Affichage des articles dont le libellé est Écrivains russes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Écrivains russes. Afficher tous les articles

mercredi 23 mars 2022

Anna Starobinets / L’écrivain, «comme un canari dans une mine», est un lanceur d’alerte

 


Anna Starobinets - Sputnik France

Anna Starobinets: l’écrivain, «comme un canari dans une mine», est un lanceur d’alerte

Oxana Bobrovitch

Anna Starobinets, jeune auteur russe surnommée la Reine de l’angoisse, est désormais entrée dans le «panthéon de la science-fiction européenne». Dans une interview exclusive à Sputnik France, elle partage sa vision de sa littérature fantasy et évoque sa perception du monde moderne.

L'écrivaine russe Anna Starobinets est consacrée meilleur écrivain de science-fiction en Europe. C'est lors du festival Eurocon, qui s'est tenu à Amiens en juillet dernier, qu'elle a été nommée lauréate du Prix européen de science-fiction (ESFS) dans la catégorie «Meilleur écrivain».

Le Petit Prince - Sputnik France
2 ans avant sa mort, Saint-Exupéry a fait ces dessins vendus pour 240.000 euros (images)
Anna Starobinets ne cache pas sa «surprise totale», puis qu'elle ne savait même pas que sa candidature était examinée. L'information s'est propagée pourtant comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux et l'entrée d'Anna Starobinets dans le «panthéon des auteurs de la science-fiction européenne» lui a value une avalanche d'interview et de sollicitations.

«J'ai eu comme une légère impression de me retrouver dans la peau de Madoff, confie-t-elle à Sputnik France, non que j'ai trompé quelqu'un, ou que je me faisais passer pour quelqu'un d'autre, mais quand je vois la vague d'intérêt pour moi, je tiens à rappeler que je ne suis pas le premier écrivain russe de science-fiction à avoir été nominé et a décrocher ce prix.»

«Je pense que c'est lié également à la situation politique: on a l'impression que la Russie vit entourée d'ennemis. Mais si on observe l'attention qu'on porte aux succès du foot ou de la littérature, on s'aperçoit que ce "collet d'ennemis" autour de la Russie n'est pas si serré.»

D'une manière générale, Anna Starobinets croit que la littérature russe a du mal à percer auprès du lecteur occidental, elle estime que «le marché du livre européen est assez fermé». Elle a ainsi l'impression que des prix «sérieux» ne vont pas souvent aux auteurs non-européens. Mais ce prix, même s'«il redore l'image de la science-fiction russe en général», a également une importance toute personnelle:

Slobodan Despot - Sputnik France
Slobodan Despot: «nous sommes à une époque absolument épique»
«Pour moi, c'est un évènement charnière, parce que pour un écrivain qui écrit en russe, il est très important d'entendre l'écho que son œuvre produit auprès du lecteur qui ne comprend pas le russe. Pour qu'un livre rentre dans la conscience d'un lecteur étranger, on a non seulement besoin qu'il soit traduit et édité, il, mais faut qu'on le remarque et que les critiques le jugent.», explique-t-elle, avant d'ajouter:

«Un prix signifie que tu n'es pas tout seul, dans ta tour d'ivoire, mais que tes lecteurs sont bien des personnes réelles qui existent. Tu sors de l'ombre.»

«Ce qu'il y a d'admirable dans le fantastique, c'est qu'il n'y a plus de fantastique: il n'y a que le réel,» disait André Breton. Une opinion totalement partagée par l'écrivain russe, qui ne voit pas dans la science-fiction des années 70 une fuite de la réalité.

«Pour moi, la fantasy et la science-fiction sont une tentative de l'auteur de visionner et de construire des scénarios du futur. Il est évident qu'aujourd'hui, les visions futuristes qui se construisaient autour de l'odyssée cosmique ne se réaliseront jamais, parce que le "vecteur" de nos espérances a changé.», en somme, pour Anna Starobinets,

«La science-fiction n'est qu'une prolongation du quotidien. Et notre quotidien est plongé dans le virtuel. L'homme du futur quittera le matériel pour plonger dans le monde virtuel, computérisé, crée par les gadgets électroniques.»

Les récits dystopiques comme Fahrenheit 451 se placent à un niveau philosophique, non seulement en tant qu'utopie qui vire au cauchemar et conduit à une contre-utopie, non seulement comme tentative d'anticipation, mais surtout comme parabole. «Son but était non seulement de prédire l'avenir, mais expliquer ses dangers, d'expliquer à l'Humanité comment les éviter», d'après l'auteur russe.

«Ce n'est pas pour rien que l'on donne aux auteurs d'anti-utopies le nom de "canaris dans les mines de charbon"*. Leur destin est de lancer l'alerte aux hommes moins sensibles aux dangers proches, et Anna Starobinets conclut: je tente d'être un canari.»

Gavalda - Sputnik France
Gavalda à Sputnik: «Macron et Poutine n’ont pas le choix» sur l’amélioration des relations
Un de ses romans qui l'a fait connaître auprès des lecteurs français, la dystopie «Le Vivant», un récit captivant où l'humanité vit plongée dans un monde virtuel, où leurs esprits s'associent tous en un seul organisme, est l'un de ces avertissements. Toute la vie des personnages, tous les évènements, se déroulent désormais dans le virtuel, il n'y a plus de frontières réelles entre les pays… Mais contrairement au sentiment de liberté et de délivrance que cela aurait pu procurer, l'histoire nous flanque une sacrée trouille.

«Pour moi c'est une dure réalité et ça fait peur, confirme Anna Starobinets, mais "praemonitus, praemunitus" [un homme averti en vaut deux, nldr]. Bien entendu, aucun auteur qui décrit un monde futur ne suppose que ses écrits vont se réaliser à l'identique dans le monde réel, il choisit juste une image qui choque les consciences.»

Il faut admettre qu'une grande partie de prophéties de la science-fiction d'il y a trente ans a trouvé son incarnation dans la vie courante, aussi bien dans les bonnes choses que des plus sordides. Et bien qu'on ne brûle pas les livres, comme dans Fahrenheit 451, ou les morbides autodafés nazis, la littérature subit de plein fouet la compétition avec les arts visuels.

«La littérature cède le pas face aux séries, confirme Anna Starobinets, Les récepteurs qui captent l'information, la trame d'un récit, l'histoire racontée ont muté. La réflexion est devenue "clippée", saccadée, mosaïque. On a pris l'habitude de recevoir l'information disséquée, visuelle, faite à l'esbroufe, envahissante. On ne supporte plus l'information qui vient à nous lentement.»

Ce qui n'empêche pour elle de garder la foi en la force de l'écrit:

«Les romans-fleuve ne sont pas toute la littérature, il y existe encore des formats qui resteront encore très longtemps dans notre vie. La littérature occupe une place si constante dans notre vie qu'il est trop tôt pour s'alarmer de sa disparition.»

Il est évident que pour Anna Starobinets, la conquête du lecteur français ne fait que démarrer: «Je trouve très bien que la littérature soit traduite dans d'autres langues. C'est la seule façon de rendre le monde plus ouvert culturellement et socialement, cela permet de créer des codes culturels communs. En Russie, nous avons les clés de ces codes grâce aux traductions de la littérature européenne: nous avons lu tous les grands romans…»

Et, bien entendu, on peut s'attendre à lire de nouvelles œuvres de la jeune écrivaine russe:

«En septembre, on verra paraître la traduction en anglais des quatre romans policiers pour enfants —"Détectives des bêtes" j'espère que la traduction en français suivra,» précise-t-elle, et j'ai commencé à écrire un roman d'aventures, deux chapitres sont déjà prêts»

* Très sensible aux émanations de gaz toxiques, impossibles à détecter pour les hommes ne bénéficiant pas d'équipements modernes, le canari servait d'outil de mesure au fond des mines de charbon en XIX siècle. Lorsque l'oiseau mourait ou s'évanouissait, les mineurs se dépêchaient de sortir à la surface afin d'éviter une explosion ou une intoxication imminentes.

Anna Starobinets, journaliste et scénariste, vit à Moscou. Son tout premier ouvrage, Je suis la Reine (2005), sélectionné pour le Prix national du best-seller, l'a imposée comme la reine russe de l'horreur. Les critiques littéraires la placent dans la lignée d'auteurs tels que Kafka, Stephen King ou encore Gogol. Ses livres sont traduits en plusieurs langues européennes.

Éditions françaises:

Je suis la reine, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Mirobole, 216 p., 19 € (et en poche chez Folio).
Refuge 3/9, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Agullo, 480 p., 22,50 € (et en poche chez Pocket). Ce roman a reçu le prix Imaginales du meilleur roman étranger.
Le Vivant, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Mirobole, 481 p., 22 € (et en poche chez Pocket). Finaliste du prix Une Autre Terre 2016, Prix européen Utopiales 2016

Les ESFS Awards 2018, qui récompensent les meilleures œuvres et publications autour de la science-fiction, ont été décernés à l'occasion de l'Eurocon qui a eu lieu du 19 au 22 juillet 2018 à Amiens. Le roman L'Ascension de la maison Aubépine d'Aliette de Bodard a remporté le prix de la meilleure œuvre de fiction.

Le prix a été créé en même temps que la fondation de l'ESFS — lors de la première convention européenne de science-fiction (EuroCon) en 1972. Les prix sont décernés dans les nominations suivantes: Hall of Fame (Galerie de la gloire ou Meilleur écrivain.), Meilleur début et Grand Maître. Écrivains russes qui ont eu des prix ESFS dans les différentes catégories: Eremei Parnov (1976), Alexandre Zinoviev (1978), Alexandre Sergueïevitch Chtcherbakov (1983), Vitali Babenko (1987), Arcadi et Boris Strougatski (à plusieurs reprises), Nick Perumov (2004), Aleksandr Gromov (2008), Evguéni Loukine (2015)


SPUTNIK



mardi 22 mars 2022

Anna Starobinets / Le Vivant

 


Anna Starobinets

Le Vivant

Lucie
2 juin 2015

Imaginez-vous un monde nouveau au cœur duquel la communication entre les hommes n’est plus que virtuelle. Un monde composé de strates immersives dans lesquelles les êtres se plongent, s’informent ou se divertissent. Une planète sous tutelle du Vivant, organisme monstrueux et captivant tout à la fois. Les hommes ne sont que des ouvriers prêts à tout pour le servir, ils sont une partie de lui, vivent, procréent et meurent pour lui. Sur cette planète ; trois milliards d’êtres se soumettent aux lois du Code et de la réincarnation. Mais l’harmonie connait son trouble, une anomalie au sein du Système, un individu nommé Zéro et dont les gènes n’ont jamais connu d’antécédents.

Les strates sont des extensions des êtres, un prolongement de leur esprit sous forme de réseau social permanent. Relié directement à leur cerveau, la déconnexion est rare et de quarante minutes maximum, la dépendance quant à elle, est extrême. Des logiciels à la technologie hyper-avancée permettent aux hommes de se divertir, de se détourner d’eux-mêmes au profit du Vivant, de ne pas réfléchir à leur condition d’esclaves. Chaque être connait une pause lorsqu’il parvient à la trentaine, rares sont ceux qui peuvent prétendre atteindre les soixante car pour que le Vivant demeure un organisme sain, les corps faibles et vieillissants doivent être éliminés. Cet arrêt momentané de vie est une pause de quelques secondes avant que l’homme ne se réincarne en un corps jeune et vigoureux. Celui-ci effectuera la même fonction qu’il avait l’habitude d’honorer, car les strates sont aussi des castes très difficiles à contourner. La pause n’est pas douloureuse et la mort n’existe pas (leitmotiv entêtant du régime). Du moins, le Vivant se donne un mal immense à le faire croire. Il y a pourtant bien quelques dissidents qui se souviennent par vagues bribes leur souffrance passée, mais ceux-ci sont cordialement invités à se rendre en zone de pause, ignominieuse celle-ci, pour avoir osé nier la suprême beauté du Vivant.

Le monde crée par Anna Starobinets est absolument terrifiant, elle y anéantit toute possibilité de liberté humaine au profit d’une dictature informatique. Un roman visionnaire, peut-être, très inspiré pour le moins d’une société toujours plus rivée sur ses écrans, lancée dans cette quête frénétique du divertissement. Des sociétés qui sont de plus en plus régies par des hastags, des « j’aime » ou du nombre de vues, créant un système nouveau. L’auteure bâtit ce monde, invente les codes et le vocabulaire qui le compose pour offrir une illusion proche de la perfection. Une immersion qui demande concentration et accroche mais qui devient très rapidement fluide. Les différents chapitres naviguent et dévoilent des intériorités diverses, individu Zéro, planétarien, membre du conseil des Huit, tous ont droit d’être connectés à nos yeux dévorateurs. La lecture est incroyablement prenante et on se laisse guider docilement par l’auteure qui nous mène sur des sentiers biaisés, impossible à prédire. Un monde qui ne vous quitte plus, même après avoir refermer le livre. Une lecture qui vous happe doucement et vous entraine dans ses plus sombres méandres. Troisième lecture Mirobole et ce n’est rien que pur délice.

anna starobinets le vivantMirobole Éditions

Trad. Raphaëlle Pache

474 pages

Lucie




UNDERNIERLIVRE



lundi 24 juin 2019

Six Russes célèbres qui ont été envoyés au Goulag

Alexandre Soljenitsyne

Six Russes célèbres qui ont été envoyés au Goulag

Comme le fait remarquer l’historien Viktor Zemskov, 5,4 millions de personnes étaient emprisonnées au cours de la seule année de 1953 (année de la mort de Staline), de sorte que le nombre total de personnes qui y ont été envoyées au Goulag sous l’ensemble du règne de Staline (1924-1953) est bien plus élevé. Parmi les centaines de milliers de victimes, nous avons choisi six personnes connues non seulement pour leur destin sinistre, mais aussi en raison de leur carrière exceptionnelle.

1. Alexandre Soljenitsyne (1918 - 2008)


Le capitaine Soljenitsyne a été arrêté pour avoir critiqué Staline dans des lettres privées en 1945, alors qu'il servait dans l'Armée rouge. Au départ mathématicien, il travaillait dans les charachkas, des laboratoires secrets où les conditions étaient relativement supportables. Cependant, il été rapidement envoyé dans les camps de travail du Kazakhstan, où il a été témoin d'injustices et de violences hors-norme.
Après que le successeur de Staline, Nikita Khrouchtchev, a dénoncé le culte de la personnalité de Staline en 1956 et divulgué la vérité sur la répression, Soljenitsyne a été réhabilité. En 1962, il a réussi à publier la toute première histoire d'un prisonnier d’un camp en URSS : Une journée d'Ivan Denissovitch qui a choqué le monde et a fini par rapporter le prix Nobel de littérature à Soljenitsyne en 1970.
L’auteur a poursuivi ses efforts visant à révéler la vérité en préparant un ouvrage géant sur les récits et la réalité des camps, L’Archipel du Goulag. Après des années d'oppression, les autorités l'ont forcé à quitter l'URSS en 1974. Il n'est revenu que vingt ans plus tard.

2. Varlam Chalamov (1907 - 1982)


Un autre écrivain survivant des camps, qui a décrit la nature inhumaine du Goulag. Chalamov a dépeint des mondes encore plus sombres que Soljenitsyne. Il a passé 14 ans dans le système du Goulag, ayant été condamné à trois reprises pour appartenance à une organisation trotskiste. Il a purgé la majeure partie de sa peine dans la Kolyma, une région reculée de l'Extrême-Orient, réputée pour ses camps aux conditions terribles où les prisonniers devaient extraire de l'or et d'autres métaux dans un climat très rude avec des hivers où le mercure chute à -40°C.
Les Récits de la Kolyma, son recueil de nouvelles sur la vie dans les camps, reste l’un des ouvrages les plus terrifiants de la littérature russe, montrant la vie réduite à la survie à tout prix, la dégradation de toute moralité, les hommes transformés en animaux à cause du froid, de la faim et d’un travail d'esclave. « Les camps sont à tous égards des écoles du négatif. Personne ne recevra jamais rien d’utile ou de nécessaire de leur part », conclut Chalamov.

3. Ossip Mandelstam (1891 - 1938)


Lorsque Mandelstam, l’un des plus célèbres poètes du début du XXe siècle, a écrit L’Epigramme de Staline en 1933, son compatriote poète Boris Pasternak a qualifié cette démarche d’« acte suicidaire ». En effet, écrire tels vers dans les années 1930, alors que Staline est devenu tout-puissant, semblaient pour le moins suicidaire :
Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays,
Nos paroles à dix pas ne sont même plus ouïes,
Et là où s’engage un début d’entretien, —
Là on se rappelle le montagnard du Kremlin …
Or, de décret en décret, comme des fers, il forge —
À qui au ventre, au front, à qui à l’œil, au sourcil.
Pour lui, ce qui n’est pas une exécution, est une fête.
Ainsi comme elle est large la poitrine de l’Ossète.
(Traduction d'Élisabeth Mouradian et Serge Venturini)
Le « montagnard du Kremlin » a bien reçu le message. De 1934 à 1937, Mandelstam a été exilé à Voronej (500 km au sud de Moscou), puis est rentré à Moscou mais a été à nouveau arrêté. Il a été condamné à cinq ans d'emprisonnement dans des camps de travail en Extrême-Orient pour « propagande antisoviétique » et est mort du typhus sur le chemin, complètement épuisé.

4. Sergueï Korolev (1907 - 1966)


Le scientifique Korolev est une icône pour tous les Russes travaillant dans l’industrie spatiale. C'était lui qui était responsable du programme spatial soviétique, qui a fait de l'URSS une superpuissance spatiale, lançant le premier satellite artificiel en orbite puis envoyant le premier humain dans l'espace en 1961. Tout cela ne serait pas arrivé si Korolev était mort au Goulag, où il avait été envoyé plusieurs années auparavant.
En 1938, les autorités ont arrêté Korolev et l'ont condamné à dix ans (plus tard, à huit ans) dans les camps pour « sabotage ». Il a passé un an dans la Kolyma, où il a survécu à la torture et où seul le pur hasard l’a sauvé de la mort. En 1940, il a été transféré dans un laboratoire secret avec d’autres scientifiques privés de leurs droits. Korolev a travaillé sur des projets de missiles et spatiaux au cours des années 1950, mais ce n’est qu’en 1957 qu’il a été complètement réhabilité.

5. Nikolaï Vavilov (1887 - 1943)


Généticien et botaniste ayant parcouru le monde entier (à l’exception de l’Australie et de l’Antarctique), Vavilov a étudié les plantes et leurs caractéristiques, puis a travaillé à l’Institut d’industrie des plantes pour améliorer les cultures - blé, maïs et autres - et se consacrer à la science et à la technologie pour la gloire de l’URSS. Néanmoins, cela ne l’a pas sauvé de la Grande terreur des années 1930. La génétique qu’il défendait était considérée par Staline comme une « pseudoscience », aussi la punition n’était-elle pas loin.
Vavilov a été arrêté en 1940 et une longue série d’interrogatoires et de tortures a commencé. Il a été forcé de s’avouer non seulement coupable de sabotage, mais également de la création d’un Parti paysan travailliste secret (qui n’existait pas). Condamné à mort, Vavilov a par la suite bénéficié d’une certaine « miséricorde » en 1942 : le Présidium du Soviet suprême de l’URSS a commué la peine de mort en peine de 20 ans dans des camps de travail. L’année suivante, Vavilov  est mort en prison - il a été complètement « réhabilité » à titre posthume en 1954. Ses recherches « anti-scientifiques » ont finalement grandement contribué aux progrès de la génétique.

6. Gueorgui Jjonov (1915 - 2005)


Avant de devenir un acteur soviétique célèbre, Jjonov a passé 14 ans dans les prisons, les camps et en exil, dont six dans la tristement célèbre Kolyma, où il a failli perdre la vie. « Je n'avais aucune illusion, aucune foi en la justice ou en la loi… c'était une lutte de chaque heure pour la survie, la survie physique », s’est-il souvenu lors d'entretiens. Quel était son « crime »? Lors d'un voyage de travail, Jjonov, âgé de 23 ans, avait rencontré un diplomate américain et lui avait parlé pendant une demi-heure.
Étant donné que son frère aîné, Boris, avait été arrêté pour « activités antisoviétiques », Jjonov avait peu de chance de bénéficier d’un procès équitable. Il a été condamné pour « espionnage » et envoyé au Goulag. Il a réussi à y survivre et a construit une carrière réussie dans le cinéma après sa réhabilitation. Mais il n'a jamais pardonné à Staline et à son régime cruel.



dimanche 23 juin 2019

Les sept livres les plus importants de la littérature russe

Leon Tolstöi
Pablo García


Les sept livres les plus importants de la littérature russe

La littérature russe est acclamée dans le monde entier, à juste titre. Riche d'une multitude de monuments, elle a su saisir les profondeurs de l'âme nationale et en retranscrire les traits pour la rendre perceptible par le reste du monde. Voici donc la sélection des classiques les plus cultes des Belles-lettres du pays.

Guerre et paix, Léon Tolstoï (1869)

Oui, pas moyen d’échapper à cet ouvrage épique en quatre volumes que tous les enfants russes doivent lire à l’école. Et vous devrez le faire aussi, si vous voulez comprendre ce qu’est vraiment la Russie.
L’amour, la mort, la foi et son absence - il n’y a rien que Tolstoï ne laisse de côté dans son roman. Ses héros emblématiques - le prince mélancolique Andreï Bolkonski, l'impétueux Pierre Bezoukhov, la sincère et aimante Natacha Rostova (et une trentaine d'autres personnages importants) - donnent une représentation maximale à la société russe, avec tous ses vices et ses vertus.

Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (1879)

Dans son dernier roman, Dostoïevski plonge dans les tréfonds de l'âme humaine. Racontant l'histoire de l'hideux Fiodor Karamazov, assassiné par l'un de ses enfants, l'auteur parle métaphoriquement de la Russie, du christianisme et des problèmes existentiels auxquels tout le monde est confronté.
Devrions-nous vivre en nous fiant à nos émotions, à notre logique et à notre sagesse ? Dieu peut-il exister dans un monde aussi imparfait ? Y a-t-il quelque chose de vrai dans l'univers ? En lisant Les Frères Karamazov, vous ne trouverez peut-être pas de réponse, mais vous aurez une meilleure idée de ces questions.

Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine (1833)

Un roman en vers raconte l’histoire d’un dandy bon à rien du XIXe siècle - cela semble ennuyeux, n’est-ce pas ? En fait, c’est l’un des livres les plus spirituels de tous les temps, dans lequel le poète russe Alexandre Pouckine montre toute l’étendue de sa virtuosité.
Le protagoniste Onéguine, un être sans cœur et vide, détruit accidentellement la vie des autres et finit par se retrouver sans rien. Aussi sombre que cela puisse paraître, ses aventures sont non seulement amusantes, mais aussi enrichissantes. L’auteur présente tout cela avec tellement d’humour et d’ironie que vous ne pourrez pas vous empêcher de rire en le lisant.

La Cerisaie, Anton Tchekhov (1904)

Tchekhov était l'un des écrivains les plus mélancoliques et les plus drôles (en Russie, ce n’est pas aussi contradictoire que cela puisse paraître). Ses héros sont généralement mesquins et parfois pathétiques, mais c’est ce qui les rend attrayants ; l’auteur ne les méprise pas, mais les comble de sympathie et de gentillesse. Dans sa dernière pièce, La Cerisaie, Tchekhov atteint son apogée en montrant la tragédie quotidienne de vies humaines.
Une famille de nobles appauvris ne parvient pas à joindre les deux bouts et doit donc vendre son verger ou perdre tout le domaine. Mais les vieux aristocrates hésitent, incapables de dire adieu à leur beau passé, symbolisé par la cerisaie éponyme.
Métaphoriquement, Tchekhov nous montre la faiblesse des générations précédentes emportées par un nouveau siècle. Une magistrale pièce sur la nostalgie et le « paradis perdu », mise en scène à ce jour dans le monde entier.

Les bas-fonds, Maxime Gorki (1903)

Une autre pièce du début du XXe siècle aborde des problèmes totalement différents : Gorki montre la vie des sans-abri dans un refuge. Ivrognes, prostituées et criminels, ils ne peuvent pas tomber plus bas.
Mais même dans de telles conditions, les personnages des Bas-fonds, en bons Russes qui se respectent, parviennent à tenir des débats philosophiques, tels que le dilemme central de la pièce - qu’est-ce qui est plus important, la vérité ou l’espoir ? Le livre est sombre - mais mérite d’être lu pour comprendre la genèse de la révolution russe (dans laquelle Gorki est devenu l’écrivain le plus en vue des bolcheviks).

Le docteur Jivago, Boris Pasternak (1957)

Le poète et romancier Boris Pasternak raconte la vie d'un homme juste et raisonnable qui lutte pour vivre et survivre dans l'enfer des guerres et des révolutions du début du XXe siècle. Le protagoniste, le docteur Iouri Jivago, perd tout sauf sa dignité et sa gentillesse chrétienne. Ajoutez à cela les poèmes de Jivago écrits par Pasternak lui-même, et vous avez probablement le roman le plus romantique narrant un épisode loin d’être romantique de l’histoire de la Russie.
Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov (achevé en 1940, publié en 1967)
L’URSS de Joseph Staline était à certains égards un lieu assez mystique, avec des disparitions fréquentes et des versions officielles des événements aux antipodes de la réalité. Mikhaïl Boulgakov a saisi l'essence de cette époque et a écrit un roman fantasmagorique dans lequel le diable vient en personne visiter Moscou.
Le roman enveloppe la satire dans un récit à la fois épique et ordinaire qui inclut des scènes de la vie quotidienne des années 1930 à Moscou avec la version de Boulgakov du Nouveau Testament. Cependant, pour Boulgakov, il s’agit avant tout d’une histoire très personnelle sur l’art et l’amour, dont il était destiné à ne jamais voir l’énorme succès : elle a été publiée 27 ans après sa mort. Amusant et emblématique, Le Maître et Marguerite est un incontournable pour tous ceux qui apprécient la littérature russe.



mercredi 19 juin 2019

Tchékhov / Un amour de poisson

Helena Bonham Carter 
JOHN SWANNELL

Anton Tchékhov 


 Un amour de poisson

A Fishy Affair by Anton Chekhov 

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’unique carassin1  qu’abritait  l’étang à proximité de la datcha du général Pantalykine s’éprit follement de la jeune Sonia Mamotchkine, en villégiature dans le coin. Qu’y a-t-il là de si étrange, du reste ? Chez Lermontov, un démon est bien tombé amoureux de Tamara2, et Léda fut aimée d’un cygne et n’arrive-t-il pas aux ronds-de-cuir de s’amouracher de la fille de leur chef ? Tous les matins Sonia Mamotchkine venait se baigner avec sa tante. Le carassin amoureux longeait la berge, il observait. Du fait de la proximité de la fonderie « Crandel et fils » , l’eau de l’étang était depuis longtemps brunâtre, cependant le carassin distinguait tout. Il voyait les blancs nuages courir dans le ciel bleu, les oiseaux voler, les dames se déshabiller, épiées par les gamins cachés derrière les buissons non loin de la rive ; il voyait la tante plus que potelée s’asseoir sur une pierre cinq bonnes minutes avant de se baigner et se caresser le corps avec satisfaction en disant : « Tu as vu l’éléphant que je suis devenue ? Ça fait peur à voir. » S’étant débarrassée de ses légers habits, Sonia se jetait à l’eau avec un cri, nageait, toute recroquevillée de froid, et le carassin rappliquait aussitôt, nageant dans sa direction et se mettant à embrasser frénétiquement ses jambes, ses épaules, son cou…
     Après le bain, les estivantes allaient chez elles boire du thé et manger des brioches, tandis que le carassin solitaire tournait dans l’étang en se disant :
« Bien sûr, il ne sert à rien d’imaginer que cet amour puisse être réciproque. Comment une jolie fille comme elle pourrait-elle aimer un carassin comme moi ? Impossible ! Inutile de te bercer d’illusions, poisson méprisable ! Il ne te reste qu’une issue – la mort ! Bien, mais comment ? On ne trouve dans l’étang ni revolver ni allumettes au phosphore. Pour nous autres carassins, la seule mort possible est la gueule d’un brochet. Mais où prendre un brochet ? Il fut un temps où l’on trouvait ici un brochet, mais il a péri d’ennui. Ô, malheur ! »
     Et, songeant à la mort, notre jeune pessimiste s’enfonça dans la vase pour y tenir son journal…
     Un soir, Sonia et sa tante pêchaient au bord de l’étang. Le carassin naviguait non loin des flotteurs, fixant du regard sa Dulcinée. Brusquement, l’éclair d’une idée lui traversa l’esprit. 
     « Je vais mourir de sa main ! » se dit-il, et de nager vers l’hameçon de Sonia, et de l’avaler.
     — Sonia, ça mord, chez toi ! Ça mord !
     — Ah ! Ah !
     Sonia bondit et tira de toutes ses forces. On vit briller dans l’air quelque chose de doré qui retomba dans l’eau en laissant des ronds à la surface.
     — Cassé ! s’écrièrent-elles en chœur, devenues blêmes. Cassé ! Ah ! Ma chère !
     En examinant l’hameçon, elles y trouvèrent la lèvre d’un poisson.
     — Ma chère, fit la tante, il ne fallait pas tirer aussi fort. Voilà que le pauvre poisson n’a plus de lèvre…
     S’étant détaché de l’hameçon, mon héros était tout étourdi, il mit du temps à revenir à lui ; après quoi, il se mit à se lamenter : « Vivre, toujours vivre ! Quelle ironie du sort ! »
     S’apercevant tout de même qu’il avait perdu sa mâchoire inférieure, le carassin blêmit et partit d’un rire hagard. Il était devenu fou.
     Mais je m’en voudrais, même si tout cela peut sembler bizarre, de retenir l’attention de lecteurs sérieux avec le destin d’une créature aussi insignifiante qu’un carassin. Est-ce si bizarre, d’ailleurs ? Il se trouve bien des dames pour écrire, dans de grandes revues, à propos d’inutiles goujons et autres escargots. Je ne fais qu’imiter ces dames. Peut-être même que je suis une dame, moi aussi, s’abritant derrière un pseudonyme masculin.
     Ainsi, le carassin sombra dans la folie. Le malheureux est encore en vie de nos jours. En général, les carassins aiment bien qu’on les fasse cuire avec de la crème aigre, mon héros, lui, est prêt à toutes les morts. Sonia Mamotchkine a épousé un pharmacien et sa tante est partie à Lipietsk, chez sa sœur mariée. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que ladite sœur mariée a six enfants qui aiment tous leur tante.
     Mais poursuivons. Le directeur de la fonderie « Crandel et fils » est l’ingénieur Krycine3. Il est de notoriété publique que son neveu Ivan écrit des vers qu’il fait publier avec frénésie dans toutes sortes de journaux et de revues. Vers midi, un jour de canicule, le jeune poète eut l’idée, en passant devant l’étang, de s’y baigner. Il se déshabilla et se glissa dans l’eau. Le carassin fou le prit pour Sonia Mamotchkine, s’approcha de lui et l’embrassa tendrement dans le dos. Ce baiser eut les funestes conséquences : le carassin transmit au poète son pessimisme. Sans rien soupçonner, le poète sortit de l’eau et, avec un rire hagard, repartit chez lui. Quelques jours plus tard il partit pour Petersbourg ; allant d’une rédaction à l’autre, il infecta de son pessimisme tous les poètes, et depuis ce temps-là, nos poètes se sont mis à écrire de sombres et tristes vers.

1892.

(1) Poisson d'eau douce, plus petit que la carpe.    
(2) Allusion à la poésie « Tamara » de M. Lermontov
(3) Ce qui signifie : durat. Chez Tchékhov, les noms sont souvent drôles.