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mardi 9 novembre 2021

Booker Prize, Nobel, Goncourt / Triplé historique pour la littérature africaine

 

Le Sud-africain Damon Galgut (à gauche), récompensé le 3 novembre du Booker Prize ; le Tanzanien Abdulrazak Gurnah (au centre), couronné en octobre du Nobel de littérature ; et le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr (à droite), également désigné le 3 novembre comme nouveau lauréat du prix Goncourt.

Booker Prize, Nobel, Goncourt : triplé historique pour la littérature africaine

La moisson de prix littéraires récoltés par les écrivains du continent témoignerait d'une authentique effervescence créative, dont profitent au premier chef les auteurs d'expression anglaise.

Le Nobel, le Booker Prize et le Goncourt: en 2021, de grands prix littéraires ont été remportés par des écrivains africains. Une batterie de récompenses qui illustre la reconnaissance d'une littérature africaine en phase avec les interrogations de notre époque. «On assiste à une renaissance de l'attention du monde littéraire européen vis-à-vis de l'Afrique», déclare à l'AFP Xavier Garnier, professeur de littérature africaine francophone et swahili à l'université Sorbonne Nouvelle. Un «tir groupé de prix européens» qu'il qualifie de «frappant», alors que les écrivains africains sont historiquement sous-représentés dans les palmarès internationaux.

Cette année, pourtant, ce sont eux qui ont raflé la mise. Le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr est devenu à 31 ans le premier écrivain d'Afrique subsaharienne à remporter mercredi le Goncourt, Graal des lettres françaises, pour son roman La plus secrète mémoire des hommes. Le même jour, le Sud-africain Damon Galgut a décroché le Booker Prize, récompense la plus courue pour les romans écrits en anglais. Et le Nobel de littérature a été attribué cette année au Tanzanien Abdulrazak Gurnah. Un palmarès qui ne s'arrête pas là : le Booker Prize international a couronné le Franco-sénégalais David Diop, le très prestigieux Prix Neustadt a été décerné au Sénégalais Boubacar Boris Diop et le Prix Camoes - qui récompense un auteur de langue portugaise - a été remis à la Mozambicaine Paulina Chiziane.


Tsitsi Dangarembga


Foisonnement des genres littéraires

Autant de distinctions qui marquent la «renaissance de la littérature africaine observée ces dix dernières années», abonde auprès de l'AFP Boniface Mongo-Mboussa, docteur en littérature comparée. Un mouvement de fond, créé par un nombre croissant d'écrivains professionnels, observe le chercheur. «Ce qui n'était pas le cas de nos aînés», souligne-t-il, en observant par ailleurs «l'arrivée sur scène de femmes» Tsitsi Dangarembga (Zimbabwe), Paulina Chiziane (Mozambique) ou encore Chimamanda Ngozi Adichi (Nigeria) déjà récompensée par plusieurs prix prestigieux.

Les thèmes abordés ont, eux aussi, changé, pointe Boniface Mongo-Mboussa, également critique littéraire. Mohamed Mbougar Sarr «a choisi de parler de littérature» dans son roman récompensé, adoptant ainsi «une forme de prise de distance» avec les sujets plus habituels des romans africains «qui parlaient par exemple de la violence, de la guerre, des enfants soldats». Le genre, l'homosexualité, l'écologie, le féminisme ou encore l'afrofuturisme, un courant de science-fiction africaine, ont ainsi fait leur apparition dans les productions littéraires africaines.

«C'est depuis le continent africain qu'on est en train de se rendre compte des grands dangers (sociaux, écologiques, politiques, NDLR) qui nous menacent», estime Xavier Garnier. Les années 1950 et 1960 avaient été elles aussi des «moments de reconnaissance de la littérature africaine», mais surtout en tant que «phénomène politico-littéraire», comme avec Léopold Sédar Senghor, écrivain, poète et premier président du Sénégal, ajoute-t-il.


Paulina Chiziame


L'anglais, première langue littéraire africaine

Cette évolution est également portée par la création de maisons d'édition en Afrique, la multiplication des revues littéraires sur le continent ou encore l'apparition de prix littéraires consacrés à la littérature africaine, note Claire Ducournau, sociologue de la littérature à l'université Paul-Valéry de Montpellier. «Beaucoup de choses sont en train de bouger depuis une dizaine d'années», déclare à l'AFP la chercheuse qui a étudié la reconnaissance des auteurs africains francophones sur plusieurs décennies.

Pour autant, dans le monde francophone, la distinction entre littérature francophone et française demeure, relève Boniface Mongo-Mboussa. Plusieurs écrivains africains ont remporté le Renaudot, un autre grand prix littéraire français, et le romancier franco-congolais Alain Mabanckou a enseigné au Collège de France. Mais les écrivains francophones africains sont encore parfois perçus comme «les anciens produits de l'Empire» et pas vraiment comme des acteurs à part entière de la scène littéraire, ajoute le docteur en lettres.

Les auteurs africains anglophones, eux, sont pleinement intégrés dans l'enseignement littéraire américain et nord-européen, note-t-il. Ils bénéficient aussi d'un marché plus dynamique et d'une plus grande visibilité par le public ou les critiques. Sur les cinq auteurs africains lauréats du Nobel, quatre sont anglophones (le 5e est arabophone). Et la reconnaissance est encore plus difficile pour ceux qui écrivent en swahili, wolof ou autres langues du continent africain.

LE FIGARO




samedi 9 octobre 2021

Le Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah condamne un «manque de compassion» envers les migrants

Né en 1948, l'écrivain Abdulrazak Gurnah a été récompensé le jeudi 7 octobre
du prix Nobel de littérature pour son œuvre 
«empathique
et sans compromis des effets du colonialisme et le destin
des réfugiés pris entre les cultures et les continents»
. 


Le Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah condamne un «manque de compassion» envers les migrants

Au lendemain de sa distinction par l'Académie suédoise, l'écrivain établi au Royaume-Uni depuis plus d'un demi-siècle a regretté les relents «illusoire qui traversent encore le Vieux Continent.


Par Le Figaro avec AFP
publié le 08/10/2021

Le prix Nobel de littérature ne le fera pas changer d'avis. Récompensé le 7 octobre de la prestigieuse distinction littéraire, Abdulrazak Gurnah a pointé du doigt, lors d'une conférence de presse organisée vendredi à Londres, l'attitude de plusieurs États européens face à l'immigration. Le résultat, selon lui, de la persistance sur le Vieux Continent de la peur de l'autre et d'un travail de mémoire encore inaccompli sur l'histoire du colonialisme. 

«Ce n'est pas seulement mon histoire... C'est un phénomène de notre époque», a déclaré au sujet des migrations l'auteur britannique de 72 ans né à Zanzibar. Fustigeant la ligne dure et cruelle des gouvernements européens sur l'immigration en provenance d'Afrique et du Moyen-Orient, l'écrivain a dénoncé un profond manque de morale et de rationalité à l'œuvre en Europe. «Des gens n'arrivent pas avec rien, ils arrivent avec leur jeunesse, leur énergie, leur potentiel», a-t-il soutenu. «Le simple fait de rester sur l'idée “ils sont là, ils viennent pour dérober quelque chose de notre prospérité” est inhumain».

Des institutions jugées «odieuses»

Résidant depuis 1967 au Royaume-Uni où il avait été accueilli comme réfugié, Abdulrazak Gurnah a estimé que si la lutte contre le racisme s'est bien accrue dans le pays au cours de ces dernières années, ses institutions demeurent, elles, «tout aussi odieuses, tout aussi autoritaires», ainsi que l'avait démontré le scandale Windrush. Révélée en 2018, l'affaire concernait la menace d'expulsion de plusieurs milliers d'immigrés Caribéens arrivés légalement au Royaume-Uni entre 1948 et 1971, mais privés de droits faute de documents nécessaires. Le scandale avait provoqué la démission de la ministre de l'Intérieur britannique de l'époque, Amber Rudd. On assiste «à la continuation de la même laideur», a poursuivi Abdulrazak Gurnah, avant de réprouver l'«erreur» du Brexit, dans lequel il voit «quelque chose de nostalgique et d'illusoire».

L'écrivain s'est également montré critique envers les politiques d'autres pays européens, comme l'Allemagne qui n'a, selon lui, pas «regardé en face son histoire coloniale». Exemple parmi d'autre des tensions persistantes autour du passé colonial européen, l'inauguration du Humboldt Forum à Berlin avait suscité la controverse en Allemagne, ces derniers mois, en raison de l'origine historique d'une partie de ses collections. Cet été, le gouvernement allemand a par ailleurs présenté ses excuses à la Namibie, pour le «génocide» des peuples Hereros et Namas et pour «les atrocités commises» dans le pays entre 1884 et 1915.

Auteur de dix romans et de plusieurs nouvelles en langue anglaise, Abdulrazak Gurnah a été couronné jeudi pour ses récits sur l'époque coloniale et post-coloniale en Afrique de l'Est et sur les tourments de réfugiés coincés entre deux mondes. Il est le cinquième écrivain né en Afrique à remporter le prix. «J'écris sur cette condition parce que je veux écrire sur les interactions humaines, ce que les gens traversent quand ils reconstruisent leur vie», a-t-il déclaré vendredi. Le romancier a insisté sur le fait qu'il continuerait à parler franchement des questions qui ont façonné son œuvre et sa vision du monde. Prix Nobel ou pas «c'est ma manière de parler, a-t-il résumé. Je ne joue pas un rôle, je dis ce que je pense.»

LE FIGARO