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vendredi 14 juin 2019

L'histoire de l’Institut Kourtchatov, berceau du nucléaire russe évoqué dans la série Tchernobyl






L'histoire de l’Institut Kourtchatov, berceau du nucléaire russe évoqué dans la série Tchernobyl

Fondé en tant que laboratoire top secret pour développer la bombe nucléaire soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, l’Institut Kourtchatov a non seulement rempli son principal objectif, mais a également été à l’origine de dizaines d’innovations scientifiques, et notamment de la première bombe thermonucléaire ainsi que de la première centrale nucléaire du monde.
De la première bombe nucléaire soviétique à l’émergence de l’Internet russe, l’Institut d’énergie atomique Kourtchatov, à Moscou, s’impose comme un lieu d’innovation depuis déjà bien longtemps.
« Les réacteurs nucléaires conçus entre les murs de l’Institut et utilisés dans nos secteurs de l’industrie, de la construction navale, de la médecine, de l’espace et de la défense, sont devenus les symboles de la puissance de notre pays », a déclaré le président Vladimir Poutine lors de la célébration du 75ème anniversaire de l’établissement, en 2018.
Le physicien Igor Kourtchatov (1903-1960) est l’un des premiers (1932) en URSS à avoir étudié le noyau atomique. Institut du radium Khlopine. Leningrad.
Qui était Igor Kourtchatov ? Et quels ont été les principaux accomplissements de l’Institut au cours de son histoire ? Voici ce qu’il vous faut savoir au sujet de ce site conservant une place centrale dans le secteur nucléaire russe.

Laboratoire secret  n°2

Fondé en 1943, l’Institut Kourtchatov portait initialement le nom de « Laboratoire n°2 ». Ce titre discret a été imaginé pour garder son travail secret, l’établissement ayant été créé pour mettre au point la première bombe nucléaire de l’histoire. Dans tous les documents, le laboratoire était d’ailleurs désigné comme un « atelier d’assemblage » tandis que l'uranium était remplacé par le terme « silicium ». Tous les participants du projet ont quant à eux suivi un système complexe de contrôles de sécurité et signé les lois officielles sur les secrets, et avaient donc pour interdiction de divulguer des informations quant à leur activité.
Ce n’est qu’en 1960 que l’Institut a été baptisé du nom d’Igor Kourtchatov, son premier directeur et éminent physicien nucléaire. C’est précisément sous son commandement que les scientifiques soviétiques ont non seulement atteint leur objectif initial de créer la première bombe nucléaire d’URSS (1949), mais ont également mis au point le premier cyclotron à Moscou (1944), le premier réacteur nucléaire en Europe (1946), la première bombe thermonucléaire au monde (1953), la première centrale nucléaire industrielle au monde (1954), le premier réacteur nucléaire soviétique pour sous-marins (1958), les brise-glaces à propulsion nucléaire (1959), ainsi que la plus grande installation pour la conduite de réactions thermonucléaires contrôlées (1958).
Premier bombe atomique soviétique, la RDS-1, au musée du Centre fédéral russe nucléaire de l’Institut panrusse de recherche scientifique en physique expérimentale (VNIIEF), à Sarov.
République soviétique socialiste d’Ukraine. Ville de Kharkov. 1er janvier 1932. Igor Kourtchatov et ses collègues au laboratoire d’accélérateurs de l’Institut de physiques et de technologie de Kharkov.
Kourtchatov avait une forte personnalité, qui a inspiré bon nombre de ses collègues. Ceux qui le connaissaient ont témoigné qu'il était un leader énergique et jovial et que personne d'autre n'aurait fait un meilleur travail que lui. Kourtchatov débordait effectivement de ressources : il était en mesure de visiter toutes les installations de l'Institut, de vérifier la progression des travaux, de discuter avec ses collègues, de les encourager et de formuler les tâches à accomplir. Ses employés attendaient avec impatience leurs rencontres avec lui, toujours inspirantes et restant en mémoire pendant longtemps.
« Parmi les milliers de personnes ayant eu à faire face à un problème nucléaire à cette époque, il n'y avait personne de plus populaire et de plus respecté que ce géant à la démarche lente et pataude, aux yeux toujours radieux et au diminutif chaleureux de "Barbe" », a écrit en sa mémoire Anatoli Alexandrov, physicien et deuxième directeur de l'Institut Kourtchatov.
URSS. Région de Kalouga. Ville d’Obninsk. 10 août 1955. Édifice d’une centrale nucléaire.
Pupitre de commande de la centrale nucléaire d’Obninsk. 1964.

Autrefois et maintenant

Plus tard, en 1968, l'Institut a obtenu des résultats records en matière de confinement du plasma en utilisant un tokamak, une chambre toroïdale à bobines magnétiques. Inventé au sein de l’établissement, le tokamak est devenu le principal outil de recherche sur la fusion thermonucléaire contrôlée à travers le monde.
Moscou. Institut Kourtchatov. Première installation au monde de Tokamak TO-1.
Au cours de la décennie suivante, l’institution a rapidement développé des technologies microélectroniques telles que l’implantation d’ions, la lithographie, la chimie du plasma et les couches minces. Tous ces éléments sont alors devenus la base de l’essor de la nanotechnologie à l’Institut, de la création de systèmes hybrides et des superordinateurs.
En 1975, le nouveau grand tokamak T-10 a ensuite fait son apparition, et est toujours utilisé aujourd'hui pour contrôler les équipements du projet Iter (développé en France), premier réacteur thermonucléaire expérimental au monde. L'Institut possède également le grand tokamak T-15, doté d’un système magnétique supraconducteur.
L’Institut Kourtchatov est également directement lié à l’émergence d’Internet en Union soviétique, puis en Russie. Le 1er août 1990, le premier réseau informatique à l'échelle de l'Union, le Relcom, a en effet été fondé sur la base de ses travaux. La première étape a consisté à relier des ordinateurs situés dans des institutions scientifiques de Moscou, Léningrad, Novossibirsk et Kiev. Puis, le 28 août de la même année, a eu lieu la première session de communication informatique sur le territoire de l'URSS avec une installation étrangère, établie à l'Université d'Helsinki.
Travail avec une plateforme de complexes nanotechnologiques « NanoFab-100 », à l’Institut Kourtchatov.
Maxim Shemetov/TASSAujourd'hui, l'Institut comprend plusieurs centres de recherche distincts traitant de diverses questions scientifiques, tous réunis dans le cadre du Centre national de recherche « Institut Kourtchatov ».
Les activités principales du centre restent toutefois le développement sécurisé de l’énergie nucléaire, la fusion thermonucléaire contrôlée, les processus plasmatiques, la physique nucléaire d’énergies basses et intermédiaires, la physique de l’état solide, la supraconductivité, la chimie des mésons. Des recherches sérieuses sont également menées dans les domaines de la nanotechnologie et de la biotechnologie, ainsi que pour l’élaboration de nouveaux matériaux et médicaments.
Parmi les projets les plus intéressants sur lesquels l’Institut travaille actuellement figure celui visant à trouver des solutions pour protéger les êtres humains des rayonnements cosmiques, qui permettraient d’envisager des missions spatiales lointaines, et celui aspirant à rendre possible la suppression de souvenirs négatifs à des fins de réadaptation, pour traiter des traumatismes psychiques par exemple.


mercredi 12 juin 2019

Tchernobyl / Pourquoi les autorités ont gardé le silence pendant 24 heures




Tchernobyl: pourquoi les autorités ont gardé le silence pendant 24 heures

Des vols sans aucune protection au-dessus du réacteur et l’absence de toute information sur ce genre d’accidents : RBTH revient sur la situation à la centrale de Tchernobyl avec les explications de Nikolaï Ryjkov, chef du gouvernement soviétique qui a dirigé la liquidation de l’accident.
Pripiat était une ville soviétique exemplaire : y habiter était prestigieux, y travailler était avantageux. Quinze écoles maternelles, vingt-cinq magasins, cinq écoles et lycées, un hôpital, un hôtel, un port fluvial, une salle de cinéma, une piscine ainsi que de nombreux cafés et restaurants. Et une centrale nucléaire qui garantissait un emploi à la majorité des habitants et qui était l’une des meilleures du pays.
Dans la nuit du 26 avril 1986, deux explosions se sont produites dans le cadre de la maintenance programmée et d’une expérience prévue d’avance. La première a défoncé la dalle de béton d’un millier de tonnes, la seconde a projeté 190 tonnes de substances radioactives dans l’air. La présidence du groupe spécial de liquidation de l’accident a été confiée au chef du gouvernement soviétique, Nikolaï Ryjkov. En 1992, lors du procès dit jugement du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique), il a dû répondre des décisions prises ces jours-là. Décisions qui aujourd’hui encore suscitent une réaction équivoque.
Les explications de l’homme qui était en charge de liquider les conséquences de l’accident. Crédit : Maksim Blinov / RIA NovostiLes explications de l’homme qui était en charge de liquider les conséquences de l’accident. Crédit : Maksim Blinov / RIA Novosti

« C’était vraiment très sérieux »

Je me souviens très bien de cette journée : c’était un samedi. J’allais me rendre au travail quand j’ai été appelé via la ligne spéciale par le ministre de l’Énergie, Anatoli Maïorets, qui a dit qu’un accident s’était produit à la centrale de Tchernobyl, mais qu’il n’était pas au courant des détails. J’ai donné la consigne de préciser la situation d’ici mon arrivée au bureau. J’étais loin de penser à l’explosion d’un réacteur. Ce n’était pas le premier accident, car des générateurs et des turbines étaient déjà tombés en panne. C’est ce à quoi je m’attendais. Mais quand on m’a dit qu’il s’agissait d’un réacteur, j’ai compris que c’était vraiment très sérieux. J’ai pris des mesures urgentes.
Deux ou trois heures plus tard, vers 11h00, j’avais signé un document sur la mise en place d’une commission gouvernementale présidée par mon adjoint, Boris Chtcherbine, aujourd’hui décédé. À 15h00, la commission a tenu sa première réunion. Elle comprenait des scientifiques et des responsables de ministères qui sont partis le jour même pour Tchernobyl et qui m’ont informé de la situation dès le samedi soir. Leur verdict était le suivant : la ville de Pripiat étant située à proximité immédiate de la centrale, ses 50 000 habitants devaient être évacués. J’ai aussitôt donné le feu vert. L’opération a été préparée pendant toute la nuit. Dimanche 27 avril, j’ai été informé vers 14h00 ou 15h00 qu’il ne restait plus personne à Pripiat et qu’il n’y avait que des chiens errants dans la ville.
Crédit : Vitaliy Ankov / RIA NovostiCrédit : Vitaliy Ankov / RIA Novosti
Le 26 avril étant un samedi, plusieurs mariages étaient fêtés ce jour-là dans la ville. La population n’était au courant de rien pendant plus de 24 heures. La première information officielle sur le drame a été rendue publique par les médias soviétiques le 28 avril. Les pays occidentaux clamaient déjà haut et fort que quelque chose de sérieux s’était passé dans la région, mais que la direction soviétique niait tout. La nouvelle arrivait en quatrième position à la radio de Moscou et seulement en onzième à la radio de Kiev. Au journal télévisé principal du pays, Vremia, le dossier de Tchernobyl figurait à la vingt et unième place. Un appel télévisé a été enregistré par le secrétaire général du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev, dix-huit jours plus tard.

« Sommes-nous assez idiots pour déclencher la panique ? »

Ce sont les Suédois qui ont été les premiers à enregistrer les émissions (radioactives). Dans la nuit du 26 avril, leurs capteurs ont révélé une radioactivité élevée et ils ont conclu à une fuite. Ce qui était le cas. Nous n’avons compris que le matin ce que c’était. Tout le reste est faux. Personne n’a caché les informations pendant trois jours. En effet, les nouvelles accordées au public étaient très prudentes. Mais devions-nous crier sur les toits « Sauve qui peut » ?  Sommes-nous assez idiots pour déclencher la panique afin que des centaines de milliers de personnes se jettent de tous côtés, notamment celui de la source de l’irradiation ? Nous n’étions pas si bêtes. Il fallait évacuer la population de manière organisée.
Certains ne comprenaient pas ce qu’est une irradiation. À Pripiat, tout le monde le savait, étant donné que la majorité des habitants travaillaient à la centrale nucléaire. Moi, je suis arrivé sur les lieux le 2 mai et je roulais en voiture depuis Kiev. On s’arrêtait dans certains villages proches de la zone contaminée. J’ai été abordé par une femme qui m’a demandé ce qui se passait. « C’est irradié, c’est sale », ai-je répondu. « Sale ? Mais non, regardez comme les pommes de terre sont propres », a-t-elle dit. Les gens ne se rendaient pas compte de la situation.
Crédit : Igor Kostine / RIA NovostiCrédit : Igor Kostine / RIA Novosti
Le 2 mai, nous avons réussi à délimiter la zone contaminée grâce à plusieurs sources. J’ai alors décidé lors d’une réunion à Tchernobyl qu’il était indispensable d’évacuer tout le monde dans un rayon de 30 kilomètres. On a placé sur la carte un compas et on a établi le diamètre de la zone d’exclusion. Quand je quittais Kiev tard le soir, j’ai vu des centaines de cars rouler à ma rencontre pour évacuer les habitants.
Au printemps et en été 1986, les zones d’exclusion et les territoires de « contrôle strict » comptaient environ 400 000 habitants. L’irradiation a contaminé les territoires de Russie (dans une mesure moindre, avec quatre villages peuplés de 186 personnes), de Biélorussie et d’Ukraine où la superficie de la zone dangereuse a dépassé celle de Moscou. Environ 116 000 personnes ont été évacuées sur-le-champ, tandis que 270 000 autres ont pu déménager dans les années qui ont suivi.

« Personne ne pensait à fuir »

Nous n’avions même pas d’hélicoptères protégés contre la radioactivité. C’était un appareil comme les autres dont le plancher avait été recouvert de dalles de plomb pour retenir l’irradiation. Nous étions vêtus de combinaisons blanches et de chapeaux et nous avions un compteur Geiger dans la poche. Quand on se trouve loin du réacteur, le compteur claque, mais calmement. Quand on s’en rapproche, le bruit devient plus fréquent. Au-dessus du réacteur endommagé, il hurle comme un fou.
Mais que restait-il à faire ? On comprenait qu’on risquait de recevoir des doses importantes (de radiations), mais personne ne pensait à fuir. J’y ai passé deux heures et je suis reparti, tandis que mes adjoints y ont travaillé tour à tour pendant plusieurs mois, en se relayant tous les quinze jours. Lorsqu’on les rappelait, ils grognaient. Mais nous, on insistait. Sur recommandation des médecins, on les faisait rentrer.
Plus tard, certains ont dit qu’on obligeait les responsables à y venir. Au contraire. Moi, j’avais un millier de demandes de la part de volontaires désireux d’y aller. Les gens comprenaient que c’était un accident et que leur aide était nécessaire.
Durant la première année après l’accident, les travaux de liquidation ont été effectués par 350 000 personnes. Sur conseil des scientifiques, il a été décidé de combler la bouche du réacteur de sable et de plomb. Ce dernier était fourni d’urgence sur les lieux depuis tout le pays.

« Personne ne nous donnait d’informations »

On se frayait un chemin dans un monde entièrement inconnu. En 1979, les Américains ont connu un accident semblable, à la centrale nucléaire de Three Mile Island, mais tout avait été gardé dans le plus grand secret. Personne ne nous a fourni d’informations, on ne savait rien. Nous étions seulement critiqués. C’était la guerre froide. Et personne ne nous fournissait d’aide  financière.
Le 1er mai, les membres de la commission savaient déjà que les enfants de la région manquaient d’iode pour la thyroïde et que le pays ne disposait pas de grues ayant une longueur de flèche suffisante ni une capacité de charge nécessaire pour monter la chape de béton. Ce jour-là, j’ai signé un document renonçant à l’achat d’équipements et de produits alimentaires pour plus de 120 millions de dollars pour faire face à la situation. Par la suite, nous avons fait part de toute notre expérience.


lundi 10 juin 2019

Ma mère, cette vacancière ayant visité Tchernobyl trois mois après la catastrophe

Tchernobyl

Ma mère, cette vacancière ayant visité Tchernobyl trois mois après la catastrophe


Mia mamma andò in gita a Chernobyl subito dopo la catastrofe / Ecco cosa vide

10 JUIN 2019
VICTORIA RYABIKOVA

Tout comme la dizaine de membres de cette excursion illégale, elle avait connaissance de la survenue du drame et des radiations, mais pensait que cela ne représenterait aucun danger. Beaucoup ont cependant par la suite subi divers maux. Maman, comment as-tu pu?


Olga Kozlova, blonde de 57 ans, de taille moyenne et à la silhouette outrageusement svelte pour son âge, est assise à une table en bois recouverte d’une nappe blanche, dans un appartement de deux pièces. Au bout est disposé un petit téléviseur continuellement allumé, tandis qu’à portée de main se trouvent du fromage, une bougie aromatique et un ordinateur portable. Cette femme n’est autre que ma maman.
Du matin jusqu’à tard le soir, elle travaille dans une compagnie d’assurance, tandis qu’à la maison elle regarde Game of Thrones. Elle n’a pas encore vu la dernière saison, mais a lu tous les spoilers, c’est pourquoi elle exige que je lui conseille une nouvelle série.
« Peut-être Tchernobyl ? », proposé-je, tentant d’éloigner du fromage Lakki, husky blanc éternellement agité.
« Mais qu’est-ce que je n’ai pas vu dans ton Pripiat [ville la plus proche de la centrale de Tchernobyl] ? D’ailleurs je viens de me rappeler, j’y étais allée après l’accident … »
« QUOI ? »
« Voilà, tu ne m’écoutes jamais, je l’avais déjà dit ! »

« Des radiations, mais tout va bien »





Août 1986. Maman sort du train et se retrouve sur le quai de la gare de Melitopol (1 002 kilomètres au sud-ouest de Moscou). Elle a 24 ans, il y a quelques années elle a reçu son diplôme d’ingénieur en réseaux téléphoniques et elle s’apprête à présent à passer ses vacances sur le littoral de la mer d’Azov.
Sur le quai se tiennent également plusieurs couples d’âge moyen ou proches de la retraite, un homme aussi grand que blond, à  tel point qu’il semble avoir tout juste fait une teinture, ainsi qu’une femme, la trentaine, aux cheveux châtains et à la taille également respectable.
« Nous avons, avec cette jeune femme, Ira, tout de suite sympathisé. Elle disait qu’elle était venue en Ukraine pour se trouver un fiancé, mais ici il n’y avait que des couples. Et le gars, Liocha, n’avait que 18 ans, et étudiait encore pour devenir dentiste », se remémore maman.
De la foule munie de valises et de sacs s’approche alors un individu grisonnant à l’air agréable, d’une cinquantaine d’années. Il s’appelait Ostap semble-t-il. Il se trouve être guide en chef. Ce qu’il faisait au-delà de cette activité, maman ne l’a pas demandé.
« Il nous a tous assis dans un petit bus et nous a emmenés dans un village près de Melitopol. Là-bas : nous étions hébergés dans de petites maisonnettes en bois, que les locaux louaient. Dans chaque chambre logeaient trois personnes. En revanche c’était pas cher et chaleureux », poursuit-elle.



La première semaine du séjour se déroulée paisiblement – parfois ils se rendent en excursions à travers l’Ukraine en compagnie d’Ostap, boivent du vin et se baignent le soir. Une chose trouble cependant maman : en certains lieux se trouvent des pancartes indiquant une interdiction de se baigner entre 16h et 20h.
« Je demande à Ostap pourquoi on n’a pas le droit, ce à quoi il répond "les radiations, mais tout va bien" et rigole. Je me suis inquiétée, mais pas tant que ça », relate maman.

Excursion extrême

« Vous êtes prêts les enfants ? – Oui capitaine ! », c’est avec une joie enfantine que tous les participants, sans réellement y réfléchir, ont accepté l’offre d’Ostap de visiter la fameuse Tchernobyl.
« Bien entendu, tous avaient entendu parler de l’accident. Mais j’étais sûre que la radiation ne me toucherait pas. Le mot “Tchernobyl“ sonnait alors comme quelque chose de lointain. Ça a explosé, et c’est tout », se rappelle maman.
Pour rejoindre Pripiat depuis Melitopol il faut parcourir près de 850 kilomètres. En ce jour d’août 1986, il fait particulièrement chaud, un peu plus de 30°. Maman affirme que le groupe s’était préalablement muni de bouteilles de vin, et c’est pourquoi de la route elle ne se souvient que l’arrêt dans une cantine et le panneau « Contaminé ». Ils ne portent aucune protection, seulement des vêtements d’été.

Vers 19h, le bus s’arrête dans une zone boisée, près de la rivière Pripiat. Ostap sort du véhicule une bouteille de vin dans une main, un compteur Geiger dans l’autre.

foto

L’excursion durera près de deux heures. Le groupe marche à travers la forêt et réalise des photos souvenirs. « Beaucoup d’arbres et de buissons paraissaient inhabituellement frais et de couleurs vives, bien qu’il n’y avait pas eu de pluie depuis longtemps. Au loin étaient visibles les toits des bâtiments déjà abandonnés, rien de plus », décrit maman.
Soudain sur sa main se pose une mouche qui, selon elle, était aussi grande que la moitié de sa paume.
« Oui, si vous rencontrez des mutants, n’ayez pas peur », plaisante alors Ostap. Tous rient et se mettent en quête d’insectes mutants. Certains essayent de collecter des feuilles d’arbres, mais se voient essuyer un refus. Ne trouvant rien de digne d’intérêt, les touristes demandent finalement à être emmenés dans la ville même.


En réponse, le guide jette un œil à son compteur et, une seconde plus tard, sa sobriété comme retrouvée, ordonne formellement : « Tous au bus, l’excursion est terminée ! ». Après avoir ronchonné, effectué une photographie de groupe et fumé une dernière cigarette, tous regagnent donc le véhicule.

Conséquences

Deux ou trois mois plus tard, à Moscou, maman a ressenti des douleurs insupportables dans le bas du ventre. Au même moment, elle a reçu un appel de Liocha et d’Ira : le premier souffrait des mêmes symptômes, tandis que la seconde se plaignait d’une fatigue constante et de vertiges. D’autres membres de l’excursion ont aussi fait part de leurs maux, mais maman ne se souvient déjà plus de leurs noms.



« Ils n’ont pas pu établir de diagnostic durant dix jours. Au début ils pensaient que c’était une crise d’appendicite, mais il s’est avéré qu’il s’agissait d’une annexite [inflammation des annexes de l'utérus] », explique-t-elle.
Liocha a quant à lui bel et bien eu l’appendicite.
« En tant que dentiste, il a lui-même réalisé le diagnostic et s’est rendu à l’hôpital, heureusement qu’il ne s’est pas trompé », ajoute maman.
Ira a cependant frôlé le cancer – dans son sang a été décelée une quantité élevée de leucocytes. Elle a donc d’urgence été envoyée effectuer une transfusion. Tous les trois ont été soignés avec succès, même si cela a nécessité pas moins de trois mois pour maman. Le sort des autres membres de l’excursion est toutefois inconnu.



« T’imagines, on m’a même recommandé de tomber enceinte, on disait que ce serait le meilleur traitement contre l’infection », précise-t-elle.
« Mais tu as bien dit aux médecins que tu avais été peu avant à Tchernobyl ? », m’exclamé-je, me réjouissant tout de même de n’être née que dix ans plus tard.

« Non, pourquoi ? C’était une excursion habituelle je te dis ! Tu ne m’écoutes jamais ! Juste les parents ont fortement rouspété, quand ils l’ont appris ».
Dans cet autre article, nous vous présentons le lac Karatchaï, plus radioactif encore que Tchernobyl.

jeudi 20 août 2015

Que sera Fukushima dans 30 ans? / L’exemple de Tchnernobyl



Que sera Fukushima dans 30 ans ? L’exemple de Tchnernobyl


Les arbres morts ne pourrissent pas à Tchernobyl, et c’est un vrai danger

Une nouvelle découverte qui fait froid dans le dos en provenance du site tristement célèbre de Tchernobyl. Près de trente ans après cette catastrophe nucléaire, l’une des plus grosses de l’histoire avec Fukushima, des chercheurs ont constaté que «les arbres morts, les plantes et les feuilles sur le site contaminé ne se décomposent pas à la même vitesse» que les plantes poussant ailleurs dans le monde, résume NBC.
Publiés dans le journal Oecologia, ces résultats prouvent que l’ensemble des êtres vivants situés à proximité du funeste site ont été affectés par la radioactivité: humains, animaux, végétaux mais aussi insectes, microbes ou fungi, un champignon impliqué, à l’instar des insectes ou des microbes, dans le processus naturel de pourrissement de la matière.
Comme l’explique le site The Smithsonian, ces «décomposeurs» ont aussi souffert de la catastrophe. Pour le vérifier, les deux chercheurs à l’origine de l’étude, Tim Mousseau, de l’université de Caroline du Sud aux Etats-Unis et Anders Møller de Paris-Sud, ont rempli 600 petits sacs de feuilles non-contaminées, pour les déposer à différents endroits, avec ou sans radiation.
Les résultats sont saisissants, à en croire le Smithsonian:
«Dans les zones sans radiation, 70% à 90% des feuilles avaient disparu après un an. Mais dans des zones avec plus de radiations, les feuilles gardaient près de 60% de leur poids d’origine.»
Une différence qui constitue la preuve, pour les chercheurs, que «la radiation a inhibé la décomposition microbienne» des feuilles qui jonchent le sol du site contaminé. Une découverte qui pourrait aussi expliquer la très lente croissance des arbres aux alentours de Tchernobyl –autre découverte scientifique abondamment relayée par la presse à l’été 2013.
Elle pourrait avoir un autre effet, autrement plus dangereux: favoriser des feux de forêts dévastateurs.
L’accumulation de cette matière végétale non décomposée constitue un parfait combustible, expliquent les chercheurs.
«C’est sec, ça s’allume et ça brûle assez facilement, commente ainsi Tim Mousseau, et rend donc plus probable le départ d’un feu de forêt catastrophique.»
La forêt du site de Tchernobyl, connue sous le nom de «forêt rouge» depuis que les radiations ont vidé les pins de leur chlorophylle, a déjà connu de graves incendies. Comme le raconte un reportage sur zone du Monde en date de 1998, «en 1992 un incendie a détruit des centaines d’hectares». Problème: il a aussi propulsé «dans l’air des éléments radioactifscontenus dans les plantes et le sol».
“The gist of our results was that the radiation inhibited microbial decomposition of the leaf litter on the top layer of the soil,” Mousseau says. This means that nutrients aren’t being efficiently returned to the soil, he adds, which could be one of the causes behind the slower rates of tree growth surrounding Chernobyl.Read more: http://www.smithsonianmag.com/science-nature/forests-around-chernobyl-arent-decaying-properly-180950075/#CqwdhJ5pKe4MGhbc.99
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hey created around 600 small mesh bags and stuffed them each with leaves, collected at an uncontaminated site, from one of four different tree species: oak, maple, birch or pine. They took care to ensure that no insects were in the bags at first, and then lined half of them with women’s pantyhose to keep insects from getting in from the outside, unlike the wider mesh-only versions.Read more: http://www.smithsonianmag.com/science-nature/forests-around-chernobyl-arent-decaying-properly-180950075/#CqwdhJ5pKe4MGhbc.99
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ecomposers—organisms such as microbes, fungi and some types of insects that drive the process of decay—have also suffered from the contamination. These creatures are responsible for an essential component of any ecosystem: recycling organic matter back into the soil. Issues with such a basic-level process, the authors of the study think, could have compounding effects for the entire ecosystem.Read more: http://www.smithsonianmag.com/science-nature/forests-around-chernobyl-arent-decaying-properly-180950075/#CqwdhJ5pKe4MGhbc.99
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En clair, un feu de forêt est le meilleur moyen de «diffuser la radiation dans la région», écrit NBC. Et d’ajouter une nouvelle anecdote sordide à la catastrophe de Tchernobyl, qui en compte déjà beaucoup, suscitant pour certaines la controverse. Outre sa forêt rouge, ses arbres qui ne grandissent ni ne pourrissent, il a été aussi question de la taille plus petite des cerveaux de ses oiseaux, ou de malformations animales et humaines –ce dernier point faisant l’objet de rapports contradictoires.
De même, les scientifiques s’opposent sur le scénario d’un Tchernobyl devenu un havre du règne animal depuis la catastrophe et la désertion humaine, comme nous l’expliquions en 2013, dans l’article intitulé «Est-ce que les animaux de Tchernobyl brillent dans le noir?»
Source : Slate.fr