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mercredi 15 juin 2022

Patrick Modiano / Contre «la nuit froide de l’oubli»

 

Patrick Modiano


Patrick Modiano, contre «la nuit froide de l’oubli»

Le romancier français, Prix Goncourt en 1978 pour «Rue des boutiques obscures», reçoit le Prix Nobel de littérature 2014 pour son «art de la mémoire»


Eléonore Sulser
Publié jeudi 9 octobre 2014 à 22:07





Ecrire contre «la nuit froide de l’oubli»

Littérature L’Académie suédoise décerne le Prix Nobel à Patrick Modiano

Le romancier est récompensé pour son «art de la mémoire»

Il avait reçu le Prix Goncourt en 1978 pour «Rue des boutiques obscures»

«Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.» Cette phrase de René Char, Patrick Modiano l’a inscrite en exergue de Livret de famille paru en 1977. En lui décernant le Prix Nobel de littérature pour «l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation», l’Académie suédoise salue, aujourd’hui, cette obstination «à achever un souvenir», qui, au fil des ans et d’une trentaine de livres, n’a fait que s’affirmer chez Patrick Modiano. Au point que la phrase de René Char pourrait avoir, rétrospectivement, valeur de devise pour l’écrivain.

Vivre et donc écrire, s’agissant de Patrick Modiano, se joue en effet dans l’obstination de la mémoire. Pour l’écrivain, la mémoire est une contrée accidentée, fragmentée, jamais tout à fait sûre, toujours à revisiter. Elle est d’abord un territoire intérieur: c’est sa propre histoire, celle de son enfance et de sa jeunesse, que le romancier ne cesse de scruter. Il tente inlassablement de résoudre l’énigme de ses origines, sans y parvenir tout à fait, car subsiste toujours un indéchiffrable noyau.

Beaucoup de ses textes, dont le dernier, paru au début de ce mois, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (lire en page 29), reviennent sur son enfance et son adolescence déchirée, sans éclairer tout à fait ce qui, à lui-même, demeure obscur. C’est cette obscurité, cette quête d’une vérité définitive sur soi qui est le moteur de l’écriture.

Modiano écrit donc dans le flou, dans l’incertain, dans l’inquiétude, dans un sentiment de précarité, hérité de parents souvent absents, d’une mère désintéressée et d’un père louche, trafiquant, ballottant ses enfants comme des paquets encombrants, envoyant son fils aîné loin de Paris, en pensionnat en Haute-Savoie, le dénonçant comme «voyou», tentant enfin de s’en débarrasser en l’envoyant à l’armée.

Même Un Pedigree , paru en 2005 – très beau livre, ouvertement autobiographique celui-là – ne lève pas les doutes sur sa jeunesse brouillée, endeuillée aussi par la mort d’un petit frère: «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11, allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l’époque, sur les cartes d’identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.»

A la précision des dates, des adresses, des papiers d’identité – motifs récurrents dans tous les livres de Modiano, à ces preuves parfois péniblement rassemblées, répondent toujours l’inquiétude et une vague illégitimité. Seule l’écriture donnera enfin une place à Patrick Modiano. C’est lorsque paraît son premier roman, La Place de l’Etoile en 1967, laisse-t-il entendre dans Un Pedigree , qu’il peut enfin «prendre le large, avant que le ponton vermoulu ne s’écroule». Le Prix Goncourt de 1978 pour Rue des boutiques obscures vient confirmer le talent de l’écrivain discret qu’il est devenu, sans le détourner de son projet.

Sa quête mémorielle obstinée n’est pas qu’un retour sur soi. Patrick Modiano la déploie aussi dans l’histoire et dans l’espace. L’écriture se concentre sur une époque précise: celle de la guerre, qui précède son enfance et sa jeunesse, celle de l’après-guerre et jusque vers la fin des années soixante, lorsqu’il se met à écrire.

«Souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie qu’on aurait tissée dans un demi-sommeil», dit-il dans la préface du Quarto qui a rassemblé dix de ses romans, en 2013. Gens de cabaret, complices ou amis du père, acteurs, actrices que connaissaient sa mère, inconnus rencontrés dans des bars, au champ de course, copains, amours de jeunesse – comme cette Kiki Daragane qui offre son patronyme à Jean Daragane, le héros de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – peuplent ses livres ; tandis que les lieux, fréquentés dans l’enfance et plus tard, tout cela raconté, retrouvé, travesti par le romanesque, nourrissent l’écriture du souvenir. Il y a Paris, bien sûr, dont il voit encore l’ancien visage, sous les façades modernes, dont il raconte les cafés disparus sous les boutiques de luxe. Mais aussi la Haute-Savoie, le Léman, Evian, Annecy, Genève et Lausanne, où, adolescent, il rejoignait parfois son père: «Etrange Genève du tout début des années 1960. Des Algériens parlaient à voix basse dans le hall de l’Hôtel du Rhône. Je me promenais du côté de la Vieille- Ville. On disait que Dominique la brune, dont j’étais amoureux, travaillait la nuit au Club 58, rue des Glacis-de-Rive.» (Un Pedigree)

L’écriture interroge sa mémoire propre des gens et des lieux, mais aussi celle de l’Europe, de la France de l’après-guerre. Contrebande, espionnage et collaboration sont au cœur de ses livres et parfois, de scénarios, comme Lacombe Lucien filmé par Louis Malle (1974). La déportation, aussi. «En consultant de vieux journaux, en décembre 1988, je suis tombé, dans le numéro du 31 décembre 1941 de Paris-Soir , sur l’avis de recherche de Dora Bruder», raconte-t-il à propos de Dora Bruder , paru en 1997. L’annonce le saisit. Il écrit un premier texte, Voyage de noces (1989). Il continue à chercher, rassemble des indices et fait le récit de son enquête sur la déportation et la disparition de cette jeune femme dans un livre poignant, magnifique: Dora Bruder.

Lire Modiano, c’est voyager dans une sorte de galaxie littéraire, relier entre elle des étoiles lointaines, dont la lumière nous parvient à travers l’écran du temps. On lui reproche parfois la fugacité de ses textes, qui semblent s’évaporer au fil de la lecture. Il n’empêche qu’il demeure une impression durable, persistante, pareille à aucune autre. Il possède une «petite musique» disent certains critiques. L’image a la facilité d’une rengaine, mais Modiano lui-même, qui n’est pas si loin de Simenon, pas si loin des quartiers populaires où il traînait enfant, ne dédaigne pas les refrains. Sans le récit sans cesse recommencé, sans le travail de l’écriture, tout serait englouti «dans la nuit froide de l’oubli» – comme dit la chanson –, comme le répète, dans son dernier roman, Modiano lui-même.

Relier entre elles des étoiles lointaines, dont la lumière nous parvient à travers l’écran du temps



Eléonore Sulser

Reporter à Hong Kong ou Kaboul, correspondante à Bruxelles, en entretien avec Jean Starobinski, Virginie Despentes, Salman Rushdie ou Siri Hustvedt, chroniqueuse littéraire, passionnée par les questions d’égalité, voilà plus de vingt-cinq ans que je pratique mon métier entre les rubriques Culture et International de la Gazette de Lausanne, de 24Heures puis du Temps. Aujourd’hui, je suis rédactrice en chef adjointe.

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mardi 14 juin 2022

Patrick Modiano en machine à remonter le temps

Patrick Modiano

 

Patrick Modiano en machine à remonter le temps

Lecteur passionné des livres du Prix Nobel de littérature, Christophe Jamin s’insinue dans l’univers de l’écrivain pour en faire un personnage et revisiter le passé


Eléonor Sulser
Publié vendredi 17 décembre 2021 à 17:02

Si nous étions sur la Toile et pas chez un grand éditeur parisien, on pourrait parler, pour Passage de l’Union de Christophe Jamin, de fanfiction: ces récits développés par des passionnés qui reprennent un univers littéraire connu – par exemple Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux – pour en tirer d’autres histoires, détaillant la vie d’un personnage secondaire, inventant une histoire antérieure ou un développement ultérieur à l’intrigue.


Flâneries brumeuses

Christophe Jamin, né en 1962, avocat et professeur à Science Po, n’a pas le profil de l’auteur de fanfiction. Il s’insinue pourtant dans le monde de Patrick Modiano pour en tirer un roman – son premier – où il semble mêler éléments biographiques, composants romanesques, observations littéraires et hommage. Patrick Modiano devient ainsi le personnage, personnage décisif sinon principal, d’un récit qui emprunte ses codes aux romans du Nobel 2014. Le roman de Christophe Jamin est d’abord le livre d’un lecteur: «L’homme que j’avais déjà croisé deux fois en quelques jours, qui m’avait observé puis parlé, ne m’avait donc pas menti: il était romancier. Mais aux livres sans intrigue, qui ressemblaient plutôt à des flâneries, sur des quais brumeux, ou alors en plein soleil, au milieu de quartiers périphériques, le long des boulevards de ceinture, de ceux qui permettent de ne pas être au cœur des villes, ni non plus en dehors, mais plutôt dans un entre-deux qui autorise à conserver un peu de liberté…»

Enquête et pastiche

Le narrateur, qui dit «je», utilise Modiano comme guide littéraire mais aussi comme machine à remonter le temps et en profite pour enquêter sur son propre passé. Tout comme les personnages du Café de la jeunesse perdue ou de Chevreuse, le narrateur croit avoir côtoyé d’une façon ou d’une autre, par le truchement de ses proches lorsqu’il était enfant, ou, indirectement, plus tard, des gens louches, à la fois séduisants et troubles, occupés à toutes sortes de trafics.

L’art du flou, tel que le pratique Modiano dans ses textes n’est cependant pas si facile à égaler. Plus proche, finalement, du pastiche que de la fanfiction, Christophe Jamin joue habilement avec un corpus modianesque qu’il connaît sur le bout des doigts.

Christophe Jamin, Passage de l’Union, Grasset, 140 pages

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Patrick Modiano / An appreciation of the Nobel prize in literature winner
French writer Patrick Modiano wins the 2014 Nobel prize in literature




lundi 21 mars 2022

Des femmes de Nouvelle-Zélande, entre amours et diableries

Fiona Kidman


Des femmes de Nouvelle-Zélande, entre amours et diableries

Nouvelliste reconnue dans son pays, romancière aussi, Fiona Kidman, née en 1940, fait paraître «Gare au feu», un recueil de onze textes sensibles et émouvants

Eléonore Sulser
Publié vendredi 25 mai 2012 à 21:19

Genre: Nouvelles
Qui ? Fiona Kidman
Titre: Gare au feu

Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet

Chez qui ? Sabine Wespieser, 396 p.


«Le lendemain matin j’ai vu au loin un vol de mouettes. Elles étaient venues à l’intérieur des terres pour picorer les morceaux de lézards et de sauterelles rôtis parmi les cendres et les dernières volutes de fumée.»Participer maintenant

Cendres, fumées, feux qui courent à la surface de la terre, la description des brûlis – ces feux destinés à la fois à défricher la terre et à la fertiliser – est un motif qui revient de proche en proche dans les nouvelles de Fiona Kidman, une écrivaine néozélandaise née en 1940 dont un roman, Rescapée , est paru en français en 2006, chez Sabine Wespieser déjà.

Leurs «diableries»

Son recueil ( The Trouble with Fireparu en 2011 en version originale anglaise) porte un titre de feu, celui de la dernière de ses nouvelles: «Gare au feu». Feu par lequel, dans cette histoire-là, deux femmes, Annie et Alice, l’une mariée, l’autre pas, sous couvert de brûlis, tentent d’exorciser l’angoisse qu’elles éprouvent face à cette terre neuve de Nouvelle-Zélande, essayent de juguler leurs inquiétudes nées de l’atmosphère étouffante de la colonie, et peut-être aussi de la présence invisibles des Maoris, maîtres secrets des lieux. «Je n’ai pas la permission d’allumer des feux chez nous», avait confié Alice, et donc elles avaient pris l’habitude d’appeler cela leurs «diableries», partant toutes seules dans les collines, rentrant tard dans la nuit avec l’allure de ramoneurs excentriques, robes noircies en lambeaux, sourcils roussis. Frederick trouvait à leur apparence quelque chose de barbare, presque maléfique.»

Le feu et les femmes. Ce sont elles les héroïnes de presque toutes les nouvelles de Fiona Kidman. Si un homme se raconte parfois, c’est encore à propos d’elles. Et le feu, lui, lorsqu’il ne roussit pas les sourcils, brûle, c’est couru d’avance, les cœurs ou les entrailles. Voilà pour le fil rouge, car Gare au feu se divise, par ailleurs, en trois parties, en trois séries de nouvelles à l’ambiance, chaque fois, singulière.

Malaises rétrospectifs

La première partie, qui compte six textes, fait dialoguer le passé et le présent de femmes d’aujourd’hui. Mémoire de l’adolescence, de ses errances, de ses erreurs, de ses chocs, pour l’Hilary du «Petit Italien», qu’une vieille amie vient cuisiner pour en savoir plus sur ce qui s’est passé jadis. La nouvelle est longue et prend des airs de petit roman. «L’historique des faits» confronte, lui, rétrospectivement les rêves d’une liaison adultère au réel; «Extrême» évoque l’avortement et les enfants, qui, nés tout de même, viendront plus tard demander des comptes; «Soiries» explore la maladie, la perte, la solitude. Il y a aussi un hommage à Marguerite Duras, Joan Didion et Graham Green, écrivains qui hantent cette nouvelle vietnamienne, la seule à ne pas se dérouler en terre néo-zélandaise.

La seconde partie est la plus compacte. Trois textes: «L’homme de Tooley Street», «Un autre homme» et «Sous l’eau» forment une sorte de roman à plusieurs voix. Des générations de femmes se succèdent, se méprennent et se font écho à travers les temps et les terres, de la campagne à la ville, traversant des amours difficiles, enterrant et déterrant leurs héritages perdus. Tout tourne, dans ces trois textes, autour d’une femme, Joy, aïeule de plusieurs autres, trop tôt disparue.

La dernière partie, deux nouvelles, campe dans le temps passé. «Montée d’arôme» convoque un personnage réel: Gordon Coates, qui fut premier ministre de la Nouvelle-Zélande entre 1925 et 1928. La rumeur veut que l’homme ait eu, avant d’épouser en bonne et due forme une jeune femme d’origine anglaise, plusieurs enfants de femmes ­maories. Fiona Kidman reprend l’histoire à son compte et s’en sert pour évoquer un thème qui lui est cher. Elle décrit ici subtilement, à la manière d’une Nadine Gordimer ou d’une Doris Lessing, les gouffres entre communautés blanches et de couleur.

Adepte de l’ellipse, préférant suggérer plutôt qu’affirmer, laisser deviner plutôt qu’expliquer longuement, Fiona Kidman n’en est pas moins extrêmement sensible aux différences de classe, aux humiliations que subissent les uns aux dépens des autres. Elle examine soigneusement les frictions qu’elle provoque. Dessinant tout à coup des espaces de liberté, douchant brutalement les espoirs de ses personnages.

«Gare au feu», le dernier texte du recueil, donne à voir, notamment, le paradoxe d’une société très hiérarchisée sur une terre pourtant si neuve: «Mais nous sommes en Nouvelle-Zélande», murmura Nancy. «Est-ce que nous ne sommes pas venus ici pour être tous égaux?»

Ce qui touche, dans ces textes composés aux antipodes, c’est un mélange de sentiments familiers et d’une sorte d’exotisme diffus qui ne tient pas tant à la géographie ou aux mœurs qu’à la sensation permanente de précarité qui semble habiter les héros de ces histoires. Comme si, sur cette terre-là, si loin des origines, rien n’était jamais tout à fait fixe, tout à fait sûr. Que rien ne soit jamais acquis pour personne est de l’ordre de l’universel, mais on l’oublie tout le temps. Gare au feu constitue un précieux rappel.

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Fiona Kidman

«Le petit Italien»

«Hilary avait enviede dire à cette intruse avec son misérable sac de paperasseset de croquis,ses excuses pour s’inviter, qu’il fallaitlire des livres pour savoir ce qui se passait ensuite. Comme les films, c’est làque se déroulaitla vraie vie»


LE TEMPS


mardi 29 septembre 2020

Emmanuel Carrère / 
«Je ne sais plus écrire 
que ce qui s’est passé»

Emmanuel Carrère


Emmanuel Carrère: 
«Je ne sais plus écrire 
que ce qui s’est passé»


«Il est avantageux d’avoir où aller» rassemble, 
par ordre chronologique, une série de chroniques 
et d’articles de la main de l’écrivain. On y trouve 
les origines de ses livres, sa quête d’écriture 
et un autoportrait en creux

Eléonore Sulser
Publié dimanche 21 février 2016 à 15:37

Trouver sa place. Savoir où l’on est, qui on est, d’où on parle, d’où on écrit, d’où on regarde. A lire Il est avantageux d’avoir où aller, livre où Emmanuel Carrère a rassemblé toute une série de textes rédigés entre 1990 et 2015, on se dit que sa quête, en tant qu’écrivain, est là. Qu’elle vise, d’abord, à savoir où il se trouve, en tant qu’auteur et en tant qu’homme. Il la définit d’ailleurs indirectement, en évoquant le travail d’une jeune photographe, Darcy Padilla, dans un article intitulé «La vie de Julie»: «Elle va vers eux (ses sujets), elle ne cesse de se demander ce que c’est d’être à leur place, mais elle reste à la sienne. Comme dirait mon ami le magistrat Etienne Rigal, pour qui c’est le plus grand compliment qu’on puisse faire à un être humain: elle sait où elle est.»

Jaguar

Si cette quête du juste lieu est bien centrale, dans le travail d’Emmanuel Carrère, le titre du recueil, Il est avantageux d’avoir où aller, dont l’auteur nous dit qu’il vient d’un tirage du Yi King, n’a rien de hasardeux. L’hexagramme chinois le dit: trouver le chemin, trouver une voie, arriver quelque part est ce qu’il y a de plus souhaitable lorsqu’on écrit. Parti de la fiction (L’Amie du jaguar, Flammarion, 1983) Emmanuel Carrère en est peu à peu arrivé à n’écrire plus que sur le réel: «J’ignore où cela me mène, mais je ne sais plus écrire que ce qui s’est passé», écrit-il en 2006 alors qu’il traverse les événements qui donneront naissance à D’autres vies que la mienne (P.O.L, 2009).

L’avènement du «je»

Trouver sa place, c’est peut-être d’abord trouver sa voix. Elle s’installe vite dans les articles d’Emmanuel Carrère. Le «je» surgit dès le second article, daté de février 1990 qui porte, comme le premier (paru en janvier 1990) sur une affaire judiciaire. 500 pages plus tard, il est toujours là. Il se renforce, s’installe dans ses articles, comme dans ses livres, d’ailleurs. Ce n’est pas simplement, le «je» d’un témoin, c’est un «je» pensant, affectif, plein de doutes, parfois agaçant ou plaintif. Sa subjectivité est assumée: «Voilà. L’article qu’on vient de lire n’était pas mensonger, en ce sens, que j’ai entendu les propos, vu les choses, éprouvé les impressions que je rapporte. En revanche, il est probablement erroné. J’ai pu me tromper sur tout», écrit-il à la fin d’un reportage en Roumanie, après Ceausescu.

Hardi

Mais le «je» sait aussi se faire hardi, scrutant aussi, et surtout, avec acuité, les êtres qui l’entourent. Il se clame loyal, mais sait être incisif: «Ce que j’ai à dire maintenant est un peu plus délicat mais tant pis, je le dis.»

Car c’est son semblable, son frère, qu’observe Emmanuel Carrère. Dans ses articles, tantôt de commande, tantôt propositions de reportages, parfois lettres, projets de films de fiction, les vies ou tranches de vie prédominent. Voici quelqu’un, un écrivain (beaucoup d’écrivains, Michel Déon, Daniel De Foe, Philippe K.Dick, Truman Capote, Limonov, saint Luc, Sébastien Japrisot); un savant (Alan Turing, Orlando Figes); un criminel (Jean-Claude Roman, une mère infanticide, un jeune homme assassin); un artiste (Darcy Padilla et son sujet Julie, Claude Miller, Emmelene Landon) à saisir, à croquer, à peindre ou à esquisser.

Portraitiste

«Je me considère dans ma partie comme une sorte de portraitiste», écrit Emmanuel Carrère. L’auteur aime regarder et écrire d’après nature. Trop de direct ne semble pas lui convenir. L’échange avec l’autre a bien lieu, mais en amont, il est là pour nourrir l’écriture à venir. Pour preuve – peut-être? –, cette interview de Catherine Deneuve qui n’eut pas lieu, et qu’il remplaça par un beau portrait, en situation, intitulé, «Comment j’ai complètement raté mon interview de Catherine Deneuve».

L’œil de l’autre

Il est tentant de chercher, dans l’œil, de l’autre une réponse à sa quête. Dites-moi qui je suis, où je suis? De guetter la réponse. Mais, d’articles en article, Emmanuel Carrère montre que ça ne marche pas. Il faut assumer, entièrement, périlleusement, en solitaire la place qu’on occupe ou qu’on veut occuper. C’est ce qu’il apprend à ses dépends, face à Catherine Deneuve, devant qui «la plupart des gens, et je me suis aperçu que je n’y faisais pas exception, pensent d’abord à eux-mêmes et à l’impression qu’ils vont faire. Et dès qu’on pense comme ça, c’est foutu». La leçon vient aussi de l’écriture de L’Adversaire, le livre qu’il a consacré à Jean-Claude Romand, qui reste en panne, tant qu’il ne se pose pas «la question de la première personne. Je croisais les points de vue, me demandais sans relâche quelle version raconter, de quelle place, et je n’y pensais pas, tout bonnement, à la mienne. Et si je n’y pensais pas, je suppose, c’est parce que j’en avais peur».

Un peu catho

Ainsi, tout portrait devient autoportrait. C’est ce qui frappe à la lecture de ces textes, où l’on retrouve un Emmanuel Carrère «un peu catho» dans ses premières chroniques, «et pour cause: elles ont été écrites au plus fort de la crise religieuse que j’ai racontée vingt-cinq ans plus tard dans mon livre Le Royaume», dit-il en commentaire. On le croise en grand lecteur – «Je fais partie des lecteurs boulimiques qu’ils en ont honte»; en jeune homme – «J’étais un adolescent à cheveux longs, veste afghane et petites lunettes rondes, terriblement timide»; en amoureux angoissé – «depuis huit mois seulement que nous nous connaissions, nous nous étions arrêtés à l’amitié sexuelle, un état à vrai dire délicieux mais qui dans mon esprit ne pouvait perdurer qu’à condition de ne pas prononcer un certain mot». On suit l’auteur dans ses obsessions: «A peine bouclé ce double récit, j’ai commencé à avoir envie de retourner à Kotelnitch – de façon insistante, mystérieuse, sans savoir qui m’attirait dans cette petite ville russe peu attirante», ou ses tics rigolos: plusieurs «Maître Yoda» se baladent dans ces pages.

Guide de lectures

Voici donc un autoportrait, sous des angles multiples, épars, divers, mais aussi un guide de lecture et d’écriture. Car, sous couvert d’articles, Emmanuel Carrère ne cesse d’interroger la littérature, et cette alchimie des mots, capable de capturer le réel non sans le transmuer au passage et dont certains livres donnent à penser qu’il est plus mystérieux que l’on croit. Lire Il est avantageux d’avoir où aller donne envie de plonger ou replonger dans La Vérité avant-dernière, de Philip K.Dick, dans L’Etrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde, de Stevenson, dans La Machine, de René Belletto, dans Piège pour Cendrillon, de Sébastien Japrisot, de découvrir Epépé, de Ferenc Karinthy mais aussi Ethan Frome, d’Edith Wharton, Austerlitz de W.G. Sebald, La Supplication, de Svetlana Alexievitch ou Le Cavalier suédois de Leo Perutz. Bien d’autres encore sont là, aimés, convoqués, pris pour modèle, à l’instar de Balzac dont Emmanuel Carrère souligne la grande liberté «Et voilà. Règle d’or, quand on écrit de la fiction: si un truc vous embête, je jamais s’y croire obligé».

Prémices


Cinq cents pages pour tourner autour d’Emmanuel Carrère, se promener dans les prémices de ses livres, retrouver ce qu’on sait déjà de lui, souvent. Mais ça en vaut la peine. Parce que ce diable d’écrivain manie la plume avec une aisance et qui vous emmène ainsi n’importe où; qu’importe si on connaît déjà l’histoire, s’il revient sur ses pas pour la énième foi, on est prêt à la relire puisque c’est lui qui l’écrit, qui la raconte avec sa fluidité propre. Mais cela en vaut la peine, aussi, parce que, trouver sa place, savoir d’où l’on parle et où l’on est exactement face aux autres, face au monde, ce n’est pas que sa quête à lui, mais celle de chacun de nous.

LE TEMPS




lundi 15 avril 2019

Siri Hustvedt / «Aujourd'hui, il est de nouveau possible de se dire féministe»

Siri Hustvedt
Werner Pawlok


Siri Hustvedt: «Aujourd'hui, il est de nouveau possible de se dire féministe»

La romancière et essayiste américaine est venue à Lausanne recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Dans son dernier texte, la lauréate, quatrième femme à être ainsi distinguée, explore la place des femmes dans la littérature, l’art et l’inconscient
Eléonore Sulser
Publié dimanche 7 avril 2019 à 10:51, modifié dimanche 7 avril 2019 à 10:52.

Siri Hustvedt est la quatrième femme à recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon depuis 1975, depuis que ce prix, l’un des plus prestigieux dans sa catégorie, est décerné. Professeure, romancière, essayiste, elle se retrouve ainsi aux côtés de Marcel Gauchet, Claudio Magris, Giorgio Agamben ou Jean Starobinski.
Ce 4 avril à Lausanne, où elle est venue recevoir ce prix remis par la Fondation Charles Veillon, elle s’émerveille de la neige qu’elle a réussi à saisir sur l’écran de son portable: il est si difficile de capter la chute des flocons. Anecdotique, mais révélateur néanmoins du regard sensible, curieux, ouvert qu’elle porte sur toute chose, sur tout ce qui touche à notre perception physique ou mentale du réel, de l’art, sur tout ce qui nous parle et nous constitue.
C’est en observant les liens que les humains tissent entre eux et avec le monde, en essayant de comprendre par la science, la psychanalyse et la neurologie mais aussi par l’intuition la façon dont ils le font, qu’elle fait œuvre, qu’elle écrit ses romans, ses essais, avançant toujours dans le doute, dans l’interrogation d’elle-même et des savoirs, dans la curiosité. Siri Hustvedt est une exploratrice. C’est ainsi qu’elle a écrit Les mirages de la certitude (Actes Sud, 2018), essai qui vient d’être salué par la Fondation Charles Veillon. Dans son dernier ouvrage paru en français en mars 2019, Une femme regarde les hommes regarder les femmes, l’exploration continue et interroge, cette fois, le rapport entre les genres, l’art et le travail de l’inconscient.
Vous recevez le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Est-ce important pour vous d’être reconnue comme essayiste?

J’en suis très heureuse et tout particulièrement pour ce livre-là, Les mirages de la certitude, dont j’ai travaillé la matière des années durant.
Seules trois femmes ont remporté ce prix auparavant…

Je dois vous avouer que j’ai moi aussi fait ce compte. Mais j’ai aussi vu qu’un grand nombre d’anciens lauréats sont des écrivains remarquables et qu’il est extraordinaire de me retrouver parmi eux. Presque tous les prix littéraires ont un nombre très faible de lauréates. C’est peut-être d’ailleurs en train de changer. Cette situation plonge ses racines dans l’inconscient. J’appelle ça l’«effet de renforcement masculin», tandis que le féminin, lui, est marqué par un «effet de dévaluation». Pour combattre ces effets, il faut en prendre conscience et réaliser comment fonctionne notre perception. Ce problème ne concerne pas les hommes en particulier, c’est un problème collectif, culturel, c’est une idée du masculin et du féminin qui s’ancre profondément en chacun de nous.
Votre dernier essai interroge le regard des hommes sur les femmes. Quel est votre regard sur le mouvement #MeToo que certains ont pu accuser d’aller trop loin…
Il est toujours intéressant de replacer les choses dans leur contexte historique. Le mouvement des suffragettes en Angleterre, par exemple, a été très radical. Ces femmes ont fait des grèves de la faim, jeté de l’acide, etc. C’était violent. Peut-être trop. Mais je n’ai jamais entendu personne dire qu’il n’était pas juste de donner le droit de vote aux femmes.
Le mouvement #MeToo a redéfini les lignes, retracé des frontières. Ces derniers mois, et particulièrement en France, des gens se sont mis à confondre humiliation et flirt. Il y a une différence énorme entre l’humiliation et le flirt – même sans paroles – qui s’établit entre deux personnes. Le flirt est un jeu. Pour des gens sexuellement mûrs, qui ont appris le langage de la séduction, c’est un des grands plaisirs de la vie. Mais c’est un dialogue. Ce n’est pas un monologue! Il ne faut pas confondre les deux. Bien sûr, l’ambiguïté existe. Les malentendus aussi. Mais ces malentendus résultent souvent de présupposés masculins sur le pouvoir: «Bien sûr que tu me veux! Tout le monde me veut.» Beaucoup de femmes, à force d’être humiliées, n’en peuvent plus. Elles réagissent peut-être parfois un peu trop fort. Mais c’est comme ça que les choses progressent et, éventuellement, changent: en faisant beaucoup de bruit.
Qu’est-ce que #MeToo a changé pour vous?

Pendant des années, on me demandait précautionneusement si j’étais féministe. Et je répondais: «Bien sûr! Qu’est-ce qui vous fait croire que je ne le suis pas?» On répondait alors qu’on n’avait pas voulu m’attribuer d’office une étiquette qui pouvait être lourde à porter. Et je rétorquais: «Mais cette étiquette, je la revendique!» C’était l’effet du backlash qui était parvenu après les années 1970 à éloigner des femmes du féminisme. Les temps ont changé. Aujourd’hui aux Etats-Unis, il est de nouveau possible de se dire, simplement, féministe.
Dans ce dernier essai, vous notez que la culture française est marquée par un certain sexisme…

En France, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944 seulement. En tant que femme, je trouve que règne en France une forme de condescendance inconsciente à l’égard de mes semblables qui est frappante, et plus prononcée que dans la culture anglo-américaine. Cela vient en partie du fait que la France met en avant sa culture du libertinage comme si celle-ci pouvait être une réponse à la demande d’égalité des femmes! Mais cela n’a jamais été le cas. Même si certaines femmes, dans une classe sociale particulière, ont pu jouir d’une liberté sexuelle plus grande en France qu’ailleurs, cela ne peut pas être considéré pour autant comme un équivalent des droits politiques pour des femmes. En France, on traite avec déférence les écrivaines et les intellectuelles tant que celles-ci ne franchissent pas certaines lignes. Simone de Beauvoir est l’exemple même d’une intellectuelle dont l’intelligence et le féminisme ont choqué et qui l’a payé. Ce sont, en grande partie, les féministes américaines qui l’ont portée et réhabilitée. Malgré son importance, elle vient tout juste d’entrer dans la Pléiade. Des dizaines d’années après Sartre!
«Une femme n’a pas sa place en tant qu’artiste tant qu’elle n’a pas prouvé, à plusieurs reprises, qu’elle ne va pas se faire éliminer.» Vous citez cette phrase de Louise Bourgeois… Est-elle vraie pour vous aussi? 

Parfois, ces impasses, ces murs de condescendance qui se dressent devant vous, font de vous quelqu’un de plus déterminé. Ces obstacles placés sur le chemin des femmes vous renforcent et peuvent créer une sorte d’urgence. Lorsque vous vous retournez et que vous considérez ces moments de lutte, vous en voyez les bons côtés. C’est, je crois, ce que veut dire Louise Bourgeois, elle qui avait 70 ans au moment de sa première rétrospective au MoMA, qui l’a enfin fait apparaître aux yeux du public. Alors que dès les années 1940, elle avait créé des œuvres extraordinaires…
Vous citez aussi la chorégraphe Pina Bausch qui disait: «J’ai toujours su ce que je cherche, mais je l’ai toujours su par l’intuition, pas par la tête.» Il me semble que c’est central dans votre conception de la création?
Beaucoup d’artistes qui comptent pour moi dans tous les champs artistiques, qu’ils soient hommes ou femmes, partagent cette même vision. Comment sait-on qu’une œuvre est bonne, juste? On le sait de l’intérieur. En art, c’est le ressenti qui vous guide. Et je crois que c’est très important de le reconnaître, car sans cette impulsion intérieure à laquelle les artistes répondent, sur laquelle ils s’appuient, il n’y aurait pas d’art.

Vous notez encore qu’il faut écrire de l’intérieur et non de l’extérieur. Que voulez-vous dire? 

C’est une sorte de mesure – de sentiment, plutôt – ultime du juste ou du faux. Lorsqu’on écrit, le rythme est essentiel et il est intérieur. En relisant un texte que j’avais publié dans le Guardian, je me suis dit: «Tiens? Quelque chose cloche.» La rédaction avait un peu coupé le texte. Et, ce faisant, avait rompu le rythme intérieur de mon écriture. En le lisant, je l’ai immédiatement ressenti. Rien de grave bien sûr. Mais ce qui m’intéresse, c’est ce rythme qui est constitutif de nos créations.
Le rythme?

Nous sommes des êtres de rythmes. Il suffit d’y penser: les battements du cœur, la respiration, marcher, courir, sauter, le jour et la nuit, tous les rythmes circadiens, les êtres humains sont des processus, et la complexité de tous ces rythmes est, je crois, toujours présente en art. En musique, c’est très clair, en écriture aussi. Mais dans la peinture également on perçoit le rythme de la touche, des gestes, la présence du corps de l’artiste.




Essai
Siri Hustvedt
Une femme regarde les hommes regarder les femmes
Traduction de l’américain par Matthieu Dumont
Actes Sud, 238 p.