vendredi 17 juin 2022

Patrick Modiano / Autoportrait en chien perdu

 


Modiano, autoportrait en chien perdu

C'est la littérature qui a, sans aucun doute, sauvé le jeune paumé qu'était l'écrivain à vingt ans. Dans l'espace de constat apparemment dépourvu d'émotion qu'est «Un Pedigree», il décrit le vide de son enfance et de son adolescence.

Isabelle Martin
Publié samedi 15 janvier 2005 à 01:10

Patrick Modiano. Un Pedigree. Gallimard, 126 p.

Guérit-on jamais d'une enfance négligée et d'une adolescence solitaire? Patrick Modiano a beau y avoir fait déjà de nombreuses allusions dans ses livres jusque dans le plus explicite, Remise de peine (1988), il y revient encore dans Un Pedigree comme à la source même de son écriture. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'espèce de constat, apparemment dépourvu d'émotion, qu'il dresse de ses débuts dans la vie, jusqu'à ses 21 ans. La majorité sera pour lui une double délivrance, en le libérant de la tutelle paternelle et en lui offrant une nouvelle naissance grâce à l'acceptation par Gallimard du manuscrit de son premier roman, La Place de l'étoile.

Pedigree, titre à la Simenon (auteur que le jeune Modiano a beaucoup lu avec Proust, Hemingway, Fitzgerald et bien d'autres), renvoie à la généalogie d'un chien de race. L'article indéfini qui le banalise fait penser à ce fichier central auquel rêve un personnage de Livret de famille, où tous les chiens seraient répertoriés à leur naissance. Si l'écrivain fait ici «semblant d'avoir un pedigree», c'est pour «trouver quelques empreintes et quelques balises» dans le sable mouvant de son passé familial. Quant à être un chien, pourquoi pas? Comme celui que sa mère, «jolie fille au cœur sec», négligeait et qui s'est jeté par la fenêtre: «Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.» Presque à la fin du livre, Modiano réunit dans l'amour des chiens son frère Rudy (sa seule vraie famille) et son maître Raymond Queneau.

Venue d'Anvers à Paris pour travailler dans la compagnie de cinéma allemande Continental, sa mère rencontre son père un soir d'octobre 1942. Né d'un père juif toscan établi à Salonique puis au Venezuela et enfin à Paris, Albert Modiano est livré à lui-même dès son adolescence et vit de petits trafics. Pris dans une rafle, il s'échappe grâce à une panne de minuterie et mène ensuite une existence semi-clandestine, même après la guerre. D'où l'immense effort de mémoire de son fils pour établir, sinon sa généalogie, du moins des vestiges de celle-ci en citant des noms de lieux et surtout de nombreuses personnes, plus ou moins louches, qui apparaissent comme autant de fantômes d'un passé incertain.

Très vite, ses parents se séparent tout en continuant d'habiter à la même adresse, au 15, quai de Conti. Une mère en tournée, un père qui se désintéresse d'eux: Patrick et son petit frère Rudy sont mis en pension à Biarritz, où ils sont baptisés tardivement en l'absence de leurs parents, puis à Jouy-en-Josas. En 1957, Rudy meurt et ce deuil poursuit l'écrivain qui lui dédiera ses huit premiers livres. Quand son père, remarié avec une fausse Mylène Demongeot qui le déteste, fait démolir l'escalier intérieur reliant les deux étages de l'appartement du quai de Conti, Patrick retrouve dans les gravats leurs livres d'enfants et des cartes postales adressées à Rudy depuis le sinistre internat d'Annecy où son père l'a exilé.

S'il ne dit rien des blessures affectives que lui a infligées sa mère, Modiano ne peut oublier le mutisme (à «décourager dix juges d'instruction») ni la dureté de son père, qui l'a dénoncé comme voyou à la police et a voulu se débarrasser de lui en le faisant incorporer dans l'armée contre son gré. Pourquoi redire tout cela, près de trente ans après la mort d'Alberto Modiano, volatilisé en Suisse au moment où paraissait son premier livre? L'écrivain, qui aura 60 ans en juillet prochain, ne renie pas ce passé délétère dont il est issu: c'est sur «ce terreau – ou ce fumier» – qu'il a fait pousser tant de fleurs fraternelles, à l'image de Dora Bruder (récemment réédité en poche dans La Bibliothèque de Gallimard, avec une lecture de Bruno Doucey). Comme pour combler un vide par la fiction, donner une sépulture et un nom à d'autres que lui.

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