un café calme et propre où ne fréquentaient que des habitués, j'allais dire des initiés, et, pour la plupart, ils avaient, dans une armoire vitrée, leur verre personnel, marqué à leur chiffre, de beaux verres à pied de la contenance d'un litre dans lesquels on dégustait avec respect de la bière limpide.
Le rendez-vous de cinq heures, c'était dans un autre café, non loin de là, juste de l'autre côté du Théâtre Royal, le Café de la Bourse, où les clients, toujours les mêmes, aux mêmes tables de marbre, jouaient aux cartes ou au jaquet et où le patron, le matin, en bras de chemise, passait plus d'une heure a nettoyer avec amour la tuyauterie de sa pompe à bière. C'est lui qui, un jour, m'expliqua l'importance de cette opération, qu'il ne confiait à aucun de ses garçons.
Le troisième endroit... Ma foi, c'était à l'ombre de l'Hôtel de Ville, une pièce sombre, en contrebas, que le passant avait peu de chance de remarquer et où il n'y avait jamais plus de deux ou trois personnel à la fois. La bière y était servie par une femme blonde et forte sortie d'un tableau de Rubens qui s'asseyait à votre table et buvait avec vous en riant d'un bon rire indulgent à vos plaisanteries. Cela n'allait pas plus loin, d'ailleurs. Et c'était la compagne idéale pour vous aider à savourer un demi bien tiré.
Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?
Je crois que ces trois images fournissent la réponse à la question et je n'y aurais sans doute jamais pensé sans mon récent voyage et sans le souper inoubliable que j'y ai fait, avec mes confrères, dans une sorte de sanctuaire de la bière, la Brasserie Piedbœuf, à Jupille, où j'ai retrouvé, non seulement mes vieux amis de jadis, mais les jeunes qui sont venus ensuite, en même temps que cette bonne odeur de bière fraîche qui reste pour moi comme l'odeur de la Belgique.
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| Georges Simenon |
| On ne présente pas Georges Simenon. Tout le monde a lu nombre de ses romans. Il est l'auteur le plus fécond du monde, le plus traduit et le plus lu. Celui aussi dont le plus grand nombre de livres ont été adaptés au cinéma, parce que, de tous les romanciers, nul n'a comme lui le pouvoir de créer un climat. C'est pour toutes ces raisons que l'on peut parler en littérature du « phénomène Simenon ». Les quelques notes qu'il a jetées ci-dessous sur papier à l'intention des lecteurs de « Ciné-Revue » éclaireront sa personnalité dont le meilleur caractère est peut-être cette bonne humeur, ce « savoir-vivre » (dans le sens de : savoir accepter la vie) qu'il doit, si on l'en croit, à sa ville natale. |
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La veille du premier jour d'écriture, il sait juste ce qui se passera dans le premier chapitre. |
ANALYSE
Paris, Montparnasse, 1922 : Georges Sim alias Christian Brulls, Georges Martin Georges, Kim ou Germain d'Antibes, écrit sept nouvelles par jour pour les lectrices de « Frou-Frou », « Paris-Plaisirs » ou encore du « Matin », où sévit, à la rédaction en chef, Colette. Elle lui dit : « J'ai lu votre dernier conte... C'est presque ça, mais ce n'est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de littérature. Pas de littérature, et ça ira. »