
Illustrer Alice : entretien avec Pat Andrea
par Sergio Aquindo25 novembre 2025
![]() |
| Alice Pat Andrea |
Pourquoi ?
J’avais l’impression de faire une bande dessinée avec cette jeune fille de la synagogue. Et je ne voulais pas ça. Je voulais être libre, comme dans ma peinture. J’avais lu les textes de Carroll une dizaine de fois, je les connaissais par cœur, alors j’ai détruit ces premiers dessins et j’ai pris la décision de faire de grandes peintures sur papier. L’autre décision importante – et je crois que c’est réussi –, c’est qu’Alice serait différente à chaque fois.
Elle est un peu toutes les Alice possibles ?
Peut-être… Ça a été accepté tout de suite par les lecteurs. Personne ne m’a fait de remarque à ce sujet, personne n’a critiqué cette décision.
Vous changez également de technique de dessin d’une page à l’autre.
C’était voulu dès le début. Je voulais en faire une œuvre à moi, pas une bande dessinée. Alors que comme peintre, je me suis toujours battu pour qu’on reconnaisse la bande dessinée et l’illustration, qu’on les remonte un peu dans la hiérarchie de l’art.
Qu’est-ce que le changement d’échelle des dessins vous a apporté ?
La liberté. Comme je faisais de grands dessins, je pouvais les remplir de beaucoup de choses, je pouvais combiner différentes scènes du livre… Parce que le public connaît déjà tout d’Alice ! Je pouvais me laisser aller et m’amuser.
Y a-t-il des passages du livre qui vous ont interpellé plus que d’autres ?
J’étais très impressionné par le poème du Jabberwocky. Je crois que c’est la première fois qu’on a fait ça dans un livre jeunesse, et même dans la littérature sérieuse, non ? Présenter un poème avec des mots qui n’existent pas, qu’il faut lire à l’envers…
J’aime aussi quand Alice demande au chevalier blanc : « pourquoi ton cheval a des protections aux jambes ? ». Et le chevalier répond simplement : « pour le protéger des attaques des requins ». C’est magnifique, n’est-ce pas ? C’est une idée très spectaculaire, très surréaliste. Alors j’ai sauté sur cette scène. Je me suis dit : je dois absolument dessiner ça. Tenniel ne l’a pas fait. Il n’a pas compris ! C’était un problème, parce que Tenniel a pris les scènes les plus spectaculaires. C’est pourquoi je me disais qu’il était devenu un ennemi. Il avait choisi les scènes qu’on choisirait tous logiquement.
Une autre scène que j’aime, c’est quand Alice dit au revoir à Humpty Dumpty. Il lui répond : « En admettant que nous nous revoyions, je ne vous reconnaîtrais sûrement pas ». Vous êtes tous les mêmes, vous les humains, lui dit Humpty Dumpty, « votre visage est celui de tout le monde… Deux yeux, ici et là… le nez au milieu… la bouche au-dessous… Toujours pareil ». Et en lisant ça, j’ai tout de suite pensé à Picasso. Les oreilles, les yeux, le nez… et je me suis efforcé de ne pas faire du Picasso, mais de voir si je pouvais utiliser l’idée de Picasso autrement, de décomposer des visages.
Vous a-t-on fait des remarques sur l’aspect sexuel de votre version d’Alice ?
Bien sûr. Diane de Selliers m’a demandé de ne pas trop en faire, et je crois que je me suis bien comporté. Si on analyse le texte de Carroll sous l’angle psy, il est plein de symboles. Alors j’ai joué avec les symboles. La scène de la bataille des cavaliers, par exemple : Carroll dit qu’Alice « est très excitée par la bataille ». C’est subtil, on peut le lire de différentes façons. Là oui, il y a une petite provocation de ma part : Alice est tellement excitée par la bataille des chevaliers qu’elle semble se toucher. Mais c’est subtil, c’est pas grossier, je crois. On peut juste penser qu’elle regarde. Pour le chevalier blanc, je me suis inspiré d’une photo de Lewis Carroll jeune.
Vous vous êtes beaucoup amusé en travaillant sur ce livre…
C’était une commande de rêve, comme cela n’arrive qu’une fois dans la vie ! Ça m’a pris trois ans. La première année et demie, je travaillais sur Alice et peignais pour moi en même temps. À un moment, les personnages d’Alice se retrouvaient dans mes peintures, alors… je me suis concentré seulement sur Alice.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire