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lundi 20 décembre 2021

Droit de réponse / Hélène Devynck, l'ex-compagne d'Emmanuel Carrère, répond à la polémique autour de « Yoga »


Emmanuel Carrère et Hélène Devynck



Droit de réponse : Hélène Devynck, l'ex-compagne d'Emmanuel Carrère, répond à la polémique autour de « Yoga »


Suite à la parution de l'article « Pris dans une polémique, Emmanuel Carrère pourrait être évincé du Goncourt » le 24 septembre dans « Vanity Fair », Hélène Devynck, ex-femme de l'auteur, souhaite clarifier la situation dans un droit de réponse.



29 SEPTEMBRE 2020

Les rumeurs et les fausses informations parues dans la presse m’amènent à clarifier mon rôle dans « l’ellipse narrative » du livreYoga d’Emmanuel Carrère.

Emmanuel et moi sommes liés par un contrat qui l’oblige à obtenir mon consentement pour m’utiliser dans son œuvre. Je n’ai pas consenti au texte tel qu’il est paru. Si je n’ai pas envoyé d’huissier, l’auteur et son éditeur n’ignorent rien de mes difficultés et de ma détermination à faire appliquer ce contrat.

Pendant les années où nous avons vécu ensemble, Emmanuel pouvait utiliser mes mots, mes idées, plonger dans mes deuils, mes chagrins, ma sexualité : c’était amoureux et le travail qu’il sollicitait sur ses livres m’assurait que ma personne était représentée d’une façon qui nous allait à tous les deux.


Hélène Devynck et Emmanuel Carrère 

Notre divorce, en mars dernier, a rebattu les cartes. Il en a convenu et l’a matérialisé dans un engagement mûrement réfléchi : je pouvais être assurée que je ne serai plus écrite par lui contre mon gré pendant toute la durée de sa propriété littéraire et artistique.

Pendant qu’il négociait, il me cachait qu’il me tirait le portrait. Je l’ai compris quelques jours seulement après la signature du contrat quand j’ai reçu le manuscrit de Yoga accompagné de ce mot : « Que j'écrive des livres autobiographiques ne doit pas être une surprise pour toi. (…) Ce récit serait incompréhensible si je ne disais rien du contexte ». Le contexte, en l’occurrence, c’était moi.

L’application de notre accord s’est alors heurtée à une âpre résistance de l’auteur. Mes offres de dialogues sont restées lettres mortes. L’éditeur n’a pas hésité à mentir, m’assurant que ni notre fille ni moi ne figurions plus dans la version définitive, ce qui est faux, menaçant d’engager des poursuites à mon encontre si je saisissais la justice.

J’avais accepté, dans le passé, que mon intimité soit utilisée dans les livres d’Emmanuel. Que je le refuse aujourd’hui ne semblait pas être une option dont il avait pris la pleine dimension. Pour avoir dit « oui » autrefois, je ne pourrais plus dire « non » ? Je n’aurais pas le droit à la séparation et serais jusqu’à ce que mort s’en suive, l’objet d’écriture fantasmé de mon ex-mari ?

Mon personnage était exposé dans une fantaisie sexuelle accompagnée de révélations indésirables sur ma vie privée.

C’était désobligeant.

Mais au-delà, l’autre raison pour laquelle je ne voulais pas être dans ce livre, c’est l’effacement de la frontière entre fiction et mensonges. La fiction veut dire une vérité. Le mensonge veut la dissimuler.

Emmanuel propose à ses lecteurs un pacte de vérité : « La littérature est le lieu où on ne ment pas », écrit-il. Il affirme avoir, de son propre chef, glissé quelques omissions, par égard, pour « préserver » ses proches. Pour ce qui me concerne, il n’a pas eu d’égards, sauf à considérer comme des égards les conséquences d’obligations contractuelles qui n’ont été que partiellement respectées.

Pour ménager ses proches encore, des éléments de fiction auraient été introduits volontairement ça et là. Ils permettent à la fois de transformer une contrainte juridique en autoglorification et de faire un lourd clin d’œil aux jurés Goncourt qui préfèrent récompenser des romans que des témoignages de vie. La sincérité promise au lecteur serait donc oblitérée par des inventions, pas toujours signalées, mais justifiées par le souci d’autrui.

Ce récit, présenté comme autobiographique, est faux, arrangé pour servir l’image de l’auteur et totalement étranger à ce que ma famille et moi avons traversé à ses cotés.

Emmanuel fait de sa maladie psychique et de ses soins une description complaisante. Il a été hospitalisé dans un service fermé où je le visitais quotidiennement et dont il n’a quasiment pas de souvenirs. Il a subi des électrochocs que je n’ai pas autorisés, à un moment où on ne pouvait plus recueillir son consentement. Les accès de mégalomanie bipolaire sont à peine évoqués.

Le lecteur peut croire qu’après Saint-Anne, Emmanuel s’en sort en allant deux mois à la rencontre des vrais malheurs du monde, ceux de jeunes réfugiés piégés sur la route d’une vie meilleure dans l’île grecque de Leros. Les deux mois n’ont duré que quelques jours, en partie en ma compagnie. Mais surtout, c’était avant l’hôpital, avant même qu’un diagnostic soit posé sur un comportement insensé dont j’essayais, avec les moyens du bord, de contenir les débordements d’agressivité. Un travail de reportage me semblait être une planche de salut pour lutter contre les violences d’un égo despotique. L’épisode dilaté est présenté comme une sortie de dépression, un retour à la vie. Le contraire de la réalité.

Je pourrais multiplier les exemples. La liste serait fastidieuse.

Yoga est un succès commercial salué par une critique enthousiaste qui prend pour argent comptant la fable de l’homme à nu, honnête et souffrant, qui a remonté la pente en claudiquant et voudrait bien devenir « un meilleur être humain ».

Les lecteurs sont libres de croire ou de douter. L’auteur est libre de raconter sa vie comme il veut, comme il peut. Je voulais, moi, avoir la liberté de ne pas en être, de ne pas être associée à un spectacle présenté comme sincère où je ne reconnais pas ce que j’ai vécu. Malheureusement, en dépit de mon refus, de notre contrat, des avocats, des mois de conflit, je figure encore, de manière résiduelle, dans les premières impressions de l’ouvrage. Pour me forcer à rester dans ce livre, Emmanuel a eu recours à une ruse grossière : une anormalement longue citation d’un ouvrage antérieur à notre contrat, assortie d’un commentaire que je refuse depuis le mois de mars et que l’éditeur m’avait assuré avoir supprimé. Le passage était facile à enlever sans conséquence sur la narration. Pourquoi fallait-il à tout prix laisser mon nom dans ce livre ?

Un auteur peut-il se prévaloir d’une liberté de création dont il a lui-même fixé les limites ?

L’artiste célèbre et admiré est-il un être divinisé qui, au contraire des simples mortels, ne serait pas tenu par ses propres engagements ?

Hélène Devynck




jeudi 1 octobre 2020

Prix littéraires: Emmanuel Carrère prétendant au Goncourt, Elisa Shua Dusapin en lice pour le prix Femina

 

Emmanuel Carrère


Prix littéraires: Emmanuel Carrère prétendant au Goncourt, Elisa Shua Dusapin en lice pour le prix Femina

La première sélection du Goncourt a été dévoilée mardi. «Yoga» d'Emmanuel Carrère y figure aux côtés de 14 autres titres. La Suissesse Elisa Shua Dusapin est quant à elle en lice pour le prix Femina, avec son troisième roman « Vladivostok Circus »

AFP
Publié mardi 15 septembre 2020 à 18:15

Evénement de la rentrée littéraire, Yoga d’Emmanuel Carrère pourrait valoir à son auteur le prix Goncourt. L’autre championne des ventes, Amélie Nothomb, est snobée par tous les jurys des prix littéraires de l’automne. Tiré à 200 000 exemplaires, Les Aérostats de la romancière belge marche fort en librairie, mais ne connaîtra pas le même destin que Soif, qui en 2019 avait paru proche du Goncourt, finalement remporté par Jean-Paul Dubois.



Yoga (éditions POL) est roman touffu mais fluide, sur le yoga, la dépression, l’attentat contre Charlie Hebdo et la crise des migrants est en tout cas dans la première sélection du Goncourt dévoilée mardi, aux côtés de 14 autres titres. Il est aussi dans celle du Médicis. En cette rentrée littéraire, d’autres auteurs font parler d’eux et semblent presque faire l’unanimité.

C’est le cas de la psychanalyste Sarah Chiche et de son Saturne (Seuil), quatrième roman dont la profondeur autobiographique, voire la noirceur, plaisent à la critique. Le Goncourt, le Médicis et le Femina l’ont tous retenu, mais pas le Renaudot.

Hervé Le Tellier, écrivain prolixe qui publie pour la première fois un roman avec Gallimard, approche le carton plein dans les premières sélections: prix Goncourt, Renaudot, Médicis et Décembre. L’Anomalie, qui flirte avec le paranormal, bouscule cette rentrée littéraire.

Des Suisses nominés

Du côté des auteurs suisses, le troisième roman de la Jurassienne Elisa Shua Dusapin, «Vladivostock Circus», paru aux éditions Zoé, figure parmi la sélection des dix-huit titres retenus pour le prix littéraire Femina. Il sera décerné le 3 novembre à Paris. Le jury a été sensible à ce récit qui entraîne le lecteur en Sibérie, dans les coulisses d'un cirque russe en compagnie d'un trio d'acrobates.

Dans un autre prix, intitulé Décembre, on trouve également un Suisse dont la pièce de théâtre a été retenue: «Le Jeu des ombres» du Genevois Valère Novarina.

Fiction retenue

Après avoir longtemps été perçue comme une romancière «populaire» auxquels les prix les plus prestigieux échappaient, Irène Frain, autrice d'Un crime sans importance (Seuil), sur la mort de sa sœur, se place dans la liste du Renaudot et du Goncourt. Même réussite pour Les Funambules de Mohammed Aïssaoui (Gallimard), journaliste du Figaro littéraire jusque-là auteur d’essais, qui évoque son Algérie natale.

Le Goncourt, le Femina, le Landerneau et le Décembre ont tous retenu Chavirer de Lola Lafon (Actes Sud), sur l’exploitation sexuelle des mineures, un thème rendu brûlant par les affaires Jeffrey Epstein ou Gabriel Matzneff.

Dans un autre style, celui de la saga familiale, son homonyme Marie-Hélène Lafon, prix des libraires de Nancy pour Histoire du fils (Buchet-Chastel), est sélectionnée par le Femina et le Renaudot. Parmi les premiers romans, la fiction onirique L’Enfant céleste de Maud Simonnot (L’Observatoire) est seule à atteindre la liste du Goncourt.

Auteur méconnu et surprise

Belle surprise pour un auteur méconnu, qui signait surtout des essais sur la littérature: Camille de Toledo (Thésée, sa vie nouvelle chez Verdier) a attiré l’attention du Goncourt, du Décembre et du Médicis.

Les jurys ont enfin apprécié les romanciers confirmés que sont Jean Rolin, avec Le Pont de Bezons (POL), qui est en lice pour le Renaudot et le Décembre, Serge Joncour avec Nature humaine (Flammarion), roman rural en course pour le Renaudot et le Femina, ou encore Véronique Olmi et Les Evasions particulières (Albin Michel), récit au féminin qui prétend au Renaudot et au Landerneau.

La remise des prix doit s’étaler entre le 14 octobre pour le Landerneau et le 26 novembre pour le Goncourt des lycéens. Le Renaudot et le Goncourt tombent le 10 novembre

LE TEMPS


mardi 29 septembre 2020

Emmanuel Carrère / 
«Je ne sais plus écrire 
que ce qui s’est passé»

Emmanuel Carrère


Emmanuel Carrère: 
«Je ne sais plus écrire 
que ce qui s’est passé»


«Il est avantageux d’avoir où aller» rassemble, 
par ordre chronologique, une série de chroniques 
et d’articles de la main de l’écrivain. On y trouve 
les origines de ses livres, sa quête d’écriture 
et un autoportrait en creux

Eléonore Sulser
Publié dimanche 21 février 2016 à 15:37

Trouver sa place. Savoir où l’on est, qui on est, d’où on parle, d’où on écrit, d’où on regarde. A lire Il est avantageux d’avoir où aller, livre où Emmanuel Carrère a rassemblé toute une série de textes rédigés entre 1990 et 2015, on se dit que sa quête, en tant qu’écrivain, est là. Qu’elle vise, d’abord, à savoir où il se trouve, en tant qu’auteur et en tant qu’homme. Il la définit d’ailleurs indirectement, en évoquant le travail d’une jeune photographe, Darcy Padilla, dans un article intitulé «La vie de Julie»: «Elle va vers eux (ses sujets), elle ne cesse de se demander ce que c’est d’être à leur place, mais elle reste à la sienne. Comme dirait mon ami le magistrat Etienne Rigal, pour qui c’est le plus grand compliment qu’on puisse faire à un être humain: elle sait où elle est.»

Jaguar

Si cette quête du juste lieu est bien centrale, dans le travail d’Emmanuel Carrère, le titre du recueil, Il est avantageux d’avoir où aller, dont l’auteur nous dit qu’il vient d’un tirage du Yi King, n’a rien de hasardeux. L’hexagramme chinois le dit: trouver le chemin, trouver une voie, arriver quelque part est ce qu’il y a de plus souhaitable lorsqu’on écrit. Parti de la fiction (L’Amie du jaguar, Flammarion, 1983) Emmanuel Carrère en est peu à peu arrivé à n’écrire plus que sur le réel: «J’ignore où cela me mène, mais je ne sais plus écrire que ce qui s’est passé», écrit-il en 2006 alors qu’il traverse les événements qui donneront naissance à D’autres vies que la mienne (P.O.L, 2009).

L’avènement du «je»

Trouver sa place, c’est peut-être d’abord trouver sa voix. Elle s’installe vite dans les articles d’Emmanuel Carrère. Le «je» surgit dès le second article, daté de février 1990 qui porte, comme le premier (paru en janvier 1990) sur une affaire judiciaire. 500 pages plus tard, il est toujours là. Il se renforce, s’installe dans ses articles, comme dans ses livres, d’ailleurs. Ce n’est pas simplement, le «je» d’un témoin, c’est un «je» pensant, affectif, plein de doutes, parfois agaçant ou plaintif. Sa subjectivité est assumée: «Voilà. L’article qu’on vient de lire n’était pas mensonger, en ce sens, que j’ai entendu les propos, vu les choses, éprouvé les impressions que je rapporte. En revanche, il est probablement erroné. J’ai pu me tromper sur tout», écrit-il à la fin d’un reportage en Roumanie, après Ceausescu.

Hardi

Mais le «je» sait aussi se faire hardi, scrutant aussi, et surtout, avec acuité, les êtres qui l’entourent. Il se clame loyal, mais sait être incisif: «Ce que j’ai à dire maintenant est un peu plus délicat mais tant pis, je le dis.»

Car c’est son semblable, son frère, qu’observe Emmanuel Carrère. Dans ses articles, tantôt de commande, tantôt propositions de reportages, parfois lettres, projets de films de fiction, les vies ou tranches de vie prédominent. Voici quelqu’un, un écrivain (beaucoup d’écrivains, Michel Déon, Daniel De Foe, Philippe K.Dick, Truman Capote, Limonov, saint Luc, Sébastien Japrisot); un savant (Alan Turing, Orlando Figes); un criminel (Jean-Claude Roman, une mère infanticide, un jeune homme assassin); un artiste (Darcy Padilla et son sujet Julie, Claude Miller, Emmelene Landon) à saisir, à croquer, à peindre ou à esquisser.

Portraitiste

«Je me considère dans ma partie comme une sorte de portraitiste», écrit Emmanuel Carrère. L’auteur aime regarder et écrire d’après nature. Trop de direct ne semble pas lui convenir. L’échange avec l’autre a bien lieu, mais en amont, il est là pour nourrir l’écriture à venir. Pour preuve – peut-être? –, cette interview de Catherine Deneuve qui n’eut pas lieu, et qu’il remplaça par un beau portrait, en situation, intitulé, «Comment j’ai complètement raté mon interview de Catherine Deneuve».

L’œil de l’autre

Il est tentant de chercher, dans l’œil, de l’autre une réponse à sa quête. Dites-moi qui je suis, où je suis? De guetter la réponse. Mais, d’articles en article, Emmanuel Carrère montre que ça ne marche pas. Il faut assumer, entièrement, périlleusement, en solitaire la place qu’on occupe ou qu’on veut occuper. C’est ce qu’il apprend à ses dépends, face à Catherine Deneuve, devant qui «la plupart des gens, et je me suis aperçu que je n’y faisais pas exception, pensent d’abord à eux-mêmes et à l’impression qu’ils vont faire. Et dès qu’on pense comme ça, c’est foutu». La leçon vient aussi de l’écriture de L’Adversaire, le livre qu’il a consacré à Jean-Claude Romand, qui reste en panne, tant qu’il ne se pose pas «la question de la première personne. Je croisais les points de vue, me demandais sans relâche quelle version raconter, de quelle place, et je n’y pensais pas, tout bonnement, à la mienne. Et si je n’y pensais pas, je suppose, c’est parce que j’en avais peur».

Un peu catho

Ainsi, tout portrait devient autoportrait. C’est ce qui frappe à la lecture de ces textes, où l’on retrouve un Emmanuel Carrère «un peu catho» dans ses premières chroniques, «et pour cause: elles ont été écrites au plus fort de la crise religieuse que j’ai racontée vingt-cinq ans plus tard dans mon livre Le Royaume», dit-il en commentaire. On le croise en grand lecteur – «Je fais partie des lecteurs boulimiques qu’ils en ont honte»; en jeune homme – «J’étais un adolescent à cheveux longs, veste afghane et petites lunettes rondes, terriblement timide»; en amoureux angoissé – «depuis huit mois seulement que nous nous connaissions, nous nous étions arrêtés à l’amitié sexuelle, un état à vrai dire délicieux mais qui dans mon esprit ne pouvait perdurer qu’à condition de ne pas prononcer un certain mot». On suit l’auteur dans ses obsessions: «A peine bouclé ce double récit, j’ai commencé à avoir envie de retourner à Kotelnitch – de façon insistante, mystérieuse, sans savoir qui m’attirait dans cette petite ville russe peu attirante», ou ses tics rigolos: plusieurs «Maître Yoda» se baladent dans ces pages.

Guide de lectures

Voici donc un autoportrait, sous des angles multiples, épars, divers, mais aussi un guide de lecture et d’écriture. Car, sous couvert d’articles, Emmanuel Carrère ne cesse d’interroger la littérature, et cette alchimie des mots, capable de capturer le réel non sans le transmuer au passage et dont certains livres donnent à penser qu’il est plus mystérieux que l’on croit. Lire Il est avantageux d’avoir où aller donne envie de plonger ou replonger dans La Vérité avant-dernière, de Philip K.Dick, dans L’Etrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde, de Stevenson, dans La Machine, de René Belletto, dans Piège pour Cendrillon, de Sébastien Japrisot, de découvrir Epépé, de Ferenc Karinthy mais aussi Ethan Frome, d’Edith Wharton, Austerlitz de W.G. Sebald, La Supplication, de Svetlana Alexievitch ou Le Cavalier suédois de Leo Perutz. Bien d’autres encore sont là, aimés, convoqués, pris pour modèle, à l’instar de Balzac dont Emmanuel Carrère souligne la grande liberté «Et voilà. Règle d’or, quand on écrit de la fiction: si un truc vous embête, je jamais s’y croire obligé».

Prémices


Cinq cents pages pour tourner autour d’Emmanuel Carrère, se promener dans les prémices de ses livres, retrouver ce qu’on sait déjà de lui, souvent. Mais ça en vaut la peine. Parce que ce diable d’écrivain manie la plume avec une aisance et qui vous emmène ainsi n’importe où; qu’importe si on connaît déjà l’histoire, s’il revient sur ses pas pour la énième foi, on est prêt à la relire puisque c’est lui qui l’écrit, qui la raconte avec sa fluidité propre. Mais cela en vaut la peine, aussi, parce que, trouver sa place, savoir d’où l’on parle et où l’on est exactement face aux autres, face au monde, ce n’est pas que sa quête à lui, mais celle de chacun de nous.

LE TEMPS




vendredi 25 septembre 2020

Emmanuel Carrère / «Un livre politique peut aussi être un roman d’aventures»

 

Emmanuel Carrère


Emmanuel Carrère: «Un livre politique peut aussi être un roman d’aventures»

C’est le roman d’un fasciste, «mais c’est plus compliqué que ça», note Emmanuel Carrère, l’auteur de «D’autres vies que la mienne». Il adore de sa plume déplier le réel, en particulier lorsque celui-ci est complexe, comme dans ce «Limonov», un texte impressionnant d’énergie

Publié vendredi 2 septembre 2011 à 22:31

Emmanuel Carrère , 53 ans, vit dans un bel appartement parisien. On y croise ce jour-là sa fille, sa compagne, son beau-frère et ses filles. La famille rentre de vacances. Malgré la banalité joyeuse de la situation, quelque chose d’un peu magique flotte dans l’air, pour le visiteur qui a lu les livres d’Emmanuel Carrère. Tous ces gens, y compris l’auteur, il les a croisés dans ses livres. Leur matérialisation subite intimide, enchante: ce passage du livre au réel a quelque chose de mystérieux. Pour Emmanuel Carrère, c’est autre chose: l’opération se fait en sens inverse. Dans ce nouveau récit, Limonov , l’objet de l’écriture, participe toujours du réel, mais de loin. Edouard Limonov vit en Russie. C’est un personnage public, un homme politique à la tête d’un parti de crânes rasés, opposant à Poutine, écrivain et, lui aussi, portraitiste à ses heures. Le lien n’est pas direct, entre Carrère et Limonov, l’écriture sans doute beaucoup plus libre. Carrère parle de ce livre-là, avec force, enthousiasme, plaisir, même s’il prend ses précautions, sachant son sujet aussi passionnant que sulfureux. 

Samedi Culturel: Quelle est pour vous la différence entre journaliste et écrivain? Emmanuel Carrère: Depuis maintenant plus de dix ans, je n’écris plus de fictions, mais des livres, dont plusieurs, que ce soit L’Adversaire (sur Jean-Claude Romand) ou celui-ci, s’enracinent dans une démarche assez journalistique: un travail d’enquête, de recherches qui se donne comme contrainte la véracité, le respect des faits, avec, évidemment, une marge d’interprétation, de mise en scène. Il y a tout un travail de narration qui fait que les faits ne sont pas bruts, mais le matériau reste journalistique. La différence est peut-être celle qu’il y a entre un 100 mètres et un marathon. On ne s’y prépare pas de la même façon.

Le fait de vous mettre en jeu dans le récit, n’est-ce pas aussi ce qui vous distingue d’un journaliste?

Pas forcément. Dans le reportage sur Edouard Limonov que j’ai fait pour le magazine XXI – qui est à l’origine de ce récit –, j’utilise aussi la première personne. Cela m’a semblé faire partie du récit, même dans un cadre journalistique. Ce n’est pas de l’exhibitionnisme, mais de l’honnêteté vis-à-vis du lecteur qui consiste à préciser dans quel cadre on lui raconte ce qu’on lui raconte. Je suis très attaché à la vieille question soixante-huitarde: «D’où tu parles?» J’ai aussi été marqué par ce qu’on a appelé le nouveau journalisme en Amérique ou, en France, par un magazine du type Actuel , où l’implication de l’enquêteur, du journaliste est constante. C’est cette école-là qui m’a formé. J’y reste fidèle. Je ne vois pas là du maniérisme mais une vérité, une justice. Il me paraît important de dire que c’est moi qui parle, avec mes préjugés et mes œillères éventuelles.

Vous avez connu Limonov à Paris dans les années 1980, vous le retrouvez vingt ans après, et vous vous dites: écrivons une biographie…?

Edouard Limonov est très peu connu. Il n’y a guère de gens qui seraient a priori curieux de lire sa biographie. Ma démarche est différente. J’aimerais qu’on puisse lire ce livre comme si on lisait une fiction. Dans Limonov, le personnage est réel, mais les raisons de le lire sont à chercher du côté du romanesque.

Le fait que votre sujet se pense lui-même en héros de roman a dû rendre votre travail plus confortable que dans D’autres vies que la mienne ou Un Roman russe où vous parliez de gens proches de vous?

C’est vrai. Je ne me sens pas tenu à grand-chose à l’égard de Limonov. C’est un grand garçon. Il a le cuir coriace. C’est un personnage public. Il a lui-même, dans ses livres, traité un tas de gens sans aucun ménagement. Mais il y a plus. Par moments, écrire n’était pas seulement de l’ordre du confort, mais aussi de l’ordre du plaisir. C’était compliqué, bien sûr, mais il y a dans la façon d’être de Limonov une espèce d’énergie communicative. Elle a porté le livre, lui a donné un tempo assez vif, allègre, un côté tambour battant qui n’est pas vraiment le mien. Ce n’était pas une souffrance d’écrire cette vie. Il y a chez Limonov un côté sale gamin, très drôle. C’est un personnage de roman picaresque…

Redoutez-vous qu’on vous reproche, à la parution du livre, d’avoir choisi un héros a priori peu recommandable?

On peut me reprocher quoi? De me laisser aller à une fascination irresponsable? Je pense que Limonov est fasciste, que c’est peut-être un salaud. Mais cela ne veut pas dire que c’est une crapule. Il n’est pas intéressé, pas hypocrite, pas lâche. Montrer qu’un fasciste peut ne pas être une crapule fait partie de la complexité du monde. Tous les reproches possibles, je me les suis suffisamment formulés à moi-même pour être tranquille.

Quelle est votre opinion au fond sur Edouard Limonov?

Parfois, je le ressens comme mon ennemi. En même temps, je le respecte. Je trouve qu’il n’est pas rien, qu’il n’est pas un «petit» bonhomme; il est cohérent, il a le courage de ses opinions, il assume les conséquences de ses actes. Il a un désir presque fanatique de connaître tout l’éventail de l’expérience humaine. Sa vie, j’ai été heureux de la trouver. Elle m’a apporté une énorme matière romanesque. Si, en retour, ça lui rapporte de nouveaux lecteurs, un nouvel intérêt, tant mieux! Il n’y a pas de contrat entre nous, pas d’amitié. De la considération, plutôt. Bizarrement, cette absence d’amitié, je lui en sais gré. D’autres à sa place, voyant qu’un écrivain français un peu connu s’intéressait à eux, m’auraient dragué. Il n’a rien fait de tel. Il a de la tenue. Sa réaction au livre le prouve: «Cher Emmanuel, m’a-t-il écrit. La presse française semble accueillir très bien votre livre. Je lui souhaite un grand succès. Quant à ce que j’en pense moi, je vous le dirai plus tard ou peut-être jamais. C’est mieux comme ça. Avec mon amitié.» Bien joué! j’ai pensé, comme un bon coup aux échecs.

«L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité.» Ce soutra que vous citez semble au centre de votre livre?

Il est en effet comme une espèce de cœur secret d’un livre qui, en même temps, illustre une destinée qui prend au pied de la lettre l’opposé de ce petit soutra: la loi du plus fort. Edouard Limonov a un ego démesuré, un ego exigeant – surtout à son propre égard, car il faut lui reconnaître qu’il est courageux, énergique. L’idée d’un ego supérieur est exacerbée chez lui. Elle ne m’est pas étrangère non plus, il faut bien l’avouer. Mais lui pense que c’est la vision juste de la vie. Moi, je pense que le travail de toute une vie consiste en grande partie à corriger cette hypertrophie de l’ego, cette idée qu’il faut toujours être le numéro un. Cela me semble très proche de la vérité. En tout cas, c’est une vérité dont j’ai envie de m’approcher.

Depuis que vous avez écrit Un Roman russe, vous élargissez votre focale. D’autres vies… et ce livre-ci sont plus résolument pluriels, plus ouverts – la vie des gens, l’histoire –, ils sont plus politiques aussi…

C’est curieux, c’est vrai. Pendant longtemps, je me suis senti très éloigné non seulement de tout engagement politique, mais même de tout intérêt pour le politique au sens large. Une position de repli. Quelque chose a bougé. Plus j’avance, plus je pense que c’est intéressant d’être ouvert à ça. L’idée, avec Limonov, était de faire un livre d’histoire, un livre politique, mais aussi un roman d’aventures. Que ce soit du Dumas! Le Comte de Monte-Cristo!

Un Roman russe a été écrit contre le désir de votre mère. Ici, vous retrouvez la Russie et rejoignez Hélène Carrère d’Encausse sur un terrain qui est le sien, l’histoire. C’est un hommage?

Ecrire Un Roman russe m’était nécessaire et m’a presque sauvé la vie. J’ai pris le risque, en racontant un secret de famille, de transgresser une espèce d’obligation morale, le faisant. Je sais que j’ai blessé ma mère. Donc, avoir l’occasion de dire ici tout le bien que je pense d’elle, tout ce que je lui dois et qui, venant d’elle, m’a formé, j’ai été ravi de la saisir.

Poète, petite frappe, majordome, combattant, écrivain, politicien, etc. Les vies de Limonov représentent une matière énorme et disparate. Comment avez-vous travaillé?

Je fais plusieurs versions. Je mets d’abord toutes mes recherches sur la table, et je les couds ensemble, même si, par la suite, d’autres informations s’ajoutent. (A un moment donné, j’en avais tellement que j’ai eu la tentation de fermer le guichet à informations.) Depuis pas mal de livres, j’écris au moins trois versions. Il y a d’abord un truc complètement informe, puis un second jet où cela se dessine et enfin, la troisième version qui est vraiment le montage final. Pour ce livre-là, j’ai énormément coupé. Il aurait pu faire 300 pages de plus. Je n’ai pas coupé de bla-bla, mais de véritables épisodes, comme l’enquête que mène Limonov à Krasnoïarsk sur un oligarque sibérien. Il y a passé trois mois. Comme moi avec lui, Limonov est allé le voir et lui a dit: «Votre vie m’intéresse.» C’était un vrai polar cet épisode. Je l’ai coupé pour des raisons d’économie narrative, mais c’était un crève-cœur. Et je le regrette aujourd’hui.

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Modèles et références d’Emmanuel Carrèredans «Limonov»

«Le Comte de Monte-Cristo» d’Alexandre Dumas

«Raging Bull» et «Les Affranchis»de Martin Scorsese

«Barry Lyndon» de Stanley Kubrick

Les romans de Henry Miller

«Un héros de notre temps»de Lermontov, qui aurait pu donnerson titre au livre

Les romans de l’écrivain russe Zakhar Prilepine, lui-même «nasbol», membre du parti de Limonov

LE TEMPS



vendredi 18 septembre 2020

Emmanuel Carrère / «L’écriture est une sorte de yoga»

 


Emmanuel Carrère, à Locarno, août 2018. — © KEYSTONE/Alexandra Wey


Emmanuel Carrère: «L’écriture est une sorte de yoga»

Emmanuel Carrère poursuit sa vertigineuse quête introspective en mariant dans un même livre sa pratique de la méditation, la dépression sévère qu’il a traversée et les attentats de «Charlie Hebdo»


Au creux de l’été, dans le département du Var. Emmanuel Carrère nous a convié à la villa dite «des papillons», immergée au milieu des figuiers et des chênes, pour discuter de son nouveau livre: Yoga. Il est 16h, le chant des cigales tapit l’espace sonore. L’écrivain propose de s’installer sur la terrasse. Nous ne sommes pas deux, mais trois. Une petite statuette de Bouddha en position du lotus apparaît sur le côté et semble nous assister. C’est de bon ton pour inaugurer une conversation toute familière, à l’instar de Yoga: l’histoire partagée d’une quête introspective.

Cette atmosphère idyllique est néanmoins entachée par de lourdes basses et les cris de voisins ivres qui font la fête. Deux atmosphères qui contrastent, s’opposent, mais se côtoient. Une bipolarité entrelacée, à l’image de celle dont parle Emmanuel Carrère dans un livre qu’il qualifie à la fois de «souriant et subtil sur le yoga» et d’«autobiographie psychiatrique» – aux antipodes de la gaieté. Yoga raconte l’illusion d’un idéal et le dévoilement d’une réalité intérieure tortueuse. On y oscille entre sagesse et folie à travers une écriture limpide qui décrit les aléas d’une enquête sur soi saisissante, troublante et parfois comique.

Emmanuel Carrère: Pratiquant le yoga depuis longtemps, je me suis dit que je pouvais en apporter un témoignage, qui ne serait pas du tout celui d’un maître mais d’un apprenti. Le yoga a suffisamment d’importance dans ma vie depuis une trentaine d’années pour que j’essaie à tâtons d’en dire quelque chose qui puisse être intéressant et peut-être utile.

Mais pas sous la forme d’un essai ou d’un manuel?

La forme dans laquelle je suis le plus à l’aise et qui me permets d’attraper le plus de choses est la forme narrative. J’ai besoin de raconter quelque chose, pas seulement d’exposer des idées. J’intègre les idées dans un récit dont je suis le narrateur à la première personne.

Le terme «yoga» recouvre un champ de pratiques diverses et peut s’entendre de multiples façons. En quel sens l’appréhendez-vous?

Quand je parle de yoga, j’y inclus, en fait, aussi la méditation et même certains arts martiaux comme le taï-chi, c’est-à-dire toutes ces pratiques qui ont en commun d’être des pratiques corporelles, mais qui sont aussi plus que cela. Le yoga est certes une excellente gymnastique, très bienfaisante, mais cet aspect n’est que le premier palier d’une visée plus ambitieuse. Le yoga vise une exploration et un élargissement de la conscience, un dépassement des fonctionnements de la conscience centrés sur l’ego. Il comporte une visée de transformation très profonde, très radicale.

On n’est pas d’un côté un mec spirituel qui fait du yoga et de l’autre un mec qui fait une lourde dépression, il s’agit de la même personne.

Le récit commence d’ailleurs par une retraite de méditation Vipassana que vous avez faite au début de l’année 2015, peu avant les attentats de «Charlie Hebdo» et une très sévère dépression. Pourquoi le raconter dans un livre sur le yoga?

En effet, marier dans un même livre yoga et dépression lourde ne va pas de soi. Mais j’ai justement trouvé intéressant d’écrire sur l’aspiration à la sérénité, à la sagesse ou tout simplement à l’unité de la conscience – ce vers quoi tend le yoga ou la méditation – et en même temps sur la tendance de la conscience à se désagréger, à cette espèce de débâcle psychique dans laquelle je me suis trouvé. On n’est pas d’un côté un mec spirituel qui fait du yoga et de l’autre un mec qui fait une lourde dépression, il s’agit de la même personne. C’est la même réalité psychique qui prend des tours différents.

Dans un roman, rassembler yoga, attentats et dépression aurait pu paraître exagéré?

Oui, or Yoga est un livre autobiographique. La première justification de raconter tout cela est que c’est arrivé à la même personne, c’est-à-dire moi, dans les mêmes trois ans. Dans une fiction, je ne vois pas pourquoi j’aurais imaginé cette collusion entre l’histoire de Charlie Hebdo, ma dépression ou encore mon histoire avec les migrants sur l’île de Leros. La fiction est tenue à la vraisemblance. Dans une autobiographie, cela s’est passé, donc je le raconte et j’essaie de rentrer tout cela dans le même récit. C’est mon karma de fabriquer des récits.

Dans «Le Royaume», livre qui précède «Yoga» et raconte la naissance du christianisme à travers la figure fondatrice de Paul, il est aussi question de votre rapport à la foi. Est-ce que «Yoga» peut se comprendre comme la suite d’une quête spirituelle?

Oui, il y a quelque chose du même ordre. Mais en voulant absolument adhérer au christianisme, auquel je continue à être attaché, il y avait à cette époque en moi un désir de foi, au sens de croyance. Je voulais y adhérer, peut-être même en me forçant. J’essayais de me convaincre de croire aux articles de foi tels qu’ils sont résumés par le credo. Je continue à me sentir chrétien en ce sens qu’il y a dans la parole de l’Evangile quelque chose qui me paraît incroyablement précieux, agissant. Mais il n’y a pas une ligne du credo à laquelle je peux dire adhérer.

Dans le yoga, il n’est pas question de croyance ou de foi?

Bien que nés dans un contexte religieux, la méditation et le yoga sont des pratiques qui n’ont pas un caractère religieux. Il s’agit d’une expérience de la conscience pour laquelle on acquiert quelques recettes, au demeurant très simples. Ensuite, c’est à nous de nous débrouiller. C’est un travail qu’on nous incite à faire en nous disant: «Si tu le fais assidûment, quelque chose va se passer.» Ce quelque chose peut être infime ou pas, ou totalement fugitif, mais il vise à nous faire accéder à un peu plus de connaissance de soi-même et du monde qui nous entoure. Cela peut être pratiqué hors de toute espèce d’assujettissement religieux.

Dans le livre, vous rappelez que l’écriture est pour vous une façon de connaître la réalité…

Oui, comme la méditation. La méditation est une façon de connaître d’abord sa réalité psychique, et l’écriture aussi à mon sens en est une façon. En écrivant, je n’écris pas quelque chose que je sais déjà.

L’écriture participe-t-elle à l’exploration de soi?

Ah oui! C’est ma façon d’essayer de progresser dans la connaissance de moi-même et du monde. C’est le seul instrument dont je dispose.

L’écriture est-elle alors une sorte de yoga?

Oui, tout à fait. Mais les disciplines comme le yoga ou la méditation tendent sinon à annihiler, du moins à éroder un peu l’ego alors que l’écriture est ambivalente. Elle tend à cela, mais en même temps, il ne faut pas se leurrer, elle est aussi le siège de l’ego, en tout cas quand on en fait son métier. C’est une chose paradoxale pour moi.

Pour vivre, on a besoin d’un récit, d’un récit de soi-même, d’une idée qu’on se fait de son identité.

Parmi les multiples définitions de la méditation données dans le livre, il y a celle-ci: «Cesser de se raconter des histoires.» Autrement dit, cesser de se bercer dans une illusion du monde et un idéal de soi. Mais en racontant votre histoire, n’êtes-vous pas justement rattrapé par un récit illusoire et un idéal de soi?

Mais bien sûr! On vit en se racontant une histoire. Pour vivre, on a besoin d’un récit, d’un récit de soi-même, d’une idée qu’on se fait de son identité. Mais un des effets du yoga ou de la méditation est tout de même de défaire autant que possible ce récit, de donner un peu de jeu pour qu’on en soit moins prisonnier. La psychanalyse aussi tend à cela. On est toujours dans le paradoxe, le récit emprisonne mais il permet aussi de se déployer.

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