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vendredi 24 décembre 2021

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion est morte à 87 ans

Joan Didion
Kathy Willens

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion est morte à 87 ans

DISPARITION - Le New York Times vient d'annoncer le décès de cette grande figure du monde journalistique et littéraire américain. Elle s'est éteinte chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson.

L'auteur et journaliste américaine Joan Didion, icône de la littérature aux États-Unis connue pour sa chronique de la Californie des années 60, est décédée jeudi à 87 ans, selon le New York Times. La romancière, qui fut aussi l'auteur de plusieurs scénarios pour le cinéma, est décédée chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson, a rapporté le quotidien.

Figure de la grande tradition américaine du journalisme littéraire, Joan Didion avait partagé sa vie entre la Californie, où elle était née à Sacramento le 5 décembre 1934, et New York.

Après un premier roman, en 1963, Run River, qui n'avait pas connu le succès, elle était partie documenter la contre-culture hippie à San Francisco en 1967, pour le Saturday Evening Post. De cette plongée avait émergé un texte célèbre, Slouching towards Bethlehem, reportage à la première personne, qui avait fait sa renommée.

Revenue à New York avec son mari, l'auteur John Gregory Dunne, elle s'était initiée plus tard au journalisme politique, dont elle avait regroupé ses expériences dans un recueil de 2001, Political Fictions. Certains avaient vu ensuite, dans sa description d'une «classe politique professionnelle» déconnectée du quotidien des électeurs, un avertissement prémonitoire de l'ère Trump.

Après la mort de son mari et de sa fille, elle avait aussi puisé dans son chagrin l'énergie pour rédiger deux récits autobiographiques, L'Année de la pensée magique (2007) - récompensé par le prestigieux National Book Award - et Le Bleu de la Nuit (2011).

LE FIGARO



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jeudi 23 décembre 2021

Quand Joan Didion auscultait l'Amérique

Joan Didion

Quand Joan Didion auscultait l'Amérique

Ses chroniques sur la détérioration de son pays à la fin des années 60 n'ont pas pris une ride. 

Après un premier roman, Run River, paru en 1963 (bientôt traduit chez Grasset), Joan Didion a donné, trois décennies durant, à la New York Review of Books et au New Yorker , des articles sur les soubresauts de l'Amérique, de la côte Ouest à la côte Est, de la Californie à New York. Des textes d'une grande acuité dans lesquels cette tenante du Nouveau journalisme (avec Tom Wolfe et Norman Mailer) n'a pas hésité à inclure des épisodes de sa vie personnelle, de son enfance à Sacramento. Chose impensable dans la presse classique. Pour autant, rien de nombriliste dans tout cela. Juste une façon d'être encore plus au cœur de son sujet. Dans cette anthologie d'articles extraits de Slouching Towards Bethlehem (1968), The White Album (1979) et After Henry (1992), Didion n'a pas sa pareille pour restituer le climat d'une époque. Rien ne lui échappe. Les Black Panthers, l'affaire Patti Hearst, les appartements sordides des hippies de Haight-Ashbury (San Francisco) où des enfants de cinq ans sont accros à l'acide et au peyotl. Didion ne porte aucun jugement, elle énonce des faits qui parlent d'eux-mêmes.

Dans ses pérégrinations, la journaliste accumule les portraits sur le vif. On croise chez elle des anonymes et des stars. Jim Morrison, chanteur des Doors envapé, porte «des pantalons en vinyle noir sans sous-vêtements» et donne «l'impression de montrer toute l'étendue des possibles au-delà des pactes suicidaires». D'un Morrison à l'autre. Après Jim, la voici en compagnie de Marion, plus connu sous le nom de John Wayne. Didion retrouve l'idole de son enfance au Mexique, sur le tournage des Quatre fils de Katie ­Elder . Le Duke a beau clamer: «J'ai eu la peau du grand C», le cancer est bel et bien en train de le ronger.

Tension en vortex

L'époque est épique. Didion écoute Lay Lady Layet Suzanne . Fait de la bouillabaisse pour ses amis. Elle est désignée «Femme de l'année» par le Los Angeles Times en compagnie d'une certaine Nancy Reagan! À Honolulu, elle regarde à la télé les funérailles de Robert Kennedy et relit tout Orwell. Suite à des vertiges répétés et à des nausées, le verdict des psychiatres est clair: «Personnalité en cours de détérioration». Ce qu'elle confirme sans hésitation: «Je suis une femme de 34 ans qui a de longs cheveux raides, un vieux Bikini et une crise de nerfs, assise sur une île au milieu du Pacifique à attendre une lame de fond qui ne vient pas.»

L'état de la journaliste est à l'image de celui du pays. «Une tension en vortex, démente et ­séduisante, montait au sein de la communauté. La nervosité s'installait.» Le 9 août 1969 à Cielo Drive, Charles Manson et sa bande de ­détraqués massacrent cinq personnes dont la femme de Roman Polanski, l'actrice Sharon Tate, enceinte. Commentaire de Didion: «La tension se brisa ce jour-là. La paranoïa était accomplie.» L'Amérique n'a alors pas encore totalement sombré mais elle est en train de perdre ses repères. À New York, les agressions et viols de femmes se multiplient. Le Vietnam va parachever le désastre.

«L'amérique de Joan Didion», chroniques traduites de l'anglais par Pierre Demarty, Le Livre de poche, 329 p., 6,60 €.


LE FIGARO





mercredi 22 décembre 2021

Joan Didion / Femme culte

 

Joan Didion, dans les années 1960. Jerry BAUER

Joan Didion, femme culte

Qu'est-ce que le mal ? Comment la vie d'un être basculet-elle brutalement dans l'horreur ? Pourquoi les choses se produisent- elles sans raison ? Journaliste, romancière, Joan Didion a passé sa vie à ...

Qu'est-ce que le mal ? Comment la vie d'un être basculet-elle brutalement dans l'horreur ? Pourquoi les choses se produisent- elles sans raison ? Journaliste, romancière, Joan Didion a passé sa vie à s'interroger ainsi. Le hasard éditorial de cette rentrée met côte à côte l'un de ses premiers romans à explorer ce thème, Maria avec et sans rien (1), écrit en 1970, et L'Année de la pensée magique (2), son nouveau livre, un récit autobiographique dans lequel elle raconte comment, bien plus tard, les choses lui sont arrivées. Joan Didion s'est fait connaître à partir des années 60 par une série de reportages littéraires subjectifs où la réflexion personnelle tenait autant de place que l'information et, parallèlement, de romans inquiétants dont l'écriture ressemblait à s'y méprendre à celle de ses reportages. La Californie, où elle est née, est son sujet principal et, dans son oeuvre, il s'agit moins d'un Etat des Etats-Unis que d'une région de l'enfer : un lieu qu'elle décrit comme « la capitale mondiale de la paranoïa ». C'est là que se situe Maria avec et sans rien, portrait d'une actrice de second ordre, Maria Wyeth, et de son effondrement intérieur en une série d'étapes dont aucune n'est vraiment décisive. Rien n'a vraiment de cause dans la dépossession qui s'empare de l'héroïne, ni l'amertume d'un mariage qui se défait, ni l'avortement consécutif à une liaison sans suite, ni quelques vagues orgies, et même le suicide final n'est pas le sien. Telle est la nature de l'enfer chez Didion : rien n'a de rapport. « La vie change vite. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête » : ces deux premières phrases extraites de L'Année de la pensée magique ont ceci d'effrayant qu'elles pourraient figurer dans le roman écrit trente-cinq ans plus tôt. Dans l'existence de Joan Didion, la brutalité a fait irruption en décembre 2003, alors qu'elle et son mari, le scénariste John Dunne, rentraient de l'hôpital où leur fille avait été admise pour ce qui avait ressemblé à une grippe et venait de se révéler une pneumonie. Sous les yeux de Joan Didion, son mari s'effondra brutalement à la table du dîner victime d'un arrêt cardiaque. « Je n'ai aucune idée de quoi nous parlions lorsqu'il s'est arrêté de parler, écrit-elle. Je me rappelle seulement avoir levé les yeux. Sa main gauche était suspendue en l'air et il était avachi, immobile. » Le livre, qui a obtenu le National Book Award avant d'être mis en scène à New York avec Vanessa Redgrave, ne raconte pas seulement la lutte de Didion pour surmonter la dévastation soudaine de son existence. Entre la mort de son mari, et la mort non moins brutale, dans le courant même de l'écriture, de sa fille, c'est une méditation sèche et tragique sur la brutalité de l'existence. A l'image de son oeuvre.

(1) Robert Laffont, «Pavillon Poche», 233 p., 7,90 euros. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Rosenthal. (2) Grasset, 278 p., 18,90 euros. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty.