Affichage des articles dont le libellé est Haruki Murakami. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Haruki Murakami. Afficher tous les articles

mercredi 7 août 2024

Le pop roman, un nouveau genre littéraire ?






Haruki Murakami. La musique sème des empreintes un peu partout sur les pages immaculées de la littérature, qu’il s’agisse des notes classiques ou celles de la boîte de jazz du mélomane japonais Haruki Murakami © By White Demon - Own work, CC BY-SA 4.0


Le pop roman, un nouveau genre littéraire ?

Haruki Murakami, Virginie Despentes, Maxime Chattam ou encore Agnès Martin-Lugand : ces romanciers qui invitent les notes au fil des pages

9 FÉVRIER 2024, 


Plus encore qu’au siècle dernier, la musique sème des empreintes un peu partout sur les pages immaculées de la littérature. Qu’il s’agisse des notes classiques ou celles de la boîte de jazz du mélomane japonais Haruki Murakami, sans lesquelles aucun de ses romans ne seraient vraiment aboutis, que Virginie Despentes nous parle des vinyles de Vernon Subutex (©2015 - Grasset), qui nous transportent avec Barbara et son « Dis, quand reviendras-tu ? »ou bien avec Christophe et « Les paradis perdus », qu’il soit question de la playlist très cinématographique au début des romans policiers et fantastiques de Maxime Chattam, force est de constater que la musique facilite l’entrée dans leurs univers. 

Saviez-vous qu’Agnès Martin-Lugand et Stéphanie Janicot écrivent en musique ? Pas étonnant que la première nous dresse une playlist chronologique à la fin de ses romans. Et que la seconde ait donné comme titres aux chapitres de « Disco Queen » (©2023 - Albin Michel) ceux des chansons qui ont inspiré leur rédaction. 

D’autres auteurs vont encore plus loin et n’hésitent pas à intégrer des codes QR qui renvoient directement aux chansons. C’est le cas de la Britannique Jane Sanderson dans son roman « Lovesong », traduit de l’anglais par Maya Blanchet (©2022 - Actes Sud). En ouverture du livre, trois QR codes (vers Spotify, Deezer et YouTube) nous immergent dans la playlist que s’échangent Ali et Dan, séparés d’un océan et par le temps qui vogue. On navigue de l’un à l’autre, à la recherche de nos premières amours d’adolescents, par la magie des voix d’Elvis Costello dans « Pump It Up » , de Blondie avec « Picture This », et de Chrissie Hynde avec ses riffs de guitare et le rythme langoureux des Pretenders lors du fameux « I Go To Sleep ».

Et que penser du roman musical « Alabama Blues »qui mêle la plume de Maryvonne Rippert à la musique des Chics Types (©2012 - Oskar Éditeur) ? Les code à réponse rapide en deux dimensions, insérés dans la marge, permettent au jeune héros et à ses lecteurs adolescents, de découvrir le jazz, de ressentir les premiers émois, d’apaiser les conflits familiaux naissants, et de s’ouvrir à un nouveau monde. 

Quels sont les effets de la trilogie « InCarnatis », signée par Marc Frachet (©2016 tome 1, ©2018 tome 2 et ©2021 tome 3 - Acci Entertainment) ? Cette lecture « augmentée » est jalonnée de codes dont la musique, des grandes voix du cinéma et quelques animations, nous aspirent entre science-fiction et heroic fantasy. Enfin, le recueil de 24 nouvelles du collectif d’auteures, « H24 : 24 heures dans la vie d’une femme », nous plonge dans une série télévisée. Qui a lancé l’idée en premier : Arte ou Actes Sud (©2021) ?

Fin avril 2023, l’éditeur The Melmac Cat qualifie ce nouveau genre littéraire de « pop roman ». Tout au long du récit, dans le monde parallèle de « 1m976 », des paroles de chansons sont intégrées dans les dialogues. Les codes QR parachutent le lecteur en plein milieu de clips vidéo qui ont marqué l’année 1976. L’éditeur décrit le pop roman comme « un courant littéraire né ailleurs(s), par lequel les auteurs marient la musique pop à leurs récits, et où la discographie tient lieu et place de bibliographie. L’insertion de QR codes rend la navigation vers les escales des vidéoclips plus intuitive. Ces temps morts, comme des publicités vivantes, ont leur importance dans le rythme et la compréhension de l'histoire. C'est une singularité que l’on retrouve dans tout pop roman. »

Extrait de « 1m976 » avec l’aimable autorisation de l’éditeur :

Le réveil

J’entends des voix qui me chantent : 

Ne me brise pas le cœur
Je ne pourrais pas si j'essayais
Oh, maman chérie, si je m'agite
Bébé, tu n'es pas de ce genre
Ne me brise pas le cœur
Toi tu m'enlèves ce poids
Oh, maman chérie, quand je frappe à ta porte
Ouh, je t'ai donné ma clé. 

Ça vient de la chambre de maman. 

Il est 7 heures 7. C’est le réveil radio de ma mère. Mais pourquoi ne vient-elle pas ? La chanson d’Elton John et de Kiki Dee va sur sa fin et les chiffres blancs de mon horloge à piles en plastique orange affichent déjà « 0…7…H…0 et 9 » sur le fond noir. Il faut que je me lève sans plus tarder. Absolument. Je fais un effort surhumain pour me redresser sur les pieds encore endormis et qui dépassaient du petit lit. Je peux alors me diriger vers le calendrier qui pend au mur. Je déplace une nouvelle fois le curseur qui indique le jour, le mois et l’année : 1/m9/76. On est bien le premier septembre 1976. Je viens d’avoir quinze ans.

Alors, le pop roman est-il un nouveau genre littéraire, ou doit-on le considérer comme une adaptation de l’écriture qui fait écho aux évolutions technologiques du XXIème siècle ?

MEER



jeudi 17 novembre 2022

Persistance de la mélancolie au Japon

 


Persistance

de la mélancolie 

au Japon

Quel pays pourrait se comparer au Japon, dont la première et peut-être la plus éclatante littérature fut féminine ? Cela fait songer, n’est-ce pas ? Naturellement, il y avait eu la belle Sapho de Lesbos – au fait, était-elle belle, on n’en sait rien. Et puis il reste si peu de débris de ses poèmes écrits à la fin du VIIe siècle avant le Christ ! Naturellement, en notre beau XIIe siècle, presque deux mille ans plus tard, la douce Marie de France – au fait, était-elle douce, on n’en sait rien non plus – écrivit à la cour du roi français d’Angleterre Henri II Plantagenêt, époux d’Aliénor d’Aquitaine, des Lais merveilleux que l’on devrait faire apprendre par cœur dans nos écoles et dans leur langue originelle, l’ancien français, car ce sont, rythmiquement, mélodiquement, de petits bijoux.


Jacqueline Pigeot, L’Âge d’or de la prose féminine au Japon (Xe-XIe siècles). Les Belles Lettres, 170 p., 27 €

Natsume Sôseki, Poèmes. Trad. du chinois (Japon), présentés et annotés par Alain-Louis Colas. Édition trilingue (chinois, japonais, français). Le Bruit du temps, 385 p., 28 €

Tanizaki Jun’Ichiro, Éloge de l’ombre. Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré. Philippe Picquier, 106 p., 13 €

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes. Trad. du japonais par Hélène Morita. Belfond, 294 p., 21 €


Mais enfin rien de comparable à la floraison de la prose japonaise rédigée en syllabaire autochtone et non en idéogrammes empruntés au chinois, réservés aux hommes car plus « nobles », autour de l’an mil, par des dames de la petite aristocratie de la cour impériale du Japon, fixée à Héian. Rien de comparable surtout parce que, si les monceaux de textes laborieusement composés, à une époque où, de son côté, l’Europe pataugeait dans le marais des premiers Capétiens, par des lettrés japonais forcément sinisants ont pour la plupart sombré dans l’oubli sauf aux yeux des érudits chenus, cette littérature « inférieure », celle de femmes qui ne signent que d’un surnom, eh bien ! c’est la vraie révélation du génie japonais le plus exquisément spécifique, et qui a jusqu’à aujourd’hui nourri de fond en comble la totalité des arts nippons.

Étrange miracle, unique destinée de trois chefs-d’œuvre en particulier, Mémoires d’une Éphémère de « la mère de Michitsuna », les fameuses Notes sur l’oreiller de la pétulante Sei Shônagon, et enfin bien sûr Le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, d’où il n’est pas excessif de dire que tout le roman découle, à travers les siècles, au pays du Soleil-Levant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Le dit du Genji. Illustration du XIIe siècle

Ces monuments littéraires, d’un ton extrêmement personnel – qui a dit que les Japonais se perçoivent comme soumis à la morale et aux habitudes du groupe ? il n’existe dans aucune autre contrée artistes plus portés à la dissidence –, il faut bien entendu les lire pour eux-mêmes, pour leur saveur si lointaine et si proche, leur alacrité, leur subtilité psychologique peu conventionnelle. Mais ils demandent une initiation, et il n’en est pas de meilleure que l’étude magistrale à eux consacrée par Jacqueline Pigeot, parce qu’elle est non seulement érudite mais pleinement originale, féministe dans le sens le plus élevé, le moins étriqué du terme, empathique et fervente, absolument libre dans son écriture et ses conclusions, ainsi qu’il sied à une critique authentique.

Jacqueline Pigeot a elle-même traduit en 2006 Mémoires d’une Éphémère (954-974), cette saisissante chronique intime d’une femme mariée à un grand seigneur séduisant et volage, un nommé Kaneie qui accumule les conquêtes, les concubines et les rejetons, bien incapable de laisser le moindre nom dans l’Histoire si l’amoureuse délaissée qui finira par lui fermer sa porte, jalouse, lucide, mordante, touchante, n’avait donné de ce beau don Juan qui la néglige un portrait implacable et inoubliable.

Il est donc normal que Jacqueline Pigeot offre à « la mère de Michitsuna », aux efforts qu’elle accomplit pour retenir l’amant et pour assurer la carrière du fils qu’elle a eu de lui, l’essentiel de son analyse. Disons que la sensibilité si singulière, si portée à la contemplation, à l’examen des signes portés par les phénomènes météorologiques et les saisons, si encline aussi à une tristesse sans dieu rédempteur – malgré l’influence bouddhiste –, en somme tout ce qui fait le charme du peuple le moins impassible de la terre, le plus voué aux passions et aux excès, se trouve déjà dans ce récit plein d’amertume et d’humour, et que les souffrances et le talent poétique d’une seule femme ouvrent puissamment la fenêtre sur la richesse d’un imaginaire qu’on retrouve ailleurs à la même époque, et qui bien entendu vaut aussi bien pour le meilleur de l’élément mâle du Japon. Dans des genres différents, primesautier pour l’un, violent et sombre pour l’autre, et Notes sur l’oreiller et l’ample Dit du Genji ne feront que fixer des traits jumeaux de cette sensibilité première et non pas primitive, tant elle est déjà, chez « l’Éphémère », élaborée et savante.

Tout l’art japonais, en littérature notamment, mais aussi au théâtre, en peinture, au cinéma, est né de cette phase magnifique de civilisation, à Kyôtô, dans l’étroit et étouffant creuset de la vie de cour. L’exemple des écrivaines de ces temps archaïques était « absolument moderne ».

On pourrait donc s’attendre à ce que l’influence pérenne de leur génie s’exerce d’abord sur les artistes ultérieurs qui ont le plus contribué, de siècle en siècle, au renouvellement des lettres japonaises, notamment lors de la révolution pacifique de Meiji, après 1868, quand toute une culture autonome et illustre se met, volontairement, à l’école de l’Occident. Or c’est bien ce qui se passe par exemple avec Natsume Sôseki, né en 1867, spécialiste de littérature anglaise et célèbre auteur de Je suis un chat, ironique peinture de son époque via la fiction d’un félin muet mais clairvoyant.

Japon Maurice Mourier en attendant Nadeau

Natsume Soseki

Pourtant, et c’est paradoxal, Sôseki est aussi praticien éminent du kanshi, ou poème de lettré écrit en chinois, ce qui semble témoigner d’une sorte d’hyper-classicisme un tantinet rétrograde. Or il n’en est rien, la splendide édition trilingue (chinois, japonais, français) des 207 quatrains et huitains rimés en chinois que vient de procurer Alain-Louis Colas au Bruit du temps prouvant qu’une sensibilité mélancolique tout à fait personnelle et moderne se fait jour ici malgré la double convention d’une forme « à l’ancienne » et d’un sincère détachement d’essence spiritualiste.

Ainsi de ce poème (6 octobre 1916, page 191) sans titre, qui date de la dernière année de l’écrivain depuis longtemps malade et qui va mourir le 20 novembre : « Sans être ni chrétien, ni bouddhiste, ni confucianiste, / Dans les faubourgs, je vends mes écrits pour mon petit plaisir. // Dans la cendre des livres, le livre indique sa vigueur ; / En un monde sans Loi, la Loi trouve sa reviviscence. // Abattre les divinisés pour en ôter jusqu’aux ombres. / L’espace libre rend patent ce qu’est sagesse ou sottise. » Soit une philosophie de l’extrême libération du moi, que n’aurait pas reniée « l’Éphémère » qui, à la fin de ses Mémoires, brise à la fois le carcan du lien conjugal et des ténèbres de l’existence.

Un autre moderniste qui retrouve comme en se jouant les labyrinthes de la sensibilité ancestrale et, en l’occurrence, féminine, sinon féministe, c’est le plus éclatant des romanciers actuels du Japon, Murakami (Haruki). Philippe Pons, parfait et subtil connaisseur de l’archipel, mentionne à juste titre, dans Le Monde des livres du 24 mars dernier, que Des hommes sans femmes, dernier recueil de nouvelles de l’auteur du bestseller (pour une fois légitime) Kafka sur le rivage et d’autres livres de « haute enfance », selon la formule de Léon-Paul Fargue, y fait un clin d’œil complice à la littérature américaine (Men without women de Hemingway, 1927) que Murakami connaît aussi bien qu’il est expert en jazz.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Kazu Saito

Mais il existe un abîme entre la tristesse organique (née de la vieillesse ou de sa peur, et de l’impuissance sexuelle ou de son fantasme) qui hante le macho yankee alcoolique, et le sentiment presque indéfinissable de déréliction envahissant, chez Murakami, la vie de maris solitaires ou d’amants que l’absence de la femme aimée a rendus à leur désert. C’est que d’un côté le contexte monothéiste assigne à l’Autre un rôle de coupable, au mieux de victime, et qu’une misogynie indécrottable sous-tend le texte de Hemingway. Tandis que l’agnosticisme nippon rend impossibles de telles facilités de lecture du monde. Voyez certaines nouvelles vraiment fulgurantes, par exemple Drive my car, où l’acteur Kafuku, veuf d’une épouse infidèle et privé de sa voiture suite à un retrait de permis, se voit « recadré » dans son absurde ressentiment posthume par son chauffeur occasionnel, une jeune fille bourrue et belle experte en maïeutique ; ou l’admirable Bar de Kino, ténébreuse et fantastique histoire où intervient, comme si souvent chez Murakami, une figure équivoque de la Destinée.

Les héroïnes de ces courts récits sont à l’évidence supérieures aux hommes, non seulement par leur finesse et leur intuition, qualités qu’on concèderait aux femmes aussi bien chez nous, mais surtout par leur courage et la puissance qui émane d’elles, vivantes ou mortes. À plus d’un millénaire de distance, ces prodigieuses créatures, ayant désormais conquis leur pleine autonomie, paraissent avoir été appelées à habiter un grand livre pour venger de ses humiliations « la mère de Michitsuna », qui ne pouvait s’avouer comme écrivaine que sous le masque d’une matrone. Significativement, aucune d’entre elles ne se définit par la maternité que toutes les civilisations machistes portent au pinacle jusqu’à la nausée. Elles ne sont pas par destination les serpillières de mâles couvés au giron de Daech ou du Saint-Office.

Bien plus, « la tristesse traditionnelle des Japonais », jadis théorisée par le grand Kawabata, et qui court tout au long de la littérature de ce curieux pays, depuis l’an mil jusqu’aujourd’hui, cette couleur à nulle autre pareille qui confère à l’art nippon son irremplaçable éclat sourd, pourrait bien être, sinon d’essence féminine – pensée réductrice dont nous préserve le Grand Manitou ! –, au moins liée à certaine répugnance de la part féminine du monde à l’égard de la stupide rutilance et du vacarme émanant des brutes garnies de sabres et de satisfaction béate qui sont aussi un des aspects et non des moindres du Japon féodal puis nationaliste.

Japon En attendant NAdeau Maurice Mourier

© Yasunari Kawabata

Depuis le Xe siècle, l’art japonais, né en territoire féminin, se marie au clair-obscur, non à la lumière violente. Il correspond à un goût du fondu enchaîné des couleurs et des formes (si éloigné de celui des contrastes, propre à l’art chinois). Un art tissu de nuances infimes, de lumières tamisées, d’une sensibilité exquise plutôt qu’aiguë, fait pour émouvoir le kimochi, terme intraduisible connotant l’idée d’une perception sensible seulement à l’univers intérieur de chacun. On le retrouverait partout, ce sentiment, à condition qu’il s’agisse d’art japonais authentique (nô, bunraku, poterie mingei, tentures et laques où, sur un fond uniformément noir, s’inscrit une unique tige de bambou), plus éloigné du clinquant chinois (étoffes, vases décorés, pétards) que de toute l’arrogante suffisance des Longs Nez.

On lira avec délectation Éloge de l’ombre, que Tanizaki, l’un des géants littéraires du XXe siècle, composa pour un magazine (tous les écrivains japonais, on le sait, sont polygraphes par nécessité commerciale) en l’année 1933, en plein délire totalitariste. C’est un traité d’une ravissante frivolité, où il est question de la texture beige ou grise des murs du logis traditionnel, de la teinte passée des plus beaux kimonos et, par contraste, de l’agressivité, pénible pour l’œil, des environnements trop lumineux de l’Occident, qu’il convient de bannir si l’on veut comprendre et les extases de Sei Shônagon à l’arrivée nocturne d’un amant vêtu d’un manteau sombre moucheté de neige, et les pudeurs hautaines de Sôseki,  et la mélancolie spécifique de Murakami, qu’il a héritée de « l’Éphémère ».

On peut se demander si le Tôkyô survolté et criard d’aujourd’hui a définitivement remisé ces minuties précieuses au magasin des accessoires, s’il s’est réellement « américanisé » autant que nous, gens d’Europe et d’oubli. Je ne le crois pas : une littérature contemporaine vivace tend à démontrer le contraire.

EN ATTENDANT NADEAU

mercredi 9 novembre 2022

L’Étrange Bibliothèque, Haruki Murakami, Belfond

 



L’Étrange Bibliothèque, Haruki Murakami, Belfond



Marc Michiels
Haruki Murakami, une lueur dans l’ombre, virevoltant au vent solaire de nos pensées, un passeur d’entre les Mondes…

Dans l’intrigue de son nouveau roman paru aux éditions Belfond, « L’Etrange Bibliothèque », un jeune garçon se rend à la bibliothèque municipale pour déposer un ouvrage, emprunter de vieux livres sur le système fiscal, le journal d’un percepteur, les révoltes fiscales dans l’empire ottoman et leur répression. La bibliothèque semble plus silencieuse que d’ordinaire. L’employé lui indique alors que pour les ouvrages rares, il doit se rendre à la salle 107. Dans une salle qu’il ne connaissait pas, il y avait assis, un vieil homme chauve et portant des lunettes aux verres épais : « Le tableau évoquait une montagne après un violent incendie de forêt. »

Seulement ces livres ne peuvent être consultés que sur place. Aux longs sourcils du vieil homme qui se rapprochaient au point de n’en faire qu’un, le jeune garçon va comprendre qu’il serait bien délicat de ne pas suivre la proposition de cet énigmatique vieillard, jusqu’à la salle de lecture et ce malgré l’heure de fermeture qui s’annonce. Mais qui est donc ce mystérieux personnage qui s’apprête à le mener par les méandres d’un labyrinthe sans fin et dans ce qui ressemble bien à une prison ?

Résigné, le jeune garçon va alors descendre un escalier si long qu’il aurait pu aisément atteindre l’autre bout de la terre, sans la moindre lumière, où seule une rampe en fer rouillée et délabrée est fixée au mur. Geôlier de ses lectures, cuisinier de ses repas, un homme-mouton l’attendait ; soucieux d’être enfermé dans un pot avec des chenilles si…!

« Dites, M. l’homme-mouton, il faut vraiment que je reste ici pendant un mois ?

Je vous en prie, dites-moi la vérité ! Ma mère m’attend à la maison et se fait du souci…

– Pour être franc, on va te découper le haut du crâne avec une scie. Après, on t’aspirera le cerveau.

Dites-moi, M. l’homme-mouton, fis-je. Pour quelle raison le vieil homme veut-il m’aspirer le cerveau ?

– Eh bien, lorsque le cerveau est bourré de savoir, il est particulièrement délicieux. Nutritif et consistant. Bien crémeux, riche en pulpe. »



Haruki Murakami semble, en songe, à mi-chemin, entre le surréalisme poétique où les frontières entre la conscience et l’inconscient, estompent la réalité ; ouvrir l’imaginaire du lecteur, à une imagination somnambulique, une noirceur dont la droite ligne n’est autre qu’une suggestion au poème Le Corbeau d’Edgar Allan Poe. Il donne sa vision de l’état mental des êtres, soumis à la perversion de l’hyper contrôle de la connaissance, non pas de la connaissance du savoir, mais de la data émotionnelle que les relations et l’information engendrent chez les gens « fragiles », cadenassés dans l’illusion du Moi, en créant ainsi une autre matrice, de substitution, celle de la survie !

Où les jeunes femmes ne parlent pas, mais s’expriment avec l’intensité du regard et qui font sans bruit battre le cœur et le briser en deux à chaque instant.

Chacun à son monde, n’est-ce pas ?!

Mais à la nouvelle lune, parfois, ces mondes se chevauchent, ces eaux se mélangent, sans bruit, comme un dauphin aveugle qui glisse dans les eaux sombres de la mémoire :

« Le monde suit son cours. C’est la même chose pour tout le monde. »

« La fillette s’assit paisiblement sur le lit, elle semblait si fragile et transparente que je voyais presque le mur à travers elle… Elle se contenta de s’approcher de moi et de me donner un petit baiser sur la joue. Puis, de nouveau, elle disparut par la porte à peine entrouverte. Je m’assis sur le lit et restai un long moment tout étourdi. Son baiser m’avait totalement bouleversé, au point que je ne pouvais plus penser à rien. Et puis, dans le même temps, mon angoisse se transforma en une angoisse qui n’était plus véritablement angoissante. Et toute angoisse qui n’est pas spécialement angoissante, au bout du compte, c’est une angoisse sans importance. »

Entre le désir d’oublier et le désir de se souvenir, cette nouvelle de Murakami frissonne de l’impression d’un être qui n’est pas encore tout à fait un adulte et qui doute de la lumière du monde. Comme dans le poème d’Edgar Allan Poe où le narrateur doit se résigner à ce que son âme vive, dans sa solitude, emprisonnée sous l’obscurité d’une nuit de nouvelle lune. « Jamais plus », est une métaphore du pardon, qui si elle est pensée et vécue comme telle, doit lever les amarres d’une métamorphose. Pour qu’enfin, le jeune homme qui cherche la vérité d’un nom, trouve dans la perte de l’innocence, le chemin de la liberté, limbes d’une imagination sans limites, pour vivre dans un monde sans peur, où l’homme pense plus avec son cœur qu’avec sa raison !

Ce livre, « L’Etrange Bibliothèque », est accompagné des très belles illustrations de Kat Menschik. La dessinatrice allemande n’en est pas à son coup d’essai ! Après « Sommeil » et « Les Attaques de la boulangerie », « L’Etrange Bibliothèque » est sa troisième collaboration (confrontation !) avec une œuvre d’Haruki Murakami.

Ne boudez pas votre plaisir ! Plongez dans cet univers noir et hypnotique, où les signes et les sens vous donneront les clés d’un monde qui est vôtre :

« – Ne t’inquiète pas pour moi. Je te rejoindrais bientôt. Allons, dépêche-toi. Sinon, tu seras perdu pour toujours, dit la petite fille qui était l’étourneau. »

Entre les démons de la protection de l’amour et du sacrifice qui rend libre, chacun de nous fait face aux mots qui l’emprisonnent :

« Si tu aimes, il faut partir… Le monde entier est toujours là. La vie pleine de choses surprenantes… » – Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924.

(« L’Etrange Bibliothèque » de Haruki Murakami, éditions Belfond, illustré par Kat Menschik, traduit du japonais par Hélène Morita, sortie novembre 2015, 72 pages, 17€)

mardi 8 novembre 2022

Quand Murakami devint écrivain

 



Quand Murakami devint écrivain

par Maurice Mourier
11 janvier 2016

Pourquoi un romancier illustre, qui n’avait pas autorisé jusqu’ici la réédition de ses deux premiers romans, écrits avant l’âge de trente ans, décide-t-il, à soixante-cinq ans, de lever cette interdiction ? Il fournit lui-même la réponse à cette irritante question dans une courte mise au point rédigée en juin 2014, qui ouvre le volume de ces inédits en français. Certes, il ne précise pas explicitement ses motivations profondes, se contentant d’alléguer des raisons sentimentales – les Japonais sont volontiers sentimentaux – à ce geste inattendu : « Je persiste à trouver importants mes romans de cuisine. Pour rien au monde je ne voudrais les changer. Un peu comme de très vieux amis. »


Haruki Murakami, Écoute le chant du vent suivi de Flipper, 1973. Trad. du japonais par Hélène Morita, Belfond, 326 p., 21,50 €

Haruki Murakami, L’étrange bibliothèque. Trad. du japonais par Hélène Morita, illustré par Kat Menschik, Belfond, 62 p., 17 €


© Jean-Luc Bertini

Haruki Murakami © Jean-Luc Bertini

« Romans de cuisine », parce qu’ils ont été écrits par Murakami sur une table de cuisine, à un moment où le futur auteur, marié, patron d’un minuscule « coffee shop » voué au jazz (des milliers de ces établissements passant des disques à longueur de journée, offrant une restauration minimale, existaient à Tôkyô en plein boom économique après les jeux Olympiques de 1964, fréquentés par des étudiants souvent contestataires), décida de se lancer dans l’aventure d’écrire.

Étrange vocation plutôt tardive et due à une « illumination » éprouvée sur un terrain de base-ball, alors que Murakami n’était qu’un diplômé de l’université Waseda (théâtre et cinéma), quand les écrivains de la capitale sortent plus souvent de Tôdaï, prestigieuse université « impériale » (du niveau de notre École normale supérieure), à l’issue d’études littéraires. Cette légère distorsion par rapport à la norme – mais rien de ce qui est non conventionnel n’est anodin au Japon, pays où la culture académique commande toute carrière – pourrait à elle seule expliquer le besoin éprouvé par l’auteur de best-sellers qui est en même temps, et paradoxalement, un véritable intellectuel, de se justifier en public (voyez, je n’ai pas fait de scolarité extraordinaire, et pourtant on parle depuis des années de me donner, à moi aussi, le prix Nobel de littérature – qui a déjà couronné deux Japonais : Kawabata et Oé).


 

Une telle considération n’est en effet pas absente du plaidoyer pro domo de l’auteur, à qui la critique japonaise reproche depuis toujours d’utiliser une langue « populaire », peu riche en ces kanji, caractères d’origine chinoise, qui signent l’appartenance au clan des lettrés. À tous égards, Écoute le chant du vent, écrit en 1978, qui recevra l’année suivante le prix décerné par la revue d’avant-garde Gunzo, représente une rupture dans le modèle de récit rendu canonique tant par les grands ancêtres Tanizaki et Kawabata que par le plus récent et dissident (relatif) Oé, qui tous ont maintenu la langue dans sa « pureté » traditionnelle, si toutefois l’on oublie que le roman, au Japon, a été inventé au XIe siècle par des femmes qui, interdites d’accès à la culture savante venue de Chine, ou du moins à son exploitation, avaient dû se contenter du syllabaire autochtone notant les sons réels d’un idiome agglutinant sans rapport linguistique aucun avec le chinois monosyllabique et doté de « tons » !

Peut-on dire que, plusieurs siècles après ces pionnières géniales (Murasaki Shikibu, Sei Shônagon), le jeune jazziste de 1978 accomplit une nouvelle révolution dans le même sens que le leur, une révolution qui libère l’imaginaire en marge des conservatismes ? En tout cas, écrivant la première partie de ce premier livre en anglais, qu’il traduit ensuite lui-même en japonais courant, façon de casser les codes rythmiques et syntaxiques de sa langue propre, et surtout de la faire devenir plus sèche, nerveuse et presque brutale, Murakami se rend très consciemment coupable d’iconoclasme. Il le résume, aujourd’hui que son succès international prodigieux l’a rendu intouchable, sous la forme d’une déclaration d’une agréable insolence : « Mon style diffère de celui de Tanizaki ou de Kawabata. C’est tout à fait normal. Parce que moi, Haruki Murakami, en tant qu’écrivain, je suis indépendant. » Et toc ! C’est dit sans violence apparente, mais c’est dit.

À part ce détail, qui en fait change tout, Écoute le chant du vent est moins un roman constitué et conduit comme tel qu’un enchaînement assez lâche de vignettes où l’on trouve un peu de tout : des départs d’intrigues amoureuses, des « choses vues » d’un œil vif (rues de Tôkyô, paysages urbains), des apparitions de personnages suffisamment bien croqués pour qu’on ait envie d’en savoir plus sur leur compte (le Rat), des rencontres insolites (la jeune fille qui n’a que quatre doigts à la main gauche), des transcriptions de rêves ou de cauchemars. Mais l’essentiel du livre remue des réflexions sur la littérature, dessine un ensemble déconcertant mais constamment attachant en ce qu’il révèle une personnalité manifestement hors du commun, et déroule une manière de propédeutique accélérée à la vocation d’écrivain, mise en évidence par de singulières expériences sensorielles.

Dans un Japon marqué à jamais par la défaite, une défaite impensable, indépassable, que rien, dans l’histoire du pays, n’avait permis d’anticiper et surtout d’imaginer aussi totale, la réaction d’une jeunesse qui s’est aussitôt reconnue dans le texte est non pas de repli sur soi nostalgique, mais d’ouverture sur le vaste monde d’où a surgi l’ennemi qui a vaincu. À la fin du livre, l’apprenti romancier part pour l’Amérique sur les traces de Derek Hartfield, auteur imaginaire d’histoires étranges marquées par le surnaturel, dont Murakami a raconté la formation, l’œuvre, et la vie achevée par un suicide. Le voyageur laisse en fait derrière lui un premier texte, qui contient les amorces éparses des contes fantastiques du Murakami à venir.

Le plus étrange, cependant, arrive presque tout de suite après cette initiation à l’écriture par l’écriture. C’est Flipper, 1973, entrepris dès le succès d’Écoute le chant du vent. Car la maturation de l’auteur a été si rapide que son second opus, parfaitement maîtrisé de bout en bout, est déjà du Murakami sans concession, excellent, typique. Reconnaissable immédiatement par l’amateur, donc absolument dépourvu d’événements qui pourraient être intéressants dans le monde réel et décrits par un narrateur réaliste. Le monde réel, pour Murakami, son narrateur et son lecteur, c’est Tôkyô, la mégapole effrayante mais aussi bien paisible, où des millions de braves gens ordinaires, des salary men, travaillent obstinément à de petits boulots routiniers, leur énergie mobilisée en vue de ne pas s’effondrer sur place, rongés par l’ennui de vivre et le désespoir. Pourtant, certains intellectuels marginaux y subsistent aussi, échappant à la permanente tentation du suicide par engloutissement conscient sinon volontaire dans le néant des existences toutes faites (le Rat, qu’on retrouve ici embarrassé d’un alcoolisme récurrent et d’une maîtresse incolore), ou bien en proie à une série d’hallucinations si prégnantes qu’elles se matérialisent en personnages improbables – un couple de jumelles qui partage la vie quotidienne du narrateur, venu de nulle part et repartant pour nulle part un beau jour – ou en objets monstrueux et cependant amènes – un flipper qui parle, au milieu d’autres flippers muets, tous rangés dans une sorte de hangar souterrain baigné de l’odeur de poules mortes.

Fantasmes, fantastique à portée de main, porosité définitive de l’univers des songes qui ne cesse, comme celui de Nerval mais d’une façon moins tragique que facétieuse, de s’épancher dans la vie réelle insignifiante, a-poétique, que seule l’écriture transmute et rend supportable. Tout Murakami est présent déjà, traversant le monde et son œuvre comme un enfant mélancolique et perpétuel, qu’on retrouvera inchangé dans la nouvelle L’étrange bibliothèque, histoire du cauchemar d’un jeune garçon fasciné et hanté par les livres. Elle vient de paraître chez le même éditeur, accompagnée des très belles illustrations pseudo-réalistes de l’Allemande Kat Menschik, et manifeste au mieux la persistance de l’esprit d’enfance en l’âme mélancolique du plus japonais des auteurs japonais actuels, en dépit d’un background occidental revendiqué dès l’origine.



EN ATTENDANT NADEAU


lundi 7 novembre 2022

Haruki Murakami / L’art japonais du feuilleton

 

L’art japonais du 
feuilleton


par Maurice Mourier
14 novembre 2018

Les grands écrivains japonais, esclaves plus ou moins consentants d’une exigence de productivité qui, en littérature comme ailleurs, est la base même de l’éthique du travail qui caractérise leur pays, ont tous pratiqué plusieurs genres, du plus populaire au plus élitaire, du feuilleton à la nouvelle sophistiquée, le roman occupant dans cette hiérarchie une place intermédiaire. Sans compter le menu fretin des reportages ou enquêtes, les entretiens, etc…


Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur, Livre I « Une idée apparaît ». Trad. du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Oono, Belfond, 456 p., 23, 90 €

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur, Livre II « La métaphore se déplace ». Trad. du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Oono, Belfond, 475 p., 23, 90 €


L’œuvre de Murakami se situe dans cette tradition et offre à la fois des romans à la trame serrée (le dernier en date étant L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 2015), des contes courts d’une obscurité préméditée (le superbe Birthday Girl, 2017, reprise d’un texte antérieur), enfin d’authentiques feuilletons à épisodes (les trois gros tomes d’1Q84, dont l’ultime a paru en 2012), tous ces livres traduits en français chez le même éditeur.

Très clairement, Le meurtre du Commandeur, 64 chapitres de longueur inégale présentés en deux tomes en contenant 32 chacun, appartient à cette troisième catégorie d’activité. Il pousse même la fidélité au genre jusqu’à terminer chacun de ses épisodes sur un « suspens » et à inaugurer souvent le suivant par un rappel plus ou moins discret des données de ce suspens. Recette liée à la publication journalistique sur un support papier quotidien.

Mais, comme tout genre, le feuilleton, qui au XIXe siècle fut pratiqué à la fois par Eugène Sue et par Balzac, Jules Verne et Hugo, est ce qu’on en fait. Murakami, plus encore que dans 1Q84, qui transforma son auteur en best-seller national et mondial, l’utilise d’une manière toute personnelle dans Le meurtre du Commandeur. Il le subvertit, l’infléchit, le détourne notamment grâce à un humour sous-jacent mais constant, qui n’hésite pas, ici ou là, à souligner tel trait de la mécanique du récit, visant à en accentuer les effets les plus faciles, et cela dès le remarquable Prologue où « l’homme sans visage » qu’on ne retrouvera qu’au Livre II vient imposer son impossible requête (que le narrateur, dont nous saurons plus loin qu’il est portraitiste, fasse son portrait) en promettant de payer en une monnaie incongrue : un « petit pingouin porte-bonheur » – colifichet de plastique qui constitue une pierre d’attente. Il jouera sa partition bien plus loin.

Cet humour fonctionne toutefois de manière assez subtile pour que soit préservée la vertu propre au genre, qui réside précisément en sa ductilité, sa laxité permettant tous les modelages. Un écrivain médiocre est handicapé par cette souplesse même du matériau et la surabondance des pistes qu’il ouvre vers le n’importe quoi. Murakami, lui, comme Hugo, sait à la fois engager son livre (que, de manière caractéristique, il n’appelle pas roman, car celui-ci réclamerait des choix thématiques moins échevelés) sur des sentiers multiples et échapper à l’éparpillement par l’attention portée à son personnage central, celui du narrateur, si bizarre et attachant que le lecteur peut aussi bien supposer, devant le fait indéniable que la plupart de ces sentiers qui bifurquent à la Borges n’auront pas d’issue, que toutes ces histoires sérieuse ou farfelues se sont déroulées seulement dans la conscience troublée d’un individu unique. Livre très simple d’apparence, une seule voix s’y fait entendre. Livre très savant en réalité, qui joue du foisonnement des pistes pour mieux nous séduire, et nous égarer.

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur

Haruki Murakami © Jean-Luc Bertini

Foisonnement ? Qu’on en juge. Une première trame, linéaire, est on ne peut plus réaliste (et à vrai dire peu excitante a priori) : un homme ordinaire, un peu « incolore » comme tant de héros de Murakami, exerce le métier routinier de portraitiste professionnel. Il est marié, sans enfant. Sa femme un jour le quitte, sans qu’il comprenne pourquoi, elle non plus du reste, et le meilleur ami du couple encore moins. Profondément blessé, le peu reluisant répudié erre quelque temps à travers le nord du Honshu et le Hokkaïdo, puis accepte de se retirer dans la montagne près de Tôkyô, où la maison d’un vieux peintre illustre et impotent lui est offerte à condition qu’il en assure le gardiennage.


Il connaîtra dans cet environnement nouveau pour lui, mais qui correspond profondément à son désir de solitude et de retour à la ruralité, un voisin riche et mystérieux, une petite fille intelligente et renfermée non moins mystérieuse, et finira par rentrer dans la grande ville en reprenant la vie commune avec sa femme pourtant enceinte d’un autre (ou bien de lui-même, en rêve…)

Bien entendu ce scénario minimal, qui suffirait à dix romanciers français contemporains à succès, est bouleversé de fond en comble par une série d’événements qui relèvent soit de l’étrange (au cours de l’errance sans but du narrateur en instance de divorce), soit du fantastique (autour de la propriété longtemps inhabitée du vieux peintre hospitalisé et inconscient) : rencontre muette, dans un restaurant d’autoroute, d’un automobiliste qui semble espionner le héros et tout contrôler, pour le pire, de ses amours de passage ; apparitions successives d’un tableau caché jadis par le maître en peinture japonaise traditionnelle, qui avait transposé (au cours de sa période « occidentale »), à partir du Don Giovanni de Mozart, une terrible histoire de résistance vécue par lui jeune homme à Vienne en 1939, puis d’un personnage miniature qui s’incarne en sortant dudit tableau, se présente comme une « Idée » et possède des pouvoirs surnaturels, enfin d’un monde souterrain magique (celui de « l’homme sans visage ») où le narrateur subira une épreuve initiatique afin de retrouver la fillette (dont il a entrepris le portrait) perdue ou enlevée (en réalité ni l’un ni l’autre)…Vous suivez ces différents fils du ou des contes ? Rassurez-vous, Murakami, lui, tels les marionnettistes prodiges des chefs-d’œuvre du bunraku, n’en laissera échapper aucun, et tout est agencé dans son récit de façon que le réel y apparaisse fantasmatique et le fantastique naturel.

Mais le foisonnement thématique de ce livre qui revêt nombre des aspects fascinants/inquiétants de certains des modèles du folklore universel par lesquels l’auteur est depuis longtemps obsédé (effets psychédéliques de l’obscurité, de la musique, du rêve, éveillé ou non, omniprésence de puits communiquant avec l’en-deçà – dans l’univers agnostique de Murakami l’au-delà n’a guère de rôle – angoisse de l’espace resserré, de la caverne, du boyau asphyxiant), ce foisonnement ne s’arrête ni à l’exploration anxieuse du réel (les ombres dans et hors de la maison, le bruit des insectes et l’absence de tout bruit, les jeux de la pluie et du soleil), ni à une enquête, souvent fort rationnelle, à propos des ressources infinies de l’imaginaire.

En fait, ce qui donne à l’œuvre sa résonance originale et sa profondeur, c’est un autre thème, omniprésent, celui de l’insondabilité du mixte de sentiments enfouis et de motivations incompréhensibles qui constitue chaque être humain. Pas un de ceux qui traversent cette histoire pleine de personnalités closes et de dialogues à la fois essentiels (sur l’amour, la paternité, le mal, la mort) et inaboutis, ne sera finalement révélé par ce qu’il tait ou dit, s’abstient de faire ou accomplit. Le riche voisin Menshiki est-il un sauveur ou un égoïste invétéré, un pervers peut-être, ou même un monstre ? Quels sont ses rapports avec l’univers du dessous, celui où l’on accède par une échelle parfois absente, et d’où l’on s’évade en agitant une clochette de bronze ? Pourquoi la merveilleuse pré-adolescente que s’efforce de peindre le narrateur bondit-elle dans la somptueuse demeure de Menshiki en son absence (elle y restera cloîtrée quatre jours et en sortira indemne mais sans gain apparent) ?

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur

Hannya, tête de marionnette bunraku (XXe siècle) © Eunostos

Et surtout – on touche là au renversement total des règles du feuilleton, qui se doit d’apporter une solution aux énigmes majeures de ses péripéties – comment se fait-il que les plus épais des mystères suscités par le livre (quelle est l’aventure atroce vécue après l’Anschluss par le vieux peintre nippon exfiltré en 1939 vers son pays ? Qui est l’automobiliste à « la Subaru Forester blanche » que le narrateur croise sur la côte touristique de Miyagi et dont il refuse de terminer l’esquisse commencée de mémoire ?) ne trouvent aucune explication objective dans le réel ou l’imaginaire ? Comment se fait-il que les plus passionnants des personnages de ce mélodrame opaque (Menshiki, la jeune Mariée) soient à ce point considérés par le narrateur (et l’auteur) comme quantité négligeable qu’il s’en débarrasse à la fin avec une confondante désinvolture, ne condescendant à écrire aucun mot décisif sur leur avenir proche ou lointain, les abandonnant au milieu du gué de lecture ?

Ce qui justifie cette attitude n’est autre que le sujet véritable du livre, qui tourne autour de la question insoluble de l’art, métaphorisée par l’occupation, en vérité désespérée, du narrateur sur la voie de devenir un grand peintre (ce ne sera en toute vraisemblance qu’un feu de paille) : peindre des visages en révélant la plus secrète vérité de ceux qui les portent, alors que la complexité de l’âme humaine est telle qu’en réalité sa seule représentation possible est « l’homme sans visage » présent dès le Prologue. La grandeur de la tentative de l’artiste tient à cela, précisément : que rien n’est représentable, ni par le trait et la couleur, ni par l’écriture. Grandeur de l’inévitable échec. Grandeur de l’acharnement mis à ramper dans l’étroit dédale du labeur créatif, au bout duquel brille l’espoir, à jamais déçu, de comprendre enfin le monde et l’homme.

Seule peut-être la musique – dont Murakami, ancien patron d’un club de jazz mais également passionné par et connaisseur de classique, est féru – serait capable dans son évanescence d’exprimer quelque chose de la vraie nature des êtres et des choses.

À ces interrogations sans réponse, Murakami se livre, en compagnie de son ami, le chef d’orchestre Seiji Ozawa, dans De la musique. Conversations, paru en même temps chez Belfond que le présent feuilleton, coïncidence sans doute significative. Murakami a soixante-et-onze ans. Il est temps pour lui de réfléchir à sa pratique et de se demander s’il pourra un jour faire sienne la fulgurante formule esthétique du peintre Hokusai : « Quand j’atteindrai l’âge de 90 ans, je poserai un seul point sur le papier, et ce point sera vivant. »

EN ATTENDANT NADEAU