mardi 27 septembre 2022

Kaneko Misuzu / Une poétesse japonaise ressuscitée pour l’universalité de ses œuvres

Les grandes figures historiques du Japon

Kaneko Misuzu, une poétesse japonaise ressuscitée pour l’universalité de ses œuvres


15.03.2021
Yazaki Setsuo
« Nous sommes tous différents et nous sommes tous beaux » est sans doute le vers le plus célèbre écrit par la poétesse Misuzu Kaneko. Ses œuvres figurent aujourd’hui dans les manuels de japonais des écoles primaires, et certains ont même été adaptés en français (deux figurent dans l’article). Penchons-nous sur le talent de cette jeune femme, décédée bien trop tôt après un lourd chagrin.

À la recherche d’une poétesse fantomatique

Appréciés des petits comme des grands, les comptines pour enfants ont fait leur apparition au Japon avec le premier numéro de la revue « L’Oiseau rouge » (Akai tori ), en juillet 1918. Une femme est alors apparue telle une comète dans ce genre littéraire en pleine effervescence, Kaneko Misuzu. Le poète de renom Saijô Yaso l’avait considéré comme l’étoile géante des jeunes poètes pour enfants.

Kaneko Misuzu à l'âge de 20 ans
Kaneko Misuzu à l’âge de 20 ans

Après la revue « L’Oiseau rouge » qui avait été créée pour faire mieux apprécier la valeur artistique des œuvres pour enfants, d’autres revues ont continué dans le même sens, « Le Bateau en or » (Kin no fune ), ou encore « Contes » (Dôwa). Elles ont toutes les trois publié des poèmes des grands artistes de l’époque, Kitahara Hakushû, Noguchi Ujô, ou Saijô Yaso, et suscité de nouvelles vocations en publiant des poèmes choisis parmi ceux envoyés à leur rédaction.

Kaneko Misuzu a ainsi publié environ 90 poèmes, essentiellement dans la revue « Contes », ce qui a fait d’elle une star aux yeux des autres jeunes poètes pour enfants. Malheureusement, son décès est arrivé bien trop tôt, le 10 mars 1930, à l’âge de 26 ans. Sa vie et son œuvre ont ensuite été peu à peu oubliées : on ne l’évoquait plus que comme la grande poétesse fantomatique.

J’ai rencontré son poème Bonne pêche (Tairyô) en 1966, quand j’étais étudiant de première année.

Bonne pêche (traduction officielle de Patrick Blanche et Kemmoku Makoto)

Ciel rouge
le soleil se lève
Bonne pêche
bonne pêche aux sardines !

C’est fête
au bord de l’eau
mais en mer
de mille en mille sardines
C’est la fête des funérailles !

Lorsque je l’ai lu, j’ai eu un choc tellement fort... comme si les trois cents autres poèmes du volume avaient disparu. En seulement dix lignes, il a complètement renversé le regard centré sur l’humain que j’avais alors. Il a transformé mon sens des valeurs en me faisant comprendre que trouver normal de manger des sardines était erroné, puisque nous vivons en réalité grâce à leur sacrifice.

J’ai eu envie de lire d’autres textes de cette femme qui avait écrit ce poème si puissant. Et j’ai commencé à chercher.

Je suis allé dans tous les bouquinistes de Jinbôchô, le quartier des livres de Tokyo, et j’ai cherché des ouvrages où son nom apparaissait, mais en vain. Et je n’en ai pas plus trouvé qu’à la Bibliothèque nationale de la Diète ou dans d’autres bibliothèques. Satô Yoshimi, un poète pour enfants, m’a appris qu’elle envoyait ses poèmes et textes depuis la ville de Shimonoseki (située tout à l’ouest de l’île principale du Japon).

Plus tard, j’ai reçu de Danjô Harukiyo, un poète contemporain de Kaneko Misuzu, un exemplaire du recueil « Le cocon et la tombe » (Mayu to haka), rassemblant 30 de ses œuvres, qu’il avait publié à ses frais. Mais ensuite, pendant plus de dix ans, je n’ai accompli aucun progrès. Je n’ai rencontré personne à Shimonoseki qui connaissait son nom. J’ai décidé de changer d’approche et de trouver la librairie de Shimonoseki d’où elle avait soumis ses poèmes.

De là, je suis arrivé jusqu’à quelqu’un de sa famille, qui m’a appris que son frère cadet vivait à Tokyo. Seize ans s’étaient écoulés depuis que j’avais découvert le poème « Bonne pêche ». Son frère gardait précieusement trois recueils que sa sœur avait écrits. Ils contenaient 512 poèmes, c’est-à-dire plus de cinq fois ce qui avait été publié jusque-là ! Et il m’a aussi parlé de Misuzu...

Les trois carnets qui avaient été préservés
Les trois receuils de Kaneko Misuzu qui avaient été préservés chez son frère cadet.


La courte vie d’une femme talentueuse

Kaneko Misuzu (Teru de son prénom de naissance) est née le 11 avril 1903, dans le village de Senzaki, canton d’Ôtsu, préfecture de Yamaguchi (aujourd’hui le quartier de Senzaki de la ville de Nagato). Ses parents avaient déjà un fils deux ans plus âgé qu’elle. Sa grand-mère vivait avec eux.

Deux ans plus tard naît son deuxième frère qui deviendra dramaturge et compositeur, mais en 1907, leur père meurt. La famille Kaneko, grâce à l’aide de la librairie Kamiyama de Shimonoseki (la tante de Misuzu avait épousé le libraire), ouvre alors la librarie Kaneko Buneidô. En 1907, le frère cadet est adopté par la famille Kamiyama qui n’avait pas d’héritier.

Kaneko Misuzu à l'époque où elle était élève au lycée de filles
Kaneko Misuzu à l’époque où elle était élève au lycée de filles

En 1916, Misuzu entre au lycée de filles d’Ôtsu. C’est une très bonne élève, aimée de ses camarades, sage, gaie, et gentille. Sa tante meurt quand elle est en troisième année, et c’est sa mère qui reprend alors le travail à la librairie.

Trois ans après la fin du lycée, elle commence à écrire des comptines, tout en travaillant à la succursale de la librairie Kamiyama dont elle est l’unique employée. Environ un mois plus tard, elle envoie ses poèmes à quatre magazines, dont la revue « Contes » (Dôwa), sous le pseudonyme de Kaneko Misuzu. Les trois autres revues la publient aussi. Elle continuera à écrire avant tout pour« Contes ».

En 1926, sur les conseils de son oncle, elle se marie, et donne naissance en novembre à une petite fille, Fusae. Mais son mari, qui ne la voit que comme épouse et mère, lui interdit d’écrire de la poésie et de correspondre avec d’autres auteurs. C’est la raison pour laquelle elle consigne ses œuvres dans trois carnets. Elle confie un exemplaire des trois à Saijô Yaso, un autre à son frère cadet, et cesse ensuite d’écrire.

Quelques temps après, elle divorce, épuisée physiquement et mentalement par sa vie conjugale. Elle demande à avoir la garde de sa fille, mais à l’époque la loi ne reconnaissait l’autorité parentale qu’au père. Elle en discute de nombreuses fois avec son ex-mari, mais il refuse de lui laisser l’enfant. La veille du jour où il devait venir la chercher, au matin du 10 mars 1930, elle se suicide en laissant une lettre à son ex-mari dans laquelle elle demande que leur fille soit confiée à sa mère.

Le secret d’un succès : résonner avec l’universel

Les œuvres de Kaneko Misuzu qu’aucun d’entre nous n’avait pu lire pendant plus d’un demi-siècle ont été publiées avec les trois recueils que possédait son frère cadet aux éditions JULA sous le titre « Oeuvres complètes de Kaneko Misuzu » (Kaneko Misuzu zenshû). Aujourd’hui, plusieurs de ses poèmes figurent dans les manuels de japonais des écoles primaires, et son œuvre est connue bien au-delà du Japon, puisqu’elle a été traduite dans plus de dix langues (dont le français pour certains poèmes). Sans doute peut-on en comprendre la raison grâce à mon maître, le poète Mado Michi, qui m’a enseigné la différence entre les poèmes et les comptines.

« Dans un poème, on écrit ses découvertes et ses sentiments, alors que dans une comptine on écrit en creusant profondément ses découvertes et ses émotions jusqu’à ce que toute le monde puisse les partager. »

Si Kaneko Misuzu a connu un tel succès, c’est assurément parce qu’elle écrivait en se penchant sur l’universalité qui existait en elle. C’est ce qui a permis à nous, lecteurs, de se retrouver facilement dans ses comptines : nos propres pensées et émotions, que nous n’arrivions pas forcément à transformer en mots, apparaissaient habilement exprimées sous forme de vers.

Pour conclure cet article, je veux présenter à tous ceux qui souffrent aujourd’hui de la crise sanitaire, le poème Au clair !

Au clair ! (traduction officielle de Patrick Blanche et Kemmoku Makoto)

Au clair
au clair !

Où un rayon traverse
même une simple feuille

Plante à l’ombre des broussailles

Au clair
au clair !

Où la flamme consume
jusqu’à cette paire d’ailes

Insecte volant dans la nuit

Au clair
au clair !

Où le soleil se lève
et peu à peu grossit

Enfants de la grande ville

(Toutes les photos sont avec l’aimable autorisation de l’Association de préservation des œuvres de Kaneko Misuzu. Les deux poèmes cités en français dans l’article sont tirés de l’ouvrage Malgré tout le ciel est toujours bleu, Poèmes choisis de Misuzu Kaneko, publié en 2003)

NIPPON


dimanche 25 septembre 2022

Le potentiel de la littérature, de l’aventure et de l’humanité / Un dialogue avec l’auteure bilingue Tawada Yôko

Le potentiel de la littérature, de l’aventure et de l’humanité : un dialogue avec l’auteure bilingue Tawada Yôko

Culture Livre 

L’auteure Tawada Yôko, dont plusieurs de ses livres sont traduits en français, dialogue ici avec Irmela Hijiya-Kirschnereit, une japonologue allemande qui a obtenu la récompense universitaire la plus prestigieuse d’Allemagne. Les deux femmes vivent à Berlin et sont amies de longue date. Elles abordent ici des thèmes très divers, parmi lesquels la littérature, l’aventure, la traduction, le genre, ou encore l’avenir de l’humanité.

Tawada Yôko

Auteure. Née à Tokyo en 1960, elle s’installe en Allemagne en 1982 après ses études à l’université Waseda. C’est dans ce pays qu’elle est publiée pour la première fois en 1987. En 1991, elle obtient le prix des jeunes auteurs de la revue Gunzô pour son roman Kakato wo ushinau (« Perdre son talon », non traduit en français), et le prix Akutagawa pour Le Mari était un chien (traduit en français en 2005). Puis en 2003, Train de nuit avec suspects (traduit en français en 2005) est couronné par le prix Tanizaki Junichirō, tandis que Histoire de Knut (traduit en français en 2016 à partir de la version allemande de l’auteur), obtient le prix Noma pour la littérature en 2011. Elle a aussi obtenu plusieurs prix internationaux, dont le prix allemand Heinrich Kleist en 2016, et le National Book Award américain en 2018 dans la catégorie traduction pour The Emissary (traduction anglaise de Kentôshi, non traduit en français).

Irmela Hijiya-Kirschnereit

Professeure de littérature japonaise et d’histoire culturelle à l’Université libre de Berlin, en Allemagne. Traductrice littéraire et auteur de nombreux ouvrages sur la littérature et la culture japonaises. Lauréate du Gottfried Wilhelm Leibniz Prize, le prix allemand le plus prestigieux attribué à des chercheurs, pour ses travaux sur le Japon. Elle a été par ailleurs directrice du German Institute for Japanese Studies de Tokyo et présidente de la European Association for Japanese Studies.

Une pandémie qui a favorisé la lecture et l’écriture

Irmela Hijiya Kirschnereit (ci-après « I.H. »)  Vous êtes connue comme une écrivaine qui voyage. Vous avez par exemple donné près de 1 200 lectures à l’étranger. Et vous participez aussi à de nombreux symposiums et donnez des conférences. Votre vie pendant cette crise sanitaire a-t-elle beaucoup changé ?

Tawada Yôko (ci-après « T.Y. »)  J’ai toujours vécu en voyageant, avec le sentiment que pour moi, c’était ça la Terre. Mais ce qui était dommage, c’est que je voyageais trop. Je commandais les livres que m’avaient conseillés les gens des pays dans lesquels je me rendais, mais je repartais en voyage avant d’avoir eu le temps de les lire. Je me disais déjà alors un peu que se déplacer à ce point n’avait peut-être pas beaucoup de sens.

Avec la crise sanitaire, les voyages sont soudainement devenus impossibles, et j’ai pu me plonger un peu dans les livres que j’avais envie de lire. J’ai entendu dire qu’au Japon, les ventes de livres ont augmenté pour la première fois depuis des décennies. Ce doit être parce que les gens contraints de rester chez eux ne se sont pas contentés de passer leur temps sur internet mais ont eu aussi envie de s’adonner à la lecture.

I.H.  C’est vrai. Pourvu que ça dure…

T.Y.  C’est la première pandémie que nous avons vécue, non ? Et j’ai beaucoup écrit, et beaucoup lu. Lorsque l’être humain est confronté à une crise, il a le sentiment qu’il doit faire quelque chose, n’est-ce pas ? Cette année, la situation ne s’est pas vraiment améliorée, mais je suis un peu revenue à ma vie d’avant parce que j’ai eu plus d’événements en distanciel. Je pense qu’il y a quelque chose dans la littérature qui fait que l’on écrit quand on est enfermé, parfois dans un cloître ou dans une prison. Cette année, j’ai l’impression que je n’ai pas vraiment tiré partie de la crise sanitaire.

Tawada Yôko
Tawada Yôko

Une disparition soudaine du japonais, au profit du seul allemand

I.H.  Vous avez commencé à écrire dans l’Allemagne où vous vous étiez installé non pas en y cherchant asile ou parce que vous aviez été contrainte de quitter votre pays, mais poussée par votre goût de l’aventure. Vous n’y avez pas seulement voyagé, mais travaillé, et étudié à l’université de Hambourg, où vous avez rédigé votre thèse en langue allemande. Vous avez ensuite fait vos débuts d’écrivain en Allemagne, puis élargi vos activités au plan international.

T.Y.  Quand j’étais étudiante, j’ai pris le Transsibérien, et j’ai aussi voyagé en Inde. À l’époque, c’était une belle escapade, mais la vraie aventure, je pense que c’était de trouver un logement dans une ville étrangère, d’y travailler et de vivre en utilisant la langue de ce pays. À Hambourg, au début, je travaillais tous les jours comme stagiaire. Ce n’était pas simple pour moi de parler avec mes amis au travail, d’aller à des fêtes d’anniversaire, mais cela m’a beaucoup appris.

J’exagérerais en disant que cela m’a complétement éreinté, mais à être ainsi coincée entre deux langues, j’ai vécu quelque chose comme un effondrement de mon identité. Alors que je n’avais que parlé japonais toute ma vie, il m’a fallu soudain parler allemand. Internet n’existait pas à l’époque, et je n’avais pas accès au téléphone. Il n’y avait pas de Japonais autour de moi. La langue japonaise avait disparu, il ne restait que l’allemand. Je me suis demandée qui était ce « je » que j’avais été jusque-là. Et ça, c’était une aventure que je n’avais pas du tout prévue.

Traduire c’est créer

I.H.  Vous êtes une auteure bilingue, vous publiez en allemand et en japonais. Comment décidez-vous dans quelle langue vous allez écrire ?

T.Y.  Lorsque je raconte en allemand des souvenirs de mon enfance que j’ai vécue au Japon, cela prend parfois un côté fictionnel comme si je parlais d’un pays inventé. Au contraire, quand j’écris en japonais des choses que j’ai vécues en Allemagne, il arrive en quelque sorte que je montre au lecteur ma vie traduite et digérée. Je décide toujours en fonction du thème que j’aborde.

I.H.  Mais vous ne traduisez que rarement ce que vous avez écrit, n’est-ce pas ? Même si vous avez traduit en allemand Yuki no renshûsei. (Histoire de Knut en français, traduit à partir de la version allemande de l''auteur, Ndlr)

T.Y.  Quand je traduis mes livres de l’allemand en japonais, je me dis que si j’avais écrit dès le départ en japonais, je n’aurais pas du tout écrit de cette manière, que j’aurais mieux fait de faire autrement. Je m’éloigne de plus en plus de l’original en changeant l’histoire, ou même en pensant que j’aurais dû avoir d’autres personnages. C’est pour ça que se traduire soi-même n’est pas une bonne chose.

I.H.  Mais dans ce cas, vous devez souvent être mécontente des traductions de vos traducteurs ?

T.Y.  Non. Une traduction, c’est une création. Quand j’ai lu la traduction allemande de Kentôshi (non traduit en français, Ndlr), j’ai trouvé que la voix du narrateur était différente de la mienne, mais cela ne m’a pas gênée. L’important est qu’il y ait une « voix ». Par contre, ce n’est pas bien si la traduction cherche à tout prix à imiter la mienne, et qu’il n’y ait pas de voix, que l'œuvre ne soit plus un tout. C’est pour cela que j’aime lire les traductions.

Irmela Hijiya Kirschnereit
Irmela 

Attirée par la mythologie japonaise

I.H.  Chikyû ni chiribamerarete (« Incrusté dans le globe terrestre »), le premier tome de votre trilogie, est paru en 2018, et Hoshi ni honomekasarete (« Suggéré par les étoiles »), le deuxième, en 2020. Un des personnages est une femme du nom de Hiruko. Ce nom fait penser à Hiruko, le premier enfant d’Izanagi et Izanami dans le Kojiki (« Chronique des faits anciens », l’un des plus vieux recueils de textes du Japon, remontant au VIIIe siècle, Ndlr). Mais y a-t-il un lien ?

T.Y.  Le nom est en effet emprunté au Kojiki. Je suis allée dans une école primaire où il y avait beaucoup d’enseignants de gauche, et la mythologie japonaise était plus ou moins considérée comme étant intrinsèquement nationaliste. On nous apprenait que mieux ne valait pas trop en lire. Elle ne m’intéressait pas vraiment, d’ailleurs, et quand j’étais étudiante, j’ai lu beaucoup de littérature russe, Dostoïevski et autres.

Une fois en Allemagne, je me suis rendu compte que dans la sphère culturelle pacifique, il y avait beaucoup d’histoires liées à la mythologie, et c’est aussi le cas du Kojiki. Ce genre de récits existent aussi en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est. Lorsque j’ai compris que la mythologie est vraiment internationale, et nullement nationaliste, je m’en suis sentie très proche.

I.H.  À part le Kojiki, vous intéressez-vous à d’autres œuvres de la littérature japonaise ?

T.Y.  Les classiques du Moyen-Âge m’attire. Je n’en suis pas une spécialiste, mais j’aime en lire. Chaque fois que j’en ai l’occasion, je lis Collection de sable et de pierres (Shasekishû) et Notes de ma cabane de moine (Hôjôki). J’aime aussi le Konjaku monogatari (« Histoires qui sont maintenant du passé »). C’est très instructif de voir sous quelle forme les légendes indiennes ou chinoises ont été transmises au Japon.

Quand j’étais lycéenne, j’aimais assez Le Dit du Genji. J’avais des préventions contre Le Dit des Heike, parce que ça ne parlait que de samouraïs, mais une fois que j’ai commencé à faire des performances en Allemagne, j’ai changé complètement d’avis. Quand on le lit en japonais, Le Dit des Heike est magnifique du point de vue du rythme. Parce que ce texte était dit avec un accompagnement de biwa, le luth japonais. Je cherchais des textes japonais qui pouvaient me servir de référence en relation avec des lectures accompagnée au piano que je devais donner, et j’ai découvert dans ce texte de merveilleux rythmes.

La frontière du genre s’efface

I.H.  J’ai publié en 2018 un livre intitulé « Joryû » hôdan (Propos libres sur la « littérature féminine »). Il s’agissait d’une présentation d’interviews que j’avais réalisées en 1982 avec de grandes auteures dont Enchi Fumiko et Ishimure Michiko, et le thème central en était « Que pensez-vous de la société masculine japonaise ? » Avant de commencer à faire ces entretiens, je me disais que ces femmes devaient ressentir de la colère vis-à-vis des hommes. Elles étaient toutes de fortes personnalités, et le mouvement de libération des femmes né aux États-Unis était arrivé au Japon. Néanmoins, fondamentalement, elles étaient toutes magnanimes, parce que selon elles, les hommes aussi étaient soumis à de fortes pressions de la part de la société, et elles comprenaient qu’ils cherchent à asseoir leur autorité en conséquence. Cela m’a surprise, en tant que femme allemande, mais vous, qu’en pensez-vous ?

T.Y.  Les années 1990, celles où j’ai fait mes débuts littéraires au Japon, étaient une époque où l’opposition hommes-femmes commençaient à s’effondrer, où l’on sentait que le sexe était pluriel. Je veux dire, que chez les femmes, certaines étaient lesbiennes et d’autres hétéro. Les transgenres et les bisexuels apparaissaient, et la frontière du genre telle qu’elle existait autrefois était en train de disparaître. Cette situation borderless s’applique aussi aux frontières entre les pays. Et la délimitation entre les humains et les animaux est en train de disparaître graduellement. On voit des mouvements divers qui affirment que les animaux aussi ont des droits, par exemple. Comment allons-nous franchir les différentes frontières, et pas seulement celles du genre, maintenant que nous sommes au XXIe siècle ? C’est un autre de mes grands thèmes.

Un futur proche qui n’est pas entièrement catastrophique

I.H.  En lisant les deux premiers tomes de votre trilogie, j’ai eu l’impression que la narration était plus forte. Vous abordez des thèmes comme l’utopie, la dystopie, les catastrophes. Il y a des jeunes et des vieux, mais les vieux sont en pleine forme et les enfants très faibles. Ou peut-être manquent-ils de force vitale. On sent un monde à l’envers, mais je voulais vous demander si vous êtes optimiste ou pessimiste quant au futur de l’humanité.

T.Y.  Quand on décrit l’avenir proche, ça ne peut qu’être assez tragique. Mais je ne pense par pour autant que tout est catastrophique. Parce que le passé a été bien pire. Nous faisons face à divers problèmes, mais pour moi, notre situation est meilleure que celle qui prévalait pendant la Seconde Guerre mondiale. Et de très loin. Nous avons progressé à bien des égards, et en ce sens-là, je ne suis pas pessimiste.

I.H.  La situation n’est pas désespérée ?

T.Y.  Non je ne crois pas.

I.H.  L’histoire humaine est très brève dans celle de notre planète, mais il y a des philosophes et des biologistes qui pensent que tout va peut-être finir. Nous les humains sommes en train de détruire le monde, et comme la destruction progresse actuellement très vite, arrêter ce mouvement sera très difficile. Moi, je pense que quelque part l’humanité va disparaître. Mais ce ne sera peut-être pas une mauvaise chose pour la Terre !

T.Y.  C’est une question difficile. Mais quand je pense que ma vie, celle d’une grenouille et celle d’une fleur sont toutes pareilles, cela ne m’ennuie pas particulièrement que la période humaine soit peut-être terminée. Il me semble que cette façon de pensée aussi est profondément ancrée dans la littérature japonaise.

I.H.  Je suis d’accord avec vous. Et cela peut nous consoler ou nous sauver, non ?

Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit conversent dans l’Institut de recherche sur le Japon de l’Université libre de Berlin.
Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit conversent dans l’Institut de recherche sur le Japon de l’Université libre de Berlin.

(Édition de Nippon.com. Photos : Sawabe Katsuhito. Photo de titre : Tawada Yôko et Irmela Hijiya-Kirschnereit dans le jardin de l’Université libre de Berlin, après leur entretien)


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samedi 24 septembre 2022

Tawada Yôko / Écrire en deux langues pour la promotion d’une littérature mondiale

Tawada Yôko


Tawada Yôko : écrire en deux langues pour la promotion d’une littérature mondiale 

Bilingual Author Tawada Yōko / Crossing Political and Linguistic Borders


Taniguchi Sachiyo 

Tawada Yôko, une auteure qui vit en Allemagne et écrit en japonais et en allemand, est extrêmement appréciée à l’international. Son écriture d’un style avant-gardiste est libre des entraves que constituent les frontières et les langues. Mais elle est aussi connue pour sa faculté à mettre en avant le charme de la langue japonaise grâce à ses jeux de mots à l’humour tout en finesse, tout en traitant de thèmes aussi graves que les désastres et la pollution, ou encore l’exil.

Créer dans un mouvement perpétuel

Tawada Yôko, établie à Berlin, écrit en deux langues, japonais et allemand. Ses textes sont traduits dans une trentaine de langues. Lorsque le prix Nobel de littérature a été annoncé en octobre 2019, elle se trouvait au Brésil pour la parution en portugais de Yuki no renshûsei. Couronné au Japon par le prix littéraire Noma en 2011, ce roman raconte la vie de trois générations d’ours polaires [il est paru en français en 2016 sous le titre Histoire de Knut, dans une traduction de Bernard Banoun à partir de la traduction allemande réalisée par l’auteure elle-même].

Histoire de Knut (version japonaise, 2011)
Histoire de Knut (Yuki no renshûsei, version japonaise, 2011)

Tawada Yôko, dont le nom figurait parmi ceux sélectionnés par les bookmakers européens comme possibles récipiendaires du prix Nobel de littérature cette année-là, participait au Brésil à divers événements à l’écart de cette agitation. Juste avant d’y venir, elle avait donné une conférence aux Pays-Bas sur le fait d’avoir deux langues d’écriture, puis elle était brièvement retournée en Allemagne pour participer à un dialogue sur l’art avec l’artiste Henrike Naumann et la réalisatrice et photographe Ulrike Ottinger. Après le Brésil, elle était attendue au Japon pour une performance avec la pianiste de jazz Takase Aki. malgré un programme ébouriffant, Tawada Yôko a crée son œuvre dans un mouvement incessant, qui la voit parcourir le monde en réponse aux invitations pour toutes sortes d’événements, notamment des lectures et des conférences.

The Emissary (lauréat du National Book Award 2018, version anglaise du roman Kentôshi)
The Emissary (lauréat du National Book Award 2018, version anglaise du roman Kentôshi)

Que le nom de cette autrice, qui a reçu en 2016 le prix Kleist en Allemagne et le prix américain National Book Award en 2018, soit mentionné comme possible récipiendaire du plus mondiaux des prix littéraires reflète la présence internationale de Tawada Yôko. Et il a de nouveau été évoqué pour le prix Nobel 2020. Cette écrivaine attire littéralement l’intention du monde entier. Le prix Kleist, l’un des plus prestigieux prix littéraires allemands, dont le dramaturge Heiner Müller a notamment été le récipiendaire en 1990, lui a été attribué pour son œuvre écrite en allemand, qui explore de nouvelles formes d’expression de la langue de Goethe. Elle a été la première Japonaise à le recevoir.

Le National Book Award, dans la catégorie littérature traduite, récompensait la traduction en anglais par Margaret Mitsutani de son roman Kentôshi (2014), sous le titre The Emissary, qui dépeint le monde après un désastre. C’était la première œuvre couronnée par ce prix depuis le ré-établissement de cette catégorie, et la première traduction du japonais depuis 1982, c’est-à-dire 36 ans plus tôt, quand Ian Hideo Levy l’avait reçu pour The Ten Thousand Leaves: A Translation of the Man’Yoshu, Japan’s Premier Anthology of Classical Poetry, conjointement avec R. Lyons Danly pour la traduction d’un recueil de Higuchi Ichiyô.

Tawada Yôko après avoir été récompensée du National Book Award (à l’Université Waseda, le 15 novembre 2018)
Tawada Yôko après avoir été récompensée du National Book Award (à l’Université Waseda, le 15 novembre 2018)

Une activité créatrice variée en japonais et en allemand

Née à Tokyo en 1960, Tawada Yôko s’est installée en Allemagne à la fin de ses études, en 1982, sept ans avant la réunification du pays. Elle a travaillé dans une société d’export-import littéraire, avant d’y publier en 1987 son premier titre, un recueil de poèmes et de prose, Nur da wo du bist da ist nichts (« Il n’y a rien là où tu es, seulement là, rien ») chez un éditeur de Tübingen.

Ce premier titre avait une forme unique : il était bilingue, une page en allemand, l’autre en japonais, et se lisait en allemand depuis le début, et en japonais depuis la fin. Les poèmes et les textes en japonais avaient été traduits par Peter Pörtner. Dans ce recueil, les mots sont vivants, libérés des expressions habituelles et archaïques ainsi que des règles grammaticales rigides, un mode d’expression obtenu à partir d’une position d’où l’auteur reconsidère sa langue maternelle, ou plutôt les relations entre celle-ci et elle-même, en vivant au quotidien dans une autre langue.

Nur da wo du bist da ist nichts (« Il n'y a rien là où tu es, seulement là, rien », 1987)
Nur da wo du bist da ist nichts (« Il n’y a rien là où tu es, seulement là, rien », 1987)

En 1990, le recueil Wo Europa anfängt écrit en allemand [traduit en français sous le titre Où commence l’Europe ?], qui dépeint le voyage de Tawada Yôko en Transsibérien, reçoit le prix littéraire de la ville de Hamburg (Förderpreis für Literatur der Stadt Hamburg). En 1991, elle fait un début remarqué sur la scène littéraire japonaise en obtenant le prix Gunzô pour son roman « Perdre son talon » (Kakato o ushinakushite), dans lequel elle décrit la découverte d’une culture étrangère par une femme qui s’est installée pour son mariage dans un pays inconnu. Depuis, Tawada Yôko mène en japonais et en allemand une activité créatrice qui traverse les genres et inclut des romans, de la poésie, du théâtre, des pièces radiophoniques et des essais, avec aujourd’hui plus de vingt textes publiés au Japon et en Allemagne.

Où commence l'Europe ? (version allemande Wo Europa anfängt, 1988)
Où commence l’Europe ? (version allemande Wo Europa anfängt, 1988)

Quand on parle d’écrivains écrivant dans une langue autre que leur langue maternelle, on pense à Vladimir Nabokov (1899-1977), né en Russie qui écrivait en anglais, ou à Milan Kundera (1929〜) , né en Tchéquoslovaquie, qui a choisi le français comme langue d’écriture. Ces écrivains que l’on appelle « écrivains transfrontaliers », ont souvent choisi d’écrire dans la langue du pays dans lequel ils se sont installés après avoir dû quitter leur pays pour des raisons politiques ou économiques. Mais pour Tawada, l’allemand est une langue d’écriture choisie, dans laquelle elle a de surcroît commencé à écrire. Et même après avoir débuté comme écrivain au Japon, elle continue depuis près de trente ans à faire des allers-retours entre les deux langues, et y trouve une stimulation qui nourrit son énergie créatrice. Cette carrière originale est aussi intrinsèquement une critique radicale du concept de littérature nationale.

Un récit grandiose dépassant les êtres humains, les cultures et les frontières

Chaque élément de l'œuvre de Tawada a exploré un nouveau territoire, et elle est aujourd’hui à un nouveau tournant. L’autrice s’est lancée dans ce qu’elle envisage comme une trilogie, dont le premier volume, Chikyû ni chiribamerarete (« Incrusté dans le globe terrestre ») est parue en 2018, et la deuxième, Hoshi ni honomekasarete (« Suggéré par les étoiles »), vient de sortir.

Kentôshi (2014)
Kentôshi (2014)

Si le roman Kentōshi se déroulait dans un Japon isolé du monde après un désastre majeur qui faisait penser à l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi, l’archipel qui évoque le Japon dans cette trilogie a apparemment disparu. La raison de cette disparition n’est pas révélée, mais le lecteur est conduit à penser qu’il a subi des dommages irrémédiables entraînés par un désastre causé par l’homme, par des allusions à des mouvements d’opposition à une pollution qui rappelle la maladie de Minamata ou la construction de centrales nucléaires dans cet archipel.

Chikyû ni chiribamerarete (« Incrusté dans le globe terrestre », 2018)
Chikyû ni chiribamerarete (« Incrusté dans le globe terrestre », 2018)

Hiruko, l’héroïne de la trilogie est une émigrante originaire de cet archipel. Dans le texte japonais, son nom apparaît en caractères latins en majuscules, ce qui lui confère une présence particulière. Ce nom renvoie à Hiruko, l’enfant aquatique d’Izanami et Izanagi confié à la mer dans le mythe de la création du Japon. Hiruko a quitté le lieu où elle est née et elle a ensuite séjourné dans les pays scandinaves. Le roman, tout en reflétant la réalité actuelle dans laquelle l’immigration est devenue une question internationale majeure et un sujet de conflit politique, traite d’une multitude de questions, désastres, langues, appartenance ethnique, genre, ou identité. Certains lecteurs se sont probablement superposés au personnage de Hiruko, qui ne peut plus retourner dans son pays natal, en pensant à l’état actuel du monde où les frontières sont fermées à cause de la pandémie et où les mouvements sont contrôlés.

Hoshi ni honomekasarete (« Suggéré par les étoiles », 2020)
Hoshi ni honomekasarete (« Suggéré par les étoiles », 2020)

Tous les thèmes abordés sont graves, mais les jeux de mots typiques de Tawada qui font partie du texte défont le cadre d’une pensée rigide. Hiruko s’exprime dans une langue hybride qui lui est propre, un mélange de langues scandinaves, et l’un des plaisirs pour le lecteur est la manière dont Tawada utilise un japonais remarquable qui fait naître beaucoup d’images.

Séparée de la communauté des locuteurs de sa « langue maternelle », Hiruko se lance, en compagnie de camarades issus d’une variété de milieux linguistiques et culturels, dans un voyage à la recherche de locuteurs de sa propre langue maternelle. Dans le premier tome apparaît un Groenlandais chef sushi qui travaille en Allemagne et parle la langue maternelle de Hiruko, un des événements qui ébranlera sa conscience de « locuteur natif », qui était pour elle une évidence au moment de son départ. En tournant les pages de ce roman et en suivant le voyage de Hiruko et de ses compagnons, le lecteur en vient à penser qu’à l’époque de la mondialisation où les êtres humains et leur culture sont incrustés ici et là sur terre, par-delà les frontières, il existe sans doute une autre façon d’aborder les spécificités des cultures linguistique ou culinaire qu’en s’y accrochant. Dans le deuxième tome, le récit se développe d’une manière encore plus vaste, puisque la terre est considérée comme une des planètes dans l’espace.

Où va continuer le voyage de Hiruko ? Dans quel nouvel horizon littéraire Tawada Yôko va-t-elle emmener ses lecteurs ? Elle a toute notre attention.


NIPPON

jeudi 22 septembre 2022

Moriyama Daidô / Un photographe aux yeux de « chien errant »

Daido Moriyama


Moriyama Daidô : un photographe aux yeux de « chien errant »


 

Iizawa Kotaro 

Moriyama Daidô parcourt les rues comme un chien errant en prenant des instantanés qui laissent une forte impression à ceux qui les voient. De concert avec des gens comme Araki Nobuyoshi, il est cité comme l’un des maîtres photographes du Japon contemporain. Pourquoi son œuvre est-elle tenue en si haute estime ?

Depuis les années 1990, les expositions de photographes japonais contemporains sont monnaie courante dans les musées et les galeries d’art du monde entier. Au même titre qu’Araki Nobuyoshi, Moriyama Daidô figure parmi les artistes favoris de ces expositions. Depuis quelques années, Moriyama a fait l’objet d’un bon nombre d’expositions à grande échelle, dont une en duo, donnée en 2012 au Tate Modern de Londres, où il figurait aux côtés de William Klein, et une autre en solo, « Daidô Tokyo », à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris.

Bien des jeunes photographes japonais, ainsi que leurs homologues de divers pays d’Asie, d’Europe et d’autres régions du monde, ont été fortement influencés par le style des instantanés en noir et blanc de Moriyama, qui capture ses sujets avec, selon ses propres mots, « les yeux d’un chien errant » en vadrouille dans les rues. Il est, à juste titre, considéré comme l’un des plus grands photographes contemporains du Japon.

Des débuts comme concepteur graphique

Un portrait de Moriyama Daidô  (© Daidô Moriyama Photo Foundation)
Un portrait de Moriyama Daidô (© Daidô Moriyama Photo Foundation)

Moriyama Daidô est né en 1938 à Ikeda, dans la préfecture d’Osaka. Son père travaillait pour une compagnie d’assurance, et cet emploi a contraint sa famille à déménager à de nombreuses reprises au cours de son enfance — vers Shimane, Chiba, Fukui, de nouveau Osaka, et ainsi de suite à destination d’autres préfectures du Japon. Selon Moriyama, les fréquents changements d’écoles qui en ont résulté l’ont empêché de tisser des liens de proximité trop étroits avec les communautés au sein desquelles il vivait, et, après l’école, il lui arrivait fréquemment de passer ses après-midi à errer dans la ville où il se trouvait. Peut-être les expériences formatives qu’il a connues à cette époque contribuent-elles à expliquer son obsession pour les instantanés de rue.

En 1955, Moriyama a cessé de fréquenter l’école secondaire de Kôgei, un établissement municipal d’Osaka, et a commencé à travailler à son compte comme concepteur graphique. Les expériences qu’il a vécues à cette époque lui ont servi par la suite dans son travail de photographe. Au premier regard, la composition de ces instantanés semble rudimentaire, instable, mais les recadrages et les tirages qu’il en fait témoignent d’une attention aiguë au moindre détail, qui débouche sur un équilibre subtil puisé dans les savoir-faire acquis en tant que graphiste.

Pourtant, le jeune Moriyama avait du mal à rester toute la journée assis derrière un bureau à dessiner des boîtes d’allumettes et des calendriers. À mesure des contacts qu’il établissait avec des photographes dans le cadre de son travail, son désir de prendre ses propres clichés s’est développé. En 1960, il a été embauché comme assistant par le studio d’Iwamiya Takeji, à Osaka. Alors qu’il travaillait au studio d’Iwamiya, il a été fortement impressionné par la collection de photographies New York, publiée en 1956 par William Klein. Il a également étudié l’instantané de rue avec Inoue Seiryû, un photographe, plus âgé que lui de quelques années, qui était connu pour ses illustrations de Kamagasaki, un quartier d’Osaka où habitaient de nombreux travailleurs journaliers. L’idée de devenir photographe et de travailler à une plus grande échelle grandissait en lui.

En 1961, Moriyama est parti vivre à Tokyo, où il souhaitait collaborer d’une manière ou d’une autre avec le collectif de photographes Vivo, formé par Tômatsu Shômei, Narahara Ikkô, Kawada Kikuji et d’autres. Mais le groupe s’était déjà dispersé. C’est alors qu’un membre de Vivo, Hosoe Eikoh, engagé à cette époque dans la production de la collection de photos Barakei (1963), inspirée par Mishima Yukio, a demandé à Moriyama de devenir son assistant (voir notre article : « Le Supplice des roses », Mishima immortalisé par le photographe Hosoe Eikoh).

Moriyama a eu l’occasion de se familiariser avec un large éventail de techniques de prise de vues et de chambre moire. Au moment de son mariage, en 1964, il était devenu un photographe indépendant à part entière. Bien entendu, il n’avait pratiquement pas de travail.

Inu no machi (« Misawa », 1971). Ce cliché, pris dans la préfecture d'Aomori, allait constituer une étape décisive dans la carrière du photographe, qui en vint à établir un parallèle entre son propre regard de photographe de rue et celui, quelque peu furtif mais chargé d'une intense curiosité, du chien errant. (© Daidô Moriyama Photo Foundation)
Inu no machi (« Misawa », 1971). Ce cliché, pris dans la préfecture d’Aomori, allait constituer une étape décisive dans la carrière du photographe, qui en vint à établir un parallèle entre son propre regard de photographe de rue et celui, quelque peu furtif mais chargé d’une intense curiosité, du chien errant. (© Daidô Moriyama Photo Foundation)

Les photos comme instruments de mise en accusation d’une époque

Moriyama vivait à Zushi (préfecture de Kanagawa). Il se rendait fréquemment dans la ville voisine de Yokosuka, qui abritait une base navale américaine, et prenait des instantanés qui captaient l’atmosphère de rue propre à cet endroit. Il apporta ces photos à une revue appelée Camera Mainichi, où elles retinrent l’attention de l’éditeur légendaire Yamagishi Shôji, qui décida de les publier dans un encart de neufs pages intitulé « Yokosuka » inséré dans le numéro d’août 1965 de la revue.

Cette publication eut un immense écho et constitua fondamentalement le coup d’envoi de la carrière de Moriyama. Il commença à publier régulièrement des photos dans Camera Mainichi et Asahi Graph. En 1967, l’Association japonaise des critiques de photographie lui attribua son Prix du débutant pour une série de productions corrosives sur les sensibilités locales du Japon, et sa première collection imprimée, Nippon gekijô shashin chô (Le théâtre japonais : un recueil de photos), fut publiée l’année suivante. La même année il participa dès le second numéro à Provoke, une revue privée lancée par Nakahira Takuma, Taki Kôji, Takanashi Yutaka et d’autres, qui la concevaient comme un « fourrage provocateur pour la pensée ».

Moriyama continua sur sa lancée. En 1969, son œuvre expérimentale Accident, qui associait des photos d’affiches et de dépliants publicitaires et des instantanés pris dans la rue, a été publiée en feuilleton dans Asahi Camera. En 1970, il a publié des nus dans Weekly Playboy, en alternance hebdomadaire avec Shinoyama Kishin. À l’occasion d’un séjour effectué en 1971 à New York avec Yokoo Tadanori, il s’est lancé dans la publication d’une série intitulée Nani ka e no tabi (Voyage vers quelque chose) dans Asahi Camera. Son activité au cours de cette période a culminé en 1972 avec la collection de photos Shashin yo sayônara (Au revoir la photographie), un ensemble de photos floues d’une texture granuleuse, dont la caractéristique principale était le manque de clarté quant à ce qu’elles représentaient.

L’observation de l’interaction entre la lumière et l’ombre

À partir du début des années 1970, le radicalisme de Moriyama et de Nakahira, qui trouvait une toile de fond adéquate dans la montée des protestations contre la révision du Traité de sécurité nippo-américain, perdit peu à peu son élan avec le reflux rapide de la « saison des politiques » au Japon. Quoiqu’il fît, Moriyama ne semblait pas en mesure de susciter la moindre réaction et, à mesure qu’il luttait pour se faire reconnaître, le sentiment qu’il s’était perdu en chemin le gagnait. À la fin des années 1970, il vivait cloîtré chez lui, prisonnier d’un lieu où il ne pouvait quasiment prendre aucune photo. Dans cet état d’effondrement physique et mental, l’événement qui le ramena au monde de la photographie fut le début d’une série intitulée Hikari to kage (Lumière et ombre) dans Shashin jidai (L’âge de la photographie), une revue créée en 1982 et consacrée principalement à Araki Nobuyoshi.

Hikari to kage 1 (hana) (« Lumière et ombre 1 : fleur », 1981). (© Daidô Moriyama Photo Foundation)
Hikari to kage 1 (hana) (« Lumière et ombre 1 : fleur », 1981). (© Daidô Moriyama Photo Foundation)

Moriyama a publié « Lumière et ombre » sous forme de collection en 1982.
Moriyama a publié « Lumière et ombre » sous forme de collection en 1982.

Les photos de « Lumière et ombre », publiées sous forme de collection en 1982, représentaient des motifs rencontrés par Moriyama en entrecroisant la lumière et l’ombre, en commençant par une pivoine qu’il avait photographiée par hasard près de chez lui. Revenu à son point de départ, il prenait et tirait des clichés tout simples d’objets primordiaux considérés comme basiques depuis la naissance de la photographie, et retrouvait suffisamment de confiance en lui-même pour reprendre son parcours de photographe. Dans son livre Mémoires d’un chien, publié en 1984, cette époque lui inspire la réflexion suivante : « Je me tenais dans la lumière avec mon appareil photographique, sans plus penser à rien. Sous mes yeux se trouvait mon ombre. C’était suffisant... puis je me suis mis en marche vers une époque où j’avais l’intention de ne plus jamais rester à l’arrêt. »

En plus de « Lumière et ombre », le journal Photography Age a publié toute une série de travaux aussi ambitieux qu’expérimentaux de Moriyama : Tokyo (1982-84), Nakaji e no tabi (Voyage à Nakaji, 1984-85), Documentary (1985-86) et Utsukushii shashin no tsukurikata (Comment faire de belles photos, 1986-88). Ces œuvres allaient plus tard être publiées sous forme de collections autonomes de photos. Il a passé les années 1988 et 1989 à Paris, où il rêvait d’ouvrir une galerie. Ce rêve ne devait pas se réaliser, mais d’autres projets ont eu une heureuse issue, par exemple les photos qu’il fit de Marrakech, l’ancienne capitale du Maroc.

Des instantanés rayonnants

Dans les années 1960, les activités photographiques de Moriyama ont pris de la vitesse et se sont considérablement élargies. Entre 1993 et 1997, le fabricant de vêtements Hysteric Glamour, avec à sa tête Kitamura Nobuhiko, a publié trois recueils de photos baptisés Daido Hysteric ayant pour thèmes des objets de rue (1993), des foules urbaines (1994) et des scènes d’Osaka, la ville où Moriyama avait vécu pendant son enfance (1997). Ces livres de grand format, comptant chacun plus de 300 pages, imprégnés de l’expérience accumulée par Moriyama en termes d’instantanés de rue, ont constitué une série qu’on est en droit de considérer comme le point culminant de son œuvre à cette époque.

Deux des volumes Daido Hysteric publiés dans les années 1990.
Deux des volumes Daido Hysteric publiés dans les années 1990.

Au nombre des œuvres majeures de Moriyama figure aussi sa collection Shinjuku, réalisée en 2002. Shinjuku est un quartier que Moriyama aimait photographier depuis son séjour à Tokyo en 1961 — un endroit où, en se mêlant aux foules et en rencontrant toutes sortes de gens, il se sentait stimulé dans son travail de photographe. Ces « grands faubourgs et quartiers chauds » ont été regroupés dans un recueil de 600 pages et 524 photographies. Dans les années 1990 et 2000, il a aussi commencé à passer pas mal de temps à l’étranger, et publié les collections Buenos Aires (2005), Hawaii (2007) et Saô Paulo (2009). En regardant ces collections, on voit que Moriyama est animé par une conviction qui le pousse à saisir des tranches de vie, dans le style qui est le sien, partout dans le monde.

Les collections Shinjuku, Buenos Aires et Hawaii révèlent un artiste qui se sent de plus en plus chez lui partout dans le monde.
Les collections ShinjukuBuenos Aires et Hawaii révèlent un artiste qui se sent de plus en plus chez lui partout dans le monde.

Un chien errant en vadrouille dans un monde interconnecté

L’impulsion créative de Moriyama n’a rien perdu de sa force, et son cursus international continue de progresser alors même qu’il est devenu septuagénaire. Lors de son exposition en solo « Daido Tokyo » (Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris), deux œuvres ont particulièrement impressionné les visiteurs : Tokyo Color, une photo en couleur prise avec un appareil numérique, et Inu to ami taitsu (Chien et collant en résille), un cliché puissant en noir et blanc.

Images célèbres de l'exposition de 2016 « Tokyo Color », 2008-2015. (© Daidô Moriyama Photo Foundation)
Images célèbres de l’exposition de 2016 « Tokyo Color », 2008-2015. (© Daidô Moriyama Photo Foundation)

Pourquoi l'œuvre de Moriyama est-elle tenue en si haute estime ? Peut-être est-ce parce que l’ensemble de ses photos, qui recouvre plus d’un demi-siècle de prises de vues, offre un condensé des « expériences de rue » de chacun d’entre nous. Ces photos, mystérieuses et porteuses d’un frisson dû au fait qu’on ne sait pas ce qui va suivre, sont toujours imprégnées de la lumière et de l’ombre de paysages urbains en quelque sorte nostalgiques. Ce sont des enregistrements visuels susceptibles d’être partagés par bien des gens, quelques soient leur pays d’origine et la génération à laquelle ils appartiennent.

(Photo de titre : « Kiroku no. 19 » [Enregistrement no. 19], 2011, représente Moriyama à droite en train de prendre une photo. © Daidô Moriyama Photo Foundation. Remerciements à la Galerie Ishii et à Photobook Diner Megutama.)

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