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mardi 12 juillet 2016

Yves Bonnefory (1923 - 2016) / Portrait par Christine Marcandier



Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

(1923-2016): 

« Aux lointains du chant(…) Il semble que tu puises de l’éternel »


Christine Marcandier 
2 juillet 2016

« Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée ».
Ainsi s’ouvrait, dans Hier régnant désert (1958), l’hommage à « la voix mêlée de couleur grise » d’une cantatrice, ainsi s’élevait le tombeau de Kathleen Ferrier. Yves Bonnefoy, l’un de nos plus grands poètes contemporains, traduit dans le monde entier, est mort hier. Il avait 93 ans. Il connaît l’autre rive, « Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises de l’éternel ».
Dans son discours de réception du Premio Fil 2013 à Guadalajara (Mexique), en 2014, Yves Bonnefoy soulignait combien notre rapport à la poésie n’est plus quelque chose de « naturel » et « simple ». Elle est pourtant une « forme particulière de questionnement du monde et de l’existence ». Tout son discours disait sa « fondamentale nécessité », il était hymne au mot, à son « évidence » comme à sa puissance évocatoire, ouverture aux autres langues, à la traduction comme écriture :

« Aimons les autres langues. Aimons-les, aujourd’hui, en ce siècle où d’ailleurs elles sont pour chacun de nous plus facilement accessibles, cette affection pour des langues supposément étrangères est une des rares grandes ressources  qui nous restent. Pour ma part en tout cas j’ai toujours désiré faire de la traduction de la poésie une activité très étroitement complémentaire de l’écriture poétique proprement dite ».
Dans ce discours, une vie dédiée à la poésie, mais aussi une ouverture à l’Autre — son dernier livre publié ne s’intitule-t-il pas Ensemble encore (Mercure de France, mai 2016) ? —, ouverture à l’Autre par la traduction, le commentaire des textes, de la peinture, de l’Art et de son horizon.L’Arrière-pays est ainsi une autobiographie où se dire revient à dire un rapport à l’œuvre d’art. Ce seront, entre autres, Giacometti. Biographie d’une œuvre ; Goya, les peintures noires ; Breton à l’avant de soi ; Notre besoin de Rimbaud. Mais aussi les traductions de Shakespeare, Yeats, Keats, Leopardi, Séféris ou Pétrarque. Ou l’enseignement, être le passeur de ces œuvres et textes inlassablement aimés, interrogés, commentés, à Vincennes (1969-1970), (1973-1976) et Aix-en-Provence (1979-1981) ou dans des universités étrangères. De 1981 à 1993, ce fut le Collège de France, Yves Bonnefoy est titulaire de la chaire d’Études comparées de la fonction poétique — ses cours sont rassemblés, au Seuil, dans Lieux et destins de l’image : un cours de poétique au Collège de France (1981-1993). Pensons également à ses conférences à Fondation Hugot du Collège de France : La Conscience de soi de la poésie, un titre qui dit aussi une conscience de soi dans et par la poésie, à travers elle.
Dans sa leçon inaugurale, Yves Bonnefoy énonçait que « le lecteur de la poésie n’analyse pas, il fait le serment à l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense. Et d’ailleurs il ferme vite le livre, impatient d’aller vivre cette promesse ». Toujours, cette nécessité « d’être par les mots et pourtant contre eux, d’être par l’appel et malgré le rêve, d’être par la parole et malgré la langue ».
L’œuvre d’Yves Bonnefoy est présence absolue, immédiate et intense — cette présence qu’il disait « évidence mystérieuse » —, elle se « vit », est « expérience », elle est un « état », « la vérité de parole ».
Yves Bonnefoy, Collège de France, 2001. Photo Eric Feferberg. AFP
Yves Bonnefoy venait de publier L’Écharpe rouge (Mercure de France, mai 2016), archéologie de sa vie à travers un texte ancien retrouvé dans un secrétaire fabriqué par son grand-père maternel. « Ce dossier, c’est un classeur de toile jaune, avec un ruban de même couleur pour le fermer, où sont rassemblés des cahiers et des feuilles en divers formats et souvent, manuscrites avec alors plusieurs écritures, car à travers les années, j’ai eu recours à des plumes de toutes sortes, plus ou moins grosses, et à différentes encres, parfois aussi utilisant des crayons. Une longue suite de reprises et d’abandons, depuis, je vois, 1964. Du sans cesse interrompu, de l’inachevable, semble-t-il ».
 L’Écharpe rouge, soit une centaine de vers libres inédits qui auraient pu être une « idée de récit », voyage dans un passé double et indissociable, littérature et existence : « Je sentais qu’il y avait dans ce coffre à la clef perdue quelque chose d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie ». Chercher la trace de cette œuvre mystérieuse, revenue du passé, est une manière de faire advenir les souvenirs, ses parents et leur rencontre, son « pays », dans une généalogie qui ne sépare jamais les mots et la vie, quête rimbaldienne, « du sans cesse interrompu, de l’inachevable, l’œuvre de quelqu’un d’autre », dans la double origine de soi et de l’œuvre.
« Vais-je te dire adieu ? Non, qu’à jamais,
A jamais bruisse l’eau, refleurisse l’herbe ! », écrivait Yves Bonnefoy dans L’Heure présente (2011), « Lègue-nous de ne pas mourir désespérés ». Nous, qui avons fait le serment à l’auteur, notre proche, de demeurer dans l’intense.

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lundi 11 juillet 2016

Yves Bonnefoy / « Il faudrait jouer Shakespeare dans le noir »

Yves Bonnefoy
Poster par T.A.


Yves

Bonnefoy

« Il faudrait jouer 

Shakespeare dans le noir »


LE MONDE 
05.07.2016 à 12h01 
Propos recueillis par Fabienne Darge

Il existe en français de nombreuses traductions des pièces de Shakespeare. Elles sont plus ou moins savantes ou fantaisistes, et répondent plus ou moins au goût ou à l’air du temps. Et puis il y a celles d’Yves Bonnefoy, qui traduit en poète, déployant les replis secrets du texte shakespearien. L’auteur de L’Arrière-Pays et de L’Heure présente, né à Tours en 1923 et mort le 1er juillet, n’a jamais cessé, depuis les années 1950, ce compagnonnage avec l’auteur élisabéthain, dans un mouvement où se confondent, comme dans toute son œuvre, conscience existentielle et aspiration poétique. Dans son ultime entretien au Monde, à l’automne 2014, il revenait sur ce parcours, alors que paraissait, chez Gallimard, Shakespeare : théâtre et poésie, un recueil réunissant ses essais sur l’auteur d’Hamlet – déjà publiés, séparément, avec les traductions des pièces éditées en « Folio » Gallimard – et un texte inédit.


Comment avez-vous rencontré Shakespeare ? En le lisant ? En voyant ses pièces au théâtre ?




C’est au lycée que j’ai pris conscience de l’œuvre et de la personne de Shakespeare. Il y avait dans mon livre d’exercices de langue anglaise une bonne part de la grande scène, dans Jules César, où Antoine dresse la plèbe contre Brutus. Enthousiasmé par le passage – « Vous connaissez ce manteau… » – où il montre à la foule le corps de César assassiné, j’ai commencé à traduire cette harangue. Ce fut ma première expérience de ce théâtre, disons plus précisément de la parole dans ce théâtre. Mais de longues années passèrent avant que je ne retrouve Shakespeare sur une scène, ce qui d’ailleurs ne me priva nullement de l’œuvre. Shakespeare, pour moi, c’étaient alors tout comme aujourd’hui ces mots qui par eux-mêmes mènent l’action, sans besoin de décors ni même d’acteurs. Et j’avais aussi et surtout à me frayer un chemin dans des textes que leur difficulté n’était pas sans me refuser de bien des façons. Je n’étais ni anglophone ni angliciste.



Qu’avez-vous éprouvé, alors, au moment où vous avez abordé la traduction de ses pièces, au début des années 1950 ? Quels personnages, quelles pièces, quels passages vous touchaient particulièrement ?



Ce que j’ai éprouvé, quand Pierre Leyris voulut bien me confier la traduction de Jules César et d’Hamlet, pour les Œuvres complètes dont il entreprenait l’édition ? D’abord l’immense plaisir de pouvoir me donner le temps d’approfondir les connaissances linguistiques, philologiques et historiques sans lesquelles le texte de Shakespeare ne livrerait qu’une part bien trop faible de son extrême richesse. Donnant priorité à ce travail sur d’autres que j’avais alors en chantier, j’allais pouvoir me plonger dans les éditions critiques et les glossaires qui restituent au lecteur de notre siècle une grande part de la polyphonie de pensées et de sentiments qu’embrassent beaucoup des pièces de Shakespeare.

J’allais pouvoir le rencontrer véritablement, et ma chance, ce fut que la générosité de Pierre Leyris fut telle, à mon égard, que je me retrouvai, après le petit examen qu’il me fit subir, chargé des deux pièces qu’à cette époque je souhaitais le plus tenter de comprendre. Hamlet, bien sûr, parce que tout dans cette œuvre parle à notre siècle aussi out of joint [« hors de ses gonds »] que le sien ; Jules César, que j’avais gardé en esprit depuis mon premier grand étonnement ; et même l’une sous le regard de l’autre parce que le drame romain, qui semble au premier abord une réflexion surtout politique, est en fait, et de façon étonnante, la préfiguration de la tragédie où accèdent à la conscience des intuitions et un souci qu’on peut dire la poésie. Grâce au travail que j’avais à faire, je pus réfléchir tout de suite à deux personnages, Brutus, Hamlet, qui à mes yeux décident ensemble de tout le théâtre de Shakespeare et, à travers lui, parlent fort à notre modernité. Et cela me permit d’aller plus droit et plus vite vers la pièce-sœur d’Hamlet dans la pensée shakespearienne, le Conte d’hiver, que Pierre Leyris m’accorda aussi, bientôt après, de traduire.

Comment avez-vous abordé la traduction ? Quelles ont été les difficultés ? Les enjeux, pour vous ? Les traducteurs parlent souvent de « fidélité ». Mais fidélité à quoi ?


L’enjeu, pour moi, c’était de sauver dans la traduction cette voix qui monte chez Shakespeare des situations les plus diverses qu’il met en scène. Une voix qui est expérience de l’être même, découverte des catégories de pensée et des valeurs qui inscrivent la conscience de soi dans l’universel. La voix, dans Antoine et Cléopâtre, de la reine d’Egypte revendiquant au moment de sa mort, et même manifestant, dans des vers sublimes, cette « nobleness » que Shakespeare, et c’est un de ses grands mérites, a su reconnaître dans l’être au monde des femmes. Etre fidèle à cette accession à soi de Cléopâtre, ou de Desdémone, mais aussi de Lear, même d’Hamlet en dépit de ses hésitations si tragiques, oui, ce fut d’emblée mon grand désir.

Mais ce qui porte cette voix, ce qui la permet, ce qui lui assure sa vérité, dans la langue anglaise, c’est ce vers extraordinaire dont cette langue dispose, le pentamètre iambique. L’iambe est la poésie même, puisqu’il va d’un accent faible à un accent fort comme par l’effet d’un profond ressaisissement que la personne fait de soi-même, mais ce vers nous est refusé, à nous Français, puisque nous n’avons pas dans nos mots d’accent tonique.

C’est la principale difficulté de la traduction de Shakespeare dans notre langue ?






Oui, cette disparité des deux prosodies qui doit alarmer et orienter la recherche. Et c’est évidemment ce que j’ai tenté de ne pas perdre de vue. Tout s’est joué pour moi – y compris l’interprétation des scènes – dans ma pratique du vers, avec la découverte que j’ai pu faire alors des pouvoirs du vers de onze pieds, que notre tradition prosodique n’a pas aimé, parce qu’il est trop intensément une écoute du temps comme il faut le vivre, dans le boitement, l’inquiétude. Mais il a pourtant ses lettres de noblesse en français, le Rêve intermittent, de Marceline Desbordes-Valmore, un poème bouleversant ; Crimen amoris, de Verlaine ; Rimbaud dans Michel et Christine.



Mais voyez : cette attention au vers, c’est aussi un regard sur la mise en scène. Car se recentrer sur le vers met l’accent sur ce qui se joue dans la parole, c’est demander une écoute, c’est préférer la scène nue ou presque à tout décor, et surtout c’est se refuser à des gestes d’acteur à l’appui du texte, à toute cette agitation d’hommes et de femmes courant à droite et à gauche sur la scène comme si souvent aujourd’hui. Et hurlant, parfois, quand ils devraient seulement parler. Je suis sûr que Shakespeare pensait ainsi, lui aussi. La scène du Globe était presque vide.



Comment ce travail sur la matière même du texte, sur les mots, les vers, le rythme, le souffle, vous a-t-il mené à la conviction que c’est la poésie – et la poésie comme « parole de vérité », comme saisissement du monde – qui est au cœur du projet théâtral de Shakespeare ?



Je l’avais eue, cette conviction, dès ma première rencontre de ces grands textes qui avait été, plus ou moins, une écoute comme je viens de dire que ce doit être, même quand on assiste à des représentations – comme on dit – d’Hamlet, de Macbeth. Si bien, croyez-moi, que je trouverais on ne peut plus naturel qu’une obscurité totale enveloppe scène et salle : on ne verrait rien mais on entendrait, on percevrait mieux dans le noir la respiration des mots dans le texte. Et, plutôt que cette évidence de la poésie dans les œuvres, ce que mon travail m’a permis d’entrevoir, c’est la façon dont la poésie, comme telle, a gagné en profondeur et en vérité en quittant au siècle élisabéthain sonhabitat de l’époque – dans des poèmes, un lieu barricadé en ses formes fixes, oublieux du dehors, voué aux stéréotypes –, pour venir vivre chez Shakespeare, vivre avec lui. C’est là une des pensées qui me sont venues quand je traduisais, tragédies surtout mais aussi poèmes, et m’étonnant alors des sonnets que Shakespeare avait écrits, par tant d’aspects si déconcertants.



Je crois que ce poète a compris que la poésie, qui naît du nombre et des rythmes, a le devoir d’empêcher ces nombres de se refermer sur eux-mêmes, de faire d’elle un simple objet esthétique ; et qu’alors il a décidé que c’est le théâtre, avec ses protagonistes divers, ses affrontements, ses situations imprévues et souvent immaîtrisables, qui peut le mieux assurer ce salut, cette vie, de la forme dans la parole. Il a réfléchi à cela en écrivant ses sonnets, probablement voulus pour précisément faire cette expérience, et il a choisi aussitôt après de se vouer une seconde fois et plus que jamais au théâtre : au moment de Jules César, puis tout de suite d’Hamlet, après quoi ce fut cet enchaînement des œuvres majeures, d’Othello au Conte d’hiver et à La Tempête.




De quelle manière ce travail sur la traduction de Shakespeare s’est-il articulé avec votre propre recherche de poète, ce travail sur la présence au monde, tout entier tendu vers l’immanence du réel contre la pensée conceptuelle ? Comment les deux se sont-ils nourris l’un l’autre, pour « fuir cette supposée poésie qui n’est que vaine littérature » ?


C’est là une question difficile, car je ne maîtrise pas ce que vous appelez mon « travail ». J’ai bien une idée de la poésie, mais qui ne recouvre nullement ni véritablement ne m’éclaire ce qui se passe dans celui-ci. Disons qu’il y a eu d’une part ce souci du vers shakespearien dont je viens de vous parler : en modifiant ma propre pratique prosodique ce vers tout « existentiel » a bien dû modifier ma relation à moi-même, m’encourageant à ce désir d’immédiateté, de pleine présence au monde que certes j’avais déjà, d’où d’ailleurs mon intérêt du premier instant pour Shakespeare. Et d’autre part j’ai beaucoup appris sur la vie, comme aussi sur la poésie, en traduisant, c’est-à-dire en examinant de très près, mot par mot, les tragédies ou telle comédie ou chronique. Chaque fois que j’ai traduit une pièce j’ai écrit un essai sur elle – ces préfaces que je rassemble en volume exactement ces jours-ci – et si j’ai tenté ces analyses, c’est parce qu’elles me faisaient, si je puis dire, du bien, en me permettant de mettre en ordre, de méditer, ce que ces œuvres donnent à qui veut bien les entendre. On ne sort pas le même d’Othello ou de La Tempête après avoirpassé plusieurs mois à les traduire.

Votre analyse d’« Hamlet » a nourri la mise en scène, qui a fait date, de Patrice Chéreau, en 1988, avec Gérard Desarthe dans le rôle-titre. Quelles sont les mises en scène shakespeariennes qui vous ont marqué ?


Je ne sais pas si ma lecture d’Hamlet a influencé la mise en scène de Patrice Chéreau, qui aimait réfléchir aux œuvres et prenait le temps de le faire, mais je me souviens, avec émotion maintenant, puisque nous l’avons perdu, des heures qu’avant ses grandes décisions de mise en scène d’Hamlet au Palais des Papes, à Avignon, nous avons passées à lire la pièce, texte et traduction, mot par mot, lui s’arrêtant à tout ce qui dans mon texte français mettait en question le sens qu’il élaborait. Si bien d’ailleurs que j’ai tiré de ce travail en commun deux bonnes dizaines d’amendements de ma traduction, parce que sa pensée était judicieuse.

Après quoi je n’en fus pas moins surpris par les inventions de son spectacle, par exemple ce coup de génie, le cheval noir qui déboulait sur la scène avec le roi mort en selle. Quand Patrice Chéreau est mort, nous faisions la même sorte de lecture avec cette fois Comme il vous plaira, qu’il s’apprêtait à monter. Et pour répondre à votre question, je vous dirai que ces souvenirs m’empêchent de penser bien clairement aux autres shakespeares que j’ai vus, pas si nombreux d’ailleurs. J’attends beaucoup du Roi Lear mis en scène à présent par Christian Schiaretti, que je n’ai pu voir encore quand il a été créé à Villeurbanne. J’ai vivement apprécié la très probe entreprise de la Royal Shakespeare Company, ce rendu de l’œuvre complet avec, par exemple, un Iago mystérieux, terrifiant, inoubliable. Et récemment j’ai regardé, subjugué, bien que sans pouvoir suivre l’action dans son détail, Le Roi Lear du cinéaste russe Grigori Kozintsev (1971) dont le protagoniste est un acteur extraordinaire.

Ce sont là des mises en scène pour la télévision ou le cinéma…


Oui, avec leurs horizons ouverts, non limités par les parois d’une salle, ce qui pose un problème que Shakespeare n’a pu prévoir, mais qu’il aurait aimé méditer, j’en suis bien sûr : celui de l’affrontement des œuvres à la réalité la plus vaste, au monde comme il est dans ses grands espaces, ses foules, ses autres événements que ceux auxquels s’attachent les pièces. Tout à l’heure je disais que Shakespeare n’était qu’une parole qui peut être dite sur scène nue, un dire parfaitement suffisant en ses mots et par ses mots : et ce fait peut sembler ôter tout intérêt à leur mise en rapport avec les lointains du monde, mais non, c’est tout le contraire qui est vrai.

Car une telle parole, c’est tout ce qui est et tout ce qui vit qu’elle a dans le champ de sa réflexion. Si elle n’a que faire d’un rendu scénique encombré des choses du proche, elle se sent concernée, instinctivement, par tout ce qui a lieu dans ce monde, par ses us et façons, par la façon dont les êtres vivent : pensez à Hamlet se tournant vers ces nuages qui ont forme de chameau, de belette, ou considérant ce « superbe édifice », le lieu terrestre, qu’il voit comme un champ de ruines. Si j’étais un metteur en scène de Shakespeare, je ne m’intéresserais guère aux façons dont il me faudrait meubler les planches, mais j’aurais envie de transporter l’œuvre, avec ses acteurs, ses événements, dans des foules sous la pluie ou dans des montagnes, lieux où sa parole étouffée par les bruits, emportée par les vents, n’en serait que plus audible, en sa profondeur. Je parlais tout à l’heure d’un Hamlet joué dans le noir. Dont les spectateurs ne percevraient rien que les voix, dont les acteurs, même, ne se verraient pas du tout entre eux. C’était déjà cette idée d’une scène très élargie, car ce noir, c’est celui qui règne entre les étoiles, c’est ce non-être dont Hamlet ne cesse pas de faire l’objet de sa réflexion.

C’est son « To be or not to be » ?



Oui, la question que toute poésie pose et se pose. Veux-je être, ne le veux-je pas, c’est la décision qu’il faut prendre. Dans ce « to be or not to be » au cœur d’Hamlet, Shakespeare se dirige vers ce point où théâtre et poésie confondus peuvent rendre au monde et son ampleur et son être.

« Shakespeare. Théâtre et poésie », d’Yves Bonnefoy (Gallimard, « Tel », 364 p., 14,90 €). « La Qualité du pardon. Réflexions sur Shakespeare », de Peter Brook (Seuil, 112 p., 15 €). « Lettres à Shakespeare », textes de Georges Banu, Yves Bonnefoy, Hélène Cixous, Florence Dupont, Alberto Manguel… réunis par Dominique Goy-Blanquet (éditions Thierry Marchaisse, 144 p., 14,90 €).






dimanche 10 juillet 2016

Yves Bonnefoy / Poésie vivante

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Yves Bonnefoy, poésie vivante

Jean-Philippe Cazier 
2 juillet 2016

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illes Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.

Pour Bonnefoy, la singularité du langage poétique réside dans le rapport que ce langage entretient avec le monde. Si ce rapport n’est pas immédiat, si le langage n’est pas immédiatement poétique, c’est qu’il est pris dans les significations qui effacent le monde, l’expulsent de lui-même pour ne le faire apparaitre que selon le point de vue de la signification. Le langage efface le monde, il s’agit par la poésie de le retrouver, c’est-à-dire de rendre possible une vie que le langage empêche.
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Dans la poésie d’Yves Bonnefoy, importe donc le monde, la poésie étant à la fois un moyen d’être au monde et un moyen pour le monde d’être pour nous, d’apparaître. Il est évident qu’une telle position n’est pas simple, puisque la signification colle au langage, qu’elle en est non seulement l’élément habituellement privilégié mais qu’elle lui est attachée comme consubstantiellement. La poésie n’est alors possible que par une tension entre le langage, la signification et le monde, tension par laquelle le langage doit s’efforcer de traverser ce qu’il est pour atteindre ce qu’il n’est pas, pour faire apparaître ce qu’au contraire il voile et efface. Construire par le langage ce qui s’oppose au langage, le fend et le traverse, pour qu’existe ce qui par le langage ne peut exister. L’œuvre d’Yves Bonnefoy est faite de cet effort incessamment repris, élaboré, enrichi, complexifié.
La poésie d’Yves Bonnefoy autant que ses essais ou son travail avec la peinture sont orientés vers un monde qu’il s’agit de rendre possible – monde pour nous et avec nous, monde en lui-même, détaché de ce que nous pouvons lui ajouter, débarrassé de ce par quoi nous le recouvrons pour qu’il nous ressemble, qu’il soit à notre image et non pour nous un être autre. Le langage poétique chez Bonnefoy doit se faire symbole, permettant par-delà la signification un agencement nouveau avec le monde, un lien autre que celui par lequel le monde est perdu, une médiation avec le monde autant qu’avec nous-mêmes, contre les images de nous-mêmes que la signification nous conduit à produire. Cette poésie est habitée d’un espoir autant que d’une nostalgie : espoir de retrouver ce monde, nostalgie de ce monde que nous ne connaissons pas.
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Si la signification exerce son emprise sur nous, il arrive que celle-ci se relâche, par éclairs, à l’occasion d’une expérience par laquelle la signification n’a plus de prise. Ce qui est alors expérimenté s’accompagne d’une énigme : la signification s’efface, le monde apparaît non tel qu’il est mais comme énigme, question sans réponse immédiate, obscurité irréductible. Il n’y a pas chez Bonnefoy l’idée naïve d’une expérience immédiate du monde puisque notre expérience est elle-même informée par les significations qui nous constituent et constituent notre rapport au monde. L’expérience rare d’une rupture – face à tel tableau, à telle pierre, face à tel cri d’oiseau : la rupture est toujours l’effet d’une rencontre par définition inattendue – est d’abord celle d’une suspension des significations, d’un ébranlement du langage que nous collons sur le monde : nous n’avons plus de mots pour dire ce qui nous arrive, pour reconnaître et nommer, et c’est cette perte des mots, leur impossibilité qui est d’abord expérimentée. Si la poésie a à voir avec une expérience, celle-ci est d’abord, paradoxalement, l’expérience d’une impossibilité du langage, non celle d’une présence immédiate du monde.
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L’écriture poétique ne peut que favoriser de telles expériences inhabituelles qui la conditionnent autant qu’elle les produit dans l’écriture elle-même. Ce sont ces énigmes, c’est le monde en tant qu’énigme que l’on peut lire dans les textes d’Yves Bonnefoy. Construire avec le langage des énigmes, le rendre (le faire) énigmatique, c’est la puissance de la poésie – le poème étant, en premier lieu, l’expérience d’une énigme. Il ne s’agit pas de s’engluer dans un hermétisme pénible, ni de produire des devinettes : l’énigme peut exister dans la phrase la plus simple, dans le rapport syntaxique le moins élaboré. L’expérience la moins riche – apparemment – peut faire rencontrer de telles énigmes, le poème le plus fragile peut faire apparaître l’énigme qui habite le monde, celle qu’il est lui-même.
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Yves Bonnefoy a souvent dit tout cela de la manière la plus synthétique, la plus percutante, comme dans cet entretien recueilli pour l’Express, en novembre 2010, par Philippe Delaroche et Baptiste Liger : « La poésie ? Ce n’est pas ajouter des livres à d’autres, sur des rayons de bibliothèque, pour faire avec eux une littérature, et son histoire, et de la culture, autrement dit de la mort, non, c’est tenter de rendre aux mots la pleine mémoire de ce qu’ils nomment : ces choses simples qui sont de l’infini, de la vie, quand on les perçoit dans leur immédiateté, mais que notre discours conceptualisé, tout analytique, remplace par ses schèmes, ses abstractions. Et ce projet, c’est évidemment une tâche qu’on n’en finira pas d’accomplir, puisque le langage ne peut prendre forme qu’en différenciant les figures dont il va faire son monde, ce qui le conduit à définir, classer, substituer des lois à des présences. La poésie tente de remonter ce courant, elle ne le peut, elle doit chercher des façons indirectes d’être la mémoire de l’immédiat, de réveiller l’être parlant de son sommeil conceptuel, et même ce travail du négatif, c’est difficile, c’est sans fin, d’autant que la pensée ambiante, dans des sociétés occupées à tout autre chose, cherche sans fin aussi à étouffer cette voix ».
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Le problème du langage et de la signification est qu’ils inscrivent l’expérience et le monde dans le déjà connu et dans un au-delà de l’expérience et du monde. La possibilité d’un rapport au monde avec et malgré le langage est problématique car celui-ci est « conceptualisé » et « analytique » : d’une part, il implique le concept, au sens linguistique, c’est-à-dire le signifié, d’autre part il divise, sépare, isole (analyse). Le langage, conformément aux travaux de Saussure, est constitué de signes, c’est-à-dire de rapports entre signifiants et signifiés, le signifié rendant possible la signification que le signifiant appelle. Le signifié est par définition abstrait, impersonnel, valant pour toute situation indépendamment de telle situation : dire cet arbre est moins le dire en lui-même que le rapporter à tout arbre, au concept d’arbre en général. Dans la mesure où notre expérience est informée par le langage – elle implique d’ordinaire la nomination –, il n’est jamais fait immédiatement l’expérience de telle singularité, de telle réalité inédite et solitaire. L’expérience est au contraire spontanément un basculement du particulier vers le général, du concret vers l’abstrait. Le particulier, le singulier, l’inédit sont effacés au profit du concept universel. Voir le monde du point de vue du concept revient à imposer au monde, à notre rapport au monde, un point de vue qui universalise, qui abstrait, à rater tel ceci particulier n’existant que par et dans sa singularité absolue. Dire en même temps que le langage est « analytique » insiste sur le fait que celui-ci divise, sépare, véhicule en lui-même des catégories disjonctives par lesquelles le monde est organisé, structuré selon des relations et frontières qui sont moins du monde que de l’homme : par le langage, l’homme se dit, projetant sa pensée sur un monde devenu invisible, inaudible.
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Le langage efface ainsi le monde et fait de l’homme le centre du monde, excluant l’altérité du monde et dans le monde. Il condamne à reproduire ce que nous connaissons déjà – le concept –, à ne « voir » que ce que nous connaissons déjà, à ne dire que ce qui a déjà été dit – les significations –, rendant difficile toute rencontre véritable, toute expérience non structurée par nos catégories abstraites et humaines, tout langage hors langage. Le monde n’est pas pour nous le surgissement d’une altérité que nous ne connaissons pas et que nous ne maîtrisons pas. Loin d’être une pluralité hétérogène et vivante, il nous apparaît comme une identité fichée, répertoriée, classée, figée. Dire le monde, dans ces conditions, c’est dire la mort du monde, le recouvrir d’une mort qui attaque la vie.
Le paradoxe de la poésie, selon Yves Bonnefoy, est que celle-ci, qui est pourtant une œuvre de langage, a pour tâche de défaire le langage, de disjoindre le signifiant et le signifié, de dépasser les divisions et catégories qui morcellent le monde en identités séparées. La poésie est ce langage hors langage, un autre du langage dans le langage, par lequel le monde advient comme vie du monde, vie de l’homme qui n’est plus l’homme mais une vie. La poésie de Bonnefoy est ainsi conduite à privilégier tout ce qui peut contourner le signifié, tout ce qui rend possible une expérience inédite du monde, toutes les médiations qui invoquent le monde, tout ce qui dans le monde n’existe que singulièrement, tout ce qui rend possible la perception de rapports inhabituels entre ce qui est d’ordinaire définitivement distingué. La poésie est traversée de vie, elle est un effort de la vie, puissance de la vie encore et toujours.
La poésie naît de l’étrangeté du monde et produit l’étrangeté du monde. Elle naît tout autant de l’étrangeté du langage et produit l’étrangeté du langage – lorsque le langage se paralyse, investi par sa propre impossibilité, le langage étant lui-même dans le monde, comme les fleurs ou les oiseaux, les nuages, les villes, les voix. Écrire poétiquement, c’est rendre impossible le langage, s’en méfier. Comme il s’agit, pour Bonnefoy, de se méfier de l’immédiateté de l’expérience ou de l’expression. La poésie exige au contraire un travail sur le langage, comme elle exige un travail dans le monde. On trouve souvent dans les textes de Bonnefoy l’image de la quête ou celle du parcours, ses livres étant eux-mêmes autant de quêtes et de parcours. Ces images valent pour le travail poétique sur le langage et dans le monde, indiquant le leurre de l’immédiat, valorisant au contraire la nécessaire durée, le retour sans cesse recommencé sur le langage, le nécessaire parcours du monde – parcours qui n’est pas forcément un voyage lointain –, dans le monde, pour que soient rencontrées des occasions par lesquelles le monde des significations se fissure. La poésie selon Bonnefoy implique une dépossession autant du monde que du langage : que le monde ne soit plus un objet utilisable, maîtrisable, que le langage ne soit plus un instrument utilisable et maîtrisable. La poésie a pour condition que du langage il ne peut plus rien être fait, écrivait Blanchot, et ceci est vrai de la poésie et du poète selon Bonnefoy : l’écriture poétique implique que celui – qui n’est plus un sujet – qui écrit soit dépossédé du monde autant que du langage, dépossédé de lui-même, de sa pensée et des schèmes qui la construisent, des habitudes qui le guident. Mais cette dépossession n’a rien à voir avec un lyrisme facile, avec une expression romantique de soi ou du monde. Elle a au contraire tout à voir avec une obstination et une inquiétude, une reprise répétée et obstinée du langage et du monde. Ainsi, la poésie ne peut être qu’errance et obscurité, traversée d’un monde obscur et énigmatique, d’une lumière qui aveugle et nous perd, parole d’un langage qui n’est plus du langage.
Toutes ces perspectives sur l’œuvre de Bonnefoy, toute cette logique générale sont déclinées de multiples façons dans cette œuvre profonde et belle. L’attachement au singulier y est central, la recherche de la perception de l’inédit. Recherche de la rencontre – avec les pierres, les arbres, les paysages. Rencontre avec la peinture également – telle peinture de Poussin, de Piero della Francesca, d’Uccello, de Giacometti. La poésie de Bonnefoy est aussi indissociable des multiples essais que celui-ci a rédigés autant que de son rapport complexe à la philosophie de Platon, de Hegel, de Bergson, de Kierkegaard, de Plotin, ou au structuralisme et à la linguistique. Comme elle est indissociable de son rapport tout aussi complexe à l’histoire de la littérature et aux autres poètes comme Mallarmé ou Rimbaud ou les surréalistes. Cette œuvre est indissociable d’une recherche du monde et du langage, de la vie dans le monde et le langage. Lorsque Bonnefoy fait référence à un autre monde, à un arrière-pays, il ne s’agit donc jamais d’un au-delà du monde, d’une transcendance métaphysique, mais bien d’une immanence : cet autre monde n’est pas un autre du monde, il est ce monde mais autre. Comme le langage poétique n’est pas autre que le langage, il est le langage mais habité d’un autre qu’il est pourtant lui-même, malgré lui-même. L’autre est central, immanent à ce dont il se distingue. Chez Bonnefoy, c’est cet autre qu’il s’agit, par la poésie, de faire exister. C’est la vie de l’autre qu’il s’agit de préserver, de protéger et d’exalter.
Lorsque les poètes meurent, il arrive trop souvent que cette mort donne lieu aux hommages les plus pénibles, à un déferlement de formules « poétiques » particulièrement nulles. Le langage y est ordinaire et accomplit sa fonction de recouvrement, d’effacement de ce qui a lieu. On ne dit alors rien de la mort, on ne parle que du langage, des significations, et de soi. Dans le cas de Bonnefoy, cela serait d’autant plus incongru que son travail repose sur une critique sévère du « poétique », de l’image facile, du cliché attendu. L’immédiat, le cliché font toujours rater ce qui est au contraire voulu par Bonnefoy : l’inédit, le singulier. Mais aussi le sentiment d’un tout du monde – que Bonnefoy appelle parfois l’Un – qui n’est pas homogène et identique à lui-même, qui à l’inverse n’existe que de son hétérogénéité, de la pluralité qui le constitue, de la mobilité qui ne cesse de le rendre toujours autre. La mort, en ce sens, est un événement du monde, de la vie du monde, un événement singulier, inédit comme cette feuille, ce chemin. La mort n’existe pas mais existe cette mort, telle mort – la mort qui est celle d’Yves Bonnefoy, à la fois absolument singulière et absolument semblable à la mort d’un animal, de tel animal, de tel chien, à la mort de telle feuille qui à l’automne se détache de la branche pour devenir autre chose. Demeure la vie des livres, de la poésie. Celle qui a pour nom Yves Bonnefoy, qui est aussi bien un des noms du monde, de la vie du monde.


samedi 9 juillet 2016

Mort d’Yves Bonnefoy, poète, traducteur et critique d’art

France, Paris, 2001
 Portrait d'Yves Bonnefoy,
écrivain, essayiste et critique d'art français.
GÉRARD RONDEAU / AGENCE VU POUR LE MONDE


Mort d’Yves Bonnefoy, poète, traducteur et critique d’art



LE MONDE 

01.07.2016 à 23h51 • Mis à jour le 05.07.2016 à 12h04 | 
Par Amaury da Cunha



Poète, traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, Yves Bonnefoy est mort le vendredi 1er juillet à Paris, à l’âge de 93 ans. Cet immense écrivain était un homme multiple. Malgré la diversité de ses activités, une même intuition semblait toujours guider sa démarche qu’il appelait « la vérité de parole », ou le souci de saisir « ce que la vie a d’immédiat ».


Dans l’intensité poétique, manifestant aussi une curiosité insatiable pour toutes les formes artistiques (il a écrit des essais sur Picasso, Balthus, Giacometti, Mondrian, Alechinsky), Yves Bonnefoy a construit une œuvre ouverte, à multiples entrées, dans laquelle l’expression est toujours approfondie par une exigence de pensée. Le poète se méfiait cependant du concept qui, pensait-il, nous écarte de l’essentiel : voulant à tout prix identifier nos expériences, il les limite, et nous prive, de surcroît, de la présence du monde. « La tâche du poète est de montrer un arbre, avant que notre intellect nous dise que c’est arbre », écrivait-il.

C’est à Tours qu’Yves Bonnefoy naît le 24 juin en 1923, au sein d’une famille modeste : son père est ouvrier ajusteur et sa mère institutrice. Au sujet de l’enfance, il a maintes fois expliqué que cette période de la vie correspondait pour lui à l’origine de l’expérience poétique. Au printemps 2010, évoquant ses « journées enfantes », il nous avait confié voir la poésie comme « la préservation de ce sentiment de présence de tout à tout », qui en faisait « le bonheur, et aussi l’angoisse ».

Fervent admirateur de Rimbaud

A ses parents, le petit Bonnefoy explique qu’il veut savoir lire pour « écrire des poèmes ». Vers 7 ou 8 ans, il manifeste déjà une vive curiosité pour la littérature. Sur la page d’un livre offert par sa tante, on peut lire cette dédicace éclairante : « A mon filleul et neveu, futur poète. » C’est lorsqu’il est boursier au lycée Descartes à Tours, en juillet 1940, que sa vocation littéraire se précise : conseillé par son professeur de philosophie, il découvre une Petite anthologie du surréalisme, du poète et cinéaste Georges Hugnet. Enchantements. « Je découvris là, d’un seul coup, les poèmes de Breton, de Péret, d’Eluard, les superbes masses verbales de Tzara aux temps dadaïstes (…), Giacometti, les collages de Max Ernst, Tanguy, les premiers Miro : tout un monde », raconte-t-il dans ses Entretiens sur la poésie (Mercure de France, 1990).

Malgré l’attrait pour l’étrange provoqué par ces découvertes surréalistes, Bonnefoy choisit une discipline bien plus « raisonnable » : les mathématiques. C’est d’ailleurs le prétexte qu’il se donne pour venir à Paris, et préparer sa licence à la Sorbonne. Il habite alors dans une chambre d’arrière-cour, sur le quai Saint-Michel, gagne sa vie en donnant des cours de mathématiques et de sciences naturelles. Mais c’est désormais la littérature qui s’impose à lui, d’abord par la lecture. Il découvre Bataille, Artaud, Michaux, Eluard, Jouve, et fréquente désormais André Breton. En 1946, c’est d’ailleurs dans une revue surréaliste,La Révolution la nuit, qu’il publie son premier poème « Le cœur-espace ». Mais cette proximité avec ce groupe restera courte.

Si Bonnefoy reconnaît que le surréalisme a pu libérer la pensée du carcan des lois et des dogmes, il reproche à Breton de s’écarter du réel au profit d’un certain « occultisme ». Ce qu’il rejette sans doute aussi, c’est la dimension grégaire et idéologique de ce mouvement qui oppose la chimère au réel et privilégie l’opacité à la lumière. En fervent admirateur de Rimbaud, à qui il consacrera plusieurs essais critiques, c’est bien la « réalité rugueuse » qu’il cherche à étreindre, comme le poète d’Une saison en enfer. Et non une improbable surréalité.

En 1947, Yves Bonnefoy décide de rompre définitivement avec le surréalisme, peu de temps avant l’ouverture d’une exposition internationale consacrée à ce mouvement à la galerie Maeght, organisée par André Breton et Marcel Duchamp. S’il s’éloigne d’André Breton, il ne reniera cependant jamais son influence : l’ouverture au rêve, notamment, et l’accès aux « grandes images imprévisibles, sauvages ».

C’est à 31 ans qu’Yves Bonnefoy fait sa véritable entrée en littérature. En 1954, il publie un recueil de poèmes, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, immédiatement salué par Maurice Nadeau, le créateur des Lettres nouvelles, en des termes définitifs. « On ne se rappellera peut-être plus, écrit-il, qui a eu le prix Goncourt, mais il faudra se souvenir de ce que, cette année, a paru le premier recueil d’un grand poète. Il faut marquer d’une pierre blanche l’avènement d’Yves Bonnefoy et le nouveau départ qu’il a fait prendre à la poésie. »

Poésie rêveuse, mais ancrée dans la chair du monde, ce recueil pose les bases d’une esthétique que Bonnefoy prolongera jusqu’à sa mort. Pour le poète, la tâche est complexe et paradoxale : s’il se méfie des mots, car ils sont « sans prise vraie sur les choses », il faut cependant passer par eux ; les détourner de leurs usages pour trouver ce qu’il appelle « le second degré de la parole ».
Dans son premier recueil, le nom de Douve désigne à la fois une femme, une rivière, une lande. Les poèmes d’Yves Bonnefoy, comme l’analyse l’écrivain suisse Jean Starobinski, sont « entre deux mondes ». Ils recherchent la dimension la plus littérale du réel (qui est sans doute la plus énigmatique), mais ils se nourrissent aussi de « récits en rêve ».

Car c’est la quête de la présence – « l’évidence mystérieuse » pour Bonnefoy – qui anime l’écriture dans ses chemins de traverse. Avec cette espérance revendiquée sans cesse : refonder enfin l’unité de l’être. De réputation parfois complexe, les poèmes d’Yves Bonnefoy sont pourtant simples. Ils désignent un monde possible, et enfin accessible, sans discours qui leur préexisterait : « Le poème n’est pas une activité didactique, il n’a pas à expliquer l’expérience du monde qu’il cherche à approfondir », assurait-il.

Désireux de ne pas séparer les expériences humaines, Yves Bonnefoy a écrit, à côté de sa recherche poétique, de nombreux textes sur l’histoire des formes artistiques. La création et la pensée, pour l’écrivain, sont des actes de parole qui participent d’un même élan. En 1954, il entre au CNRS, avec un sujet d’étude consacré au « signe et la signification de la forme chez Piero Della Francesca », sous la direction d’André Chastel et de Jean Wahl.

Son œuvre comprendra de nombreux essais critiques consacrés aux peintures murales de la France gothique et à l’art baroque (Rome, 1630, Flammarion, 1970). Cet héritage artistique, c’est dans L’Arrière-Pays (Gallimard, 1972) qu’Yves Bonnefoy lui rendra son plus profond hommage. Ce livre oscille entre l’autobiographie et la réflexion philosophique. Yves Bonnefoy y éclaire le cheminement de sa vie à la lueur de l’art et dans la recherche du « vrai » lieu, dont il retrouve l’essence dans la peinture de la Renaissance. Un monde enfin possible, dont il pense que « personne n’y marcherait comme sur une terre étrangère ».

Fasciné par le temps

Ce souci du dialogue constant avec toutes les formes d’art, il le vit dans d’autres aventures fécondes, mêlant le travail et l’amitié. En 1967, avec le poète Jacques Dupin, le critique Gaétan Picon et l’écrivain Louis-René des Forêts, il fonde L’Ephémère. Cette revue, qui constitue un pont entre la parole et les arts, fait se rencontrer hommes d’écriture et d’images. Elle a « pour origine le sentiment qu’il y a une approche poétique du réel dont l’œuvre est le moyen non la fin », écrivait-il. Malgré sa courte vie (cinq numéros), cette revue marque son époque et voit naître des voix de nouveaux écrivains, comme Pascal Quignard ou Alain Veinstein.

Pour Bonnefoy, le texte est une rencontre vers ce qui est proche, mais aussi étranger – son activité de traducteur en témoignera. En 1960, il traduit Jules César, de Shakespeare. La pièce est jouée à l’Odéon, avec des décors créés par son ami Balthus, et une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Il traduira par la suite une dizaine de pièces de Shakespeare, mais aussi Yeats, Pétrarque, Leopardi… Il consacrera aussi de nombreux essais à la traduction, qu’il considérait proche de la création poétique, parce qu’elle est aussi un acte de transformation du langage.

Accueillant le journaliste du Monde, en 2010, dans son bureau de la rue Lepic, à Montmartre, qu’il occupait depuis les années 1950, Yves Bonnefoy avait seulement voulu « parler ». Il refusait la formule de l’entretien oral enregistré, par crainte de ne pouvoir revenir sur ce qu’il aurait pu dire. Il évoqua son œuvre, sans laisser entendre qu’elle était terminée. Il parla de son « bibliographe » occupé à rassembler ses multiples publications éparpillées depuis des dizaines d’années en revues, journaux, actes de colloque… Il voulut aussi revenir sur certains êtres qui avaient particulièrement compté pour lui, comme son ami le photographe Henri-Cartier Bresson – « son Leica était un instrument aussi rapide que son esprit », avait-il dit –, qu’il admirait pour son immense disponibilité à « la beauté de ce qui est ».

Car Yves Bonnefoy était un poète du réel ; fasciné par le temps, peu par l’époque. A propos du monde contemporain, il se méfiait de toutes sortes d’idéologies, autant de menaces pour la poésie, qui doit, pensait-il, se déployer loin des systèmes de pensée. « Le XXIe siècle, avait-il confié au Magazine littéraire en avril 2008, c’est bien possiblement celui qui verra la poésie périr, étouffée sous les ruines dont il couvre le monde naturel autant que la société. »

  • 24  juin 1923 Naissance à Tours
  • 1945-1946 Fréquente les milieux surréalistes. Visites à André Breton à son retour d’Amérique
  • 1947 Peu avant l’Exposition internationale du surréalisme, rupture avec André Breton
  • 1950 Publication des premiers poèmes de « Du mouvement et de l’immobilité de Douve »
  • 1959 « L’Improbable », recueil d’essais sur l’art et la poésie
  • 1970 « Rome, 1630 : l’horizon du premier baroque ». A l’automne, enseignement à l’université de Genève (en remplacement de Jean Rousset)
  • 1981 Election au Collège de France (chaire d’études comparées de la fonction poétique)
  • 1990 « Entretiens sur la poésie (1972-1990) »
  • 2016 : Publication de «L’Echarpe rouge »
  • 1er juillet 2016 Mort à Paris

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