Isabelle Garron présente son livre, le poème tangent, une geste, comme ayant été composé à la suite d’entretiens menés auprès de dix-sept artistes visuelles (elle n’écrit pas « de plasticiennes »). Ces dernières font partie d’un groupe, « la tangente », constitué lors des évènements de Nuit debout en 2016. L’autrice les rejoint deux ans plus tard et entame auprès d’elles une enquête destinée à déterminer ce qui motive leur création, indépendamment de leur sexe, de leur âge et de leur mode de subsistance.
Les êtres, de même que les revues ou les familles littéraires, sont mortels, et leurs disparitions, comme nous allons le voir avec Anouchka Vasak (Le lieu du bleu), François Bordes (À plat) et la revue Java, peuvent revêtir, avant de s’accomplir, des couleurs (ou douleurs ?) différentes.
Anouchka Vasak | Le lieu du bleu. Enquête sur un ciel de Provence. Anamosa, 202 p., 20 €
François Bordes | À plat. L’Atelier contemporain, 146 p., 20 €
Le lieu du bleu tient de l’enquête – ainsi que l’indique son sous-titre – comme du poème (enquête-t-on sur un ciel ?), de l’essai littéraire, de la réflexion scientifique… tout cela à la fois. Anouchka Vasak se situe au croisement de la science, de l’esthétique et de la littérature, elle est maîtresse de conférences en littérature française, dix-huitiémiste, codirige le réseau Perception du climat, hébergé à l’ENS, et la collection « MétéoS » aux éditions Hermann. L’ouvrage, tout de bleu vêtu (couverture, pages de titre intérieures, caractères), se lit comme une enquête, avec grand intérêt et le désir de savoir le fin mot de l’énigme, et aussi grand plaisir : l’écriture en est belle.
Inspiré librement de Dostoïevski, Journal d’une planète minuscule d’Agnès Clerc s’affirme comme un livre fort qui impose une voix et procure un puissant bonheur de lecture.
Le délicieux, avec la poésie, c’est qu’il arrive qu’on l’aime bien qu’elle demeure obscure, qu’elle consente seulement à entrouvrir sa porte pour nous donner à voir un pays-paysage d’autant plus désirable qu’il paraît interdit. Dominique Quélen paraît nous déclarer : « Je ne suis pas dans moi » ; « Je me dépose ailleurs ». Anne Malaprade, quant à elle, prend le chemin des contes dont elle emprunte la voix.
On retrouve dans Il n’y a pas de place pour la mort la plupart des thèmes habituels de Pascal Quignard, on pourrait même dire ses obsessions, ses dérives d’écriture autant que ses ruptures, ses formules comme des jets de lumière, ses affinités littéraires, ses amitiés ou ses amours, mais resserrés et fracturés, ce qui en quelque sorte les réactive, s’il en était besoin, ou en tout cas les pare d’un éclat, d’une force nouvelle.
Pour rendre hommage à Jean-Marie Gleize, disparu le 12 mars dernier, il nous a paru judicieux de rapprocher deux analyses, l’une publiée en 1995 dans La Quinzaine littérairesur Le principe de nudité intégrale. Manifestes, l’autre sur TRNC, dernier livre paru de son vivant.
Trieste, 1910. La jeune et belle Edda Marty, héroïne de ce roman de Giani Stuparich (1891-1961), entre dans la classe préparatoire à l’université d’un lycée de garçons. Elle est la seule fille. Qui est-elle ? Et comment les garçons vont-ils la recevoir ?
Giani Stuparich | Une année d’école. Trad. de l’italien par Carole Walter. Verdier poche, 94 p., 9,50 €
Giani Stuparich s’intéresse d’abord à la jeune fille, tandis que les jeunes gens sont à peine présentés, juste des voix comme surgies d’un brouhaha. Il y a Saletti, « jusqu’alors muet et solitaire, [qui devient] un audacieux causeur » ; « Thurez, qui depuis son banc du fond de la salle avait coutume de lancer des piques qui provoquaient les rires de toute la classe, arborait à présent presque toujours un air renfrogné, mélancolique et dur. Quant à Mitis, l’arrivée de Marty avait allumé en lui un inextinguible feu d’artifice cérébral ».
Ce ne seront pourtant pas ces trois-là qui se révèleront les protagonistes les plus importants de l’histoire, mais Antero et Pasini, qui, avec Mitis, sont les intellectuels de la bande, animés par leur goût de la littérature et leur revendication politique : le rattachement de Trieste à l’Italie, qui est le but de leur vie. Jusqu’en 1918, en effet, la ville fait partie de l’Empire austro-hongrois. Ensuite, elle est cédée à l’Italie. Le décor est planté, les personnages peuvent commencer à vivre leur « année d’école ».
La manière dont l’auteur (père istrien d’origine slave et autrichienne, mère juive) dépeint les jeunes gens, sans les juger ni les schématiser, contraints par leur milieu et leur éducation, son intérêt pour Freud et la psychanalyse, font penser à un autre écrivain triestin, Italo Svevo, son aîné (père juif allemand, mère italienne), dont le héros le plus célèbre est un anti-héros, touchant et convaincant par son humanité fragile, ses errements et sa faiblesse (La conscience de Zeno) ; ou à Luigi Pirandello, lui aussi imprégné des théories de Freud, mais italien et sicilien, pour qui la vérité était une illusion.
Mais c’est Edda Marty qui, par sa détermination à ne pas se laisser enfermer dans les rôles traditionnellement dévolus aux femmes, et sa lucidité quant à l’analyse de ses motivations intimes, constitue la grande modernité du livre.
Ce dont rêve la jeune fille dès quinze ans, c’est d’une ville comme Vienne, « où les femmes peuvent fumer, aller au café, rentrer tard le soir, traiter d’égal à égal avec les hommes et discuter avec eux ». Elle domine, non en icône mais en figure exceptionnelle, probablement tirée par Giani Stuparich de souvenirs de sa jeunesse, et peut-être inspirée par la fameuse Lou Andreas-Salomé : elle est sensible, ne cherche pas à nuire, peut tomber amoureuse, mais sait se ressaisir et retrouver sa liberté, sa ligne de conduite, être l’égale, la partenaire et non l’épouse et la mère de famille réduite à son foyer.
La façon dont elle échappe à ses remords, dont elle ne cède pas au sentiment de faute, de culpabilité, est magistrale : elle refuse de jouer le rôle menteur de l’amoureuse pour sauver de la mort un de ses soupirants mais pour autant, ne voulant pas l’abandonner, elle en endosse un autre, qui est celui de mère, dont la présence est bénéfique.
L’auteur ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit, il décrit longuement les émois amoureux d’Edda et d’Antero, le garçon le plus proche de celui qu’il était à seize ans. Les jeunes gens d’abord se parlent et se promènent dans la nature, puis peu à peu ils se rapprochent physiquement, en viennent à s’embrasser de plus en plus passionnément sans toutefois aller plus loin, ce qui à notre époque apparaîtrait comme une étrangeté.
Là encore, on peut penser à un autre écrivain italien, plus tardif, dans le roman duquel une jeune fille audacieuse rend amoureux son entourage dans l’insouciance et la beauté des lieux, des personnages : Le jardin des Finzi-Contini, de Giorgio Bassani, paru en 1962, dont l’intrigue se situe à la fin des années 1930. Mais, alors que Micòl est emmenée en tant que juive dans un camp de la mort, Edda survit à la tuberculose poitrinaire qui la guettait et au mariage bourgeois avec Antero, que sa mère envahissante et captatrice aurait conduit à une faillite amère.
On sent pourtant, dès le début du livre, une angoisse, autour d’elle, que contredit l’auteur, et à laquelle il semble ne pas vouloir céder. Comme si son personnage tenait trop du miracle, qu’il n’était pas vivable, qu’on ne pouvait y croire vraiment. Si généreuse et en même temps si volontaire, si soucieuse d’inventer une manière d’être libre, inédite pour une femme, si perspicace, habile à se comprendre et à comprendre ce qui l’agite et qui agite ses partenaires.
On la voit, pour finir, évoquant à nouveau son double non fictif, la Lou de Nietzsche et de Rilke, debout sur un chariot parmi ses camarades, non pour les soumettre, mais pour sauver des eaux d’une pluie diluvienne leurs professeurs bloqués dans les murs du lycée :
« Comment, vous êtes là aussi ? s’étonna le professeur de grec quand, passé les premières frayeurs, il s’aperçut de la présence de Marty.
— Ici ? Mais professeur, je vais partout où il est possible de chahuter avec mes camarades, répondit-elle promptement. »
Non seulement la jeune fille ne cède pas aux injonctions de son époque, au destin qu’on prétend lui donner, mais elle parvient aussi à repousser la mort qui lui a enlevé sa sœur aînée bien-aimée, et cherche à l’enlever elle-même.
« Marty eut de graves crachements de sang et faillit mourir ; à peine remise, elle voulut embarquer pour un long voyage en Orient. » Comme une autre héroïne non fictive, Isabelle Eberhardt. Au fond, on ne sait pas ce que devient Marty, si elle gagne son pari et parvient à rester jusqu’au bout victorieuse ou, au contraire, si elle finit par renoncer et disparaître. Dans quelle tourmente, intime ou collective ?
La fin du livre est esquissée, l’auteur élague, suggère. Une œuvre ouverte qui parle encore à nos oreilles ; et qui résonne des bruits d’un temps qui s’annonçait tragique.
Pour Paule du Bouchet, qui deux ans après L’annonce publie Le langage de l’hirondelle, la petite enfance est la période la plus accomplie de la vie, « la source jaillissante », « toujours disponible », celle vers laquelle il faut retourner par le souvenir pour s’y abreuver.
Paule du Bouchet | Le Langage de l’hirondelle. Gallimard, 150 p., 17,50 €
Et ce que la mémoire restitue, ce sont d’abord des images comme en recèlent les films d’amateur réalisés par un membre de la famille. Mais comme nous les avons perdues, dissimulées qu’elles sont dans les méandres de la mémoire, pour en retrouver le chemin, il faut développer un instinct de pisteur, une patience de sourcier, car, écrit André du Bouchet dans ses Écrits sur l’art,« ce qui est en avant de nous se mêle curieusement à ce que nous avons délaissé, comme de la vaisselle dans l’air, le lit défait, ce pain rassis dans notre ciel ».
Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que Paule du Bouchet est la fille d’André du Bouchet et de Tina Jolas (sœur de la compositrice Betsy Jolas), qui devint par la suite la compagne de René Char avec qui elle traduisit et composa plusieurs livres ; qu’elle a un frère, Gilles du Bouchet, peintre, graveur et illustrateur ; qu’elle a une formation de philosophe et de musicienne ; qu’elle est l’autrice de nombreux livres pour enfants et de proses pour adultes, dont le récit poème qui est notre sujet.
Récit parce que nous avons affaire à une narration, articulée en dix-neuf brefs chapitres précédés d’un avant-propos. Et poème parce que l’écriture est souvent celle d’une poète, tant par la beauté des formules que par la profondeur de la pensée – si toutefois on peut ainsi définir ce qui ressortit à la poésie. Pour elle, il s’agit de saisir, d’appréhender le monde sans forcément comprendre.
Le titre de son livre est emprunté à son père, qui, lisant l’Odyssée à un « nous » qu’elle ne précise pas, son frère Gilles ou son cousin David, très présent tout au long des pages, qualifie la langue de Cassandre de « langue de l’hirondelle », c’est-à-dire une langue composée de signes – les dessins de l’alphabet grec.
La quête de Paule du Bouchet consiste à déchiffrer le kaléidoscope de sa mémoire, la partition écrite mais a priori indéchiffrable de son passé, comme l’était la langue qu’écrivaient les Grecs. Dans les jeux innombrables auxquels elle se livre dans sa petite enfance, elle est accompagnée par son cousin David, habité, comme elle, d’une flamme intérieure, dont « il ne restera qu’un tas de cendre. Alors, plus tard, lorsqu’ilsera devenu adulte, l’illumination de son enfance sera peut-être comme ces étoiles mortes qui nous arrivent après l’impensable voyage interstellaire : une lumière froide, éteinte, un éclat glacé ». Une formulation dont on ne s’étonne pas de retrouver l’écho chez André du Bouchet, tant est grande leur proximité sentimentale et artistique : « Tout se soude par la cendre ou par le feu, et par ce froid particulier » (Écrits sur l’art).
Ce qui requiert leur attention, à elle et à David, se situe le plus souvent « dehors », dans le jardin de la maison, sur le chemin qui y conduit, dans la forêt qui est plus loin et qui est synonyme de mystère, par conséquent aussi de découvertes et de révélations. C’est là qu’un jour, au cours d’une promenade, elle aperçoit un couple caché dans les feuillages : sa mère avec un homme en qui elle ne reconnaît pas son père.
L’accession au secret peut offrir le bonheur autant que la douleur. Paule du Bouchet livre ici un éclat, une image, qu’elle qualifie d’originelle, mais ne s’attarde pas, ce qu’elle veut c’est écrire un récit de l’enfance qui ne fait que frôler les grands évènements, qui s’attarde au contraire sur des détails en apparence insignifiants : « Un instant pur […] absolument frais […] comme un animal qui broute l’herbe vivante de la sensation » (Roland Barthes, cité par l’autrice), les jeux, les fruits, les animaux, le son d’un mot, les mots, le son des choses : « Dans le murmure du petit ruisseau qui bruisse, obstiné, naïf, constant, sous les feuilles, j’entends parfois la voix chantante de ma mère. » À travers les jeux et le regard des deux enfants, elle pose des questions d’ordre philosophique, sur le réel : est-il « Dans le ciel ou dans les eaux qui le reflètent ? », sur le caché, la dialectique du grand et du petit, la persistance du vivant dans la mort…
Et Paule du Bouchet bouscule des traditions morales. Ainsi, dans le chapitre intitulé « Mensonges », elle valorise les inventions de la fillette qu’elle fut. « Les récits de mes camarades de classe qui ne disent que la “vérité” me paraissent fades […] Je ne sais pas raconter la réalité. Mentant, je suis dans un lieu impossible et pourtant vrai ». Ou encore : « Le mensonge est une étape essentielle dans l’articulation du langage. »
Cependant, à trop vouloir se taire sur les évènements et à privilégier le fugace et l’infime, l’ériger en trophée, Paule du Bouchet nous laisse sur notre faim. Le livre s’achève quasiment sur l’accident à la main de David – preuve qu’il était important. « Mon cousin a eu la moitié de main arrachée. » Mais si la fabrication de l’explosif est longuement narrée, l’accident lui-même (tout autant que ses suites) tient en trois ou quatre phrases.
Une insatisfaction que la beauté formelle ne corrige pas, peut-être parce que le genre choisi, essai philosophique et conte des origines, exclut la narration qu’implique tout récit en prose ? Ou que le parti pris qui consiste à considérer l’enfance comme le temps du bonheur absolu finit par sembler peu crédible et trop volontariste ? Même si, dans le texte « Intérieurs », Paule du Bouchet parle de la mort en connaissance de cause et en enfant qu’elle sait rester : « Constituée de cette foule des ombres qu’elle absorbe, la nuit est pour nous autres enfants frappée du sceau de l’ogre, elle possède une mâchoire et des dents. »
Le livre de Violette d’Urso nous conduit de surprise en surprise. Intitulé roman, il colle à la biographie de son autrice ; émaillé de chansons, il est lourd de souffrance contenue ; éloge de la sororité, de l’amour parental, il malmène, ô combien, les secrets de famille ; allègre, primesautier, il révèle un savoir littéraire et humain auquel les écrivains en herbe ont rarement accès.
Violette d’Urso | Même le bruit de la nuit a changé. Flammarion, 300 p., 20 €
Le livre de Violette d’Urso nous conduit de surprise en surprise. Intitulé roman, il colle à la biographie de son autrice ; émaillé de chansons, il est lourd de souffrance contenue ; éloge de la sororité, de l’amour parental, il malmène, ô combien, les secrets de famille ; allègre, primesautier, il révèle un savoir littéraire et humain auquel les écrivains en herbe ont rarement accès.
Violette d’Urso | Même le bruit de la nuit a changé. Flammarion, 300 p., 20 €
Les premières pages débutent comme un conte fantastique. Une mouche assaille la narratrice dès son réveil, le matin, tôt, en se posant sur son visage : « Elle l’attaque sans cesse, le poinçonne, comme si de toute la force de son petit corps elle voulait le faire résonner, elle se jette dessus comme on se lancerait sur une porte cadenassée qui protège un secret. On dirait qu’elle veut absolument entrer dans ma tête […] comme si mon corps vivait et que ma tête était déjà morte ».
Elles sont un concentré du récit qu’elles amorcent : tourment d’une obsession, dénigrement de soi et personnage coupé en deux. Elles s’achèvent par l’annonce, par la révélation du drame qui désespère la narratrice depuis déjà quinze ans : le décès de son père.
Les dates sont importantes. Violette achève son livre (publié il y a quelques mois) quand elle a vingt-quatre ans, elle le commence six ans plus tôt, elle perd son père enfant, quand elle n’a que cinq ans. C’est cette traversée qui fait l’objet de son récit. Un retour mémoriel – elle évoque et rassemble les quelques souvenirs qu’elle conserve de son père ; et une sorte d’odyssée, pour retrouver les lieux et rencontrer les gens qui l’ont connu et fréquenté, restituer une trajectoire plus compliquée, moins gratifiante que celle dont elle se berce et qu’elle veut croire vraie.
Un besoin d’autant plus lancinant que sa mère et une sœur plus âgée qu’elle lui ont, à l’époque, trois jours durant, afin de l’épargner, dissimulé les circonstances et le moment du drame. Un laps de temps très court dans l’absolu et cependant très long pour elle : il la met en retard, c’est du moins ce qu’elle croit, ce qu’elle éprouve, à jamais, il la fige dans l’instant de l’annonce de la mort, petite fille qui comprend mal ou comprend de travers, mûrie d’un coup, d’un saut, oubliant son enfance. « Les premiers souvenirs parfaitement distincts de mon enfance sont ceux de l’instant où elle prend fin. »
Là intervient le ton, l’écriture de Violette, saisissante de justesse. Violette ne force rien, elle n’en a pas besoin, elle est encore si jeune, si près de cette enfance. Il lui suffit de ranimer en elle les situations pour faire venir les mots, les expressions et les images qui leur étaient contemporaines. Ainsi, elle ne comprend pas que son père soit mort puisque, pour elle, « on ne peut mourir qu’en chutant d’une falaise. Je vois mon père continuer de courir dans les airs et se rendre compte qu’il se trouve au-dessus du vide ». Une image à la Mary Poppins. Ou, au contraire, elle comprend trop le chagrin de sa mère et prend l’allure d’une protectrice : « C’est comme si je voyais tout changer autour de moi et que je grandissais de deux ans par heure, comme Alice au pays des merveilles. » Ou bien sa sœur Molly ressemble à Matilda, le personnage de Roald Dahl, parce qu’elle paraît un peu sorcière, apte à jeter des sorts, à déplacer des objets à distance…
Violette d’Urso, adulte, se meut encore dans l’univers des contes. Elle en conserve l’apesanteur, et un humour qu’on pourrait croire involontaire : « L’église et le rhum-Coca-Cola, voilà ce qui m’a sauvée », ce dernier n’étant pas une boisson mais « le CD de Rum and Coca-Cola des Andrews Sisters », qu’elle fait tourner en boucle.
Les chansons, en effet, sont nombreuses dans le livre, elles le rythment et l’aèrent ; comme chez Annie Ernaux, elles sont une façon de dater une époque : citation, en exergue, de « Chanson de Maxence », d’après Michel Legrand, Les Demoiselles de Rochefort : « Je ne connais rien de lui et pourtant je le vois / J’ai inventé son nom, j’ai entendu sa voix… » ; airs des séries Hannah Montana et High School Musical ; chansons d’Elvis Presley, mises à fond chaque soir pour que dansent les sœurs avant d’aller dormir ; compilation de chansons italiennes…
Chanter, danser, n’empêche pas la tristesse, le manque. De la mère quand la mère est absente, en vacances ; ou du père qui n’existe qu’en rêve : « J’aimais une création de mon esprit – en circuit fermé ». Une belle, une émouvante séquence : elle rêve qu’elle danse avec son père, enfant, ses petits pieds posés, transportés par les siens, tous les deux devenus aériens.
C’est ainsi qu’elle le voit, l’imagine. Magique, ou féerique. Jamais vaincu, comme un héros d’heroic fantasy. D’une culture peu commune. D’une ascendance éblouissante. Fréquentant les grands noms italiens. « Encore un qui devait se prendre pour mon père », conclut drôlement Violette d’Urso en évoquant Pasolini !
La vision trop parfaite du père évanoui commence à se flouter à la mort d’un des oncles, auquel elle est très attachée, lui aussi prestigieux, « l’un des premiers Italiens à faire carrière dans la banque à New-York […] C’était un familier d’Agnelli, mais aussi d’Henry Kissinger et de la princesse Margaret ». Quand elle parvient à son chevet, elle éclate non en larmes mais de rire. Elle ose le rire, elle ose aussi l’écrire : l’homme qu’elle avait connu toujours si élégant porte sur son lit de mort une cravate horrible où des saucisses cocktail voisinent avec des verres de martini. Il est, de plus, maquillé par les pompes funèbres comme une influenceuse américaine. La figure de légende se transforme encore plus quand paraît au milieu du salon familial un très bel homme de quarante ans. C’était l’amant caché de l’oncle. « J’éprouvais la douleur du mensonge continu de mon oncle. Pour la première fois, je prenais conscience du poids de notre famille, de la préservation de l’ordre du clan. Pour la première fois, je me questionnais véritablement sur les secrets, de famille en particulier, et sur la nécessité de les révéler, ou non. »
À dix-huit ans, après un incident, elle prend soudain conscience du mensonge qu’elle-même entretient vis-à-vis de son père : elle ne sait rien de bien précis à son sujet. Et décide de partir retrouver des éléments tangibles de son identité. La quête commence par la découverte des carnets de son père, qui contiennent les adresses de ceux qu’il fréquentait. Elle se poursuit par un voyage en Italie, puisque son père est italien, et par une première rencontre, contre laquelle elle se fracasse. On lui apprend complaisamment que son cher père, non seulement buvait, mais se droguait à l’héroïne. Normal, se console-t-elle, les héros sont accros à l’héro ! Mais la légende s’est effondrée. Violette parcourt un champ de ruines que lui révèlent les amis, connaissances et amours paternels, qu’elle recherche et rencontre à travers l’Italie.
Citons à cet égard un chapitre étonnant au cours duquel elle recherche la tombe de son père au cimetière romain de Campo Verano. « Aaaaah, s’exclame le chauffeur de taxi, mais fallait le dire, c’est juste à côté de Silvana Mangano ! Tournez à droite à Vittorio de Sica… »
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« Comme Télémaque, déclare Violette sans pour autant se situer à son niveau, c’est moins l’objet de ma recherche qui importait vraiment que le voyage lui-même : j’en suis sortie changée. »
Dans son style efficace et toujours sarcastique, Violette décrit l’état dans lequel elle se trouve avant de prendre son élan : « Mon corps en était arrivé à un état d’épuisement qui n’était plus supportable […], j’étais passée dans tous les tubes et tous les tubes étaient passés en moi. […] Je n’étais pas en miettes, j’étais juste une baguette de pain rassis ».
Mais c’est enfin paisible, ou plutôt pacifiée, qu’elle fera le voyage qui la conduit à Naples, ville d’Erri De Luca et aussi de son père, qu’elle prendra connaissance de son passé tumultueux, pas toujours admirable pendant et après la guerre – on pense alors à Modiano –, et que, sans toujours parvenir à percer les secrets, elle finira par accepter tout ce qui vient de lui.
Comme Télémaque, déclare Violette sans pour autant se situer à son niveau, c’est moins l’objet de ma recherche qui importait vraiment que le voyage lui-même : j’en suis sortie changée.
De fait, elle a depuis quitté le cocon familial, vécu aux États-Unis, obtenu des diplômes, appris différentes langues, déficelé son grand corps mince et coupé ses cheveux, libérant un visage aussi mobile, aussi contradictoire, assombri ou zébré de lumière qu’un ciel napolitain.
« Quand il faisait beau à Naples, le ciel était radieux, sans aucun nuage, le soleil était chaud, rassurant. Lorsque le temps était mauvais, c’était apocalyptique : des tempêtes, un ciel noir, des pluies torrentielles. […] Cette ville me faisait prendre conscience qu’il n’était ni un héros ni un sale type, il était simplement napolitain. »
Que Violette d’Urso soit la fille d’Inès de La Fressange, que son père, Luigi d’Urso, homme d’affaires et marchand d’art italien, ait fait la une des journaux en mourant devant la porte de son domicile d’une crise cardiaque à cinquante-six ans, et que son beau-père soit Denis Olivennes, ne change en rien la donne. Romancière de talent, elle s’est construite avec et en dépit de sa famille.