lundi 31 juillet 2023

Le cas Céline

 


Le cas Céline


Yann Diener 
Mis en ligne le 1er mai 2019 
Paru dans l'édition 1397 du 1 mai 2019

Bagatelles pour un massacre, ­ publié par Louis-Ferdinand Céline en décembre 1937, est généralement qualifié de pamphlet antisémite. En 1938, il y eut au moins un critique pour dire qu’il ne s’agissait pas seulement d’un texte antisémite, mais carrément de propagande hitlérienne. Dans Céline en chemise brune, Hanns-Erich Kaminski affirmait que Bagatelles pour un massacre, qui rencontrait un grand succès en librairie, aurait des conséquences meurtrières.

Kaminski était un écrivain et journaliste allemand, juif, qui s’était réfugié à Paris en 1933. Après avoir dit qu’il aurait bien aimé continuer à admirer l’auteur de Voyage au bout de la nuit, Kaminski écrivait qu’il n’était pas difficile de prévoir ce que Céline deviendrait une fois la France occupée par les nazis. Et, malheureusement, la suite lui a donné raison.

L’écrivain allemand montrait donc dès 1938 ce qui est nié encore aujourd’hui, malgré les faits établis à partir d’archives récemment ouvertes : Céline ne s’est pas contenté d’être le chef de file des écrivains antisémites de l’époque. Sous l’Occupation, il est devenu un agent du SD, le Sicherheitsdienst, un service de renseignements allemand. À ce titre, Céline s’est rendu responsable de plusieurs déportations, donc d’assassinats – il a aussi effectué des missions pour la Gestapo, par exemple à Saint-Malo, où il a participé à la traque d’un jeune résistant1 .

Aujourd’hui qu’Allia réédite Céline en chemise brune, dans une version enfin complète, le déni est encore très actif chez les adorateurs inconditionnels de Céline, qui pensent devoir sauver entièrement l’homme pour sauver l’oeuvre intégralement. Pourtant, Kaminski expliquait déjà en 1938 que, dans le titre Bagatelles pour un massacre, le mot massacre n’était pas employé comme une figure de rhétorique : «  Si difficile qu’il soit de comprendre sa grammaire fantaisiste, en ce cas il n’y a pas de doute. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais du substantif dans son sens précis. [Céline] désire le carnage des Juifs et il le demande. Le livre tout entier n’est qu’une incitation au meurtre […]. Il s’exprime clairement, sans équivoque, sans détour, sans pudeur.  »

Dans son ouvrage lumineux, sarcastique et grave, Hanns-Erich Kaminski donne de nombreuses citations de Bagatelles, dont celle-ci : «  C’est un grand succès dans son genre, un pogrom, une éclosion de quelque chose…  » Kaminski s’interroge : «  Il est fou ?… Probablement.  » Mais il précise aussitôt : «  Le cas Céline ne concerne pas – ou pas seulement – les aliénistes, mais avant tout la société.  »

Ce qui est aussi vrai des appels au meurtre que nous connaissons aujourd’hui, et qui trouvent toujours à être largement niés, ou banalisés 2 .

1. Voir Céline, la race, le Juif, d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (Fayard).

2. Appel aux lecteurs d’Amérique du Sud : après avoir souligné combien le délire antisémite de Céline était mêlé à des thèmes sexuels et scatologiques débordants, Kaminski a écrit un ouvrage intitulé Troisième Reich, problème sexuel – écrit en français, mais paru seulement en espagnol en 1940 à Buenos Aires, où l’auteur avait pu se réfugier, sous le titre : El nazismo como problema sexual, ensayo de psicopatologia. Je n’arrive pas à trouver ce livre, alors si un lecteur de Charlie le possédait, ce serait formidable qu’il nous dise un peu ce qu’il contient.



CHARLIE HEBDO

vendredi 28 juillet 2023

Bukowski / Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."

Louis-Ferdinand Céline, 1932
Charles Bukowski  
"Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."



"pour vous orienter, inutile de lire Marx. trop desséchée comme came. ne vous branchez, s'il vous plaît, que sur l'esprit. Marx, ce sont les chars à Prague. ne vous égarez pas sur cette voie de garage. plongez-vous en priorité dans Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans, mais bien sûr sans négliger L'ÉTRANGER de Camus. que vous ferez suivre par CRIME ET CHÂTIMENT et LES FRERES KARAMAZOV. tout Kafka également. ainsi que les bouquins du méconnu John Fante. ajoutez-y les nouvelles de Tourgueniev, évitez Faulkner, Shakespeare et surtout George Bernard Shaw, la plus abominable baudruche de notre Ère, un authentique con doré sur tranche qui ne s'est - promis, juré -imposé que grâce à ses relations politiques et littéraires. pour les contemporains, le seul qui me vienne à l'esprit et qui était parti pour tout casser mais qui s'est traîné à plat ventre quand on le lui a demandé, c'est Hemingway. reste qu'entre Shaw et Hemingway, il y a un gouffre : Hemingway a réussi dans ses débuts quelques bons trucs alors que Shaw a, sa vie durant, aligné des stupidités vaniteuses et soporifiques."

Charles Bukowski,
Journal d'un vieux dégueulasse
Grasset, Paris, 1996.




jeudi 27 juillet 2023

Pluie d’hommages et début de polémique à l’annonce du décès de Sinead O’Connor

 

Sinead O'Connor

Pluie d’hommages et début de polémique à l’annonce du décès de Sinead O’Connor

Les témoignages de sympathie après le décès de la chanteuse ne sont pas tous du goût de Morrissey qui dénonce l’hypocrisie de ceux qui ne la soutenaient pas de son vivant.

Elle était la voix d’une génération en colère, d’une Irlande protestataire. Sinead O’Connor s’est éteinte hier à l’âge de 56 ans. Pendant plusieurs décennies, elle aura multiplié les concerts à travers le monde, les hits, parfois les frasques

Des réactions à la croisée des mondes

En Irlande, la scène politique s'est émue de sa disparition. Le premier ministre Leo Varadkar s’est dit «vraiment désolé» d’apprendre le décès de la chanteuse. «Sa musique était appréciée dans le monde entier et son talent était inégalé et incomparable» a-t-il déclaré sur Twitter. Micheal Martin (ministre des Affaires étrangères et ancien chef du gouvernement irlandais) l’a, lui, décrite comme «l'une de nos plus grandes icônes musicales, et quelqu'un de profondément aimé par le peuple d'Irlande, et au-delà».

Une vive émotion qui s’est aussi emparée des artistes. L’icône canadienne Bryan Adams a témoigné : «RIP Sinead O'Connor, j'ai adoré travailler avec toi, faire des photos, faire des concerts en Irlande ensemble et discuter, tout mon amour à ta famille». Le musicien Cat Stevens, converti de longue date à l'islam, comme la chanteuse en 2018, a souligné son «âme tendre», tandis que le groupe Massive Attack, qui a travaillé avec elle, s'est dit «dévasté» sur les réseaux sociaux, évoquant «le feu dans ses yeux» lorsqu'elle parlait de ses engagements. Tim Burgess, meneur anglais du groupe The Charlatans, a également salué la chanteuse : «Sinead incarnait l'esprit punk. Elle n'a pas fait de compromis, ce qui a rendu sa vie plus difficile». Hier soir, sur scène, Hozier, interprète irlandais de Take me to Church, lui a dédié quelques mots en témoignant sa grande tristesse. La superstar américaine Pink a, elle, repris son tube Nothing Compare 2 U à Cincinnati. Enfin, sa maison de disques Chrysalis Records a sobrement twitté : «Une vraie légende. 1966-2023».

La nouvelle a même touché le monde du sport. L’illustre champion irlandais de MMA Conor McGregor a estimé que «le monde avait perdu une artiste à la voix d’ange».

Des louanges discutées

Certaines bribes élogieuses n’ont cependant pas été du goût du rocker britannique Morrissey, leader du groupe The Smiths, qui y voit des messages «insultants». «Vous n'aviez pas le courage de la soutenir quand elle était en vie et qu'elle vous cherchait», a-t-il déploré sur son site Internet.

LE FIGARO



mardi 25 juillet 2023

Le Nouveau Roman par ceux qui l’ont fait

 


De 1946 à 1999, les lettres inédites du Nouveau Roman


Le Nouveau Roman par ceux qui l’ont fait

par Maurice Mourier
9 août 2021

Tandis que Gallimard vient d’intégrer à son groupe les éditions de Minuit, la maison historique du Nouveau Roman, un volume de lettres inédites paraît – chez Gallimard, et non Minuit –, rassemblant des lettres échangées entre 1946 et 1999 entre les sept écrivains.


Nouveau Roman. Correspondance, 1946-1999. Michel Butor, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon. Édition de Carrie Landfried et Olivier Wagner, sous la direction de Jean-Yves Tadié. Gallimard, 325 p., 20 €


Ils sont tous là, de Michel Butor à Claude Simon, sous la forme de 243 lettres où la correspondance entre Alain Robbe-Grillet et Claude Ollier se taille d’abord la part du lion, parce qu’ils furent de vrais amis dès l’âge de 21 ans, s’étant rencontrés en Allemagne, à la « faveur » du STO, en 1943. Mais les cinq autres membres du septuor du Nouveau Roman, dont la doyenne est Nathalie Sarraute (née en 1900), suivie à distance, en ancienneté, par Claude Simon (né en 1913) et le benjamin Michel Butor (né en 1926) – les deux derniers par ordre de présence épistolaire étant Claude Mauriac et Robert Pinget, qui naissent respectivement en 1914 et en 1919 –, sont également bien représentés, chacun par plusieurs lettres au contenu notable.

De 1946 à 1999, les lettres inédites du Nouveau Roman
Jean Ricardou (à gauche) et Claude Simon à Cerisy © CC/Philippe Binant

 

Le menu fretin des échanges sociaux (simples billets informatifs ou mondains), qui obère trop souvent les correspondances exhaustives, ayant été écarté par les éditeurs, l’ensemble donne non pas une chronique – il y a beaucoup trop peu de lettres écrites ou conservées – mais un excellent film accéléré de ce mouvement, le Nouveau Roman, ainsi baptisé, de manière dépréciative, par le critique traditionaliste Émile Henriot, arbitre des élégances littéraires du journal

 Le Monde.

 

Le Nouveau Roman se montra actif durant plus de cinquante ans et ne prit pas pour autant la forme d’une véritable école. L’introduction de Carrie Landfried et Olivier Wagner, remarquable de clarté et de précision, le montre bien, dans son effort inédit (on n’avait jamais encore publié de correspondances croisées d’un si grand nombre d’écrivains) pour restituer les couleurs d’un groupe qui a effectivement défini par ses ouvrages une tendance nouvelle de l’écriture romanesque et défendu ses choix contre la masse formidable du roman et de la critique consacrés. 

En reconstruisant en quatre épisodes (prodromes, apogée, différenciation des trajectoires, consécration puis effacement) cette grande aventure iconoclaste, épisodes de durées très inégales (10 ans, 5 ans, 8 ans, 28 ans), les éditeurs soulignent, par la structure même de leur démontage, que le moment n° 2, celui de l’apogée et du triomphe apparent d’une littérature où la transformation du matériau tiré du réel trivial par la puissance révolutionnaire de l’écriture substituait au respect du petit fait vrai la création par l’imaginaire d’une réalité purement textuelle, donc effectivement nouvelle, ce moment inauguré par La jalousie de Robbe-Grillet (1957) et la réédition de Tropismes de Nathalie Sarraute, publié en 1939 mais alors méconnu, a été excessivement court : cinq ans, de 1957 à 1962, date où sortent, aux éditions de Minuit, à la fois l’admirable Inquisitoire de Robert Pinget, Instantanés de Robbe-Grillet et Le palace de Claude Simon. L’étape suivante (1963-1971) est certes celle des accomplissements, mais le fait que le prix Médicis, pourtant fondé en 1958 dans le but explicite de promouvoir les auteurs qui offraient une nouvelle façon d’écrire, et dont Robbe-Grillet et Nathalie Sarraute étaient membres, ait échoué à faire couronner L’inquisitoire, est hautement significatif de la résistance et de la victoire à venir des Anciens contre les Modernes. 

Le Nouveau Roman a eu ses heures de gloire médiatique. Robbe-Grillet lui-même, ainsi que Sarraute, seront célébrés et vendront bien certains de leurs livres. Mais, dans l’ensemble, le mouvement demeurera cantonné au public, notamment universitaire, le plus élitaire qui soit et ne suscitera aucune mutation en profondeur du paysage éditorial. Cinq ans après la disparition, en 2016, du plus jeune, prolifique et d’ailleurs très tôt dissident de ses principales figures, Michel Butor, qu’en reste-t-il dans une production romanesque vouée à l’enquête journalistique teintée de sociologie, submergée par l’évocation très classique des « problèmes d’époque » ou par l’évocation ressassée d’anecdotes jugées authentiques parce qu’elles reposent sur l’expérience même du « vécu » ? 

Il n’est toutefois pas surprenant de constater l’oubli dans lequel est tombé, sans grand espoir de résurrection future, un mouvement d’autant plus problématique qu’en ses meilleurs achèvements – Le libera de Robert Pinget en 1968, Leçon de choses de Claude Simon en 1975, Topologie d’une cité fantôme de Robbe-Grillet en 1976, et ce chef-d’œuvre absolu, L’acacia de Claude Simon en 1989, quatre ans après que le prix Nobel eut été décerné à son auteur, à la consternation des critiques français les plus réactionnaires – il ne cachait pas sa filiation avec le surréalisme, et traitait la prose comme l’aurait voulu Mallarmé, c’est-à-dire en ne la distinguant de la poésie que par une « accentuation » un peu moins marquée de la langue. 

De plus, les écrivains cités ci-dessus n’ont en fait guère de ressemblance entre eux, ayant plutôt cultivé chacun la pleine liberté de l’imaginaire, et seule les unissait leur appartenance conjointe à la même écurie, celle des éditions de Minuit où Robbe-Grillet, depuis la publication des Gommes (1953), formait avec Jérôme Lindon une équipe témoignant d’une ambition commune, qui allait tenter d’imposer aux milieux intellectuels le label Nouveau Roman, label qu’on peut donc considérer au moins autant comme une marque – rassemblant des crus divers – que comme une école.

Nathalie Sarraute

 

Cette riche correspondance fait à merveille ressortir la diversité des tempéraments et des destinées. Peu de rapport entre le fantaisiste passablement déjanté Pinget, qui partage humour fracassant, impécuniosité et irrémédiable mélancolie avec  son compatriote suisse Robert Walser, le méticuleux et angoissé Claude Ollier, l’habile mais charmant calculateur Robbe-Grillet, et Claude Simon, ancré dans sa réalité terrienne par son métier de vigneron et par ailleurs sans doute le plus « artiste » de tout le groupe.

Tous les membres du Nouveau Roman ont reçu une bonne éducation bourgeoise et possèdent le capital culturel qui va avec. Néanmoins, certaine distinction mondaine, outre l’élément déterminant qu’est l’âge, rapproche Claude Mauriac (né en 1914) de Nathalie Sarraute, la grande dame russe de quatorze ans son aînée ; devenus amis sincères et fidèles, ils seront rejoints dans cette proximité « de classe » par Michel Butor, pur produit de l’Université.

Robbe-Grillet, ingénieur agronome de formation, et Claude Ollier, administrateur dans le cadre du protectorat français au Maroc, sont plus liés à Robert Pinget, qui a fait des études de droit et n’a que trois ans de plus qu’eux. Exploitant agricole, ex-peintre raté, d’une jalouse indépendance, Claude Simon quant à lui tient presque le rôle du cavalier seul (ce cavalier qu’il était en 1940, à 27 ans, lors de la défaite, et qui figurera comme narrateur dans nombre de ses livres où les souvenirs autobiographiques – au rebours de la doctrine du Nouveau Roman – ont une si grande part).

Là-dessus intervient le sort inégal des livres. À la réussite des uns, même si elle est tardive (Sarraute, Simon) ou sporadique (Robbe-Grillet, mais son rôle de chef de file lui assure un public international, et puis il se rattrape au cinéma), s’oppose l’échec relatif (Pinget, qui a tout de même des satisfactions d’estime au théâtre) ou total de certains autres (Claude Ollier, qui pourtant l’emporte par sa verve, son honnêteté critique, sa lucidité, dans cette correspondance). Habent sua fata libelli, rappelait Cendrars. Le sort a été injuste envers Claude Ollier, qui, comme Du Bellay, aurait pu dire : « Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau ».

Notons enfin que, faute de documents, ce livre ne saurait être exhaustif. Des écrivains considérables (Beckett, Duras) manquent au tableau. Notons aussi que les écrivains présents, qui n’ont vraiment vécu que pour et par leurs livres, parlent bien rarement métier dans leurs lettres. Sauf Claude Ollier, précisément, dont j’ai souvent salué les prouesses d’écriture dans La Quinzaine littéraire, et parfois un peu Claude Simon, pour se démarquer du terrorisme anti-humaniste de Jean Ricardou, organisateur doué de l’enterrement du Nouveau Roman par le biais de colloques. D’un côté le romancier méconnu, de l’autre le prix Nobel conspué en son propre pays. Y a-t-il leçon à tirer de ce rapprochement ? Aucun, sinon que le succès des livres est tout, sauf littérature.

EN ATTENDANT NADEAU


lundi 24 juillet 2023

Raymond Roussel / Comment j’ai écrit certains de mes livres / L’imaginaire, tout un programme

 

Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres


L’imaginaire, 

tout un programme

par Maurice Mourier
19 décembre 2017 
J’avais lu, à l’époque de Pour un nouveau roman et sans doute aiguillonné par l’admiration du premier Robbe-Grillet, toute l’œuvre de Raymond Roussel dans l’édition Pauvert : choc durable, orientation des goûts, et surtout des dégoûts, valable toute une vie. Mais on oublie aussi ces moments révélateurs, sinon quel serait le plaisir de relire ? Donc Impressions d’Afrique, l’extraordinaire poème apoétique La vueComment j’ai écrit certains de mes livres, toutes ces occasions de stupeur et d’exaltation, d’étude parfois, qui marquèrent si profondément mes essais d’alors, que je n’oserais dire théoriques au sens rigoureux du terme, notamment dans Esprit, avaient peu à peu gagné ce coin d’ombre où s’entassent les pages que nous avons tant feuilletées, et qui sont, non pas « mortes  pour » nous comme le dit Proust de Combray avant la madeleine, mais amorties, assoupies. D’ailleurs, il n’y avait plus, jusqu’au travail d’Annie Le Brun, de nouvelle édition de ces textes qu’on n’avait jamais beaucoup lus et que, de nouveau, on ne lisait guère.

La preuve ? Il fallut son repêchage dans « L’Imaginaire », une collection qui, à coup sûr, avait plus vocation à offrir un refuge aux canard boiteux qu’à « traiter magnifiquement / Et […] loger superbement » d’emplumés bestsellers, pour qu’un jour de vacances je retombe sur Locus Solus. J’avais peur d’une déception, comme lorsqu’on revoit d’anciennes amours. Et pas du tout ! Au contraire, l’assurance immédiate qu’aucune des fantasmagories fantastiquement absurdes mises en scène dans son parc de milliardaire par Mathias Canterel, qui avaient produit sur mes sens – le sens du beau au premier chef – l’effet foudroyant d’une révélation n’avait perdu au fil des années une once de son pouvoir vénéneux de fascination. Ni « le fédéral à semen contra » entièrement informé par la dévotion/répulsion inspirée à Roussel par l’hystérie maternelle, ni la cuve translucide remplie d’aqua micans  où s’affrontent dans une féerie grotesque et inquiétante le cerveau mis à nu de Danton et un horrible chat amphibie et sans poils, ni la machine volante qui construit une mosaïque avec les dents pourries arrachées, au davier, de milliers de mâchoires – elles se superposent aux images des affreuses vitrines d’Auschwitz d’autant plus aisément que le personnage central de la mosaïque est un « reître », soit un soudard allemand –, ni bien entendu le défilé des morts qui, derrière leur cloison, dans une galerie des glaces réfrigérée, rejouent à volonté pour le spectateur voyeur la scène ultime de leur misérable existence…

Que vaut le sordide réalisme du roman quotidiennement produit par l’industrie du livre, à côté de ce monument édifié par un esthète perclus d’angoisse ? Imaginaire, quand tu nous tiens, on peut bien dire : adieu, confiance !


Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 324), 336 p., 11,10 €

EN ATTENDANT NADEAU




dimanche 23 juillet 2023

Zhang Yueran / Le clou / Bourrage de crâne

 

Zhang Yueran


Bourrage de crâne

par Maurice Mourier
19 novembre 2019

On comprend que la littérature chinoise contemporaine soit faite majoritairement de récits qui tentent de revenir sur les périodes les plus sombres du passé récent et notamment les années 1965-1968 de la Révolution culturelle. Années cruciales et cruelles où la tyrannie de Mao ne put se maintenir qu’en instrumentalisant une partie de la jeunesse, les Gardes rouges, contre les « ennemis de classe » menaçant son pouvoir. Mêlée furieuse, luttes sans merci, campagnes de redressement idéologique en tout genre et millions de victimes. C’est le cadre général du Clou de Zhang Yueran, née dans la province du Shandong en 1982 et dont c’est le premier roman traduit


.


Zhang Yueran, Le clou. Trad. du chinois par Dominique Magny-Roux. Zulma, 592 p., 24,50 €


L’anecdote principale du livre de Zhang Yueran est donc banale. Dans une petite ville de province pas très éloignée de Pékin, mais encore en partie rurale, les facilités meurtrières offertes par ces temps troublés permettent au grand-père d’une narratrice (il y a un autre narrateur), une fille de  bonne famille, de se débarrasser du directeur-adjoint de l’hôpital universitaire où il exerce.

Il le fait d’une manière particulièrement habile et abjecte en profitant de la séance de « rééducation » où l’on roue de coups son rival pour lui enfoncer dans le crâne un clou, ce qui détermine une infection à bas bruit et transforme le malheureux en légume. Pas vu pas pris, ou sans doute vu par des témoins et peut-être aidé par un complice. Il y a enquête mais l’omerta règne, personne n’ayant intérêt à se mettre en avant quand les Gardes rouges qui rôdent saisissent n’importe quel prétexte pour régler leurs comptes privés en toute impunité. Et d’ailleurs quelqu’un s’est pendu, ce qui fait de lui, sans la moindre preuve, un coupable idéal. L’hôpital, qui se sent responsable de l’affaire, octroie une pension à l’épouse qui devrait rapidement être veuve mais ne le sera pas, car l’homme-légume survit indéfiniment. C’est un autre enfant, petit-fils de l’homme-légume et ami de la première narratrice, qui assume le rôle de second narrateur, en alternance avec elle.



On comprend aussi que cette longue histoire sinistre et macabre ne puisse être écrite que dans le cadre d’un naturalisme auquel ont recours tous les chroniqueurs chinois aux prises avec l’effroyable réalité politique du maoïsme et de ses suites. Il n’y a donc guère d’originalité fracassante dans le cheminement littéraire d’un roman dont la seule singularité structurelle, très relative, est le dispositif alterné narratrice/narrateur qui transforme le texte de Zhang Yueran en roman par lettres au cours desquelles, parcourant les années qui les ont menés de l’enfance à l’âge adulte, la fille et le garçon découvrent peu à peu ensemble l’atroce vérité d’un crime sordide qui a totalement intrigué, puis façonné, puis détruit leur relation et leurs deux existences.

Zhang Yueran, Le clou

Zhang Yueran © Li Jinpeng

Comment se peut-il, dans ces conditions que, malgré le peu de surprises proprement esthétiques que ce texte présente – et bien que la chronique au long cours d’ « histoires véritables » ne soit pas ma tasse de thé  –, j’aie pris le plus vif intérêt à lire ce roman d’une écrivaine de trente-sept ans ?

Eh bien ! d’abord ce naturalisme-là n’est pas celui, volontiers languissant et/ou accrocheur (généralement les deux), de tant d’autres conteurs du « vécu ». Le récit n’a ni longueurs ni complaisances. Ses protagonistes sont d’une rare complexité psychologique, la fille lucide et dépourvue d’illusions en ce qui concerne les sentiments mais néanmoins passionnée, le garçon velléitaire et rêveur impénitent, puéril au fond, mais sans que jamais l’auteur se perde à leur sujet dans des tentatives d’explication, de justification, de jugement.

Est-ce un effet de la résignation confucianiste, ou d’une vague imprégnation chrétienne qui perce ici ou là, cette histoire funèbre a paradoxalement des aspects rafraîchissants, peut-être parce que la tendance à la solitude, le goût de la nuit, de la méditation qui ne vise aucun but, traversent de bout en bout les aventures de deux êtres faits l’un pour l’autre, dont les trajectoires, fixées dès l’enfance par une insurmontable différence de statut social, ne se rejoindront pas en dépit de la transformation accélérée du décor de la société chinoise.

L’absence de happy end est à mettre au crédit de Zhang Yueran. Elle permet une fin sans conclusion, sans solution, les amants impossibles étant abandonnés dans le courant d’un échec qui ne renvoie qu’à la vacherie de la vie. L’avantage supplémentaire que comporte ce refus de tirer quelque leçon que ce soit des événements relatés, c’est que le lecteur revient alors tout naturellement à l’énigme de cette terrible histoire de clou qui, en vérité, ne peut s’arrêter à aucune certitude. L’enquête est trop obscure, au fond trop peu documentée, pour que le grand chirurgien devenu une sommité académique puisse être à coup sûr convaincu de manigances criminelles et même sadiques avérées, bien que la chose soit évidente pour sa petite-fille comme pour le petit-fils de la victime.

Une nouvelle piste devient alors tentante, celle de la métaphore portée par l’homme-légume qui a fini par être extrait de son mouroir au long cours par une soignante bénévole convertie au christianisme et obsédée par le remords de n’avoir pas contribué à confondre l’intouchable chirurgien dont elle aussi soupçonnait ou connaissait la culpabilité.

Décérébré, l’homme-légume disparaît dans un compartiment secret du récit, mais rien ne dit qu’il meure ou même qu’il doive mourir un jour. N’est-il pas la personnification du peuple chinois tout entier, échappé d’une dictature sanglante pour tomber dans une Chine orwellienne dont nul ne sait si elle recouvrera un jour, en matière de capacité de choix démocratique, un cerveau politique intact ?

 

EN ATTENDANT NADEAU