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| Robert Duvall |
L’acteur américain Robert Duvall, connu pour ses rôles dans Le Parrain et Apocalypse Now, est décédér
Employé aussi bien par Hathaway, Sturges, Peckinpah, Lumet ou Altman, l’acteur oscarisé en 1984 s’est éteint à son domicile à l’âge de 95 ans.
« Ramenez-moi ça à l’âge de pierre ! »Dans Apocalypse Now (1979), il est le jouissif lieutenant-colonel Kilgore (« tuer atrocement »), le chef d’un escadron héliporté qui, insoucieux des balles, tout à sa passion pour le surf, ordonne la prise d’une vague idéale à son armée et, à l’appui aérien, de napalmer la plage. Viêt-cong et villageois inclus. Sous son Stetson galonné à la John Wayne, il symbolise alors l’impérialisme américain comme personne (pas même dans le chef-d’œuvre de Coppola, Brando en colonel Kurtz, officier en rupture de ban, devenu fou et bon à abattre). Il donne à ce personnage un caractère tout à la fois grandiose et héroïque, bouffon et meurtrier. Fascinant en somme. Celui qui lui vaudra en 1980 le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle.
La consécration, enfin, pour Robert Selden Duvall, qui s’est éteint à 95 ans après une magnifique carrière tant sur le front des studios hollywoodiens que du cinéma indépendant ? Pas complètement. Il lui a fallu patienter encore quatre ans avant d’intégrer le club des véritables géants américains, les titulaires de l’Oscar du meilleur acteur tout court. C’est grâce à Tendre bonheur (1983), une chronique country signée Bruce Beresford, qu’il décroche la statuette. Lorsqu’il enfile ce costume de chanteur alcoolique et has been, l’acteur a déjà plus de vingt ans de carrière. Son visage est désormais tanné. Mais la plus grande surprise est que ce grand laconique chante juste, et même avec l’accent de l’Oklahoma (pour ces prises, il a sillonné le centre du pays et écouté nombre de groupes locaux). Même Willie Nelson, l’icône texane du genre, a salué la prestation, persuadé que Duvall était du cru alors qu’il est né en Californie et a grandi sur la côte Est (Maryland).
Une mentalité réactionnaire
Pour ce Tendre Bonheur, il retrouvait au scénario Horton Foote, le dramaturge qui l’avait fait monter sur les planches, en 1958. La pièce, A View from the Bridge d’Arthur Miller (adapté la même année en France par Marcel Aymé), l’avait lancé à Broadway. Puis permis de décrocher un premier cachet au cinéma, en 1962, dans To Kill a Mockingbird, de Robert Mulligan. Un classique adapté par Foote du roman antiségrégationniste éponyme. Cette œuvre a été saluée par trois Oscars, dont un pour Gregory Peck qui tient de premier rôle. Duvall y est Boo Radley, un pauvre hère silencieux, un reclus que la ville cache car il sait tout de la violence du Sud. Tout Duvall est déjà là, dans ce masque d’une Amérique innocente à l’origine mais devenue monstrueuse par ses secrets.
La plupart de ses personnages ultérieurs trimbalent ce refoulé. D’où leur regret du « bon vieux temps » et leur déphasage profond. Duvall lui-même, dans ses rares interviews, n’a pas caché sa mentalité réactionnaire. Cela n’empêche pas d’écouter ce que dit le monstre, que ce soit à travers ses cow-boys, ses mafieux ou ses militaires. Son côté martial, torse bombé et proche du grognard, Duvall l’avait sans doute emprunté à son père, contre-amiral de l’US Navy. Peut-être aussi à sa mère, actrice et apparentée au général Lee, célèbre sudiste de la guerre de Sécession. Elle lui avait donné le jour en 1931 à San Diego. Sûrement aussi, l’intéressé se souvenait-il de son service militaire : deux ans dans une Corée ravagée par une guerre, prélude à celle du Vietnam.
Robert Duvall sait panacher, reprenant quand il le faut la veste du cow-boy, le pardessus du malfrat, le mastic du détective ou la casquette du flic de rue
Remercié par une bourse, le jeune homme s’inscrit en 1955 à des cours de théâtre à New York. Bonne pioche : il étudie selon la fructueuse méthode de l’Actors Studio, qui consiste justement à puiser dans son vécu pour créer l’émotion. Cela dit, Duvall a relativisé cette approche : « Pas besoin de béquilles quand on sait se mouvoir dans l’espace. » Tel était le véritable secret de sa présence. À Manhattan, il croise de nombreuses autres stars en germe. Ses colocataires, étudiants comme lui, s’appellent même Dustin Hoffman et Gene Hackman. Des apparitions épisodiques dans des séries télévisées le font vivre. Et, dans une moindre mesure, des interventions plus ou moins notables au cinéma. Citons celle d’un bourgeois sudiste fort pleutre dans La Poursuite impitoyable (1966), d’Arthur Penn ; celle d’un chauffeur de taxi stoïque dans Bullitt (1968), de Peter Yates ; ou encore celle d’un « outlaw » affrontant un John Wayne sur le retour dans Cent dollars pour un shérif(1969), de Henry Hathaway.
Duvall travaille pour la première fois avec Robert Altman lors de son Objectif Lune(1967). Idem avec Francis Ford Coppola, réalisateur en 1969 des Gens de la pluie. Mais, pour sa part, à l’aube de la décennie nouvelle, c’est son rôle du major Frank Burns dans le M.A.S.H, d’Altman, qui lui ouvre la voie du succès. Ce commandant d’un hôpital militaire, puritain et autoritaire, est ridiculisé par ses troupes (elles le surprennent tandis qu’il besogne furieusement son infirmière en chef). La cause hippie triomphe. Mais ce ne sera pas pour longtemps. Dans la dystopie THX 1138 (1971), premier long-métrage (oubliable) de George Lucas - et produit par Coppola -, où Duvall a enfin le premier rôle, son personnage ne réussit qu’in extremis à s’extraire d’un monde absolument orwellien.
Première nomination avec Le Parrain
Bientôt la cravate sera redevenue de rigueur : Coppola lui offre comme sur un plateau d’argent le personnage de Tom Hagen, fils adoptif et conseiller du Parrain dans deux des volets de la saga. Le rôle, qui lui permet de donner la réplique à son aîné vénéré Marlon Brando, lui va comme un gant. Il lui vaudra, en 1972, sa première nomination aux Oscars. Puis, en 1979, la collaboration se poursuit : Apocalypse Now sera plus qu’une victoire, un filon. Duvall conserve ainsi l’uniforme dans The Great Santini (1979), où il est à nouveau un héros de guerre grand-guignolesque, un Marine exemplaire sauf qu’il n’arrive pas à diriger sa famille comme ses hommes (nomination comme meilleur acteur).
La figure du gradé atrabilaire pourrait à cette période devenir un cliché. Heureusement, l’acteur sait panacher, reprenant quand il le faut la veste du cow-boy, le pardessus du malfrat, le mastic du détective ou la casquette du flic de rue. L’attestent, dans la seconde catégorie, Échec à l’organisation (1973), perle méconnue de polar sec et tendu signée John Flynn, hommage à l’âge d’or du film noir hollywoodien. Ou, trente-quatre ans plus tard, le tout aussi nerveux La nuit nous appartient, de James Gray. Notons enfin entre ces deux pépites le bon Colors (1988), de Dennis Hopper avec Sean Penn, et Sanglantes Confessions (1981), d’Ulu Grosbard, où Duvall joue comme en miroir avec Robert De Niro, lui prenant jusqu’à ses tics, l’un et l’autre incarnant deux frères.
Robert Duvall aimait les gens simples de l’âpre Amérique profonde, qu’elle soit urbaine ou rurale. C’était un enfant de Faulkner, des romans de Cormac McCarthy ou de Larry McMurtry
Mais, de l’aveu même de l’intéressé, les westerns sont ce qu’il préfère tourner. « Pour les chevaux », a confessé cet heureux propriétaire d’un ranch en Virginie. À ce compte, hors-la-loi ou justicier, tout lui va. Après John Wayne, ne l’a-t-on pas vu affronter Clint Eastwood (dans Joe Kidd, de John Sturges, 1972) ? En 1993, Robert Duvall cavalcade en éclaireur au côté de son vieil ami et presque alter ego Gene Hackman, dans Geronimo, de Walter Hill. La même année, il est le détective patelin chargé d’enquête dans Chute libre, de Joel Schumacher. Cette fois il traque Michael Douglas.
En 2003, le revoilà remonté sur ses grands chevaux. Dans Open Range, de Kevin Costner. Et aussi dans Gods and Generals, de Ronald F. Maxwell, où il incarne précisément son ancêtre le général Lee ! Entre-temps, il a pris la direction des opérations, scénarisant et réalisant, en 1998, Le Prédicateur, où il incarne de manière touchante et totalement libérée un alcoolique repenti. En 2002, il tient les rênes d’Assassination Tango et, en 2015, de Wild Horses, un film qu’il s’est taillé à ses mesures, le produit d’ailleurs à l’instar d’une douzaine d’autres.
Du patron de chaîne au ranger bourru
Lors d’Assassination Tango (2002), thriller qui a pour cadre le milieu de la danse, succès critique et nouvelle nomination aux Oscars, Duvall a rencontré l’actrice d’origine argentine Luciana Pedraza. Depuis 2005, cette partenaire à l’écran est devenue sa seconde épouse. Ce pas de deux romantique ne gommera pas le « tough guy » qui sommeille en lui. À preuve sa dernière apparition à l’écran, en 2022. Dans ce The Pale Blue Eye, de Scott Cooper, aussi buriné que multimédaillé qu’il soit, il a réintégré l’académie militaire de West Point.
De manière générale, Duvall aimait les gens simples de l’âpre Amérique profonde, qu’elle soit urbaine ou rurale. C’était un enfant de Faulkner, des romans de Cormac McCarthy ou de Larry McMurtry. Avec Tommy Lee Jones et ses complices du Parrain (à commencer par son proche ami James Caan), il excellait à manier le lasso dans la poussière. Il restera un de ces rangers bourrus, archétypes du grand Ouest. Voir l’excellente série télévisée Lonesome Dove. Mais Duvall savait tout jouer, capable d’incarner un patron de chaîne sans états d’âme - Network : Main basse sur la télévision (1976), de Sidney Lumet -, un Staline de 20 à 73 ans, un Eichmann ou encore cet esclavagiste tuant froidement des Noirs évadés de sa plantation (Convicts, de Peter Masterson, sorti en 1991, et à nouveau d’après l’œuvre du mentor Horton Foote). Bref, donnant toujours de la complexité à ses rôles, à commencer par ceux de méchants.








