On voit peu d’ouvrages traduits du grec moderne en librairie. Des romans, parfois du théâtre, rarement de la poésie et quasiment aucun essai…
Et pourtant beaucoup de livres grecs sont traduits ! Presque tous les ouvrages majeurs, en prose du moins. Les livres sont là, mais trop souvent, comme vous dites, on ne les voit pas. Les grandes maisons d’édition nous tournent le dos : pas assez rentables, les Grecs… Ce sont de vaillants petits éditeurs qui font le boulot, avec obstination : Quidam et sa remarquable collection de prose contemporaine (Koumandarèas, Sotiropoulos, Ganas, Ikonòmou…), Cambourakis avec des auteurs plus classiques (Papadiamàndis et Kazantzàkis, notamment), mais ils n’ont pas assez de moyens pour promouvoir leurs livres. Quant à la presse écrite, elle ne manifeste pas un philhellénisme délirant… Résultat : le seul auteur grec contemporain qui se vende bien en ce moment, c’est Màrkaris, l’auteur de polars. J’ai traduit plus de deux cents auteurs grecs, mais on me dit souvent : « Ah oui, c’est vous le traducteur de Màrkaris ! »
Alors que la Grèce continue à s’enfoncer dans ce qu’on n’ose même plus nommer la crise, quel est l’état de l’édition hellénique aujourd’hui ?
Peu d’éditeurs grecs ont fermé boutique jusqu’à présent, mais ils sont sur la corde raide, presque tous. Ils se battent pour survivre avec l’énergie du désespoir, comme se battent les Grecs dans les autres secteurs, théâtre, cinéma, musique. Côté culture, en ce moment, la Grèce est en plein bouillonnement.
Que signifie traduire du grec dans un tel contexte ?
C’est pour moi, plus que jamais, un devoir, une urgence. Il s’agit d’abord de remonter le moral des Grecs en les faisant connaître hors de chez eux – être traduit, cela compte pour un auteur, même si cela ne l’enrichit guère. Mais il faut surtout aider la Grèce en faisant voir aux étrangers son vrai visage, pour contrer le discours dominant actuel, à base de clichés méprisants. Je traduis donc à tour de bras, de la prose, de la poésie, du théâtre. C’est un combat, long et souvent rude. On a souvent l’impression de crier dans le désert, les mots sont des armes dérisoires, mais tout combat a quelque chose de joyeux et c’est pourquoi, tout compte fait, je m’éclate.
Pourquoi, alors que vous traduisiez déjà de nombreux ouvrages, avez-vous fait le choix de fonder une maison d’édition dont, fait rare sinon unique, vous êtes le principal traducteur ?
J’ai toujours eu du mal à caser mes textes favoris, poèmes et nouvelles surtout, les genres les moins vendeurs. La recherche d’un éditeur est un sport épuisant, et quand on en trouve un, la collaboration n’est pas toujours idyllique – même si j’ai rencontré d’excellents éditeurs, Maurice Nadeau en tête. Nadeau avait du flair, de l’audace – publier Cheimonas ou Hàkkas, chapeau ! –, et il savait faire confiance. Travailler avec lui était une leçon et un régal.
Vous avez également pratiqué l’édition numérique.
En 2008, François Bon m’a fait un somptueux cadeau : une collection grecque dans la maison d’édition en ligne qu’il venait de fonder, publie.net. Pendant cinq ans, j’ai publié là-bas des trésors, mais personne ne l’a su ! Le livre électronique, en France, n’a toujours pas démarré. En 2013, publie.net est passé au papier, mais à un rythme trop lent pour ma boulimie. C’est alors que j’ai décidé d’ouvrir ma propre boutique, Le miel des anges, avec ma fiancée, Carole, qui exerce le métier de graphiste. Et de goûter du même coup à ce luxe inouï : travailler en homme libre.
Nous avons commencé par la poésie contemporaine – ce qui est commercialement suicidaire –, mais notre catalogue aujourd’hui propose aussi, dans le domaine grec exclusivement, des classiques du XXe siècle comme Cavàfis, Karyotàkis et Embirìkos, que je vénère tous les trois, deux volumes de chansons rebètika, des nouvelles, vingt-quatre titres en tout. Et nous avons une foule de projets, dont une collection théâtrale pour cet automne.
Je ne suis pas l’unique traducteur du Miel des anges. Je me réserve la plus grosse part du gâteau, mais j’invite souvent des consœurs et confrères – des jeunes que je soutiens dans leurs premiers pas – et je réédite des travaux anciens aujourd’hui épuisés de glorieux aînés comme Jacques Lacarrière ou Michel Saunier.
Sur le plan financier, comment vous en tirez-vous ?
Nous n’avons pas les moyens de nous offrir un diffuseur et une attachée de presse, nos ventes sont forcément modestes, mais nous rentrons dans nos frais grâce à nos subventionneurs, le Centre national du livre, notamment, qui soutient la littérature traduite, et pas seulement elle, avec une générosité et une efficacité admirables.
Nous sommes une structure artisanale, minimale, mais je crois que cette solution de fortune est une formule d’avenir. Les gros éditeurs deviennent de plus en plus commerciaux et laissent passer un nombre croissant d’œuvres majeures, pas assez rentables pour eux. Elles sont pour nous, les minuscules. Nous les faisons connaître à quelques centaines, voire quelques dizaines de lecteurs curieux, c’est mieux que rien. Elles existent, en attendant des jours meilleurs.
« Le miel des anges », nom de votre maison d’édition, est aussi le titre d’un roman de Vanghèlis Hadziyannìdis que vous avez traduit. Or, en grec, le titre original est I tèsseris tìhi, qui signifie littéralement « les quatre murs ». Pourriez-vous expliciter ce choix ?
C’est un roman étrangissime, passionnant, inquiétant, délicieux ! Les gens d’Albin Michel ont jugé le titre original un peu plat et choisi ce « miel des anges » qui ne manque pas d’allure, je l’avoue, et qui a sans doute contribué au succès du livre. Cherchant un nom pour notre maison, j’ai pensé à ce titre qui évoque bien la Grèce. L’ange est un personnage très présent là-bas, très aimé, et qui, Grèce ou pas Grèce, fait rêver. Pour moi, les poètes sont des anges, c’est-à-dire des messagers, le traducteur est l’industrieuse abeille qui change le nectar en miel, et puis nous avons des ruches sur notre terrasse…