mardi 15 septembre 2026

Daniel Mendelsohn / Entrelacs / Entretiens avec Déborah Bucchi et Adrien Zirah



Entrelacs : Entretiens Daniel Mendelsohn
Daniel Mendelsohn © Jean-Luc Bertini

Le genre Mendelsohn

par Steven Sampson
9 mars 2026

Entrelacs est une série d’entretiens avec Daniel Mendelsohn menés par les chercheurs Déborah Bucchi et Adrien Zirah. L’auteur des Disparus y explique la spécificité de son travail, ce mélange d’expériences personnelles et de recherches bibliques, classiques et contemporaines. On comprend mieux pourquoi, aux États-Unis, Mendelsohn est sui generis.


Daniel Mendelsohn | Entrelacs. Entretiens avec Déborah Bucchi et Adrien Zirah. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Adrien Zirah. Seuil, 192 p., 18,50 €

Là-bas, Mendelsohn fait figure d’ovni. D’abord, par son érudition : professeur de littérature au Bard College, il a publié des articles savants sur la poésie latine et sur la religion grecque. Ensuite, par sa polyvalence : essayiste, critique littéraire, traducteur et auteur des mémoires, il brille dans tous les genres. Il est à la fois marqué par sa judéité et par son homosexualité, sans être cantonné dans l’une ou l’autre catégorie. New-yorkais, premier editor-at-large de la New York Review of Books, il a toujours vécu sur la côte Est – hormis quelques années sabbatiques à Venise, à Rome et à Berlin – et pourtant il ne fait pas vraiment américain, comme s’il était arrivé sur le tard, comme si l’anglais n’était pas sa langue de naissance, même s’il la maîtrise mieux que quiconque.

En 2022, il accorde un entretien à la revue K., la revue des « Juifs, l’Europe, le XXIe siècle ». Le présent livre en est issu, amplifié par des échanges supplémentaires ayant trait à l’actualité récente. Le texte se partage entre l’Introduction et deux sections : « Le cimetière et le berceau » et « Écritures multiples ». Dans la première, Déborah Bucchi rappelle que l’œuvre de Mendelsohn comprend un triptyque – L’étreinte fugitive ; Les disparus ; Une odyssée – qui s’inscrit, selon elle, « dans le sillage de l’écriture de soi moderne, européenne », et qu’on applique parfois à son travail l’étiquette « autofiction ». Bucchi évoque son mélange des genres et des « tonalités », en particulier dans L’étreinte fugitive, et se demande si l’œuvre ne possède pas un aspect « camp », défini par Susan Sontag comme l’amour du kitsch. Mendelsohn répond qu’en effet il emploie divers registres et tonalités, mais que sa pratique relève plutôt de l’« oral » et du « conversationnel », qu’elle est influencée par la tragédie grecque. L’étreinte fugitive, explique-t-il, interroge l’origine de son goût pour le geste dramatique, lié en partie à « une certaine forme de sensibilité gay traditionnelle », même si aujourd’hui la « théâtralité » ne fait plus vraiment partie de cette culture. Quoi qu’il en soit, il récuse l’étiquette « camp », du fait que son œuvre est « assombrie par la Shoah ».

En même temps, Mendelsohn admet la pertinence du terme camp lorsqu’il met en scène des débats sans fin, qu’il trouve « amusants » ; dans la culture juive, on peut débattre de tout, puisqu’il y a la nécessité d’interpréter. Il voit une double filiation chez lui – classique et hébraïque ; de ce fait, son œuvre prend la forme de « deux genres réunis en un seul ». Si d’aucuns le considèrent comme « romanesque », d’autres lui demandent pourquoi il n’écrit pas de romans, question à laquelle il répond : « C’est ce que j’ai fait ! » Mais il s’agit de fictions parsemées de commentaires – « généralement avec une inflexion classique » –, pratique qui commence dans L’étreinte fugitive, livre de souvenirs oscillant entre « le côté gay et le côté familial », où des textes classiques éclairent les événements. De fait, ses « mentors » – c’est ainsi qu’il les nomme dans Une odyssée – sont les philologues américaines Froma Zeitlin et Jenny Strauss, deux hellénistes d’origine juive.

L’intervieweuse met Mendelsohn en dialogue avec William Marx, pour qui l’expérience du désir homosexuel conditionne le savoir. À une épistémologie de l’homosexualité Mendelsohn préfère celle du placard : « L’expérience formatrice fondamentale qui dérive de mon homosexualité a été de devoir vivre avec un secret […] lorsque vous vivez avec un secret, vous percevez tout comme un ensemble de codes que vous devez comprendre pour survivre […] le fait de vivre une double vie, une vie secrète, fait prendre conscience qu’il y a toujours un sous-texte […] Et ça, c’est un outil formidable pour un écrivain ou un critique […] cela m’a appris à « lire » ». Mendelsohn lie cette épistémologie à des éléments caractéristiques de la « sensibilité gay », notamment le drag, en précisant que cette sensibilité n’est plus d’actualité pour les jeunes, « parce qu’ils peuvent tout simplement être gays, ce n’est pas un problème ». Cela dit, la représentation de l’homosexualité dans les médias reste problématique, donc on a encore besoin du « militantisme ».

Mendelsohn opère des comparaisons entre l’Europe et l’Amérique, notamment au sujet de la culture gay : le ressenti américain serait protestant : « Je travaille dur, j’ai fait ma part et je mérite mes droits. » Il pointe le fait que le mariage gay a été légalisé par la Cour suprême, non pas sur une question de moralité, mais sur une question de propriété : la plaignante lesbienne avait intenté un procès parce que, n’ayant pu se marier légalement, elle avait dû payer des droits de succession plus élevés.

Quant à la France, elle aurait « à peu près trente ans de retard sur la culture américaine ». Prenant l’exemple de son ami Édouard Louis, il dit qu’En finir avec Eddy Bellegueule n’aurait jamais eu le même effet galvanisant aux États-Unis. : « Depuis les années 1980, des centaines de livres ont été publiés à propos de jeunes garçons de province qui font leur coming out auprès de leur famille et découvrent leur sexualité. » À Brooklyn, Mendelsohn est allé voir la pièce de son ami – Qui a tué mon père –, qu’il a trouvée excellente, tout en estimant que c’est une pièce qui aurait pu être montée à New York « en 1996 ».

Francophone et francophile, Mendelsohn chevauche les deux continents – il lit dans l’original le latin, le grec, le français, l’allemand et l’italien – et se plaît à commenter les rapports transatlantiques. Il reconnait la justesse du propos d’Adrien Zirah concernant la présence dans son œuvre d’un « désir de retour » vers l’Europe, configuration illustrée par Shmiel, son grand-oncle assassiné par les nazis qui est au cœur de la recherche dans Les disparus ; l’homme avait émigré en Amérique avant de retraverser l’Atlantique. Mendelsohn semble être plus influencé par les Européens – son book club est en train de lire l’intégralité du cycle des Rougon-Macquart – que par ses pairs états-uniens.

Est-il animé par l’éthos américain ? On adore la formule de Zirah – n’en déplaise à Marc Weitzmann – concernant la judéo-américanité de la famille Mendelsohn : « Comme si au fond l’immigration aux États-Unis était vécue comme un moment de perte fondamentale d’identité, un moment d’exil, et non, comme cela a pu être vécu par certains Juifs européens, comme une libération d’une Europe oppressive, avec l’idée enthousiaste d’une symbiose judéo-américaine. » Mendelsohn affirme que les étrangers ont du mal à discerner ce sentiment d’une identité clivée : « Il y a une sorte de crise fondamentale de l’identité américaine – la « crise du trait d’union », pour ainsi dire, être « américain » veut à la fois tout dire et rien dire. On est à la fois américain […] et toujours hanté par le passé européen, surtout si, comme moi, vous êtes un petit-fils d’immigrants. Je ne parle pas là d’un trait qui serait spécifiquement juif ; tous mes amis étaient comme ça : italo-américains, gréco-américains, germano-américains, ceci, cela, etc. Nous avions en commun ce sentiment que l’Europe plane toujours à l’arrière-plan, même lorsqu’on est un enfant américain ordinaire, comme je l’étais ». La singularité de Mendelsohn réside sans doute dans sa volonté de se focaliser sur ce qui vient avant le trait d’union.

EN ATTENDANT NADEAU

 




lundi 14 septembre 2026

Nora Ephron / J’en fais toute une histoire / La stratégie du dévoilement

 

L’enseigne de Katz’s Delicatessen en hommage au film « Quand Harry rencontre Sally… » © CC-BY-3.0/Erika39/WikiCommons

La stratégie du dévoilement

par Steven Sampson
21 avril 2026
J’en fais toute une histoire, recueil d’articles de Nora Ephron (1941-2012), se distingue par le style ironique, intime et tranchant de cette New-yorkaise, connue pour ses scénarios (Quand Harry rencontre Sally) et ses films (Nuits blanches à Seattle, Vous avez un mess@ge). Les éditions de L’Olivier ont pris la relève de la regrettée maison Baker Street, éditeur de Heartburn, pour faire rayonner une œuvre injustement ignorée.

samedi 12 septembre 2026

Leonard Michaels / Sylvia / Sexe, poèmes et sécobarbital

 

59 Grove St., 7th Ave, Greenwich Village (1956) © CC0/WikiCommons

Sexe, poèmes et sécobarbital

par Steven Sampson
2 juin 2026

Sylvia, roman de Leonard Michaels (1933-2003), est un livre culte. Il raconte la relation torturée d’un jeune couple d’intellectuels dans le Greenwich Village du début des années 1960. Il parait aujourd’hui dans une réédition française. Un récit obsédant.

vendredi 11 septembre 2026

Nos intimes compagnons / Maître et animal sur le divan

 



Un chien jouant au passager © Jean-Luc Bertini


Maître et animal sur le divan

par Steven Sampson
27 juillet 2026

Nos intimes compagnons, du psychanalyste Patrick Avrane, explore les ressorts du rapport de l’homme aux animaux de compagnie. L’essai mêle une discussion clinique à une analyse de fables, de bandes dessinées et d’autres œuvres littéraires ; le cocktail est drôle, riche et passionnant. Et d’une grande actualité !

jeudi 10 septembre 2026

Hommage à Richard Brautigan


Olivier Haralambon Le petit homme dans ma tête qui m'empêcha de m'y mettre
Olivier Haralambon © James Startt

Hommage à Richard Brautigan

par Steven Sampson
7 août 2026

Olivier Haralambon, ancien coureur cycliste, écrivain et philosophe, s’intéresse à la volonté. Dans Le petit homme dans ma tête qui m’empêcha de m’y mettre, récit consacré à Lee Mellon, héros d’Un général sudiste de Big Sur, roman de Richard Brautigan, il imagine une relation surréelle avec son sujet, afin de réfléchir sur l’immobilité. Ce qui l’amène à Descartes et à la primauté de la pensée ou l’intention… Ce livre serait-il un éloge de la paresse ? Ou plutôt de l’action ?

vendredi 4 septembre 2026

Aladdin, Frankenstein et l’IA / Entretien avec Jeanette Winterson

 


Jeanette Winterson © Jean-Luc Bertini

Aladdin, Frankenstein et l’IA : entretien avec Jeanette Winterson

Aladdin et moi, essai de Jeanette Winterson, raconte sa rencontre avec le personnage d’Aladdin ainsi qu’avec Les Mille et Une Nuits. C’est un livre hybride, à la fois intime, érudit et théorique, où l’autrice mélange souvenirs personnels et considérations sur l’histoire des sciences, sur les modes de narration orientaux et occidentaux, sur de grands mythes – comme Dracula et Frankenstein –, sur l’intelligence artificielle, et sur le binaire, dans le domaine sexuel aussi bien qu’en informatique. Son essai est passionnant. 

dimanche 30 août 2026

Peter Nadas, figure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans

 


L’écrivain hongrois Peter Nadas, figure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans


L’écrivain hongrois Peter Nadas, figure majeure de la littérature européenne, est décédé mercredi à 83 ans. A cette occasion, nous republions une interview de lui, parue initialement en septembre 2025 pour la sortie de ces mémoires autobiographies


Isabelle Rüff

Publié le 27 août 2026 


L’écrivain hongrois Peter Nadas, une figure majeure de la littérature européenne dont l’œuvre monumentale a exploré les traumatismes du XXe siècle, est mort mercredi à l’âge de 83 ans. Son agente littéraire Anett Orosz a confirmé sa mort à l’AFP, après une annonce sur le compte Facebook de l’écrivain. Il est décédé mercredi matin à son domicile de Gombosszeg.

vendredi 28 août 2026

Yayoi Kusama est morte à 97 ans

 


 


L’artiste japonaise Yayoi Kusama est morte à 97 ans


La «reine des pois», artiste japonaise avant-gardiste, est décédée, a annoncé sa société. La plasticienne touche-à-tout était mondialement connue pour ses installations immersives et poétiques


27 août 2027


La Japonaise Yayoi Kusama, artiste avant-gardiste connue comme la «reine des pois», est morte à l’âge de 97 ans, a indiqué jeudi un communiqué de sa société. «C’est avec une profonde tristesse que nous annonçons le décès de Yayoi Kusama dans un hôpital de Tokyo le 14 août 2026, à l’âge de 97 ans», peut-on lire dans le document.

mercredi 26 août 2026

Voluptés orientales / Le fantasme de la geisha

 

Shunga japonais (« Images de printemps »), 18e – 19e siècles.
Shunga japonais (« Images de printemps »), 18e – 19e siècles.


Voluptés orientales

Le fantasme de la geisha

26 NOVEMBRE 2014


Du point de vue de l’Occident, la geisha fait partie de ces voluptés orientales sur lesquelles mystères et fantasmes se déploient ouvertement. C’est un être féminin extrêmement sensuel, issu d’une époque révolue, et qu’on ne peut trouver ailleurs qu’au Japon. En ce sens, la geisha est associée à un espace spatio-temporel fantasmagorique. Hors du rêve pourtant, la geisha, telle que les Occidentaux se la représentent, existe bel et bien. Elle est une personne vivante et tangible, en bref, réelle. Enfin presque.

mardi 25 août 2026

Quand les lieux hybrides transforment Paris

 

Sous une lumière douce et informelle, le coworking redessine les frontières du bureau traditionnel : un espace partagé où l’on travaille côte à côte, sans être seul
Sous une lumière douce et informelle, le coworking redessine les frontières du bureau traditionnel : un espace partagé où l’on travaille côte à côte, sans être seul

Quand les lieux hybrides transforment Paris

De la librairie-café aux ateliers participatifs, une nouvelle génération d’espaces brouille les frontières entre commerce, culture et sociabilité

24 AOÛT 2026, 

À Paris, certains lieux ne se laissent plus enfermer dans une seule catégorie. Sont-ils des cafés, des galeries, des ateliers, des boutiques ? Souvent un peu tout à la fois. Depuis quelques années, une nouvelle génération d’espaces hybrides transforme discrètement la manière dont on occupe la ville. On n’y vient plus uniquement pour acheter ou consommer, mais pour participer, apprendre, échanger, parfois même simplement rester. Le produit n’est plus l’unique finalité : l’expérience devient centrale.

samedi 22 août 2026

Carrie Yamaoka's exhibition

 

Carrie Yamaoka, 68 by 12 (green) redux (detail), 2009/2025. Courtesy of Hamburger Kunsthalle
Carrie Yamaoka, 68 by 12 (green) redux (detail), 2009/2025. Courtesy of Hamburger Kunsthalle


Carrie Yamaoka's exhibition

21 Aug 2026 — 10 Jan 2027 at the Hamburger Kunsthalle in Hamburg, Germany

13 AUGUST 2026


The Hamburger Kunsthalle is presenting the first solo exhibition in Germany devoted to the artist Carrie Yamaoka (b. 1957). The occasion for the show in the atrium of the Galerie der Gegenwart is the awarding of the Maria Lassnig Prize to the New York-based, multidisciplinary artist. 

Yamaoka’s interest in mutable materials and surfaces has given rise to works that often combine photography with text panels and reflective image supports. Chemical processes and fleeting transformations also play an important role in her work as she investigates the possibilities available for recording and documentation. Sometimes the artist revisits her earlier works after a few years and alters them, thus challenging the standard chronological development of an artistic oeuvre. 

The mirror-like surfaces of works that oscillate between painting, photography and sculpture cause space, light and viewers to intermingle in constantly changing perspectives and manifestations.


Carrie Yamaoka, 40 by 40 (black) (detail), 2016. Courtesy of Hamburger Kunsthalle

mardi 18 août 2026

Hommage à Hans Magnus Enzensberger


Hommage à Hans Magnus Enzensberger (1929-2022)

Hans Magnus Enzensberger © D.R.


 

Hommage à Hans Magnus Enzensberger

Auteur d’une œuvre prolifique, à la fois écrivain, traducteur, éditeur, journaliste, récipiendaire d’une vingtaine de prix, dont les plus prestigieux en Allemagne (prix Georg Büchner, prix Heinrich Böll), figure importante du Groupe 47 après la Seconde Guerre mondiale, Hans Magnus Enzensberger, décédé le 24 novembre à 93 ans, a consacré tous ses talents à une chose que j’aimerais, parmi beaucoup d’autres, souligner aujourd’hui : le dialogue des morts et avec les morts.

dimanche 16 août 2026

Exploration des ruines à la lampe de poche


Marcel Cohen entretien
Marcel Cohen © Jean-Luc Bertini


Exploration des ruines à la lampe de poche