mercredi 1 avril 2026

Katriona O’Sullivan / Pauvre / Faire mieux !

 

Bouteilles d’héroïne © CC BY 2.0/Karen Neoh/Flickr


Faire mieux !

Irlande, années 1980. Élevée dans l’extrême pauvreté par des parents toxicomanes, Katriona O’Sullivan a fait vaciller les probabilités : après des études supérieures, elle enseigne aujourd’hui à l’université. Dans Pauvre, son premier récit, elle nous fait partager les traumatismes et les legs de son enfance.

dimanche 29 mars 2026

Agnès Desarthe / Qui se ressemble / Portraits en chants croisés

 

Collage dans le musée « Oum Kalthoum » (Manial, Le Caire) © CC BY-SA 4.0/Passantadnan/WikiCommons

Portraits en chants croisés

6 octobre 1973, Paris, jour de Kippour : une enfant comprend confusément qu’une guerre vient d’éclater. Cette petite fille, c’est Agnès Desarthe, âgée d’à peine huit ans. À la genèse de son nouvel opus, Qui se ressemble, la chanson Enta Omri d’Oum Kalsoum.

samedi 28 mars 2026

Joyce Carol Oates / Fox / M. Fox, Gros Nounours et M. Langue

Joyce Carol Oates, Fox,
Joyce Carol Oates (2020) © Jean-Luc Bertini

M. Fox, Gros Nounours et M. Langue

Joyce Carol Oates est l’une des plus grandes conteuses états-uniennes contemporaines. Celle qui écrit à une vitesse lumineuse – plus de cent ouvrages à son actif – décrypte aussi tous les pans de la psyché humaine. Dans son dernier roman, Fox, elle nous plonge dans la tête d’un pédocriminel. Mécanique, et dérangeant.

vendredi 27 mars 2026

Kelly Reichardt / The Mastermind / Toutes lignes brisées

 

"The Mastermind", Kelly Reichardt (2026) © Condor films
« The Mastermind », Kelly Reichardt (2026) © Condor films


Toutes lignes brisées

The Mastermind, film écrit et réalisé par Kelly Reichardt, se déroule dans le Massachusetts en 1970. Un menuisier au chômage décide de réaliser un vol d’œuvres d’art dans le musée de sa ville. Un vrai-faux film de casse, avec, dans le rôle principal, un Josh O’Connor aussi lâche qu’envoûtant.

jeudi 26 mars 2026

Yaryna Chornohuz / « Aucun de nous ne déposera les armes »

 

Yaryna Chornohuz, C'est ainsi que nous demeurons libres
Yaryna Chornohuz © D.R.

« Aucun de nous ne déposera les armes »

Engagée volontaire pour défendre son pays contre l’envahisseur russe, Yaryna Chornohuz se bat pour libérer l’Ukraine. Caporal-chef des Forces armées, pilote de drone, médecin de guerre, elle a reçu, en 2024, le prix Taras Chevtchenko, la plus haute récompense littéraire ukrainienne, pour son recueil de poésie C’est ainsi que nous demeurons libres.

dimanche 22 mars 2026

Louise Browaeys / Bleue comme la rivière / Promener sa chienne intérieure


« Paysage. Lac de Genève », Alexej von Jawlensky (1915) © CC0/WikiCommons

Promener sa chienne intérieure

Bleue comme la rivière, de Louise Browaeys, est un livre de l’eau, après La reverdie, le livre du vert. Deux volumes qui suivent une couleur, mais peuvent se lire indépendamment. Deux volumes qui ne sont ni programmatiques ni historiques, mais noués de phrases tendres, franches et nerveuses. Si le livre vert « conduisait en état d’ivresse jusqu’au mariage », le livre bleu raconte ce qui survient ensuite, dans l’angle mort d’une littérature féminine encore peu éditée, et très précieuse. Car, à quoi ressemble l’amour après cinq ans de vie commune ?

vendredi 20 mars 2026

Fanny Taillandier / Sicario bébé / « Ça part de là »


Fanny Taillandier, Sicario bébé,
Tablette d’Ecstasy © CC0/WikiCommons


« Ça part de là »

Deux jeunes amoureux, Blaise et Djen, un bébé à venir que personne n’attendait, un ami cher qui est aussi un peu magicien, Bobby, une Tatie, un cousin du foyer et la ville de V., qui pourrait être n’importe quelle ville moyenne en France, mais aussi une ZAD, une ville portuaire, la route : le décor de Sicario bébé est planté. Le nouveau roman de Fanny Taillandier est un roman noir dont les trois héros sont remplis d’envie de vivre et d’aimer mais se heurtent à une société qui ne leur propose rien d’autre que l’exclusion et la criminalité.

jeudi 19 mars 2026

Andrea Bajani / L’anniversaire / Destruction d’une famille


Andrea Bajani  L'anniversaire
Andrea Bajani © Adolfo Frediani 


Destruction d’une famille

L’anniversaire d’Andrea Bajani se présente comme le récit minutieux, et glaçant, du fonctionnement tyrannique d’une famille dont le narrateur a réussi à se libérer. L’écrivain, qui vit depuis quelques années aux États-Unis, où il enseigne l’écriture créative, décortique, du point de vue du fils désormais adulte, le fonctionnement impitoyable d’une famille nucléaire, un père, une mère et deux enfants, un fils et une fille, dans un quartier périphérique de Turin.

mercredi 18 mars 2026

Marie-Hélène Lafon / Hors champ / Le seul fils


Marie-Hélène Lafon, Hors champ,
Marie-Hélène Lafon (2025) © Jean-Luc Bertini


Le seul fils

Comment raconter le hors-champ ? Gilles, le frère de Claire, est au cœur du nouveau récit de Marie-Hélène Lafon, ce frère pétri de silence et de souffrance qui affleure, sous les mots toujours tus, les gestes mécaniques, ce frère qui est là déjà dans Les sources (2023) mais comme en filigrane, ou tout simplement en « hors champ », et dont la présence nous marque malgré tout et nous intrigue. C’est une présence comme en creux, qui échappe et semble recouvrir un secret inavouable, que l’écriture de Marie-Hélène Lafon tente d’incarner dans ce récit, ce qu’elle commence à faire déjà dans Vie de Gilles, paru en 2025, en collaboration avec l’artiste Denis Laget. Peut-on faire entrer Gilles dans le champ ?

mardi 17 mars 2026

Antoine Mouton / Nom d’un animal/ Poésie au travail

 

Antoine Mouton Nombre de un animal

Poésie au travail

D’Antoine Mouton, on se souvient de Chômage monstre (La Contre Allée, 2017), qui questionnait la manière dont le travail occupe nos vies, sur le plan intime et collectif. Dans un texte étonnant et stimulant, Nom d’un animal, en partie écrit dans le cadre d’une collaboration avec la compagnie théâtrale Jeanne Simone, l’écrivain interroge de nouveau le mot « travail ». Sa langue prend corps au fil des pages, une langue étonnante qui virevolte et grince, faisant danser ensemble le rire et la gravité.


Antoine Mouton | Nom d’un animal. La Contre Allée, 144 p., 19 € 

En intégrant dans Nom d’un animal les paroles des uns et des autres, l’auteur s’en prend à nos représentations, avec beaucoup de fantaisie et une certaine gaieté. C’est à partir de cette mise en commun des langages que nous pouvons questionner au mieux la manière dont nous avons, dans notre rapport au travail, un lien qui relève d’une expérience singulière, parfois presque secrète, mais aussi une relation empreinte de tout ce qui fonde la façon dont une société envisage le travail. Et c’est à cette mise en commun passée au tamis de l’écriture d’Antoine Mouton et de son esprit délicieusement critique que nous accédons en lisant Nom d’un animal, ce qui fait de cette lecture un moment de pur plaisir. Page après page, la finesse d’Antoine Mouton nous fait du bien, et lorsqu’il écrit : « Un jour j’aimerais écrire un texte qui rendrait la parole à quelqu’un qui l’aurait perdue », c’est exactement ce à quoi il parvient, en restituant à chacun d’entre nous une parole que nous négligeons souvent, celle de la sagacité tendre.

Le travail habite les corps et les âmes, et le langage qui est censé critiquer le travail semble envahir tout autant l’intimité des êtres, ce qui rend sa dénonciation ardue, et la déconstruction des stéréotypes indispensable, travail de sape qu’Antoine Mouton mène avec drôlerie et sérieux. Par exemple, plusieurs pages sont consacrées au burn-out, et à la manière dont l’expression, d’après l’auteur, prive ceux qui le vivent de toute parole, à la manière dont l’identification du burn-outachève la dépossession, ce mot qui s’est « infiltré » dans la langue : « Dire qu’on a fait un burn-out mais pas qu’on a envie de se pendre de temps en temps. Dire qu’on a fait un burn-out à cause des méthodes de harcèlement dans l’entreprise pour laquelle on travaille, mais taire le fait qu’on est harcelés depuis l’enfance par un père ou une mère qui nous ont préparés à endurer le maximum de violence. Attaquer la société mais protéger encore et toujours la famille, comme si c’était différent. » Et pourtant, la dénonciation de ce noyautage est elle aussi une manière de déposséder ceux qui vivent l’expérience de cette souffrance, lorsqu’elle conduit à adopter un point de vue surplombant qui est précisément ce que refusent l’écriture d’Antoine Mouton et tout le livre dans la manière dont il est pensé.

Et c’est du côté de la poésie qu’il faut aller chercher, c’est à cet endroit de la langue que se situe le terrain d’exploration d’Antoine Mouton, c’est cela qui rend la lecture du texte aussi revigorante. Le langage poétique décrit l’exploitation en jouant avec la matière même du langage, donnant naissance à cette poésie qui oscille entre humour et désespoir : « Mon corps pourrait ne pas me reconnaître, un jour je me suis serré la main, est-ce que mes ressources s’épuisent, est-ce qu’on pourra bientôt m’extraire, je n’ai jamais cessé d’être exploité, vivre m’a épluché, travailler m’a catalogué, désirer m’a plumé, j’ai bien ma place dans une nomenclature. » Ou encore :

Je tire un trait sur mon enfance.

On parvient quand même à la lire.

Mange ton rêve.

Reprends un peu de réalité.

Range ton ennui.

Finis ta joie.

Change d’enthousiasme.

Éteins la vie quand tu sors.


EN ATTENDANT NADEAU


lundi 16 mars 2026

Quand la voix coïncide / Entretien avec Séverine


Séverine Décharge
Séverine (2018) © CC BY-SA 4.0/DeuxPlusQuatre/WikiCommons


Quand la voix coïncide : entretien avec Séverine

Décharge, poème publié par Séverine aux éditions LansKine, est aussi bref qu’intense. En quelques dizaines de pages, elle retrace son histoire, avec une économie donnant à chaque mot, chaque blanc, chaque retour à la ligne, une énergie qui pulvérise l’oppression. En désignant les mécanismes de la domination dans la famille, fléau largement étayé par une idéologie dominante, celle du « faire famille », elle cartographie l’inceste et sa spécificité si bien partagée.

dimanche 15 mars 2026

Catherine Safonoff / Vingt-cinq ans après

 


Catherine Safonoff, La fortune
Fragment d’une couverture de livre conçue par Zygmunt (1926) 

Vingt-cinq ans après

Catherine Safonoff offre avec son nouveau récit, La fortune, un texte puissant et intransigeant. Sa lecture sonne d’heureuses retrouvailles avec la prose précise et ciselée de l’écrivaine suisse dont Reconnaissances nous avait particulièrement touchée. La reparution de son premier roman, La part d’Esmé, est aussi l’occasion de s’immerger dans les eaux profondes de la vérité humaine que chaque livre tente d’atteindre. Cette immersion à laquelle toute cette œuvre nous invite, par sa subtilité et sa finesse, témoigne de sa passion dans une écriture qui ne déborde pourtant jamais, et exige de son lecteur une lecture tout aussi passionnée.

samedi 14 mars 2026

« Le même livre, de livre en livre » : entretien avec Catherine Safonoff

 

La fortune, Catherine Safonoff

« Le même livre, de livre en livre » : entretien avec Catherine Safonoff

Depuis que nous lisons Catherine Safonoff, nous avions envie de l’interroger tant son œuvre nous parle intimement. La sortie de son nouveau récit, La fortune, a été l’occasion d’échanger au téléphone, longuement. Catherine Safonoff parle avec générosité et netteté, cherchant toujours à éclaircir la moindre zone d’ombre. La suspension des voix dans la liaison téléphonique demande à chacune des interlocutrices de prêter la plus grande attention aux propos qui ne sont soutenus par aucun visage. Mais en l’écoutant, nous avons progressivement vu se dessiner un regard, un visage, et nous avons réellement partagé, en présence, ce moment.

vendredi 13 mars 2026

Borges / La mort et la boussole

 


Jorge Luis Borges 

La mort et la boussole

Borges / La muerte y la brújula


À Mandie Molina Vedia.


Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange – aussi rigoureusement étrange, dirons-nous — que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans la propriété de Triste-Le-Roy, parmi l’interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu’Erik Lönnrot ne réussit pas à empêcher le dernier crime, mais il est indiscutable qu’il l’avait prévu. Il ne devina pas non plus l’identité du malheureux assassin de Yarmolinsky, mais il devina la secrète morphologie de la sombre série et la participation de Red Scharlach, dont le second surnom est Scharlach le Dandy. Ce criminel (comme tant d’autres) avait juré sur son honneur la mort de Lönnrot, mais celui-ci ne s’était jamais laissé intimider. Lönnrot se croyait un pur raisonneur, un Auguste Dupin, mais il y avait en lui un peu de l’aventurier et même du joueur.

jeudi 12 mars 2026

Borges / La Demeure d’Astérion

 


Jorge Luis Borges 

La Demeure d’Astérion



Borges / La casa di Asterione (Dante)

Borges / A casa de Astérion (Pessoa)


Et la reine donna le jour à un fils qui s’appela Astérion.
APOLLODORE, Bibl. III, L.


Je sais qu’on m’accuse d’orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est moins exact que les portes de celle-ci, dont le nombre est infini [1], sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l’étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n’en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.)

mercredi 11 mars 2026

Borges / L’intruse

 


Jorge Luis Borges 

L’intruse



Borges / La intrusa

2 Samuel, I, 26


On dit (mais c’est peu probable) que cette histoire fut racontée par Eduardo, le cadet des Nelson, à la veillée funèbre de Cristián, l’aîné, qui mourut de mort naturelle, vers les années 1890, dans la commune de Morón. Ce qui est certain c’est que quelqu’un l’entendit raconter par quelqu’un, au cours de cette longue nuit dont le souvenir s’estompe, tandis que circulait le maté, et que ce quelqu’un la répéta à Santiago Dabove, de qui je la tiens. Quelques années plus tard, on me la raconta de nouveau à Turdera, l’endroit même où elle s’était passée. La deuxième version, un peu plus circonstanciée, confirmait en gros celle de Santiago, avec les petites variantes et les contradictions inévitables en pareil cas. Je la transcris aujourd’hui parce qu’elle nous donne, me semble-t-il, un bref et tragique reflet de ce qu’était autrefois, dans nos campagnes, la mentalité des gens du peuple. J’essaierai d’être aussi fidèle que possible, mais je sens déjà que je céderai à la tentation littéraire d’amplifier ou d’ajouter certains détails.