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FEMMES

Né en 1980, Mikołaj Łoziński a grandi entouré d’artistes. Son père est un des maîtres du cinéma documentaire polonais, son frère aîné est également cinéaste. Il s’est d’abord orienté vers la photographie et une formation de sociologue. Après quelques expositions et une année d’études aux Beaux-Arts de Paris, il a collaboré avec une psychothérapeute aveugle, ancienne élève de Jacques Lacan. Son art de regarder est alors passé par l’écriture. Les mots se sont imposés, quoique difficilement, comme son meilleur moyen d’expression. Ils sont venus « par hasard », assure-t-il, et son premier roman, paru en 2006, l’a conduit dans un voyage étrange. Son personnage découvre le passé inattendu de sa mère qui vient de décéder. Il cherche à le comprendre, il interroge de vagues témoins, et le voilà pris par une Reisefieber, titre du roman qui signifie une « fièvre de voyage » ou plus précisément la peur du voyage. D’emblée, un rapport méfiant au passé.

Mikolaj Lozinski © Weronika Lawniczak
Avec Stramer, le passé est enfin apprivoisé, non pour inventer un récit familial mais pour en partager l’existence. « Je voulais, précise Łoziński, que le lecteur entre dans la vie des personnages, se lie d’amitié avec eux, sans savoir (ou en oubliant) ce qui les attend pendant la guerre. » Il y a Nathan, le père revenu d’Amérique par amour pour Rywka, une amie d’enfance, qu’il a épousée aussitôt. Ils se sont installés rue Goldhammer à Tarnów, et sept enfants sont nés. Le premier n’a pas survécu. Les autres, quatre garçons et deux filles, dont on suit les vies ordinaires, font d’abord rêver leurs parents. Ainsi voulaient-ils faire du cadet un grand musicien ! « Sans être jamais allé dans une salle de concert ou à l’opéra, avec les yeux de l’imagination, Nathan voyait déjà son fils de sept ans se produire sur les scènes de Cracovie, et même de Vienne. Rywka n’avait aucun mal, elle non plus, à se le représenter sur scène vêtu d’un petit smoking, avec un nœud papillon et sa crinière bouclée. »
Chaque matin, Rywka se tient dans l’embrasure de la porte pour dire au revoir à ses enfants qui partent à l’école. Elle se hausse « d’abord sur la pointe des pieds devant l’aîné », puis « se baisse progressivement en pliant les genoux » devant les autres, « jusqu’à s’accroupir pour embrasser » les petits derniers. « Tu descends comme un ascenseur new-yorkais », lui fait remarquer Nathan. Ainsi, chapitre après chapitre, la vie quotidienne de ces personnages, rêvée ou réelle, est jaugée à l’aune du rêve américain. « Là-bas, ajoute Nathan, même le ciel est plus haut. » Lorsqu’il dit cela, ses yeux brillent d’une énergie particulière, « rapportée d’Amérique » (ainsi qu’une ceinture de cuir à boucle en laiton) ; surtout, Nathan se lance dans de multiples entreprises commerciales ou autres pour faire fructifier les dollars de là-bas, et le plus souvent cela échoue. Des dollars que lui envoyait son frère Ben, marchand à New York. Ce qui l’autorise aussi à demeurer des journées entières sous sa couette, à la grande surprise des enfants.

Tarnow (carte postale de 1931)
En fait, il est souvent arnaqué, ou plus simplement trompé par ses illusions. Une fois, il achète mille bougies qui s’avèrent… sans mèche ! Une autre fois, il se lance dans l’ouverture d’un café, ébloui qu’il est par ces foules qui s’entassent autour de certains comptoirs. Il invente des astuces pour réduire les coûts, par exemple ne mettre que des fleurs ou des journaux de la veille, jetés par ses potentiels concurrents. Le « boss » revenu d’Amérique place toute sa fortune dans la location d’une salle : Rywka à la cuisine, lui au bar, et quelques tables pour accueillir les clients. Les premiers jours, personne. Il avait jugé inutile d’organiser une opération de promotion. Et lorsque certains s’attablent enfin derrière une modeste boisson, ils ne commandent pas le fameux plat de tripes concocté par Rywka. Nathan découvre qu’ils restent des heures, voire la journée, à lire ou à bavarder en consommant si peu. Alors il invente un moyen pour écourter leurs séjours, l’effet est irrémédiable : plus personne ne vient, il doit fermer boutique.
Ces déboires rapportés avec humour se transforment en autant d’histoires juives traduites avec subtilité par Laurence Dyèvre, au point que l’on ne sait plus très bien ce qui est récit et ce qui est légende. Le lecteur est pris dans l’atmosphère familiale, sa chaleur et ses ridicules, l’ambiance d’une époque si éloignée du sort tragique qu’ils connaîtront quelques années plus tard. Chaque personnage se donne à ses projets et à ses désirs. La fille aînée tombe amoureuse d’un homme marié, un frère milite au syndicat de la bougie, tandis que deux autres s’orientent vers le communisme. D’ailleurs, l’attrait pour cette idéologie nouvelle est vécu moins comme une adhésion fanatique que comme une alternative à la violence, aux injustices et à la misère qui les entourent. Un sentiment de liberté. Une façon aussi de s’assimiler à la société polonaise en tournant le dos au religieux. Ils ne croient pas, dit l’un d’eux, « que les Juifs ont traversé la mer Rouge à pied sec ».
Les Juifs dont nous parle Mikołaj Łoziński sont bien différents de ceux que l’on a l’habitude de voir sur les vieilles photos sépia en noir et blanc. Ils sont vivants et en couleur. Avant d’écrire Stramer et de s’être plongé dans des archives, il avait, dit-il, « une vision très stéréotypée de la communauté juive, alors qu’elle était hétérogène, vivante, croyante, orthodoxe, sioniste ou communiste ». À l’inverse, « il ne s’agissait pas de regarder mes personnages à travers le prisme de la Shoah. Je voulais les voir tels qu’eux-mêmes se voyaient à l’époque, avec leurs amours, leurs désirs, leurs plans d’avenir, etc. Je me suis rendu compte que nous ne nous intéressions qu’à ce qui leur est arrivé plus tard ». L’antisémitisme, par exemple, n’est pas oublié, mais il est raconté par l’intermédiaire des attaques « de monstres paysans » rapportées dans les récits familiaux.
Et quand la guerre arrive, chacun réagit selon ses habitudes. Nathan et Rywka ne veulent pas quitter Tarnów. « Si seulement on pouvait s’enfermer dans son petit chez-soi », pense-t-elle devant son fourneau, et Nathan attend avec conviction l’invitation de son frère à New York. Elle ne viendra pas, tandis que ses enfants communistes sont plus confiants : l’un « comme à son habitude, était sûr que les choses allaient s’arranger d’une manière ou d’une autre. […] Demain, on trouvera une combine pour se procurer une charrette et on partira plus loin. Quant à la machine d’Hitler, elle va finir par capoter… ». Certains se demandent s’il faut ou non se réfugier à Lwów, dans la zone occupée par les Soviétiques. Hésitations tragiques.
La réponse est dans l’image de la fin, une plage, que Łoziński nous dit être un souvenir familial qui lui a permis de démarrer ce roman, un lieu qui réunit les douceurs de la vie et la cruauté de l’avenir.
Juifs rescapés de la guerre, les six enfants du couple Stramer avaient été pourchassés en Pologne occupée, ou bien déportés en Sibérie. Plusieurs ont combattu dans les résistances communistes ou nationalistes, ou rejoint l’Armée rouge. Six histoires extraordinaires que raconte Mikolaj Lozinski dans Les enfants Stramer, le deuxième volume de son histoire familiale.

Lavinia Braniste, romancière roumaine de la nouvelle génération, raconte dans Camping l’histoire de Sofia, une émigrée ordinaire. Jeune veuve, elle part en Espagne avec un visa de touriste pour quelques semaines. Elle a l’idée de gagner un peu d’argent, de quoi aider son fils et son vieux père.






Anne Carson, poétesse, essayiste, traductrice du grec ancien et professeure de renommée mondiale, échappe à toutes les étiquettes : aucun de ces mots, à lui seul, ne parvient à contenir la singularité de son art.
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| Anne Carson |
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| Anne Carson |
Également professeure d’histoire à l’université McGill de Montréal, l’écrivaine de 76 ans succède au Hongrois László Krasznahorkai.
Par Nathalie Crom
Publié le 08 octobre 2026 à 14h27Il est des rencontres et des émotions qui décident d’une vie. Récompensée ce jeudi 8 octobre par le prix Nobel de littérature 2026, la poétesse et écrivaine canadienne Anne Carson (née le 21 juin 1950 à Toronto) a raconté les circonstances dans lesquelles la culture grecque ancienne est entrée dans sa vie : en 1965, alors qu’elle était adolescente et qu’elle feuilletait des ouvrages au hasard dans une librairie de la ville de Hamilton, en Ontario, lui tomba entre les mains une édition bilingue de la poésie de Sappho. « Ça semblait si fascinant que je me suis dit que je devais apprendre cette langue. » Ce qu’elle fit. Quelques années plus tard, après avoir étudié les lettres classiques à l’université de Toronto, puis le grec ancien à l’université de St Andrews en Écosse, c’est à Sappho qu’elle consacra sa thèse de doctorat, dont elle tira en 1986 son tout premier ouvrage, Eros the Bittersweet (Eros doux-amer) — « un traité dense et concis sur la place centrale du manque dans le désir », écrit The Paris Review à propos de ce livre dont la première traduction en France est annoncée le 6 novembre prochain, aux éditions de L’Arche.
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| Anne Carson |
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| Jean Cocteau (1923) |
par Odile Hunoult
25 mai 2022Né en 1889, poète, écrivain, cinéaste, dramaturge, mais aussi peintre, dessinateur, céramiste, Cocteau est partie prenante dès sa première jeunesse des luttes de l’avant-garde, à un moment où le monde de l’art se reconstruit, bouillonne, s’affronte : fauvisme, dadaïsme, cubisme, surréalisme… Pour ces Écrits sur l’art, David Gullentops a compilé et trié un important corpus ; il nous offre un dictionnaire alphabétique des artistes vus par Cocteau – ses contemporains en majorité, mais pas seulement –, peintres, sculpteurs, photographes… Coco Chanel a son entrée. Beaucoup, bien sûr, sont ses amis.

La piqûre d’abeille de Paul Murray, nommé à la liste courte du Booker Prize 2023, est un roman familial à quatre voix sur la chute de la famille Barnes, propriétaire d’une concession automobile, à la suite de la crise financière de 2008. Magnifiquement écrit, il dépeint le quotidien tragique d’une petite ville des Midlands d’Irlande.
Du 10 décembre 2025 au 29 mars 2026, le Grand Palais a invité les artistes Eva Jospin et Claire Tabouret à venir investir ses deux galeries. Elles se visitent par une même entrée. Face à face. Mais le gigantisme des chefs-d’œuvre se reflète et ricoche différemment sous nos regards ébahis. D’un côté, Grottesco, le parcours atypique à travers les forêts de carton et leurs grottes géantes, aux architectures qui nous invitent dans le monde imaginaire de Jospin ; de l’autre, D’un seul souffle nous dévoile les coulisses d’un autre projet monumental : les maquettes en carton grandeur nature des futurs vitraux contemporains et modernes qui habilleront la nef de Notre-Dame de Paris.