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dimanche 25 juin 2023

La Fontaine massacré

 


La Fontaine, Fables et contes


La Fontaine 

massacré

par Maurice Mourier
27 février 2018

Y a-t-il encore moyen de se mettre en rogne à propos d’un livre ? Oui, quand l’auteur édité est La Fontaine. Le plus opportuniste des jeunes surréalistes et le plus surfait, Aragon, avait bien essayé de le renvoyer à l’académisme supposé des « classiques » au début, particulièrement honteux, du Traité du style (1928), mais l’opération, d’un iconoclasme facile, avait fait long feu, et il n’est personne d’un peu cultivé aujourd’hui qui ne sache le fabuliste immortel.


La Fontaine, Fables et contes. Édition établie par André Versaille. Préface de Marc Fumaroli. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 497 p., 32 €


La Fontaine ! Seul poète lyrique du XVIIe siècle, seul à avoir chanté l’amour partagé dans des vers à la lettre merveilleux dont l’exaltation mélancolique repose sur la grâce d’une mélodie unique : « Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? / Que ce soit aux rives prochaines… » Sur une langue si limpide, et pourtant chargée encore de toute la richesse du français de la Renaissance, que les pisse-froid de la monarchie dite absolue châtraient de son temps, appauvrissaient et desséchaient afin de la maintenir dans les barbelés de la bienséance.

Aussi une nouvelle édition, accessible à tous, de l’ensemble du corpus, et reposant sur un principe chronologique qui permet d’avérer la non-règle que le poète lui-même s’était choisie : « Diversité, c’est ma devise », ne peut-elle en principe que réjouir l’inconditionnel d’un auteur toujours méconnu sous certains de ses aspects, celui du pouvoir critique de son œuvre notamment.

Critique, ou disons plutôt subversif, tant la verve du courtisan épris de liberté mais fidèle en amitié, qui avait choisi Fouquet contre Louis XIV (Fouquet paya sa richesse et son faste de l’internement à vie), ne cesse de s’exercer avec férocité à l’égard de la cour du Roi-Soleil caricaturé en lion cruel, vaniteux, et souvent stupide.

Or la dimension politiquement dissidente de La Fontaine fait tout l’objet de la préface de Marc Fumaroli, impeccablement argumentée et fort bien rédigée, dans un style alliant agrément et rigueur qui prouve que, même à l’Académie française, il reste des gens qui savent écrire autrement qu’en jargon universitaire, n’abusent pas de leur immense culture et rendent justice comme il convient au « bonhomme » dans ses joutes qui, étant menées à fleurets plus ou moins mouchetés, n’en sont pas moins de réels combats.

Bref, une préface érudite et passionnante, peu conventionnelle, voilà qui prépare excellemment à des textes admirés depuis l’enfance. On passe donc sans s’y attarder sur l’introduction banale d’André Versaille, sur les réflexions appliquées d’Anatole France concernant la langue de La Fontaine et ses emprunts au savoureux parler de la Renaissance, à Rabelais au premier chef (mais était-il vraiment indispensable de redonner ces laborieuses notules datées ?), tout à la joie attendue de relire les textes eux-mêmes, et pour commencer cet Adonis traitant des amours de la déesse Vénus et de l’adolescent mortel Adonis, pièce de 605 alexandrins par laquelle, en 1658, à 37 ans, La Fontaine conquiert la faveur du richissime surintendant des Finances Fouquet, qui le pensionnera.

La Fontaine, Fables et contes

On court donc à la page 65, et là, patatras ! 13 vers faux, hideusement faux, par méconnaissance totale de la métrique avec, quand celle-ci est respectée, l’introduction du mot « slang » (à la place de « sang ») de manière à témoigner sans doute de la modernité du poète, familier de l’argot yankee. Mais n’oublions pas non plus qu’en 2018, dans une édition imprimée en France, le nom du dieu du soleil s’écrit ainsi : « Appolon », et que « Tripolème » désigne le guerrier « Triptolème », un des compagnons d’Adonis.

Alors, voici : personne, je veux dire aucun étudiant de lettres classiques un peu lettré n’a relu ces vers. La maison Laffont ne dispose d’aucun ordinateur, qui, lui au moins, aurait su qu’Apollon s’écrit avec un p et deux l. Qu’importe de vanter par ailleurs la fluidité et le charme des vers d’un encore jeune poète, puisque nul parmi les cochons de clients ne viendra se plaindre qu’un alexandrin ait plus ou moins de douze pieds !

En est-on vraiment rendu là, dans l’édition française, en 2018 ? Eh oui ! Venez rouscailler, après ça, sur la place de nos établissements scolaires dans les classements internationaux ! Je veux croire que la versification déliée du poète est moins abîmée dans les Fables et les Contes, publiés tant de fois qu’il suffit de les recopier servilement. Adonis se rencontre moins fréquemment, il fallait donc en « établir » le texte, tâche essentielle à laquelle M. Versaille s’engage dès la couverture du volume. Il se peut qu’à la lecture de La cigale et la fourmi je n’aurais pas eu à étouffer de rage. Mais j’avoue qu’après le scandale d’Adonis, je ne suis pas allé y voir.

EN ATTENDANT NADEAU

lundi 8 mai 2023

La Fontaine le vengeur

 




La Fontaine le vengeur

Il y a des gens qui trouvent La Fontaine facile, d’autres peut-être même qui croient encore que c’est un auteur pour l’enseignement primaire, un donneur de leçons puériles, d’autres enfin – que la peste les patafiole ! – qui n’ont retenu du surréalisme que les présomptueuses sottises d’Aragon au début de son Traité du style, qui croit malin, lui le futur poète académique chantre du stalinisme, de se moquer du laudateur des Anciens. Mais tous ceux qui savent que La Fontaine est avec Molière le génie accompli du temps de la sinistre monarchie absolue considèreront ce livre comme le monument qu’il est en l’honneur du critique le plus subtil, le plus profond, le plus mordant de cette forme primitive (en France), paternaliste et sacerdotale, du totalitarisme.


Jean de La Fontaine, Fables. Préface d’Yves Le Pestipon. Édition de Jean-Pierre Collinet. Gravures et dessins de Grandville. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 198 p., 49,90 € jusqu’au 30 septembre 2021


Jean de La Fontaine


On dispose naturellement ici, dans une solide édition – fort intelligemment introduite, sur le mode facétieux et sans avoir l’air d’y toucher, par Yves Le Pestipon – de la totalité des fables (environ 250), y compris celles publiées à titre posthume, soit après 1695 (soixante-quatorze ans, c’est un bel âge pour mourir en ce temps-là) ainsi que les rares que La Fontaine a écartées. Importante masse que complètent les discours célèbres (à Mme de la Sablière sur la sensibilité animale et contre Descartes, au duc de La Rochefoucauld, qui reprend les conclusions du précédent) et quelques contes tirés d’Ovide, dont le superbe Philémon et Baucis, qui me semble plus parfait en français qu’en latin.

Les Fables de La Fontaine en Pléiade : La Fontaine le vengeur

Fables de La Fontaine en images lumineuses, par Kate Wolff (1935). Compositions de Lalouve © Gallica/BnF

Quand on a relu tous ces textes, les très connus – autour d’une centaine – et ceux qu’on avait oubliés, il s’en faut de très peu qu’on ne conclue, comme Mme de Sévigné, grande amie du poète mais aussi excellente juge en matière de littérature, que tout est bon dans La Fontaine, qu’il n’y a rien à jeter. Si le souci principal du fabuliste est de plaire, en tout cas on ne s’ennuie jamais avec lui car il est rarissime que la verve du bonhomme faiblisse. Mais sa poésie incroyablement agile va bien plus loin. L’acuité de sa vision, qu’il épingle en quelques mots grands de ce monde, courtisans, bourgeois ou manants, est telle qu’on a le sentiment, de sa part, non seulement d’une curiosité mais d’une compétence universelles en matière d’enquête qu’on dirait aujourd’hui sociologique.

Malgré les références et les emprunts à Ésope, à Phèdre, et aux auteurs divers issus du fonds antique ou oriental, l’héritier d’une charge des Eaux et Forêts, bien qu’il ait été assez tôt protégé puis entretenu par des personnages de la haute finance (Fouquet, condamné par Louis mais jamais abandonné par l’ami fidèle qu’était La Fontaine) et de la noblesse (diverses dames, dont la duchesse douairière d’Orléans, veuve du frère de Louis XIII, Mme de la Sablière, Mme d’Hervart) est un des rares écrivains majeurs du siècle qui ait exercé un vrai métier, et connu réellement les diverses « conditions » de ce monde hiérarchisé à l’extrême, foncièrement inégalitaire.

Parcourant les diverses strates de la société, La Fontaine dans ses tournées ne peut pas ne pas constater les tares d’un système où les pouvoirs (royal, seigneurial) sanctifiés par l’Église pressurent à qui mieux mieux la paysannerie et la bourgeoisie. Et comme il possède un tempérament « inquiet » (il le confesse à plusieurs reprises), en somme le contraire de celui d’un indifférent, il se range le plus souvent, sous le couvert commode des animaux, du côté des opprimés contre les oppresseurs et profiteurs de tout ordre. « Selon que vous serez puissant ou misérable… »

Les Fables de La Fontaine en Pléiade : La Fontaine le vengeur

Fables de La Fontaine en images lumineuses, par Kate Wolff (1935). Compositions de Lalouve © Gallica/BnF

Certes, cela n’en fait en rien un pré-révolutionnaire, d’abord à cause de son engagement personnel, intéressé mais aussi affectif, auprès des « petits souverains ». Ses amitiés aristocratiques vont aux familles ayant trempé dans la Fronde, c’est-à-dire à des hobereaux fort peu « démocrates » (le mot n’existe pas, il serait anachronique) mais soucieux de leurs privilèges, que l’administration royale s’emploie à contenir, notamment en parquant à Versailles cette valetaille titrée. Mais La Fontaine est avant tout un cœur sensible, pas seulement un « bonhomme » comme on le surnomme mais un homme bon, et partout il déplore l’excès, la violence et préfère la paix, alors que le régime, de plus en plus conquérant à mesure que le roi dit abusivement « Soleil » renforce sa mainmise et vieillit, n’adore que la guerre et la gloriole qui finiront, une génération après la mort du fabuliste, par ruiner le pays.

On ne saurait être en vue, sous un monarque adulé et orgueilleux comme un pou, sans encenser les Grands. Il y a donc chez La Fontaine des éloges convenus des entreprises militaires du roi très chrétien fauteur de massacres. Mais l’esprit subversif du poète, qui existe bel et bien, est à chercher justement dans les fables, et cela dès les six premiers livres, publiés en 1668 (l’auteur a déjà quarante-sept ans, c’est un barbon, mais nombre de textes ont circulé bien avant).

Les Fables de La Fontaine en Pléiade : La Fontaine le vengeur

Fables de La Fontaine en images lumineuses, par Kate Wolff (1935). Compositions de Lalouve © Gallica/BnF

Ainsi, prenez la sixième fable du Livre I, La génisse, la chèvre et la brebis, en société avec le lion. Nos bons maîtres la condamnaient pour absurdité zoologique. Il est en effet curieux d’associer trois herbivores au carnivore en chef pour le partage d’une chasse au cerf. Mais foin de l’exactitude scientifique ! La Fontaine savait bien que les brouteuses de prairies ne mangent pas de viande. Ce qui lui importait, c’était de confronter l’innocence au parangon de la prédation et de placer son concetto, sa « pointe » vengeresse, dans l’octosyllabe final. Car, lorsque vient le moment de la mise en œuvre effective du contrat initial, le lion déclare sans ambages, après s’être attribué d’office les trois premières parts, en vertu de ses « droits » princiers : « Si quelqu’une de vous touche à la quatrième, / Je l’étranglerai tout d’abord. »

Voilà qui est net. Le lion, c’est le roi, toute exaction lui est permise. Bien plus, c’est un sauvage sans cervelle, dont la seule raison d’être, le seul mode de fonctionnement, est le meurtre. Formidable parole ! Qu’on y prenne garde, en repérant, de fable en fable, toutes les occurrences de Sa Majesté léonine. Sauf quand le roi est saisi in extremis, mourant, et, devenu inoffensif, reçoit (Livre III, fable 14) le coup de pied de l’âne, on ne trouvera nulle part dans les fables l’image d’un souverain qui soit plus qu’une brute stupide et vaniteuse. Une brute suffisamment cruelle pour accepter comme parfaitement naturel que, sur le conseil du courtisan renard, on écorche le loup (dont le lion fera son souper) afin de le couvrir de « la peau / Toute chaude et toute fumante » du malheureux, et ainsi de combattre la goutte du roi des animaux (Livre VIII, fable 3, 1678).

On comprend que Louis XIV n’ait que modérément apprécié La Fontaine et renâclé avant d’entériner son élection à l’Académie française (1684). Mais en réalité l’horreur qu’inspirent au poète le pouvoir et ses abus s’étend à toutes les puissances, du seigneur local bâfreur et libertin qui ravage la propriété d’un de ses fermiers sous le prétexte de le débarrasser d’un lièvre (les manants ne jouissant pas du droit de chasse) au financier cousu d’or, à l’usurier, au juge toujours corrompu. Je me suis toujours étonné que l’on fasse ânonner à des bambins la terrible fable 10 du Livre I, Le loup et l’agneau, en l’adoucissant en bluette champêtre, alors qu’il suffit de la jouer en y mettant les tons pour voir aussitôt se profiler derrière le loup la silhouette de nabot du Reichsführer Himmler.

Les Fables de La Fontaine en Pléiade : La Fontaine le vengeur

Fables de La Fontaine en images lumineuses, par Kate Wolff (1935). Compositions de Lalouve © Gallica/BnF

Ce n’est pas le moindre mérite de cette très belle édition que de fournir les preuves visuelles, via la reproduction impeccable de ses dessins (un par fable, édition Fournier, 1837-1840), que Grandville a très bien compris la violence subversive des Fables et leur caractère dénonciateur des salauds et des méchants. Chaque fois qu’il s’agit de croquer ceux-ci dans leur bassesse furibonde (voir le lion de la page 54, le loup de la page 69, le léopard vautré de la page 715, le vieux chat tueur de souris de la page 770), il abandonne la caricature plaisante et produit de terrifiants portraits de brigands couronnés, servant au mieux le vrai, le grand La Fontaine.

EN ATTENDANT NADEAU


lundi 7 janvier 2019

Jean de la Fontaine / La montagne qui accouche

Jean de la Fontaine


Jean de la Fontaine
La montagne qui accouche


Une Montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun au bruit accourant
Crut qu'elle accoucherait, sans faute,
D'une Cité plus grosse que Paris :
Elle accoucha d'une Souris.

Quand je songe à cette Fable
Dont le récit est menteur
Et le sens est véritable,
Je me figure un Auteur
Qui dit : Je chanterai la guerre
Que firent les Titans au Maître du tonnerre.
C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?
Du vent.



dimanche 2 septembre 2018

Jean de la Fontaine / La Cigale et la Fourmi




Jean de la Fontaine
La Cigale et la Fourmi


La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
─Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
─Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
─ Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
─Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.