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dimanche 5 novembre 2023

Yann Diener / La pensée magique




La pensée magique


Yann Diener 
Mis en ligne le 12 septembre 2018 
Paru dans l'édition 1364 du 12 septembre 2018

Dans l’Antiquité grecque et au Moyen Âge, on mourait de la peste, fléau porté par les dieux sur la terre pour punir les hommes de leurs crimes, punis pour avoir troublé l’ordre du monde en défiant les divinités diverses et variées.

Aujourd’hui, nous nions encore massivement le fait que nous avons détruit assez d’espèces animales pour que l’équilibre entre elles soit rompu, ou le fait que nous avons suffisamment pollué la planète pour être maintenant exposés aux foudres climatiques. Les enfants sont prêts à croire qu’ils naissent dans les choux ou dans les éprouvettes, et qu’on fait des bébés en s’embrassant. Et dans leurs rêves comme dans leurs névroses, les adultes continuent à croire à ces théories sexuelles infantiles. Alors, pas étonnant qu’on soit aussi bien capables de penser que les pesticides, c’est dangereux seulement pour le voisin. On peut mettre autant d’énergie à construire un savoir qu’à l’annuler ou à l’oublier. C’est ce que Lacan appelait la passion de l’ignorance – que nous négligeons la plupart du temps, mais qui fonctionne avec les deux autres grandes passions humaines que sont l’amour et la haine.

« ?Tu verras ça quand tu seras plus grand? », répondent les parents embarrassés. Ça fait sourire, mais on peut passer toute une vie à préférer ne pas trop en savoir sur ce qu’on pense, sur ce qu’on mange et sur ce qu’on respire?: nous répétons la phrase parentale « ?on verra ça plus tard? ».

On s’amuse aussi quand un Pygmée nous explique qu’un rituel va guérir une fracture du fémur ou soigner une infertilité. On en rigole facilement, mais ça ne nous dérange pas de penser du soir au matin que la planète va tenir le coup. « ?Ça va s’arranger? »?: la pensée magique est d’autant plus forte que nous pensons nous en être débarrassés. Notre arrogance techno-scientiste nous rend un peu plus ignorants de notre très naturelle pensée magique. C’est la thèse de Freud dans Totem et tabou, ce grand livre écrit en 1913, qui explicite les mécanismes de la pensée magique et les raisons de la puissance des religions. Nous n’avons pas abandonné la pensée magique, nous lui avons seulement donné un déguisement moderne. Ils ont changé de forme, mais nous avons toujours besoin de totems – les idéaux en tout genre – et de tabous – les interdits alimentaires entre autres. Et cette pensée magique est d’autant plus agissante que nous nous croyons débarrassés de tout le folklore des sauvages. C’est ce qui nous rend capables – même très au fait de la toxicité de la plupart des produits que nous consommons – de continuer à les avaler.

Certaines images ou démonstrations rationnelles peuvent même renforcer le déni (les révisionnistes ont de l’avenir). L’esprit des Lumières n’a pas empêché les crimes de masse du xxe siècle – il nous a même permis de nous aveugler sur leur possibilité. C’est que, en fonction du moment où elle est projetée, une lumière trop vive peut nous aveugler?: on ferme les yeux, c’est un réflexe défensif. C’est tout bête, mais notre rapport au savoir suit le même mécanisme?: nous sommes tous au fond des climatosceptiques, nous avons tous d’abord envie de penser que Fabrice Nicolino exagère, et que tout va s’arranger après une bonne nuit de sommeil. 

CHARLIE HEBDO




samedi 26 août 2023

Quoi de neuf ? / François Rabelais

 

Françoise Rabelais


Quoi de neuf ? 

François Rabelais



Yann Diener 
Mis en ligne le 18 avril 2018 
Paru dans l'édition 1343 du 18 avril 2018


Rabelais ? Mais quel rapport avec la psychanalyse, me direz-vous ? Il se trouve qu’un psychanalyste vient de transcrire en français moderne un texte de Rabelais ironisant joyeusement sur la passion de l’ignorance. Et comme ce texte est publié par les Éditions des crépuscules, ça donne un très beau livre, super vivant, super moderne, qu’il faut lire de toute urgence. Il s’agit de la Pantagrueline Prognostication, où Rabelais s’en prend à l’hypocrisie des théologiens de la Sorbonne, ceux qui décidaient du caractère tolérable ou intolérable des pensées, des paroles et des écrits 1 .

On retient souvent la truculence de la langue de Rabelais, mais il a surtout marqué l’histoire en s’attaquant aux jargons de son époque, en utilisant savamment la satire et l’ironie. Et parce que ça ne faisait pas du tout rire les théologiens, il a frôlé le bûcher. Il a dû planquer ses fesses plus d’une fois, et n’a dû sa survie qu’à la protection des rois. Son éditeur, lui, a été brûlé vif.

Pourquoi tant de haine ? En 1530, François Rabelais avait jeté sa robe de moine aux orties, encourant alors une condamnation pour apostasie. Grand curieux de tous les savoirs, il s’était alors plongé dans l’étude de l’astronomie et de la médecine. Il avait appris le grec pour discuter les sources des Évangiles. Il lisait les premiers penseurs humanistes, dont les livres commençaient tout juste à être diffusés par l’imprimerie naissante, comme l’ Éloge de la folie, d’Érasme, ou Le Prince, de Machiavel. En citant les grands astronomes arabes, Rabelais pouvait contredire les théologiens dans les débats sur la cosmologie. Médecin, il écrivait aussi pour faire rire ses patients. Il avait formé le terme symptomate – qui donnera plus tard les mots symptôme et symptomatologie –, alors qu’on ne parlait alors que de sinthomes.

Et puis dans Le Quart Livre, consacré au voyage en mer de Pantagruel et de ses compagnons, Rabelais avait imaginé une belle histoire de paroles gelées. Sur leur bateau, les compagnons de Pantagruel sont effrayés lorsqu’ils entendent des sons et des voix, alors qu’il n’y a pas une âme qui vive aux alentours. C’est qu’ils sont sur la mer de glace, où a été livré un combat l’année passée. Après avoir été gelés par l’air glacé, les cris et le son des canons sont libérés par le dégel, et semblent alors tomber du ciel. Cet apologue avait beaucoup intéressé Lacan, qui y voyait une première intuition de la matérialité des signifiants, lesquels ne sont pas des entités vaporeuses, mais sont des vibrations dans le monde physique, qui sont formées par des corps et viennent frapper d’autres corps.

Dans sa Pantagrueline Prognostication, Rabelais se livre à une savoureuse parodie des prophéties émises par les astrologues, qui trouvent des explications obscurantistes aux catastrophes naturelles et humaines. En mêlant la satire avec des arguments scientifiques, Rabelais dévoile la logique des jargons professionnels et des novlangues de son époque.

Aujourd’hui que les discours religieux remettent en question la rotondité de la Terre autant que la théorie de l’évolution, et que l’État préfère s’appuyer sur le scientisme néolibéral plutôt que sur les sciences des Lumières, c’est bien cette Pantagrueline Prognostication qu’il faudrait envoyer à nos ministres de l’Éducation et de la Santé, qui sont peut-être bien les champions pour produire des paroles surgelées – ces éléments de langage qui tentent de faire passer la liquidation des services publics pour le nec plus ultra de la modernité. r

1. Pantagrueline Prognostication, de François Rabelais, retranscription de Jacques Nassif, préface de Bénédicte Puppinck. Dirigées par Jean-Michel Gentizon, les Éditions des crépuscules publient depuis dix ans des ouvrages consacrés à la psychanalyse, à ses alentours et à sa transmission.


CHARLIE HEBDO


jeudi 24 août 2023

Littérature Patrick Grainville au bord de la falaise

 



Littérature Patrick Grainville au bord de la falaise


Yann Diener 
Mis en ligne le 5 septembre 2018 
Paru dans l'édition 1363 du 5 septembre 2018

Vous voulez lire une histoire de l'art qui ne soit pas universitaire ? Finir l'été en Normandie, aux alentours de 1890 ? Lisez Patrick Grainville. Il vient de publier Falaise des fous . Il ne pourra pas avoir le Goncourt : il l'a déjà eu en 1976 pour Les Flamboyants. L'actualité de Falaise des fous, c'est qu'il parle magnifiquement de l'intrication de la création et de la destruction, thème mille fois rebattu, mais ici superbement renouvelé.


L’auteur du Baiser de la pieuvre et du Paradis des orages – Grainville, c’est toujours avec Éros et Thanatos – nous fait redécouvrir toute l’histoire de la peinture et de la littérature à la charnière du xix e et du xx e siècle, au moment des révolutions esthétiques et politiques. Monet, Courbet, Flaubert et Maupassant : sans nous l’expliquer, Patrick Grainville nous montre comment s’intriquent et se désintriquent la création et la destruction. Tourbillonnante fresque courant de 1867 à 1927, Falaise des fous est indirectement un livre très politique. Sans jamais être didactique, l’auteur nous donne à saisir les enjeux philosophiques de la révolution impressionniste : «  Le grand coup de la lumière pulvérisant le réel objectif 1 .  » (Les impressionnistes sont d’abord passés pour fous parce qu’ils découvraient un nouveau réel.) Le contexte politique de ce bouleversement dans la peinture : la violence de la révolution industrielle, l’arrogance du progrès conquérant – la colonisation triomphante, le train, l’électricité –, mais aussi la défaite de 1870 et l’écrasement sanglant de la Commune. Courbet, le communard, sera emprisonné, humilié, écrabouillé par les versaillais, quand Monet sera embourgeoisé, adulé : il vendra ses immenses toiles aux milliardaires américains.


Le narrateur de Falaise des fous a 20 ans en 1867, il s’est engagé en Algérie – c’est alors la première guerre d’Algérie : la guerre de conquête, les massacres en Kabylie. Blessé, rapatrié, il devient rentier, s’occupe des affaires de son oncle en Normandie. C’est là, au cours de ses promenades sur les falaises, et sur son voilier, qu’il va croiser et comprendre Courbet et Monet. Légèrement donjuanesque, ce sont ses maîtresses, grandes bourgeoises venues de Paris, qui vont lui faire découvrir la peinture et, au-delà, le langage : «  Je n’étais plus seul. N’ayant ni père ni mère, le lait du langage les remplaça.  » Il se mettra même plus tard à écrire : Falaise des fous est le récit qu’il compose en 1927, au soir de sa vie, au moment de la mort de Monet et du vernissage des Nymphéas. Ces immenses toiles que Grainville qualifie de cosmiques : Monet voit des nébuleuses dans les nénuphars.

Claude Monet, sa folie créatrice, son obstination folle. Sur les plages d’Étretat, les pêcheurs et les promeneurs assistent à son entêtement, son acharnement pour rendre les reflets roses qui baignent la falaise. Monet installe son chevalet, il se cale. «  Une sorte d’attelage fantastique. Le peintre tient les rênes de l’espace et ce dernier s’élance avec lui  » : c’est la part de topologie dans l’art qui intéresse Grainville. La science de l’espace, la technique de découpe des espaces infinis.

Claude Monet, le grand dingue qui déclare : «  Le ciel devrait savoir qu’il pose.  » Il peint l’évanouissement du monde. Son traitement du réel va ouvrir la voie aux grands peintres de l’abstraction, comme Rothko ou Joan Mitchell. «  Des fantasmagories de falaises plus vraies que le réel.  » Il peut même transfigurer un bête coucher de soleil. «  C’est du couru, du cousu main par la nature […] mais par bonheur, Monet, ça déraille vite loin du poncif  », écrit Patrick Grainville. On pourrait justement dire la même chose de l’écriture de Grainville : a priori une structure narrative classique, un vocabulaire luxuriant – ce qu’on lui a beaucoup reproché –, un débordement d’images, des tableaux, des fresques et des détails, et puis, heureusement, ça déraille, et souvent.

Pendant la grande boucherie de 14–18, Monet, septuagénaire, se lance dans les immenses panneaux des Nymphéas. C’est un travail surhumain. Il affirme l’acte créateur au moment où l’acte destructeur est majeur : «  Monet peint sur l’hécatombe des peuples et sur la charogne d’un siècle.  » Toujours baroque, Grainville chiffonne l’espace et le temps, il sait faire fonctionner l’après-coup, l’étrangeté de la répétition et la reconstruction des souvenirs. «  La civilisation est une carapace peu épaisse. Cette couche superficielle peut casser, se fissurer facilement, alors les pulsions bondissent.  » Grainville nous montre ça sans passer par une grande machinerie psychologique. À la fin de sa vie, son narrateur lit un texte de Freud consacré à la pulsion de mort.

Aujourd’hui, on enferme plus que jamais les fous – on les aime seulement s’ils sont au pouvoir, s’ils soutiennent depuis cette place un réel objectif, une vérité vraie contre celle des voisins ennemis –, alors ça fait beaucoup de bien de lire Zola cité par Grainville : «  Qu’on nous donne des fous. Les fous pensent.  » (C’était en 1866 !)

Falaise des fous s’achève en 1927, le narrateur lit pour la première fois un article sur la montée en puissance des nazis ; un autre personnage se rassure en disant qu’ils sont très minoritaires. Le monde au bord de la falaise.

Yann Diener

1. Falaise des fous, de Patrick Grainville (Seuil).


CHARLIE HEBDO


dimanche 13 août 2023

Entre Freud et Proust, Vuillemin

Marcel Proust

 


Entre Freud et Proust, Vuillemin


Yann Diener 
Mis en ligne le 26 décembre 2018 
Paru dans l'édition 1379 du 26 décembre 2018

Une édition originale de Proust vient d’être vendue par Sotheby’s pour 1,51 million d’euros. Il s’agit d’un exemplaire très rare, portant le numéro 1, du tout premier tirage du volume initial de la Recherche, Du côté de chez Swann (publié en 1913). Quel rapport avec la psychanalyse, me direz-vous ? Entre Freud et Proust, il n’y a pas de rapport…, mais il y a des parallèles remarquables. C’est ce que montre Jean-Yves Tadié dans son très bel essai intitulé Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud 1 . Jean-Yves Tadié – qui a dirigé l’édition de Proust dans la prestigieuse collection de La Pléiade – commence par s’étonner que ces deux génies, Freud et Proust, ne se soient jamais lus ni rencontrés. Dans des visées différentes, tous les deux se sont intéressés de très près à la sexualité, au sommeil et aux rêves, à la mémoire et à l’oubli. «  Le lac inconnu  », c’est la formule par laquelle Marcel Proust désignait cet espace d’où surgissent des propos et des actes qui nous dépassent, les lapsus et les actes manqués. À propos de l’oubli des noms propres, un sujet qui intéressait beaucoup Freud, il y a dans Sodome et Gomorrhe trois pages admirables où Proust décrit en détail ce qui se passe quand on a un nom sur le bout de la langue.

Tous les deux sont juifs et athées, tous les deux ont une démarche de chercheur, ils sont à la recherche d’une compréhension des complications inhérentes à la parole, à la sexualité et à l’amour. Et c’est d’abord la sexualité infantile qui les intéresse tous les deux. Freud y trouve les coordonnées des rêves et des symptômes ; et chez Proust, déjà dans Du côté de chez Swann, il y a la question de la masturbation, et cette vision d’une petite fille faisant des gestes obscènes au fond d’une allée : Gilberte Swann ; et puis il y a le baiser du soir, entre le narrateur enfant et sa mère, la scène fondatrice d’ À la recherche du temps perdu, LA scène proustienne, qui est aussi une scène freudienne.

À ce propos : un vieux lecteur de Charlie vient d’écrire au journal pour dire qu’il ne digère pas l’arrêt du rébus de la Recherche. (Pour ceux qui viennent d’arriver, rappelons que l’ami Vuillemin a dessiné pendant près de deux ans, chaque semaine, jusqu’à l’été dernier, une traduction en rébus des premières phrases du grand oeuvre de Proust – mais Vuillemin a calculé qu’il lui aurait fallu sept cent cinquante ans pour venir à bout des sept volumes.)

Je suis d’accord avec toi, cher lecteur en colère : entre Freud et Proust, il y a Vuillemin.

Oui, Vuillemin a généralisé la théorie lacanienne du signifiant : avec son rébus déjanté, il a montré mieux que tout le monde comment le signifiant prime sur le signifié – les rêves, les symptômes et les actes manqués sont comme des rébus, on peut en trouver une lecture si on laisse le sens de côté et si l’on écoute leur énonciation. Il y a même un fan qui sur YouTube lit à voix haute et en continu ce Proust hyper freudien dessiné par Vuillemin.

Le rébus de la Recherche me manque aussi ; et comme je ne peux pas me payer une édition originale de Swann, je vais m’acheter une des planches originales du fameux rébus, que Vuillemin a exposées à la galerie Huberty & Breyne 2 . Il faut se dépêcher pour acquérir ce trésor postlacanien : quand Sotheby’s s’occupera de le vendre, il sera déjà trop tard pour nous autres de la classe moyenne et laborieuse.

1. Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud, de Jean-Yves Tadié (Gallimard).

2. 91, rue Saint-Honoré, Paris 1 er .


CHARLIE HEBDO


vendredi 4 août 2023

Nathalie Sarraute tout contre Freud


Nathalie Sarraute

 

Nathalie Sarraute tout contre Freud


Yann Diener 
Mis en ligne le 24 juillet 2019 
Paru dans l'édition 1409 du 24 juillet 2019


Née en Russie en 1900 et morte à Paris en 1999, Nathalie Sarraute était dans les années 1950 une figure de proue du « nouveau roman », avec Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. Sarraute avait publié L’Ère du soupçon en 1956, un texte qui lui avait apporté une notoriété internationale et qui est aujourd’hui considéré comme le manifeste de ce mouvement qui a remis en question la structure narrative et l’importance donnée à la psychologie des personnages dans le roman traditionnel.

Selon ses propres mots, Nathalie Sarraute cherchait à « introduire de l’innommé dans le langage » (c’était donc une entreprise très proche de la pratique freudienne). Elle pouvait déclarer « la psychanalyse m’a toujours agacée » 1 , mais elle pouvait aussi bien parler d’un « bond immense accompli par la psychanalyse, brûlant les étapes et traversant d’un seul coup plusieurs fonds » 2 .

Sarraute n’avait pas fait d’analyse, mais ses textes parviennent merveilleusement à montrer comment parle l’inconscient (et comment il ne parle pas : lorsqu’il emprunte les voies du symptôme). Elle avait opéré une révolution littéraire en donnant à ses livres la structure des rêves et des lapsus, qui ne peut être rendue par une narration linéaire. Elle se passionnait pour ce qu’elle appelait les sous-conversations, et pour les infimes mouvements de la pensée qui ne s’énoncent pas : c’est ce qu’elle appelait les tropismes.

Les reproches que Sarraute fait au roman psychologique sont très proches des critiques que Lacan adresse à la version anglo-saxonne de la psychanalyse – qui est devenue une psychologie comportementale. Comme Sacha Guitry qui disait « je suis contre les femmes, tout contre », on peut donc dire que Nathalie Sarraute est contre Freud, tout contre.

Dans le nouveau roman, le personnage n’est plus le centre de gravité. Dans une psychanalyse aussi, nous laissons tomber les personnages que nous jouons depuis l’enfance, et qui nous encombrent. Dans Enfance, justement, publié en 1983, Sarraute dialogue avec son double, qui l’incite à préciser ses souvenirs d’enfance. « Des images, des mots qui évidemment ne pouvaient pas se former à cet âge-là dans ta tête… – Bien sûr que non. Pas plus d’ailleurs qu’ils n’auraient pu se former dans la tête d’un adulte… » Le livre rencontre un grand succès, auprès d’un nouveau public qui aborde cette oeuvre réputée difficile.

Quand Marie Darrieussecq publie Truismes, en 1996, Nathalie Sarraute l’invite chez elle. La très vieille dame parle de son scepticisme envers la doctrine freudienne, et la jeune femme, en analyse, lui dit tout le bien que ça lui fait. Elles passent des soirées à parler en buvant des whiskys-Perrier et en fumant des cigarettes. Sarraute se couche tôt mais se relève à 3 heures du matin pour s’envoyer un verre de vodka avec du saucisson, « le meilleur remède contre l’insomnie » (oui, elle était très angoissée).

Avocate de formation, Sarraute avait été radiée du barreau par Vichy en 1940. Elle avait alors décidé de se consacrer entièrement à la littérature, et survivait grâce à de faux papiers et en changeant souvent de domicile. Pendant cette période de l’Occupation, elle avait hébergé un certain Samuel Beckett, recherché par la ­Gestapo pour ses activités de résistance. Avant de venir vivre à Paris et d’écrire L’Innommable, Beckett avait fait une analyse à Londres dans les années 1930 : je vous en parlerai la semaine prochaine.

CHARLIE HEBDO




lundi 31 juillet 2023

Le cas Céline

 


Le cas Céline


Yann Diener 
Mis en ligne le 1er mai 2019 
Paru dans l'édition 1397 du 1 mai 2019

Bagatelles pour un massacre, ­ publié par Louis-Ferdinand Céline en décembre 1937, est généralement qualifié de pamphlet antisémite. En 1938, il y eut au moins un critique pour dire qu’il ne s’agissait pas seulement d’un texte antisémite, mais carrément de propagande hitlérienne. Dans Céline en chemise brune, Hanns-Erich Kaminski affirmait que Bagatelles pour un massacre, qui rencontrait un grand succès en librairie, aurait des conséquences meurtrières.

Kaminski était un écrivain et journaliste allemand, juif, qui s’était réfugié à Paris en 1933. Après avoir dit qu’il aurait bien aimé continuer à admirer l’auteur de Voyage au bout de la nuit, Kaminski écrivait qu’il n’était pas difficile de prévoir ce que Céline deviendrait une fois la France occupée par les nazis. Et, malheureusement, la suite lui a donné raison.

L’écrivain allemand montrait donc dès 1938 ce qui est nié encore aujourd’hui, malgré les faits établis à partir d’archives récemment ouvertes : Céline ne s’est pas contenté d’être le chef de file des écrivains antisémites de l’époque. Sous l’Occupation, il est devenu un agent du SD, le Sicherheitsdienst, un service de renseignements allemand. À ce titre, Céline s’est rendu responsable de plusieurs déportations, donc d’assassinats – il a aussi effectué des missions pour la Gestapo, par exemple à Saint-Malo, où il a participé à la traque d’un jeune résistant1 .

Aujourd’hui qu’Allia réédite Céline en chemise brune, dans une version enfin complète, le déni est encore très actif chez les adorateurs inconditionnels de Céline, qui pensent devoir sauver entièrement l’homme pour sauver l’oeuvre intégralement. Pourtant, Kaminski expliquait déjà en 1938 que, dans le titre Bagatelles pour un massacre, le mot massacre n’était pas employé comme une figure de rhétorique : «  Si difficile qu’il soit de comprendre sa grammaire fantaisiste, en ce cas il n’y a pas de doute. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais du substantif dans son sens précis. [Céline] désire le carnage des Juifs et il le demande. Le livre tout entier n’est qu’une incitation au meurtre […]. Il s’exprime clairement, sans équivoque, sans détour, sans pudeur.  »

Dans son ouvrage lumineux, sarcastique et grave, Hanns-Erich Kaminski donne de nombreuses citations de Bagatelles, dont celle-ci : «  C’est un grand succès dans son genre, un pogrom, une éclosion de quelque chose…  » Kaminski s’interroge : «  Il est fou ?… Probablement.  » Mais il précise aussitôt : «  Le cas Céline ne concerne pas – ou pas seulement – les aliénistes, mais avant tout la société.  »

Ce qui est aussi vrai des appels au meurtre que nous connaissons aujourd’hui, et qui trouvent toujours à être largement niés, ou banalisés 2 .

1. Voir Céline, la race, le Juif, d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (Fayard).

2. Appel aux lecteurs d’Amérique du Sud : après avoir souligné combien le délire antisémite de Céline était mêlé à des thèmes sexuels et scatologiques débordants, Kaminski a écrit un ouvrage intitulé Troisième Reich, problème sexuel – écrit en français, mais paru seulement en espagnol en 1940 à Buenos Aires, où l’auteur avait pu se réfugier, sous le titre : El nazismo como problema sexual, ensayo de psicopatologia. Je n’arrive pas à trouver ce livre, alors si un lecteur de Charlie le possédait, ce serait formidable qu’il nous dise un peu ce qu’il contient.



CHARLIE HEBDO

mardi 21 mars 2023

Michel Foucault / Le silence des fous


 

Michel Foucault

Le silence des fous

Yann Diener 

I l est considéré comme l’auteur en sciences humaines le plus cité au monde. Le philosophe Michel Foucault, né à Poitiers en 1926 et mort à Paris en 1984, passait beaucoup de temps dans les bibliothèques et dans les bars gays, toujours à la recherche des marques de rupture dans la culture. Il s’intéressait spécialement à l’histoire récente, aux changements intervenus ces trois derniers siècles dans les rapports entre le pouvoir et le savoir.

Sa curiosité effrénée lui a permis d’étudier des objets habituellement méprisés par la philosophie : la folie, la police, la prison, l’hôpital, la sexualité. Sa propre dinguerie l’a autorisé à s’intéresser à ceux qu’il nommait les hommes infâmes : les fous, les hermaphrodites, les parricides, les indigents. Tous ceux qui font paniquer les organisations.

Passionné par l’histoire des changements sociaux, Foucault a lui-même créé un changement dans la manière de construire le savoir philosophique et sociologique, en y intégrant le corps, le sexe, la déviance, la mort, la vie quotidienne.

Nommé au très académique Collège de France à seulement 43 ans, Michel Foucault écrivait autant pour des publications universitaires que pour Le Gai Pied, le journal militant pour la cause homosexuelle. Très engagé à gauche, il donnait beaucoup d’entretiens, il parlait souvent à la radio, où il avait aussi produit des émissions, dont une série sur le langage et la folie. Il aimait expliciter plutôt qu’expliquer, il excellait à démonter les rouages de nos institutions.

Michel Foucault s’est particulièrement intéressé aux raisons et aux moyens qu’une société se donne pour exclure certains de ses membres. C’est dans son Histoire de la folie à l’âge classique qu’il raconte «  le grand enfermement  ». Un jour de recherches à la Bibliothèque nationale, Foucault tombe sur un carton poussiéreux qui va le régaler : il contient des registres d’internement à l’Hôpital général aux xvii e et xviii e siècles. «  Un hôpital qui n’avait rien d’hospitalier, c’était plutôt une grande prison où les gens étaient gardés à vue, et souvent à vie 1 .  » Plongé dans les archives de la police, Foucault découvre par exemple qu’un jour d’avril 1657 on a arrêté à Paris à peu près 6 000 personnes. Soit un centième de la population. C’est comme si, dans le Paris d’aujourd’hui, on arrêtait 20 000 personnes en une journée. Et comme dit Foucault, ça fait du monde, on en entendrait parler.

Vous me direz, si on comptait, on arriverait peut-être à ce nombre de clochards et autres indésirables qui encore aujourd’hui sont prestement et régulièrement raccompagnés loin du centre des villes.

C’est un édit de 1656 qui avait ordonné l’enfermement des pauvres, une pénalisation de la misère qui prendra par la suite des formes un peu différentes, mais qui perdurera ou se renforcera jusqu’à nos jours. Foucault : «  Ces gens, on les emmenait à l’Hôpital général. Pourquoi ? Oh bien, parce qu’ils étaient chômeurs, ils étaient mendiants, ils étaient inutiles, c’étaient des libertins, c’étaient des excentriques, c’étaient aussi des homosexuels, des fous, des insensés.  »

Les chômeurs, au trou ! Mais comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt ?

Plutôt que de s’embêter à maquiller le programme du Medef, la ministre du Travail ferait mieux de dire tout haut qu’elle ne supporte pas les chômeurs, les inutiles, les pauvres, les indigents, tous ceux qui ne sont pas en marche. Elle hésite entre les interdire, les interner, les embastiller, les effacer – et pas seulement des statistiques.

Vous pensez que c’est de la politique-fiction ? Pourtant, regardez, aujourd’hui, en 2018, en Tchétchénie ou au Maroc, on jette des gens en prison parce qu’ils sont homosexuels, on les torture, on les tue et, somme toute, ça n’émeut pas grand monde. r

1. «  Le silence des fous  », dans La Grande Étrangère, de Michel Foucault (éditions EHESS).


CHARLIE HEBDO