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vendredi 9 septembre 2022

Patrick Modiano, chasseur d’ombres


Patrick Modiano




Patrick Modiano, chasseur d’ombres

Patrick Modiano écrit des romans en forme d’enquête sur le temps qui file. «L’Horizon» poursuit la traque dans les rues de Paris et Lausanne


Lisbeth Koutchoumoff Arman
Publié vendredi 12 mars 2010 à 19:38

Rue Bonaparte, à Paris. On note avec une émotion particulière l’adresse de ­Patrick Modiano, écrivain qui, depuis ­quarante ans, piste les processus de la mémoire. Ses romans sont peuplés de personnages flottants, sans famille, sans assise, qui s’accrochent aux noms de rues comme à des balises en pleine tempête; qui s’acharnent à noter dans des cahiers les avenues, les impasses, les boulevards, les passages empruntés pour se convaincre de la réalité d’existences enfuies. De Place de l’Etoile, Prix Roger Nimier 1968, à L’Horizon, qui paraît ces jours-ci, les adresses servent de phares dans la nuit des souvenirs.

Rue Bonaparte donc. Au premier étage. Un vrai premier étage, précise la maison d’édition. Au jour dit du rendez-vous avec le romancier, on se trompe. Qu’est-ce qu’un vrai premier étage? Se méfiant du premier, qui ne peut être vrai, on a filé au deuxième, qui n’est pas le bon. Et on a sonné chez un monsieur très âgé et surpris. «C’est compliqué», lance d’emblée ­Patrick Modiano en ouvrant la porte, empathique à l’extrême, confus voire un peu accablé par la mésaventure. Il est vrai que, dans ses livres, on peut se perdre dans un escalier comme dans une rue. S’effondrer, disparaître même, les très mauvais jours. Dans l’entrée de son appartement aux plafonds de cathédrale, Patrick Modiano a l’air d’envisager en une seconde toutes les possibilités d’égarement et de dissolution.

Lutter contre le chaos. De la ville, de l’enfance, de la vie. Patrick Modiano écrit depuis le cœur du typhon. En sort-il vraiment de cette zone kaléidoscopique qui lui donne ce calme apparent, cette légère distance, comme traversé par d’autres rythmes temporels? De roman en roman, chacun suivi par une large brassée de lecteurs, 100 000 en moyenne, il retourne puiser à ce feu lové dans les strates de l’enfance. Chaque livre ne représente qu’une porte d’entrée différente sur un même paysage sensoriel énigmatique, épuré, ramassé sur l’essentiel.

Dans son bureau, deux tables, des bibliothèques qui mangent les murs de quatre mètres de haut. Et un lit-divan rouge où l’on s’assoit tout au bord. Patrick Modiano cherche en parlant: «J’écris dans un demi-sommeil. Quand j’entame un roman, j’oublie les précédents. Je deviens amnésique. Avec le recul, je me sens un peu comme un peintre qui revient sans cesse sur la même toile.»

Jean Bosmans, le héros de L’Horizon, a 65 ans comme Patrick Modiano. Il recherche une femme aimée à 20 ans et perdue depuis. Le narrateur se fait enquêteur de ses propres souvenirs, historiographe de son passé, rassembleur de traces, preuves de la réalité d’une vie: inscription dans une boîte d’intérim, rendez-vous griffonné sur une ordonnance de médecin, photos d’identité. Patrick Modiano sonde sans cesse l’épaisseur du temps. «Cette fois-ci, il faut traverser quarante ans de vie. Plus on vieillit, plus cet arrière-fond de bribes visuelles, sonores, de conversations inabouties, de visages entraperçus, plus cette matière, sans suite, déconnectée, s’accroît. Et plus les temps se superposent. Plus les couches du millefeuille s’affinent. C’est cette porosité que j’essaye de traduire.»

D’où vient cette récurrence du narrateur-détective, de l’enquête, de l’énigme à percer qui donne à ses romans des allures de polars émotionnels?

«J’ai eu une enfance sans aucun tracé logique. Plus que le fait d’être malheureuse, c’est son aspect chaotique qui m’a marqué. J’étais livré à moi-même. Propulsé dans des lieux, confronté à des gens que je ne connaissais pas et que je ne comprenais pas. J’ai très vite pris le pli de me poser des questions. Qui sont ces gens? Que font-ils? Sans doute tout cela n’était-il pas aussi mystérieux que ce que je ressentais enfant. Plus on vit entouré d’énigmes, plus on ressent le besoin de s’accrocher aux bribes éparpillées ça et là. Et chacune de ces bribes ne fait que renforcer l’énigme. Un peu comme une forte lumière dans un coin accentue la pénombre alentour.»

L’enfance et l’adolescence. ­Patrick Modiano s’en est défait, en suffoquant presque, dans Un Pedigree (Gallimard, 2005), une autobiographie écrite dans ce même style qui fait la musique immédiatement reconnaissable de ses romans, d’une sobriété tranchante, aveuglante presque tant on écarquille les yeux parfois pour comprendre comment ces simples mots-là font sourdre autant d’émotions.

Un père d’origine juive italienne, trafiquant en tout genre à Paris, sous l’Occupation, «bizarre», mot fétiche de l’auteur qu’il prononce en faisant une grimace. Une mère d’Anvers, «jolie fille au cœur sec», comédienne et très absente. Enfant, Patrick Modiano et son petit frère Rudy sont placés chez des connaissances à Paris, à Biarritz. Après la mort du frère à l’âge de 10 ans, chagrin à vif (il dédiera ses huit premiers romans au disparu), le futur écrivain sera mis dans un pensionnat religieux à Annecy. «Ces années-là, je rendais visite à mon père à Genève et Lausanne où il s’employait à des affaires diverses. C’était les deux dernières années de la guerre d’Algérie. Je me souviens de cette atmosphère étrange de contrôle et de troubles qui régnait à Paris mais aussi à Genève dans les hôtels où l’on voyait des Algériens discuter le soir. Quelque chose fait que je dois retourner régulièrement à Genève, à Lausanne, aujourd’hui encore.»

Grand lecteur tous azimuts malgré la censure imposée par les pères, Patrick Modiano se voit vite écrivain. «Ecrire était un recours pour moi. Je n’avais pas fait d’études. Je n’avais pas de cercle familial, ni de centre de gravité. Je ne voyais pas quoi faire d’autre.» Sa mère et l’épouse de Raymond Queneau se fréquentent. L’écrivain prend ­Patrick Modiano sous son aile. «C’était par pure gentillesse de sa part. J’avais 14 ans. Il a dû sentir que j’étais livré à moi-même. Et être touché aussi par mes lectures assidues.» Raymond Queneau présentera le manuscrit de son premier roman à Gallimard en 1967. Place de l’Etoile se situe sous l’Occupation. «C’était un peu surprenant de voir un jeune homme de 23 ans écrire sur une telle période. Un peu déstabilisant aussi pour la génération précédente. Il faudra attendre un an avant que le livre soit imprimé.»

Comme ses personnages, ­Patrick Modiano a marché inlassablement dans Paris, dès 12 ans, connaisant là de rares bouffées de bonheur. Il ne le fait plus aujourd’hui. «Je n’ai plus besoin de retourner sur les lieux pour écrire. J’ai été impressionné au sens photographique du terme par des rues, des lumières, des sons, entre 12 et 25 ans. Je marchais toujours avec un sentiment de clandestinité, de danger. Je ne pouvais pas être là, dans ces quartiers, tout seul.»

Les phrases de Patrick Modiano paraissent avoir été trempées dans une solution spéciale, puis égouttées, essorées même, afin que chaque mot résonne et agisse. A l’os, les phrases ne comprennent ni adjectifs ni incidentes. L’écrivain écrit toujours à la main, pour garder une certaine distance, puis fait taper ses manuscrits, les corrige, les refait taper. Cinq à six allers-retours sont nécessaires parfois. «J’essaye de glisser des brèches de silence entre les phrases. De provoquer un écho de vibration à la fin de chacune d’elle. Comme en acupuncture, je pique à certains endroits précis pour que la sensation se propage. En tant que lecteur, j’aime les styles plus virtuoses et plus oratoires que le mien. Mais le risque alors est d’étouffer le ­lecteur, de l’étourdir. Je préfère suggérer les choses, en laissant des ombres. Au cinéma, l’œil se pose instinctivement vers les zones de pénombre pour mieux voir.»

A la question des maîtres qui auraient compté pour lui, Patrick Modiano aligne des noms de poètes. «Je suis sûr que si l’on pouvait radiographier mes romans, les rayons X tomberaient sur des vers d’Apollinaire ou de Maeterlinck. Ils m’échappent parfois sans que je m’en aperçoive.»

Une image, nette comme un film, déclenche l’écriture. «Je n’ai pas de plan. J’avance en me disant que je fais fausse route. La rêverie de départ retombe très vite. C’est ce qui est difficile avec l’écriture. Or il faut trouver le stimulant pour continuer. Un peu comme les acteurs qui doivent répéter trois fois une même scène d’amour. C’est compliqué, oui, compliqué.»

«Je n’ai plus besoin de me rendre sur les lieux»

LE TEMPS

vendredi 17 juin 2022

Patrick Modiano / Autoportrait en chien perdu

 


Modiano, autoportrait en chien perdu

C'est la littérature qui a, sans aucun doute, sauvé le jeune paumé qu'était l'écrivain à vingt ans. Dans l'espace de constat apparemment dépourvu d'émotion qu'est «Un Pedigree», il décrit le vide de son enfance et de son adolescence.

Isabelle Martin
Publié samedi 15 janvier 2005 à 01:10

Patrick Modiano. Un Pedigree. Gallimard, 126 p.

Guérit-on jamais d'une enfance négligée et d'une adolescence solitaire? Patrick Modiano a beau y avoir fait déjà de nombreuses allusions dans ses livres jusque dans le plus explicite, Remise de peine (1988), il y revient encore dans Un Pedigree comme à la source même de son écriture. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'espèce de constat, apparemment dépourvu d'émotion, qu'il dresse de ses débuts dans la vie, jusqu'à ses 21 ans. La majorité sera pour lui une double délivrance, en le libérant de la tutelle paternelle et en lui offrant une nouvelle naissance grâce à l'acceptation par Gallimard du manuscrit de son premier roman, La Place de l'étoile.

Pedigree, titre à la Simenon (auteur que le jeune Modiano a beaucoup lu avec Proust, Hemingway, Fitzgerald et bien d'autres), renvoie à la généalogie d'un chien de race. L'article indéfini qui le banalise fait penser à ce fichier central auquel rêve un personnage de Livret de famille, où tous les chiens seraient répertoriés à leur naissance. Si l'écrivain fait ici «semblant d'avoir un pedigree», c'est pour «trouver quelques empreintes et quelques balises» dans le sable mouvant de son passé familial. Quant à être un chien, pourquoi pas? Comme celui que sa mère, «jolie fille au cœur sec», négligeait et qui s'est jeté par la fenêtre: «Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.» Presque à la fin du livre, Modiano réunit dans l'amour des chiens son frère Rudy (sa seule vraie famille) et son maître Raymond Queneau.

Venue d'Anvers à Paris pour travailler dans la compagnie de cinéma allemande Continental, sa mère rencontre son père un soir d'octobre 1942. Né d'un père juif toscan établi à Salonique puis au Venezuela et enfin à Paris, Albert Modiano est livré à lui-même dès son adolescence et vit de petits trafics. Pris dans une rafle, il s'échappe grâce à une panne de minuterie et mène ensuite une existence semi-clandestine, même après la guerre. D'où l'immense effort de mémoire de son fils pour établir, sinon sa généalogie, du moins des vestiges de celle-ci en citant des noms de lieux et surtout de nombreuses personnes, plus ou moins louches, qui apparaissent comme autant de fantômes d'un passé incertain.

Très vite, ses parents se séparent tout en continuant d'habiter à la même adresse, au 15, quai de Conti. Une mère en tournée, un père qui se désintéresse d'eux: Patrick et son petit frère Rudy sont mis en pension à Biarritz, où ils sont baptisés tardivement en l'absence de leurs parents, puis à Jouy-en-Josas. En 1957, Rudy meurt et ce deuil poursuit l'écrivain qui lui dédiera ses huit premiers livres. Quand son père, remarié avec une fausse Mylène Demongeot qui le déteste, fait démolir l'escalier intérieur reliant les deux étages de l'appartement du quai de Conti, Patrick retrouve dans les gravats leurs livres d'enfants et des cartes postales adressées à Rudy depuis le sinistre internat d'Annecy où son père l'a exilé.

S'il ne dit rien des blessures affectives que lui a infligées sa mère, Modiano ne peut oublier le mutisme (à «décourager dix juges d'instruction») ni la dureté de son père, qui l'a dénoncé comme voyou à la police et a voulu se débarrasser de lui en le faisant incorporer dans l'armée contre son gré. Pourquoi redire tout cela, près de trente ans après la mort d'Alberto Modiano, volatilisé en Suisse au moment où paraissait son premier livre? L'écrivain, qui aura 60 ans en juillet prochain, ne renie pas ce passé délétère dont il est issu: c'est sur «ce terreau – ou ce fumier» – qu'il a fait pousser tant de fleurs fraternelles, à l'image de Dora Bruder (récemment réédité en poche dans La Bibliothèque de Gallimard, avec une lecture de Bruno Doucey). Comme pour combler un vide par la fiction, donner une sépulture et un nom à d'autres que lui.

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mercredi 15 juin 2022

Patrick Modiano / Contre «la nuit froide de l’oubli»

 

Patrick Modiano


Patrick Modiano, contre «la nuit froide de l’oubli»

Le romancier français, Prix Goncourt en 1978 pour «Rue des boutiques obscures», reçoit le Prix Nobel de littérature 2014 pour son «art de la mémoire»


Eléonore Sulser
Publié jeudi 9 octobre 2014 à 22:07





Ecrire contre «la nuit froide de l’oubli»

Littérature L’Académie suédoise décerne le Prix Nobel à Patrick Modiano

Le romancier est récompensé pour son «art de la mémoire»

Il avait reçu le Prix Goncourt en 1978 pour «Rue des boutiques obscures»

«Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.» Cette phrase de René Char, Patrick Modiano l’a inscrite en exergue de Livret de famille paru en 1977. En lui décernant le Prix Nobel de littérature pour «l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation», l’Académie suédoise salue, aujourd’hui, cette obstination «à achever un souvenir», qui, au fil des ans et d’une trentaine de livres, n’a fait que s’affirmer chez Patrick Modiano. Au point que la phrase de René Char pourrait avoir, rétrospectivement, valeur de devise pour l’écrivain.

Vivre et donc écrire, s’agissant de Patrick Modiano, se joue en effet dans l’obstination de la mémoire. Pour l’écrivain, la mémoire est une contrée accidentée, fragmentée, jamais tout à fait sûre, toujours à revisiter. Elle est d’abord un territoire intérieur: c’est sa propre histoire, celle de son enfance et de sa jeunesse, que le romancier ne cesse de scruter. Il tente inlassablement de résoudre l’énigme de ses origines, sans y parvenir tout à fait, car subsiste toujours un indéchiffrable noyau.

Beaucoup de ses textes, dont le dernier, paru au début de ce mois, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (lire en page 29), reviennent sur son enfance et son adolescence déchirée, sans éclairer tout à fait ce qui, à lui-même, demeure obscur. C’est cette obscurité, cette quête d’une vérité définitive sur soi qui est le moteur de l’écriture.

Modiano écrit donc dans le flou, dans l’incertain, dans l’inquiétude, dans un sentiment de précarité, hérité de parents souvent absents, d’une mère désintéressée et d’un père louche, trafiquant, ballottant ses enfants comme des paquets encombrants, envoyant son fils aîné loin de Paris, en pensionnat en Haute-Savoie, le dénonçant comme «voyou», tentant enfin de s’en débarrasser en l’envoyant à l’armée.

Même Un Pedigree , paru en 2005 – très beau livre, ouvertement autobiographique celui-là – ne lève pas les doutes sur sa jeunesse brouillée, endeuillée aussi par la mort d’un petit frère: «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11, allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l’époque, sur les cartes d’identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.»

A la précision des dates, des adresses, des papiers d’identité – motifs récurrents dans tous les livres de Modiano, à ces preuves parfois péniblement rassemblées, répondent toujours l’inquiétude et une vague illégitimité. Seule l’écriture donnera enfin une place à Patrick Modiano. C’est lorsque paraît son premier roman, La Place de l’Etoile en 1967, laisse-t-il entendre dans Un Pedigree , qu’il peut enfin «prendre le large, avant que le ponton vermoulu ne s’écroule». Le Prix Goncourt de 1978 pour Rue des boutiques obscures vient confirmer le talent de l’écrivain discret qu’il est devenu, sans le détourner de son projet.

Sa quête mémorielle obstinée n’est pas qu’un retour sur soi. Patrick Modiano la déploie aussi dans l’histoire et dans l’espace. L’écriture se concentre sur une époque précise: celle de la guerre, qui précède son enfance et sa jeunesse, celle de l’après-guerre et jusque vers la fin des années soixante, lorsqu’il se met à écrire.

«Souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie qu’on aurait tissée dans un demi-sommeil», dit-il dans la préface du Quarto qui a rassemblé dix de ses romans, en 2013. Gens de cabaret, complices ou amis du père, acteurs, actrices que connaissaient sa mère, inconnus rencontrés dans des bars, au champ de course, copains, amours de jeunesse – comme cette Kiki Daragane qui offre son patronyme à Jean Daragane, le héros de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – peuplent ses livres ; tandis que les lieux, fréquentés dans l’enfance et plus tard, tout cela raconté, retrouvé, travesti par le romanesque, nourrissent l’écriture du souvenir. Il y a Paris, bien sûr, dont il voit encore l’ancien visage, sous les façades modernes, dont il raconte les cafés disparus sous les boutiques de luxe. Mais aussi la Haute-Savoie, le Léman, Evian, Annecy, Genève et Lausanne, où, adolescent, il rejoignait parfois son père: «Etrange Genève du tout début des années 1960. Des Algériens parlaient à voix basse dans le hall de l’Hôtel du Rhône. Je me promenais du côté de la Vieille- Ville. On disait que Dominique la brune, dont j’étais amoureux, travaillait la nuit au Club 58, rue des Glacis-de-Rive.» (Un Pedigree)

L’écriture interroge sa mémoire propre des gens et des lieux, mais aussi celle de l’Europe, de la France de l’après-guerre. Contrebande, espionnage et collaboration sont au cœur de ses livres et parfois, de scénarios, comme Lacombe Lucien filmé par Louis Malle (1974). La déportation, aussi. «En consultant de vieux journaux, en décembre 1988, je suis tombé, dans le numéro du 31 décembre 1941 de Paris-Soir , sur l’avis de recherche de Dora Bruder», raconte-t-il à propos de Dora Bruder , paru en 1997. L’annonce le saisit. Il écrit un premier texte, Voyage de noces (1989). Il continue à chercher, rassemble des indices et fait le récit de son enquête sur la déportation et la disparition de cette jeune femme dans un livre poignant, magnifique: Dora Bruder.

Lire Modiano, c’est voyager dans une sorte de galaxie littéraire, relier entre elle des étoiles lointaines, dont la lumière nous parvient à travers l’écran du temps. On lui reproche parfois la fugacité de ses textes, qui semblent s’évaporer au fil de la lecture. Il n’empêche qu’il demeure une impression durable, persistante, pareille à aucune autre. Il possède une «petite musique» disent certains critiques. L’image a la facilité d’une rengaine, mais Modiano lui-même, qui n’est pas si loin de Simenon, pas si loin des quartiers populaires où il traînait enfant, ne dédaigne pas les refrains. Sans le récit sans cesse recommencé, sans le travail de l’écriture, tout serait englouti «dans la nuit froide de l’oubli» – comme dit la chanson –, comme le répète, dans son dernier roman, Modiano lui-même.

Relier entre elles des étoiles lointaines, dont la lumière nous parvient à travers l’écran du temps



Eléonore Sulser

Reporter à Hong Kong ou Kaboul, correspondante à Bruxelles, en entretien avec Jean Starobinski, Virginie Despentes, Salman Rushdie ou Siri Hustvedt, chroniqueuse littéraire, passionnée par les questions d’égalité, voilà plus de vingt-cinq ans que je pratique mon métier entre les rubriques Culture et International de la Gazette de Lausanne, de 24Heures puis du Temps. Aujourd’hui, je suis rédactrice en chef adjointe.

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mardi 14 juin 2022

Patrick Modiano en machine à remonter le temps

Patrick Modiano

 

Patrick Modiano en machine à remonter le temps

Lecteur passionné des livres du Prix Nobel de littérature, Christophe Jamin s’insinue dans l’univers de l’écrivain pour en faire un personnage et revisiter le passé


Eléonor Sulser
Publié vendredi 17 décembre 2021 à 17:02

Si nous étions sur la Toile et pas chez un grand éditeur parisien, on pourrait parler, pour Passage de l’Union de Christophe Jamin, de fanfiction: ces récits développés par des passionnés qui reprennent un univers littéraire connu – par exemple Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux – pour en tirer d’autres histoires, détaillant la vie d’un personnage secondaire, inventant une histoire antérieure ou un développement ultérieur à l’intrigue.


Flâneries brumeuses

Christophe Jamin, né en 1962, avocat et professeur à Science Po, n’a pas le profil de l’auteur de fanfiction. Il s’insinue pourtant dans le monde de Patrick Modiano pour en tirer un roman – son premier – où il semble mêler éléments biographiques, composants romanesques, observations littéraires et hommage. Patrick Modiano devient ainsi le personnage, personnage décisif sinon principal, d’un récit qui emprunte ses codes aux romans du Nobel 2014. Le roman de Christophe Jamin est d’abord le livre d’un lecteur: «L’homme que j’avais déjà croisé deux fois en quelques jours, qui m’avait observé puis parlé, ne m’avait donc pas menti: il était romancier. Mais aux livres sans intrigue, qui ressemblaient plutôt à des flâneries, sur des quais brumeux, ou alors en plein soleil, au milieu de quartiers périphériques, le long des boulevards de ceinture, de ceux qui permettent de ne pas être au cœur des villes, ni non plus en dehors, mais plutôt dans un entre-deux qui autorise à conserver un peu de liberté…»

Enquête et pastiche

Le narrateur, qui dit «je», utilise Modiano comme guide littéraire mais aussi comme machine à remonter le temps et en profite pour enquêter sur son propre passé. Tout comme les personnages du Café de la jeunesse perdue ou de Chevreuse, le narrateur croit avoir côtoyé d’une façon ou d’une autre, par le truchement de ses proches lorsqu’il était enfant, ou, indirectement, plus tard, des gens louches, à la fois séduisants et troubles, occupés à toutes sortes de trafics.

L’art du flou, tel que le pratique Modiano dans ses textes n’est cependant pas si facile à égaler. Plus proche, finalement, du pastiche que de la fanfiction, Christophe Jamin joue habilement avec un corpus modianesque qu’il connaît sur le bout des doigts.

Christophe Jamin, Passage de l’Union, Grasset, 140 pages

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Patrick Modiano / An appreciation of the Nobel prize in literature winner
French writer Patrick Modiano wins the 2014 Nobel prize in literature




lundi 20 octobre 2014

Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre / Entretien avec Patrick Modiano


"Je n'écris pas pour parler de moi 

ou essayer de me comprendre"

Entretien avec Patrick Modiano 


Ou une variation sans cesse recommencée, autour de motifs récurrents : le Paris de l'après-guerre où il a grandi, une enfance auprès de parents défaillants, une adolescence solitaire et clandestine... Du passé, Patrick Modiano a certes fait son matériau poétique, mais l'étiquette de « nostalgique », dont on l'affuble trop souvent, lui va fort mal. Rêveuse, grave, parfaitement singulière, imperméable aux modes esthétiques, son oeuvre défie le passage des années. Et lui occupe une place à part dans le paysage. Un homme secret, parfaitement rétif aux confidences, et un écrivain imperturbable, sûr de son fait et de son geste, que nous avons rencontré à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, son nouveau roman.

Vous avez confié parfois que vous auriez aimé écrire des romans policiers. Ce nouveau livre en est un, ou presque...


Oui, j'ai toujours eu l'envie, la nostalgie de pouvoir écrire des romans policiers. Ou des séries, comme faisait Georges Simenon, qui donnait un nouveau roman tous les mois. Au fond, les thèmes principaux des romans policiers sont proches de ceux qui m'obsèdent : la disparition, les problèmes d'identité, l'amnésie, le retour vers un passé énigmatique. Le fait, aussi, de proposer souvent différents témoignages contradictoires sur une personne ou sur un événement me rapproche du genre. Mon goût pour ce type d'intrigues s'explique aussi par des raisons intimes. Rétrospectivement, il me semble que des épisodes de mon enfance ont ressemblé à un roman policier. A certains moments, j'ai été entouré de personnes et d'événements très énigmatiques. Les enfants ne se posent pas tellement de questions sur le moment, tout leur semble naturel. Mais c'est un peu plus tard, lorsque le temps a commencé à s'écouler, qu'on se retourne vers le passé en se demandant : mais que se passait-il au juste ?




“Je n'écris pas vraiment des romans, plutôt des choses un peu bancales.”

Pourquoi n'avoir jamais écrit alors de roman policier ?



Le roman policier induit une sorte de réalisme, voire de naturalisme, et une structure narrative assez rigide et efficace. Il n'y a pas de place, dans sa facture, pour le côté fluide de la rêverie, il faut être un peu terre à terre, ou didactique, afin que les pièces du puzzle s'emboîtent. A la fin d'un roman policier, il y a une explication, une résolution. Cela ne convient pas quand on veut, comme moi, décrire un passé morcelé, incertain, onirique. D'ailleurs, je n'écris pas vraiment des romans au sens classique du terme, plutôt des choses un peu bancales, des sortes de rêveries, qui relèvent de l'imaginaire.

Vous souvenez-vous de la toute première idée qui a conduit à ce nouveau roman?

J'ai retrouvé un jour une note que j'avais prise très jeune, à l'âge de 12 ou 13 ans, dans laquelle je disais déjà vouloir essayer d'écrire quelque chose qui soit un mélange du Grand Meaulnes et du roman noir à la Peter Cheyney. Cela à partir d'un moment trouble de mon enfance, quelques années plus tôt, où je vivais dans les environs de Paris, en Seine-et-Oise, dans une banlieue encore très campagnarde, avec dans les environs un château en ruine qui évoquait le roman d'Alain-Fournier. Mes parents étaient absents, les personnes chez qui j'habitais étaient un peu louches, le climat était étrange. Dans un livre qui s'appelle Remise de peine, il y a vingt-cinq ans, j'avais déjà évoqué ces instants.

Vous vous situez pourtant loin de l'autobiographie...


Il ne s'agit jamais pour moi de me plonger de façon narcissique dans mon enfance. Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre. Ni pour reconstituer les faits. Il n'y a aucun désir d'introspection. Non, j'ai juste été marqué durant l'enfance par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan autobiographique pour me situer sur celui de l'imaginaire, du poétique, avec quelques événements de mon enfance pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute pas si mystérieuses, au fond. Je me souviens par exemple que, dans les premiers magazines d'actualité que j'ai eus entre les mains vers l'âge de 10 ans et que je lisais en cachette, j'étais tombé sur la photo d'une jeune femme jugée aux assises pour avoir tué son amant, un étudiant en médecine. Ce visage m'avait tellement imprégné que, des années plus tard, je l'ai reconnue un jour où je marchais rue du Dragon, à Paris. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ce visage m'a frappé, ce qui m'importe, c'est qu'il me projette dans une rêverie.

De la même façon, les questions qu'enfant je me posais sur mes parents et leurs attitudes étranges, sur les personnes troubles qui les entouraient, sur l'Occupation, que je n'ai pas connue mais qui était très présente pour moi comme pour tous ceux de ma génération... tout cela, je n'ai pas cherché à l'expliciter, mais à le déplacer sur un plan poétique. Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.



“On peut penser que j'écrirai toujours sur les mêmes thèmes.”


Dans votre oeuvre, seul Un pedigree relève strictement de l'autobiographie?



Oui, on peut considérer les choses ainsi. Pourtant, bizarrement, c'est un livre où je ne parle pas de choses ou de gens très intimes. En fait, j'ai écrit ce livre pour me délester de ce qui m'avait été imposé dans la vie : mes parents, les personnes qu'on a autour de soi lorsqu'on est enfant et adolescent, qu'on n'a pas choisies mais qui sont là et vous contraignent ou vous pèsent. Je voulais vraiment m'en débarrasser, comme on le fait d'un corps étranger. Je l'avais écrit après avoir lu un ouvrage où il était question de moi, qui comportait beaucoup d'inexactitudes. J'avais décidé, à titre documentaire et à mon seul usage, de dresser une sorte de mémorandum, très factuel et très précis, de mon enfance et mon adolescence. Au bout de dix ans, je l'ai retravaillé pour qu'il soit publié. Ça a donné ce livre lapidaire, sommaire, Un pedigree, qu'un temps j'ai regretté d'avoir publié, justement à cause de ce côté factuel et autobiographique. Puis il s'est passé un phénomène bizarre : ce livre a été comme aspiré par mes autres livres, il ne s'en dissociait pas, il était comme un squelette de mes autres livres.

A force de revenir sans cesse sur les mêmes motifs, avez-vous parfois eu peur que votre imaginaire soit tari ?


Ce n'est qu'a posteriori qu'on s'aperçoit qu'on reprend toujours des thèmes, des images sur lesquels on a déjà écrit. Cela se fait de façon inconsciente, mais il arrive un moment où, à force que ça se répète et que ça se recoupe, on craint que ça ne marche plus. Faulkner disait qu'écrire c'est épuiser un rêve. On peut éviter cet épuisement. Pour ce nouveau roman, dont j'avais déjà utilisé les éléments de l'intrigue dans Remise de peine, je savais, instinctivement, qu'il me fallait trouver un nouveau point de vue. Alors il n'y a plus de « je », il s'agit d'un récit à la troisième personne. Et les événements sont envisagés à partir du présent, du début du xxie siècle, soit un demi-siècle après qu'ils se sont produits. On peut penser que j'écrirai toujours sur les mêmes thèmes, toujours ces « trucs » venus de mon enfance, mais selon des points de vue qui évoluent.

Vous écrivez depuis près de cinquante ans, et il semble que vous avez traversé toutes ces années, et les différents courants esthétiques qui se sont succédé, sans en être affecté. Qu'en est-il ?


Dans les années 1960, les gens de ma génération qui aspiraient à écrire ne s'intéressaient pas tellement au roman, aux choses purement littéraires. Quand j'ai commencé, eux se tournaient plutôt vers les sciences humaines. Il me semble qu'ils avaient besoin de maîtres, d'être intellectuellement stimulés et guidés, alors ils sont devenus disciples de Barthes, ou de Foucault, ou d'Althusser. Moi, j'avais déjà une vision de romancier, qui m'a toujours tenu à l'écart des théories. Ces maîtres-là m'intéressaient comme personnages, je m'attachais aux détails de leurs attitudes, à leur personnalité, mais pas du tout à leur pensée. Je me souviens d'avoir croisé un jour, par hasard, Jacques Lacan, et d'avoir observé ses gestes, sa voix, sa manière de parler. Cela peut paraître un peu frivole, je l'admets...




“La psychanalyse n'est pas liée pour moi à l'idée de thérapie.”

La psychanalyse ne vous a jamais attiré ?



La psychanalyse ressemble parfois à un roman policier : quelque chose est caché qu'on ne veut pas, ou qu'on ne peut pas voir, alors on attend de découvrir ce qui va surgir du processus analytique. C'est assez proche de l'enquête. J'ai été frappé aussi par certaines notions comme celle des souvenirs écrans, par lesquels on peut dissimuler un souvenir trop pénible en lui en substituant un autre, moins difficile à vivre. Mais il s'agit, là encore, d'un regard de romancier — la psychanalyse n'est pas liée pour moi à l'idée de thérapie. Par ailleurs, même si des écrivains se sont fait psychanalyser — à commencer par Raymond Queneau, dont j'ai été très proche —, il me semble, moi, que celui qui écrit a besoin que subsiste une certaine opacité. Besoin de ne pas comprendre tout à fait. Comme s'il était dans une sorte de demi-sommeil : si on le réveille, ça risque de s'évanouir.

Le personnage central de votre nouveau roman, Jean Daragane, ne lit plus que l'Histoire naturelle de Buffon. Est-ce aussi votre cas ?

Il regrette de ne pas s'être davantage intéressé à ces sujets — les animaux, les arbres... — durant sa vie. Je ne pense pas comme lui. Dans mes lectures, je suis allé toujours vers des univers qui m'étaient étrangers, que je ne connaissais pas — les grands romans russes ou anglais, par exemple, qui se situent à la campagne. Mais c'est vrai qu'on regrette parfois de n'avoir pas assez observé les choses. Ou de ne pas avoir écrit sur elles. Ainsi, adolescent, alors que j'allais de pensionnat en pensionnat, j'ai regardé de près la vie se dérouler dans des villes de province, telles qu'elles n'existent plus aujourd'hui. J'aurais pu écrire là-dessus. Mais je ne l'ai pas fait. J'aurais dû pour cela adopter sans doute une forme romanesque plus classique, disons à la Mauriac. Mais on est un peu prisonnier de son registre, et de son enfance, de ce qu'on a vu, des lieux où on a vécu.




“Ce n'est qu'avec les années que j'ai appris à aérer mes romans.”


L'écriture est-elle une activité agréable ?



Ce que j'aime, dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. L'écriture en soi, non, ce n'est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de cette rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au xixe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir d'un premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d'apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d'un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d'actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c'est la cuisine de l'écrivain, c'est assez ennuyeux pour les autres...

Dans mes premiers livres, il n'y avait jamais de chapitres, de retours à la ligne, de respiration. A posteriori, je me suis demandé pourquoi, et j'ai compris que l'écriture s'accommode mal de la jeunesse. Sauf dans le cas d'un génie poétique précoce, comme Rimbaud. Ecrire très jeune, c'est être soumis à une tension qu'on ne sait pas manier. Regardez ces déménageurs capables de porter sur les épaules et le dos des poids inhumains, parce qu'ils savent quelle posture leur corps doit adopter pour cela. Ecrire, c'est pareil : il faut trouver la posture. Au début, je n'y arrivais pas, j'étais crispé, tendu, ce n'est pas si facile de se concentrer. De plus, il y a comme une déperdition d'influx nerveux entre le cerveau et la main : on pense à des choses qui vous stimulent, et quand on se met à écrire, d'une certaine manière, c'est déjà trop tard, vous avez perdu l'influx nerveux, vous êtes comme ces canards dont on a coupé le cou et qui continuent à courir alors qu'ils n'ont plus de tête.

Ce n'est qu'avec les années que j'ai appris à gérer cela, à me détendre un peu, à aérer mes romans. Ecrire n'est pas vraiment plus facile, mais on dispose de techniques qui font que, quand même, on y arrive mieux. Même si, parfois, je me dis aussi qu'il y a un côté anachronique dans l'écriture, la lenteur qu'elle suppose, alors même que tout va tellement vite aujourd'hui, tout s'est accéléré autour de l'écrivain qui, lui, continue à son rythme.

Quelle relation entretenez-vous avec vos lecteurs ?


C'est émouvant d'avoir des lecteurs. C'est merveilleux, on a l'impression qu'on peut communiquer. En fait, à chaque livre, il se passe ce drôle de phénomène, un peu désagréable : quand vous l'avez fini arrive un moment brutal où le livre veut littéralement couper les ponts, se débarrasser de vous. On ne peut pas être son propre lecteur. Votre livre terminé est devenu un objet, une sorte de magma un peu pâteux, une masse informe dont vous avez une vision de détails, mais pas de vue d'ensemble. Et c'est le lecteur qui va le révéler, comme cela se passe en photographie. Le livre n'appartient plus à celui qui l'a écrit, mais à ceux qui le lisent. 





ARAUCARIA

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